ADJI-ACHMET-BEY
TNomrné au beylicat l’an de l’égire 1242 (1826), a régné jusqu’en 1253 (1837).
Durée du règne, 11 ans. — Dépossédé parles Français en 1837.
Parti d’Alger peu de jours après les émissaires qui devaient assassiner Mamanli-Bey, il arriva à temps à Constantine pour se faire proclamer bey par le parti kabaïle, qui, cette fois, l’emporta sur les Turcs et les Koulouglis, lesquels, voyant leur cause perdue et craignant avec raison les représailles du parti opposé,
s’exilèrent de Constantine pour se réfugier à Bône, Alger et Tunis; la plupart de ceux qui avaient espéré dans la clémence du nouveau bey furent victimes de leur bonne foi; car leur tête ne tarda pas à tomber en exécution des ordres d’Adji-Achmet. Comprimés par la terreur et témoins des condamnations capitales que le bey ordonnait sur de simples soupçons, les Turcs durent se résigner à leur sort. Tous, à cette époque, eussent quitté Constantine si des intérêts matériels ne les avaient attachés au sol de cette province. Ils ne pouvaient d’ailleurs, quoique Turcs, prévoir jusqu’où s’étendraient la barbarie et la cruauté de ce nouveau tyran. Aclmiet ne s’est maintenu au pouvoir que par un régime permanent d’intimidation sur le parti turc, le seul qu’il eût à redouter. Supposait-il qu’un , chef de tribus avait des relations avec les Turcs; le fer, aussitôt levé, s’appesantissait sur sa tête ; Turcs et Arabes s’accordent à dire que plus de trois mille personnes ont été sacrifiées durant les douze années de son règne aux ombrageuses fantaisies de ce monstre. La grande influence d’Adji-Achmet lui venait de sa mère qui appartenait à une famille de marabout du côté du désert, la plus riche et la plus puissante de cette contrée. Les Arabes lui étaient tout dévoués ; c’est à cause de ce dévouement et dans la crainte d’être assassiné par quelque Turc que, pendant les deux sièges de Constantine par les Français, Achmet avait abandonné la défense de la ville à un de ses lieutenans pour prendre le commandement des cavaliers arabes. On raconte à Constantine que dès sa naissance le parti turc, dans la prévision des dangers qui pourraient résulter de son avènement au beylicat , osèrent demander au dey d’Alger qu’il fût immolé ; mais sa mère qui l’aimait passionnément, ayant été avertie de cette in-
fâme conspiration contre un être encore si inoffensif, enveloppa son enfant dans une peau de tigre, chargea ce précieux fardeau sur ses épaules, sortit un soir de Constantine par la porte d’El-Cantara et parvint ainsi à soustraire le jeune Achmet à la haine de ses ennemis. Plus tard, n’osant le confier à qui que ce soit, elle le transporta jusques dans son pays natal, éloigné de Constantine de plus de cinquante lieues. Achmet, élevé par sa mère au milieu des Kabaïles, ou d’Arabes, ne manqua pas d’être instruit de ce trait particulier de sa vie ; aussi en conçut-il de bonne heure une haine implacable contre les hommes qui avaient résolu de le faire périr aussi cruellement. Cette circonstance, jointe aux autres moyens que sa mère sut mettre en œuvre , intéressèrent en faveur du jeune Achmet toutes les tribus environnantes. D’un autre côté, il est probable que les chefs avaient été mis, toujours par l’influence de sa mère, dans l’obligation de jurer plus d’une fois de venger son fds quand le temps serait venu. Comme tous les fils de marabouts qui veulent hériter du titre de leur père, Achmet entreprit le voyage de la Mecque et revint avec le surnom d’Adji ou Pèlerin. Ce fut peu de temps après son retour qu’il alla à Constantine avec sa mère et qu’il fut nommé califat du bev Mameluck en 1821.
Achmet-Bey n’est pas d’une haute stature; sa taille est au dessous de la moyenne, mais il est d’une constitution robuste ; ses yeux sont petits et noirs, sa barbe noire et épaisse tombe ondoyante sur sa poitrine ; cruel à l’excès il mettait une sorte de raffinerie à faire immoler en sa présence et souvent pendant ses repas ceux qu’il avait voués impitoyablement à la mort. Recherchant la volupté jusque dans les excès de la débauche la plus éhontée, une
plume honnête ne saurait, sans se salir, reproduire les traits obscènes dont le bassin carré du palais et les chambres qui l’entourent ont été les tristes témoins; la vie de Sardanapale ne pourrait soutenir le parallèle avec celle de Bey-Achmet: comme il aimait également les femmes, l’argent et les chevaux, il y avait presque un égal danger pour les habitans à posséder l’un ou l’autre de ces objets. Il faisait saisir la nuit ceux dont il avait conjuré la perte, et après les avoir fait étrangler il s’appropriait avec cynisme leur femme ou leur argent, et faisait confisquer leurs biens. En exécration à tous, il a dû sa conservation au pouvoir, contre les réclamations générales, à un parti de séides qu’il entretenait auprès du dey d’Alger qu’il comblait de présens et à qui il payait régulièrement le tribut; il agissait de même auprès du sultan à qui il envoyait, dans les momens dont il savait calculer l’opportunité, des gages plus ou moins précieux de sa sujétion. D’un orgueil qui passe toute expression, il portait la jalousie jusqu’à punir sévèrement celui de ses gens qui avait le bonheur de jouir d’une santé meilleure que la sienne, ou dont le courage avait mérité des éloges de la part des siens. Un fait bien authentique vient à l’appui de ce que nous avançons : à peine parvenu au beylicat il destitua le cheik de la ville de Bône et donna le commandement de ce poste important à Ibrahim, ex-bey de Constantine, qu’il rappela des tribus où il s’était réfugié, lors de sa chute en 1821. Les Arabes n’élevèrent aucun murmure ; mais les Turcs qui avaient protesté contre cette nomination furent proscrits pour ce fait et se réfugièrent dans la casbah de Bône. Ibrahim ayant su, par une politique adroite, fomenter des troubles au sein de la garnison de cette ville, il en devint maître presque sans
coup férir. Ce fait d’armes, ayant élé raconté avec enthousiasme par le parti Kabyle de la ville de Constantine, résonna mal à l’oreille inquiète de Bey-Achmet, qui, pour une action si glorieuse , n’osa pas destituer Ibrahim; mais il fit courir le bruit qu’il ameutait la province contre lui et envoya aussitôt pour le combattre une armée sous les ordres d’Adji-Amar-Ben-Zacouta. Le siège de Bône fut commencé et dura trois mois sans résultat; le bey, impatient de cette lenteur dont il imputait la faute à Ben-Zacouta, remplaça ce dernier par Sidi-Ali-Ben-Aïssa. Ce nouveau général eut recours à la ruse et parvint, à force d’argent, à séduire une partie de la population Kabyle qui se souleva contre Ibrahim; puis les choses en cet état, il profita d’une nuit très obscure pour pratiquer un trou à la muraille de la ville et y entrer avec ses soldats. Malheureusement pour lui il ne put saisir Ibrahim qui, prévenu à temps, put se réfugier dans la casbah où il continua sa fuite en faisant cause commune avec les Turcs qui, la veille, étaient encore ses ennemis.
Pendant que ces événemens s’accomplissaient à terre, un officier de la marine française, qui commandait un bâtiment de guerre mouillé dans la rade de Bône, en fut instruit, et, par une adresse admirable, ayant su établir des relations avec Ben-Aïssa et Ibrahim, il parvint avec quelques hommes à prendre possession de la casbah. Pour la première fois alors les couleurs nationales, flottant sur cette partie de la ville, annoncèrent à la province la domination française ; l’effet en fut prodigieux ! Les Bédoins qui avaient été victimes de plusieurs razzias que Ben- Aïssa avait fait exécuter pendant le blocus de cette ville, rassurés à la vue d’un pavillon autre que le sien, se pro-
noncèrent vivement contre le lieutenant d’Achmet; tandis qu’lbrahim, qui s’évada de la casbah à l’aide d’une corde, trouva chez eux une généreuse hospitalité. Ben-Aïssa, effrayé, prenant à peine le temps de rassembler son corps d’armée dont les Arabes désertaient en foule, se sauva en toute hâte versConstantine. D’un autre côté, les Turcs, qu’on avait fait sortir de la casbah pendant la nuit afin de ménager l’entrée aux quelques matelots de la corvette française, furent bien surpris de ne plus trouver un seul combattant dans la ville de Bône que l’ennemi de Ben- Aïssa avait complètement abandonnée, et qui fût bien certainement demeurée au pouvoir d’Achmet, jusque là du moins, si le chef Ibrahim en eût conservé le commandement.
Quant à Bey-Achmet, tout le monde sait que depuis sa chute il habite la tribu où il compte de nombreux pareils, du côté des Monts-Aurès, à cinquante lieues au sud de Constantine.
Ainsi, sur les derniers 25 beys qui ont régné à Constantine, 3 sont morts naturellement, A ont été destitués, et 18 ont été assassinés !... c’est-à-dire 72 pour 100. Un pareil résultat dépeint beaucoup mieux que tout ce que nous avons dit le caractère et les mœurs des habitans de l’ancienne Régence.