SUR
l'Application de l’Anatomie à la Peinture*,
traduites de l'Italien
par H. KÜHNHOLTZ.
'importance que quelques personnes accordent à leur profession est telle , que , selon les Logiciens et les Mathématiciens, personne ne saurait ni penser, ni aspirer à la Gloire , s’il ignore l’art de raisonner, et s’il ne se livre pas continuellement à l’appréciation des forces, à la mesure des capacités et au calcul des quantités; et que, selon les Poètes, il n’existe de réellement beau que les seuls objets auxquels les Muses ont attaché quelques-unes des fleurs cultivées dans leur jardin. Mais aurait -on . pensé jamais que l’Anatomiste trouverait la dissection du corps humain assez intéressante, pour qu’il
* Voici le titre original de cette brochure : liijlezzioni suW uso dell’ Anatomia nella Pittura . In Venezia, 1808, in-4o. (H. K.j
pût espérer d’en retirer plusieurs avantages? Cet Art si utile est à peine cultivé par les Médecins et les Chirurgiens, qui sont encore eux-mêmes moins portés vers cette étude par le plaisir que la belle structure du corps humain doit inspirer, que par le désir de connaître nos organes elles fonctions qu’ils exécutent dans l’état de santé, d’où dépend^ frèssouvent le jugement qu’on porte sur les maladies. Cependant, cette Science est aussi d’un grand secours au Dessin et à la Peinture, toutes les fois qu’on veut représenter la forme extérieure de nos parties; nous en citerons comme une preuve d’abord la pratique des Egyptiens, qui, si nous devons en croire Apion (1), auraient tiré un grand parti des ouvertures de cadavres dans l’exécution de leurs ouvrages. En effet, que les Egyptiens connussent seulement les parties internes du corps humain, comme le pré*sume W inckelmann , ou bien qu’ils n’eussent pas le talent de représenter les formes extérieures de l’Homme, il n’en est pas moins hors de doute que
(1) Apion, comme écrit avec raison Vossiüs, et non àppion, était un Grammairien et un Historien Grec, contemporain de Tibère, Auteur d’une Histoire d’Egypte, suivie d’un Traité contre le Peuple Hébreu , dont on trouve la réfutation dans Josephe (a).
Tibère appelait Apion cymbalum mundi , sans doute à cause de celte bruyante vanité que lui a aussi justement reprochée Aulu-Gelle (6). (H. K.)
(o)Yoy. Josephi judoi historici præclara opera, etc. ; rarrhisii , »'n vico Divi Jacobi , eie. (4 514.), in- fol. , folio cm, verso et seqq.
(b) Voy. Noct. Attic. Lugd. Batav. U»66, »'n-8° , lib. V, cap xiv,p 34£.
le Peintre et le Sculpteur ne sauraient se passer des Planches publiées par les Anatomistes (2) et de
(2) Parmi les ouvrages d’Anatomie spécialement appliqués aux Beaux-Arts, je signalerai en première ligne :
JL’ Osteologie de Monro; Paris, 1759, 2 vol. in-fol. fig. , traduite par Sue. L’Académie de Peinture et de Sculpture , établie au Louvre, avait conféré à Sue la place de Professeur d’Anatomie , pour que rien ne manquât à l’instruction de ses Elèves. — On lit dans les Siècles Littéraires delà France, etc., par Désessarts et plusieurs Biographes, à l’article Sue : «Le Cours d’Anatomie Pittoresque qu’il a » fait pendant plus de quarante ans à l’Académie de Peinture, était surtout instructif, en ce qu’il faisait suivre » les démonstrations sur le cadavre, de Leçons surlevivant: » idée ingénieuse et utile, qu’il a exécutée le premier, et » dont les avantages , même pour les Médecins et Chirur- »giens, sont aisés à sentir.»
B.Genga,, Anat. per uso del disegno, Roma, 1691, in-f°.
Gauthier d’Agoty (Jacques) , Essai d’Analomie en tableaux imprimés ; Paris , 1745, in-fol.
P. Berretini Cortonensis , opus Chirurgis et Pictoribus apprimè necessarium, etc. Romæ, 1788, in-fol. , fìg., edente Fr. Petraglia.
J. H. Layater, Eléments anatomiques d’Osléologie et de Myologie, à l’usage des Peintres et Sculpteurs (traduit par Gauthier de la Peyronie); Paris, 1797, in-8°, fig.
Gamelin , Nouveau recueil d’Ostéologie et de Myologie , dessiné d’après nature , pour l’utilité des Sciences et des Arts; Toulouse, 1799, 2 part, in-fol. atiant.
Salvage , sur Y Anatomie du Gladiateur combattant; Paris, 1812, gr. in-fol., fig.
Chaussier, Recueil anatomique à l’usage des jeunes gens qui se destinent à l’étude de la Chirurgie, de la Médecine, de la Peinture et de la Sculpture ; Paris , 1820 , in-4<>, fig.
V Ecole du Nu, €omme on le dit, où les formes extérieures du corps , présentées sous des attitudes toujours différentes, font connaître aux gens de l’Art les changements dont sont susceptibles les membres qu’ils veulent copier (o).
Camper, Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la Physionomie des Hommes des divers climats et de différents âges ; traduit du hollandais par Jaiysen ; Paris, 1792 , in-4° fig. On lit dans les OEuvres de Vicqd’Azyr (Paris, 1805, T. I««-? pp. 322-23) :«M. Camper ne se «contenta pas d’étudier comme Anatomiste, et de com- » parer entre elles les formes extérieures de l’Homme et «des Animaux; il appliqua ces connaissances à l’Art du «Dessin, et il rédigea un Cours d' Anatomie en faveur des » Peintres , auxquels il enseigna cette science pendant plu- » sieurs années dans l'Amphithéâtre de l'Ecole de Peinture >* d'Amsterdam. »
J. B. de Rubeis d’Udine : Traité d' Anatomie à l'usage des Peintres (en italien et en français, à la suite de l’ouvrage intitulé : Des Portraits ou Traité pour saisir la Physionomie ; Paris, 1809, in-4°, fig.,pp. 87 et suiv.); etc., etc
(3) Dans leurs Etudes du Nu , les Artistes devraient soigneusement méditer :
Les Trois Dialogues d' Angelo Tuccaro, sur l'exercice du Sauter et Voltiger en l'pir , Paris, 1599, in-4°, fig.; traité qui n’est pas commun;
L'Académie de l'Art admirable de la Lutte , représentée en soixante-onze figures, avec des instructions claires et familières, de Romyn de Hooge; Leyde, 17 12, in-4° fig.; difficile, ainsi que le précédent, à trouver ailleurs que dans les Bibliothèques publiques.
On pourrait y joindre : quelques Chapitres du Traité de
Mais, malgré ces secours, il n’est que trop commun de voir des Dessins et des Tableaux dont les figures ont les bras et les jambes estropiés, et, ce qui a lieu plus souvent encore , d'y trouver peu d’exactitude, lorsqu’il s’agit de représenter les caractères que prend le visage de l’Homme dans les diverses
la Peinture, de Léonard De Vinci; du De Arte Gymnasticâ , de Mércurialis ; de la Nouvelle Mécanique des mouvements de l’Homme et des Animaux, de Barthez ; l’excellent texte du Gladiateur combattant , de Salvage, déjà cité ; et Y Anatomie des formes extérieures à V usage des Peintres , Sculpteurs et Dessinateurs ; Paris, 1830, in-8°, par M. le Professeur Gerdy.
Il serait aisé de rendre eelle instruction plus complète par l’étude des mouvements des Muscles relatifs à l’expression des Sentiments et des Passions , et même des Affections Morbides. Sous ce rapport on trouverait une utilité réelle dans la lecture réfléchie des écrits : de Platon, d’AnisTOTE , de Galien, d’ALBERT, de Polemon, d’ A damanti us , bonnes autorités sur cette matière ; de Berthelemy Cocles (a) et de Porta (6), accompagnés l’un et l’autre de figures en bois remarquables et originales; de Charles Le Brun sur la Physionomie (c), et sur Y Expression
(a) Cocles (Berthel). Le Compendion et brief enseignement de Physiognomie, etc.; Paris, 4546, in-16. .
(b) J. -B. Porta. De fiumana Physiognomoniâ Lïb. IV,.,.. ( Egregiis ad vivum expressis iconibusj. Rothomagi , 4656, in- 8., prœsertim : Lib. J, Cap. I. De mutua animi et corporis consequutione.
( c ) Cli. Le Brun. Son Traité des Passions fut publié d’abord peu de temps après sa mort par Elienne Picard et par Sébastien Le Clerc, qui chacun ne le gravèrent qu’en partie — 'Voy le Système de Charles Le Bkün sur la Physionomie , d’après les écrits de Nivelon , son Elève, dans Lavater : L'Art de connaître les hommes par la physionomie , édition Moreau, T. IX, pp. 101 et suiv. (avec les Dessins de Ch. Le Brun relatifs à cet objet ).
Passions de l’âme : je sais bien qu’ici la difficulté est des plus grandes; aussi n’est-il qu’un très-petit nombre de personnes qui y aient réussi de manière
générale et particulière (a); de Lavater (b), de Gall et Spurzueim ; de Du Fresnoy, de l’abbé de Marsy, de Le Mierre et de Watelet, pour les passages de leurs Poèmes respectifs, latins ou français, qui se rapportent aux Passions (c) ; de Lessing, sur le Laocoon (d) ; du Professeur
Lordat pour les passages de son Essai sur V Iconologie Médicale relatifs au Schématisme humain ( pag. 158 et suiv.) et à la Comparaison des deux sortes de Séméiotique Pittoresque dans la détermination des Affections et des Sentiments de l’Ame, etc. (pag. 253 et suiv.); et de J. -B. Delestre, intitulé: Etudes des Passions appliquées aux Beaux-Arts , Paris , 1833, in-8°.
On trouvera quelques bonnes idées, analogues par leur poinf de yue à celles de Porta et de Le Brun , mais seulement sous le rapport des belles qualités de l’âme et
(a) Ch. Le Brun. Conférence tenue à l'académie Royale de Peinture et de Sculpture .... sur l'Expression générale et particulière , enrichie de ses 41 Dessins: voy. Lavater, l'Art de conn. les hommes, etc , édit, oit,
T. IX, pp. 293 et suiv.; voy. aussi: Observations Physiologiques sur les Caractères des Passions , par Moreau (de la Sarthe ) ; ibùl , T. V pp. de 267 à 332 — Les Dessins de Ch. Le Brun ont été reproduits dans J. -B. De’Rubejs : Des Portraits, etc.
(b) Lavateti. Ouvr. et édit. cit. ; et plus particulièrement pour l'Expression des Passions , T. Y, pp de 21 S à 246.
(c) Alph. Du Fresnoy: Ve arte graphicà Liber ; — F. M. De Marsy.’ Pictura Carmen; réunis sous ce titre : l'Ecole d’Uranie ou l'Art de la Peinture; traduit du latin d’Alph. du Fresnoy et de l’abbé de Marsy, etc , Faris 1753, in-12; — • Le Mierre: La Peinture ; Poème en Trois Chants, in-4°, fig , Chant IIlme, pp de 46 à 48 ; et Watelet : L’Art de Peindre, etc., Paris, 1760 , in-4°., fig. IVme Chant , pp. 56 et 123 où l’on trouve des Réflexions sur l’Expression et les Passions, ayant en tète, en guise d’épigraphe parlante, un Médaillon représentant Le Dominiquin.
(d) Llssinc , Du Laocoon , ou des limites respectioes du Dessin et de la P cinture , publié en 1763, el Irad. en franç. pardi. Vandekbourg, Taris, an X-1802 , in 8°.
à mériter des éloges. Parmi les nombreux Artistes
de réputation, qui sont surtout restés dans notre
souvenir, nous trouvons mentionnés Aristide de
de la beauté de la tête , dans le petit volume curieux , recherché et élégamment exécuté d’Ernest Vænius intitulé : Tractatus physiologicus de Pulchritudine ; Bruxellis , 1602 , in-16,fig.
Comme on le voit , tous ces Auleurs ont pris pour point de départ de leurs observations celte ancienne idée qu’Apulée a rendue de la manière suivante : « L’Homme se montre » tout entier en sa tête, et, à la vérité, si l’Homme est dit le » raccourci du monde entier , sa tête peut bien être dite »le raccourci de tout son corps.» (Cité par Le Brun, Abrégé , etc., p. 90.)
On joindrait avec avantage aux ouvrages précédents, les écrits à la fois si profonds et si spirituels d’ENGEL sur le Geste et V action théâtrale (a), et de Noyerre sur les Arts Imitateurs, etc. (b). On voit dans le premier de ces écrits les gestes soumis à des règles dictées par une extrême finesse d’observation, et dans le second, comme le dit l’Auteur lui-même dans sa Préface : «La Danse sortir enfin de » sa longue enfance, apprendre à parler le langage des Pas-
» sions qu’elle n’avait encore que balbutié (p. vij ) . ; »
» Le Maître de Ballets s’élançant au-delà des bornes du ma- » tériei de son Art, chercher dans ces mêmes Passions les » mouvements et les gestes qui les caractérisent ; et, liant » de la même chaîne les pas, les gestes et l’expression de la
(a) J -J. Engel , Idées sur le geste et l’action théâtrale dans le Recueil de pièces intéressantes concernant les Antiquités, les Beaux-Arts , les Belles- Lettres et la Philosophie ; trad de différentes langues. Paris, Jansen , an Y-1796 , in-8° . T. III , pp de 320 à Ü59 ; T IV, pp. de 102 à 318 ; T. V, pp de 147 à 396. Cet écrit, des plus intéressants, est accompagné de nombreuses figures bien dessinées et des plus spirituelles.
(b) NovEnr.E, Lettres sur les Arts Imitateurs en général et sur la Danse en particulier. Paris 1807, in-8., T. 1er, pp. vij , ix , xij et 91 et suiv.
Thèbes, qui excellait à représenter les Passions, soit douces , soit violentes; et Poligkote de Thase , Pamphile de Macédoine, Parrhasius d’Ephèse, Timo-
» figure aux sentiments qu’il veut exprimer , trouver dans la » réunion de tous ces moyens celui d’opérer les effets les plus » étonnants ( p. ix).» — «Quoique reconnaissant jusqu’où » les Pantomimes anciens poussèrent l’art d’émouvoir par le «geste (Ibid. , plus pp. 91 et suiv. du T. 1er) , Noverre n’en » reconnaît pas moins aussi qu’il y a sans doute une foule » de choses que la Pantomime ne peut qu’indiquer; mais » que dans les Pussions il est un degré dJexpression que les » paroles ne peuvent atteindre , ou plutôt pour lequel il n’est » plus de paroles (p. xij).»
Il ne serait peut-être pas inutile de rapprocher de tout ce qui précède quelques vues philosophiques dues à des hommes d’un mérite incontestable à l’occasion de Y exagération des formes naturelles. Nous nous contenterons de signaler ici comme ayant été composés dans ce but : les Têtes de caractère et de charge , dessinées par Léonard de Vinci, gravées par le comte de Càylus , Paris, 1730, grand in-4° ; les Principes de Caricatures , suivis dJun essai sur la Peinture Comique, par Grose ; (traduit de l’anglais , LeipsicK , 1802, gr. in-8°, avec 29 fig. ; et dans Lavater , Y Art de connaître les hommes, etc. édit. Moreau, V">e étude : des Caricatures et des physionomies altérées et dégradées , T. V, pp. de 333 à 388.
Les Amateurs des Beaux-Arts de noire Cité intelligente et laborieuse— comme l’a récemment appelée M. le Recteur Théry — ainsi que les Touristes que leurs pérégrinations artistiques conduiront chez nous, pourront venir étudier, en outre , dans le Musée des Dessins originaux de la Bibliothèque de la Faculté de Médecine, les Caricatures de tout point originales dues aux crayons ou aux pinceaux spiri-
maque de Byzance, que Pliise choisit entre les plus fameux et qu'il loua de préférence, parce qu’ils l’emportaient sur les autres par l'expression. Gela suffît
tuels et faciles de Louis Carrache (n° 1 17); d’HÉnoDORE , Sorbicini (n<> 256), de G.-D. Tiepolo (nu 267) , d’Antonio Boriivi (n° 95) et surtout de Vincent (Recueil gr. in-fol. (M. no 2).
11 est bien entendu que , soit dans l’expression des Passions les plus fortes , soit même dans celle d’objets odieux par leur nature, le Peintre, réellement animé du véritable sentiment de l’Art , devra savoir conserver encore , dans son œuvre , ce cachet élégant on même d’une certaine beauté, dont toute représentalionpittoresque doit être empreinte. Tl faflt, en effet, que le véritable Artiste ait le talent de mettre quelque chose de beau même dans la représentation du laid. Il doit avoir , en un mot , le mérite de Milton imaginant la forme du Diable, et de qui l’on a dit alors que : «Seul , il avait su peindre le Diable, sans » avoir recours à la laideur.» (Voy. Lessing: du Laocoon, etc., p. 277.)
Dans l’ouvrage de Lessing qui vient d’être cité (a), et dans la figure du beau groupe du Laocoon , si fidèlement et si correctement dessiné par J. -G. Salvage et si bien gravé par Aug. Saint-Aubin , on voit le haut degré auquel était parvenue la Sculpture chez les Anciens, en ce qui concernait l’expression des Passions en général et spécialement ici l’expression de la Douleur à la fois morale et physique, en conservant néanmoins toute l’élégance et toute la beauté même dont un pareil sujet était susceptible. Aussi Lessing et Winckelmann n’ont -ils pu être, comme tant d’autres bons Observateurs , que complètement d’accord sur le fond de cette admirable expression, quoique
'a) Lessing, Du Laocoon, etc., ouvr. cit., p. 277.
pour faire sentir la difficulté que l’on rencontre toujours dans ce genre de Peinture, qui n’est que l’expression d’une âme oppressée, -désireuse, préoccupée, colère, passionnée; et c’est le vrai motif pour lequel les Auteurs de beaucoup de Tableaux représentant des Sujets animés , ont eu recours à la disposition des personnages, à l’attitude des membres et à un grand nombre d’accessoires , pour tâcher
leur sentiment ait pu différer plus tard, à Foccasion de l’élude approfondie des détails de cette représentation pathétique.
Il est vrai de dire que long-temps et tjjès-long-temps avant Milton , on avait su conserver une certaine beauté dans la représentation de sujets au moins odieux par leur nature.
Ou peut voir que les Anciens ont atteint ce but dans la savante Dissertation de Boettigeu, intitulée: Les Furies d'après les Poètes et les Artistes anciens , dont nous devons une traduction de l’allemand à T. -F. Winckler, an X- 1802, in-8° de 126 pages, avec 4 gravures dont deux enluminées. «Dans la seconde section, dit l’Auteur (p. 5), je » montrerai par quelques monuments de l’Art qui nous b restent encore, comment les Sculpteurs et les Peintres b Grecs ont su , dans cette représentation, sJéloigner égale- »ment du hideux et de la Caricature.» Voyez principalement les fig. 2 et 3 de la Hanche I, ainsi que les Planches III et IV. Voyez aussi G.-E. Lessing : De la manière de représenter La Mort chez les Anciens (a).
(a) Recueil! de pièces intéressantes , etc , ouvr ci t , T. II, pp de I à 107, et le Supplément à cette savante et curieuse Dissertation , par J -G. Herdeh , T. IV, pp. de 1 à 101.
de suppléer à l’expression de la physionomie que bien souvent ils n’ont pas su rencontrer.
Tant de diffieultés et la crainte de voir encore de semblables Tableaux à expression ou trop faible, ou trop exagérée, engagèrent le célèbre Camper, aussi grand Anatomiste qu’habile Dessinateur, à dicter quelques préceptes (a) , à l’aide desquels il espérait qu’un Peintre pourrait mériter des éloges en atteignant facilement son but. Lalecture de cette Dissertation m’a suggéré quelques Réflexions sur ce sujet, qui ne me paraissent point indignes de vous être communiquées, Messieurs, tanLparce que cet Ecrit a été accueilli d’une manière très-flatteuse par l’Académie d’Amsterdam , que parce que les conseils que donne Camper, plus répandus par ce moyen, pourront peut-être procurer quelque avantage , si leur utilité est reconnue par les Amateurs
de la Peinture, de cette aimable Sœur de la Poésie.
Après avoir brièvement exposé dans ses ouvrages tout ce qui se rapporte à l’Histoire de ta partie de la Peinture dont le but est l’expression des Passions, Camper , quelque docte et érudit qu’il nous paraisse , avoue cependant qu’il ne connaît point encore la règle qui doit guider le Peintre dans la représentation des attitudes correspondant aux Affec-
(a) Discours prononcé par feu Pierre Camper à l’Académie de Dessin d’Amsterdam : Sur le moyen de- représenter d’une manière sûre les diverses Passions qui se manifestent sur le visage; Utrecht, 1792, in- 4°.
tions de l’Ame. Tousles Peintres, dit-il, connaissent la structure du Squelette Humain ; ils possèdent la Science des Muscles, et surtout la Myologie de la Face qui leur est plus particulièrement indispensable ; mais ils ignorent tous la distribution des Nerfs et de leurs ramifications. Et comme dans les grandes Passions les Nerfs de certaines parties sont plus affectés que ceux des autres , si le Peintre connaît le Nerf qui est mis enjeu , ainsi que les Muscles auxquels il se distribue, dans une situation d’âme déterminée , la représentation n’en sera que plus expressive. Imaginez-vous , ajoute-t-il . un Homme tranquille, et supposez qu’en lui présentant quelque chose d’extraordinaire , il passe tout-à-coup à un grand Etonnement. Le Nerf Intercostal entre aussitôt en action ; il fait agir les Nerfs de la Troisième Paire (5) , de-là vient l’élévation de la paupière supérieure, l’immobilité du globe de l’OEil, l’application des lèvres sur les dents; et comme ce meme Nerf communique son action au Nerf Vague, dans
(i) Le Ganglion Ophthalmique terminant supérieurement le Grand Nerf Sympathique et Intercostal (Nerf Trisplanchnique de Chaüssier) établit des communications de V Intercostal :
1° Avec la Cinquième Paire, par son angle postérieur et supérieur, qui reçoit un filet du Nerf Nasal de la Branche Ophthalmique ;
2° Avec la Troisième Paire par son angle postérieur et inférieur, qui reçoit un rameau du Moteur-Oculaire-Commun. (H. K. )
le même instant la respiration s’arrête, le cœur suspend le mouvement qui lui est propre , la bouche s’ouvre parce que les Muscles Abaisseurs de la Mâchoire Inférieure se contractent, les mains se portent en avant et les doigts s’étendent (o). Dans
(5) L'affection de l’Ame, supposée mal à propos agir de prime-abord sur le Nerf Intercostal , ne prouverait pas davanlagela nécessité de la Concaténation anatomique , qui, exclusivement alléguée, constituerait toujours une assez pauvre théorie dans ce cas , quoique Camper l’ait donnée ou reproduite avec une certaine assurance.
Dire qu’un Nerf est lié à tels autres Nerfs , comme le Nerf Intercostal à la Troisième Paire , ce n’est nullement expliquer pourquoi la prétendue action, par liaison anatomique d’un Nerf, sur une partie vivante , produit ou détermine tantôt delà contraction, tantôt du relâchement , tantôt de l’expansion dans celte partie, selon le genre de Passion dont on est affecté; D’ailleurs, dans beaucoup de circonstances où le Nerf Intercostal est fortement excité , ou même irrité, les Nerfs de la Troisième Paire sont et demeurent parfaitement tranquilles.
Conformément à une Loi Primordiale, ce semble, les mouvements de l’Ame se traduisent, s’expriment à l’extérieur par des assemblages simultanés ou successifs de mouvements musculaires sympathiques ou synergiques. Mais les Synergies ne sont pas plus explicables, anatomiquement, par la seule continuité des Nerfs, que les Sympathies elles-mêmes . 1
LeCartésienPoüRCHOTetDomLAMi (a) soutenaientcontre Gibert que : « la connaissance du mouvement des Esprits » Animaux dans chaque Passion est d’une grande utilité
(«) Cités par M. le Professeur Lordat, dans son Cours inédit des Partitions médicales.
le Mépris , c’est principalement la Cinquième Paire de Nerfs qui entre en action, et par conséquent les sourcils se rapprochent, la lèvre inférieure s’élève et les Yeux se tournent vers l’angle externe (6) de l’orbite. L’expression de la Joie dépend
» pour exciter celle qu’on veut dans le Discours. » Cette connaissance n’est pas plus utile à l’Orateur, selon nous, que celle des Nerfs ne l’est au Peintre dans l’expression des Passions.
Il est aisé de pressentir combien nous faisons peu de cas de cette singulière assertion de Gall et de Spuuzheim : «Que, sans la connaissance de l’Anatomie du Cerveau, il » n’y avait ni Morale, ni Philosophie, ni Législation (a).
Un prétendu Commentateur d’HippocRATE a bien fait dire au Père de la Médecine : «La Pensée c'est le Cerveau. ...» ; mais, outre qu’en s’exprimant ainsi il est d’un sentiment opposé à celui des vrais Hellénistes , il n’a pas plus convaincu pour cela les gens qui pensent, ayant eu si souvent l’occasion de voir des cadavres qui , malgré la présence de leur Cerveau parfaitement sain, ne pensaient pas. ... !
On ne connaît pas le moins du monde les Dogmes fondamentaux de la Doctrine Médicale Hippocratique , quand on attribue ainsi , fort gratuitement , au vieillard de Cos , une pareille absurdité marquée au coin de Cabanis!
(6) « Gli ochi rivolgonsi all * esterior angolo dell * orti b ita . »
S’il parle ainsi , Camper commet une erreur grave que nous sommes dans l’obligation de relever.
L’expression du Mépris n’exige point un Strabisme divergent momentané.... , et il aurait infailliblement lieu, si,
(«) Cours inédit des Partitions Médicales déjà cité.
de la Septième Paire de Nerfs; et il en est de même de Y influence des autres Nerfs dans la Tristesse et les autres Passions , qui ne pourront jamais , selon Camper, s’exprimer convenablement , si le Peintre ignore quels sont les Nerfs qui produisent telle ou telle disposition des traits sur la figure d’un personnage amoureux , colère , orgueilleux ou en proie à une Passion.
Quoique ce principe, tel que Camper l’a établi, me paraisse appuyé sur quelques bonnes raisons, je ne saurais cependant facilement l’admettre, parce que le Peintre n’a pas besoin de connaissances névrologiques pour exprimer les différents caractères des Passions , et parce que , quand il aurait cultivé celte branche de la Science, je ne crois pas qu’il pût en retirer l’avantage que lui promet l’Acadé-
au même instant, les deux Yeux se portaient , comme le dit Camper . d’après Caldani , vers V angle externe des orbites.
Dans l’expression du Mépris, lorsqu’un OEil se dirige vers l’angle externe, l’autre se porte simultanément vers l’angle interne.
Et puis , un Homme qui a perdu un OEil , ne peut témoigner du Mépris pour un individu placé du côté de son OEil perdu, qu’eu portant précisément vers Vangle interne , celui qui lui reste. Cette réflexion , loin d’être forcée , n’a rien que de très-juste. Si un Artiste était obligé de représenter sur un tableau Coclès, bravant de nouveau les Ennemis au risque de perdre encore pour sa Patrie le seul OEil qui lui reste et même la vie, quoi qu’on en puisse dire , la réflexion dont il s’agit pourrait très -bien trouver sa place. (H. K.)
micien d’Amsterdam. Je vais tâcher de prouver l’une et l’autre de ces propositions.
Chacun sait comment sont les traits d’un Homme qui se présente à nous lorsque quelque Passion le domine. Il n’est pas nécessaire de décrire ici les caractères propres à chaque Passion ; mais autant il est certain que l’Homme taciturne , ayant les sourcils froncés , l’air abattu , les yeux baissés ou lançant des regards farouches, est travaillé intérieurement par quelque ver qui le ronge, autant il est impossible de déterminer le siège de son Affection. Les changements qui s’opèrent Sur la physionomie de quiconque éprouve de l’Amour, de la Terreur, de la Surprise, du Mépris, nous apprennent parfaitement que c’est telle ou telle Passion qui agit :ur tout son être ; et voilà pourquoi le tremblement général, les défaillances, la faiblesse mortelle ou l’amaigrissement ont coutume de succéder aux violentes émotions de l’Ame. Si donc une forte impression , qui doit servir de sujet de Peinture, ébranle toute l’économie, de telle sorte que le Peintre soit obligé de représenter l’Homme lui-même dans une situation si pénible qu’elle ait été souvent funeste , comment pourrait- on dire que c’est tantôt le Nerf Intercostal, tantôt le Nerf Vague, tantôt la Cinquième Paire qui ont été affectés?
Supposons, en effet , que le choc de la Surprise se fasse ressentir sur le Nerf Intercostal , et qu’un Peintre , auquel la distribution de ce Nerf est parfaitement connue, se dispose à dessiner Iphigénie
Itti
reconnaissant son frère Oreste, dans l’instant où, par l’ordre de Thoas, elle doit elle-même le sacrifier à Di ane. Croirions-nous, par hasard, qu’IpniGÉisiEne devrait être émue que par la Surprise, et, qu’en suspendant le coup fatal, elle ne devrait pas témoigner, avec un grand Etonnement, tout à la fois l’Amour qu’elle porte à son frère et l’Horreur que cette action lui inspire? Iphigénie aura les yeux immobiles, pleins d’effroi , la bouche entr’ouverte , les bras tendus et tremblants, et il semblera que ses pieds pourront à peine la soutenir. Mais ces caractères seront-ils dépendants de l’action du Nerf Intercostal? Si le Peintre avait pu penser que le mouvement de la bouche et l’écartement des paupières dépendaient des communications de l’intercostal lui-même avec les Nerfs de la Cinquième Paire qui se distribuent à la Face , pourrions-nous douter qu’il ne dût représenter aussi en contraction beaucoup d’autres Muscles dont les mouvements exprimeraient des sentiments autres que la Surprise ell’Horreur? Le Nerf Intercostal devrait donc aussi produire la rougeur du visage , et si quelques Physiologistes n’ont pas balancé à attribuer ce signe de vive Affçclion à l’action qu’ils supposent que ce Nerf doit exercer sur l’artère carotide , il s’ensuivrait que le Peintre devrait placer la rougeur des joues à côté des autres caractères de la Surprise. Mais la Surprise d’ Iphigénie et la rougeur de la Femme qui, brûlant d’une flamme impure, est déçue par la vertu de Joseph, ne sont-elles pas des Passions très-diffé-
renies qui agitent tout le corps? L’Ame ne déploiet-elle pas dans le Désespoir le même degré de véhémence dont elle est susceptible dans la Colère? Je me représente l’intrépide Hector, ferme dans la résolution de défendre sa Patrie , repoussant noblement les tendres prières de son épouse, qui, fondant en larmes, voudrait l’engager à fuir en se sauvant avec elle et son fils. Andromaque lui rappelle qu’elle a perdu tous ses parents; qu’elle n’a de père, de mère, de frère qu’en son époux. Comment pourrions-nous nous faire une idée de la force avec laquelle celte tendre épouse doit lui dire :
« Tu mihi nunc Hector, pater es , tu mater , et idem » Tu [rater , thalami tu vir mihi fœdere junctus ! »
Età quelle ramification nerveuse Camper pourra-t-il attribuer des commotions aussi violentes que celles du Désespoir, de l’Intérêt et de l’Amour?
Mais puisque nous avons l’occasion de parler de l’association de plusieurs Passions, que l’on doit regarder comme la combinaison la plus difficile à rendre , à cause de l’obligation où se trouve le Peintre d’exprimer deux différents mouvements de l’Ame sur la physionomie de son sujet , il est bon de rappeler ici le Tableau de Timomaque représentant Médée, et que Jules César avait acheté pour la somme de 80 talents. On y voyait, ditAusoNE, la Rage unie à la Compassion : la figure de Médée respirait la Fureur; mais on y trouvait encore des restes de la Tendresse Maternelle :
« Ira subest lacrymis , Miseratio non caret /rd.»
L’opinion de Camper est donc telle, si je ne me trompe, qu’il est impossible qu’un Peintre parvienne jamais à représenter une physionomie dans un état de Passion , suivant les principes établis par l’ Auteur, tant parce que nous ignorons si aux diverses Affections de l’Ame correspondent exactement autant de Nerfs, que parce que, lorsqu’il s’agit d’une Passion violente, les Anatomistes les plus habiles seraient dans l’impossibilité de désigner avec précision le Nerf par le moyen duquel cette même Passion se manifeste. Le Cœur bat très-vite dans certaines circonstances; et quoique le mouvement de ce viscère ait été d’abord déclaré indépendant des Nerfs , néanmoins un Ecrivain moderne a été d’une opinion contraire. La question serait encore indécise, si le Héros du xixe siècle n’avait pas précisément répondu à un Anatomiste qui voulait lui persuader que ces Nerfs étaient émus dans les sentiments d’Angoisses, d’Horreur et d’Epouvanle : « Les Ana- » tomistes sont dans l’erreur, puisque je n’ai jamais » éprouvé l’influence de ces Nerfs. » Les paupières sont toujours pourvues des mêmes Nerfs : comment se fait-il donc que l’intervalle qui les sépare diminue autant dans la Tristesse , tandis qu’au contraire il s’agrandit dans la Terreur et dans la Colère? Les organes d’où viennent les larmes ont constamment les mêmes Nerfs , et cependant on pleure d’ Amour, de Tristesse , de Colère et de Joie (b).
(b) M. Caldani , mon oncle , s’est servi plusieurs fois
N’aurons-nous donc pas de règle sûre qui puisse guiderle Peintre dans la représentation des Passions? — La règle est la contemplation de la Nature; aussi , bien persuadés de cette vérité, les Peintres de l’Antiquité assistaient toujours aux divers Exercices et aux Luttes , pour bien observer les attitudes que les divers mouvements donnent au corps, afin de pouvoir ensuite les dessiner correctement. Mais s’il faut beaucoup d’étude pour connaître la disposition naturelle des membres pendant leur action , il n’est pas douteux qu’il ne doive en falloir plus encore pour apprécier avec justesse les altérations qui apparaissent sur le visage d’un Homme dont l’esprit est troublé de différentes manières. Il faut que le Peintre studieux choisisse surtout les Sujets chez lesquels les Passions se manifestent seulement par un langage vrai, nullement gêné ou altéré, ni par l’âge, ni par quelque défaut, soit d’organisation, soit d’éducation. Ln jeune Adolescent en Colère ne fournirait pas plus de Modèle pour un Achille, qu’un Vieillard soupirant et pleurant ne servirait de type pour un Adonis. « Mais comment faire des » observations sur l’expression des Passions », dit à cette occasion le Chevalier i>e Jaucourt (c) , « dans » une Capitale, par exemple, où tous les Hommes
de ces réflexions, et d’autres analogues, dans ses Leçons dJ Anatomie , lorsqu’il a traité du Cerveau , des Nerfs , de l’obscurité de leur constitution intime et de leurs usages.
(c) Encyclop. , etc., édit, de Genève, in-4°, T. XXIV, art. Passion (Peinture), p. 947.
Itti.
)> conviennent de paraître n’en ressentir aucune ? » Où trouver parmi nous, je ne dirai pas des gens violents, colères, mais des Hommes qui laissent librement leur Colère se développer dans les attitudes et dans les mouvements qui lui sont propres? La Nature, chez les Nations civilisées , n’a plus la liberté avec laquelle les Passions se manifestent audehors ; et l’on voit que plus d’une fois , par l’effet de l’éducation ou de mouvements étudiés, la disposition des lèvres et des yeux donne à certaines personnes en pleurs les traits du visage le plus riant, et qu’en vertu d’une disposition individuelle, dans la Colère observée sur beaucoup de personnes, le visage tantôt s’enflamme chez les unes, et tantôt pâlit chez les autres.
Mais cela ne suffit pas : la différence des physionomies produit divers effets dans les Passions. Les traits de Néron, de Titus, d’ANTiNOÜs, de Voltaire, nous annoncent évidemment la Cruauté, la Clémence , la Mollesse et l’Ironie. Qui ne reconnaîtrait pas deux caractères pleins de douceur dans les portraits de Gesner et de Bonnet? Supposons que ces Hommes, justement célèbres, dussent être représentés dans un même cadre , pris tous simultanément d’Admiration pour les hauts faits de celui qui nous gouverne (7) , croirions-nous que , quoique le Peintre eût suivi les conseils de Camper , tous ces
(7) Ce Mémoire ayant été publié en 1808, l’Auteur désignait ainsi l’Empereur et Roi Napoléon. ( H. K. )
personnages nous offriraient le même mouvement dans leurs physionomies?
La conséquence de tout ceci est que le Peintre qui traite un sujet animé doit comprimer les élans de son Imagination, pour ne se laisser diriger que par de bons Modèles , ce qui vaut autant que s’il travaillait d’après Nature. C’est ainsi qu’agirent toujours les Artistes dans les temps les plus reculés ; et si, au détriment des Beaux-Arts, un Peintre de notre époque avait assez de confiance en lui pour oser peindre quelque figure ou sujet sans aucun secours, qu’il sache qu’ARiauus , Peintre cité par Pline, représentait les Divinités parles portraits de ses- maîtresses; que Campaspe etPiiRYisé servirent de Modèle pour le tableau de la Déesse des Amours; que la tête de Mercure n’estque celle d’ALcmiADE (d) , et que, dans des temps plus rapprochés de nous, un Tableau représentant la Vierge n’était autre que le portrait de la Sœur du Pape Alexandre VI , Femme plus belle que vertueuse. En effet, le Peintre avant de dessiner la physionomie d’un Amant, peut fréquenter les Cercles et les Théâtres qui en abondent; il pourra rencontrer des gens colères parmi le peuple ; il observera attentivement à la Cour et sur la Scène l’art si puissant de plaire et d’émouvoir ; et après avoir ainsi contemplé et comparé les mouvements naturels ou communiqués du visage, il saura disposer ou corriger son Modèle , de manière
(d) Clem. Alex, cohort. , ad gent.
à lui faire représenter d’après JNature une forte Passion quelconque.
Le Peintre obtiendra encore moins de profit de l’hypothèse de Camper , s’il représente sur toile des organes dans lesquels le langage d’une Passion semble avoir son propre siège. Le visage d’un Homme peut feindre le trouble de l’Ame, la Surprise, la Colère; mais ses Yeux ne pourront pas lancer des feux comme ceux d’ANTiNoüs , à l’instar de la foudre , ou repaître leurs regards affamés , comme l’eussent dit justement les Poètes , si le Modèle ne se trouve pas dans les circonstances mêmes de la personne qui doit fournir le sujet de la Peinture. Et si toute la force de l’Ame se concentre dans ces organes, et si l’Orgueil, l’Envie, la Probité, la Mollesse y expriment souvent leur énergique langage , quel est l’habile Anatomiste , ou l’ingénieux Physiologiste, qui pourra nous dévoiler les ressorts cachés que l’adroite Nature met en jeu dans ces circonstances? Nous connaissons la composition de l’OEil; nous savons que six Muscles en règlent les mouvements , et que trois Nerfs distincts s’y distribuent; mais nous ignorons le mécanisme par lequel l’OEil acquiert , dans les Passions , une expression qui lui est propre et qu’on ne peut imiter (e). Les complications de ces mouvements
(e) Imago animi vultus est , indices oculi. Nam hœc est una pars corporis , quce , quot animi motus sunt , tot significations et communications possit effcere ; neque verò
nous sont cachées ;^et au milieu des représentations les plus savantes et les plus claires de cette belle structure anatomique , nous flottons néanmoins dans l’incertitude et l’obscurité. Qu’on nous dise, à parler franchement , pourquoi quatre des Muscles j de l’OEilne reçoivent qu’un seulNerf, tandis que la Nature a destiné un nerf particulier à chacun des deux autres? Pourquoi le Nerf qui pourvoit les quatre Muscles ne se divise-t-il pas d’une manière économique en six branches plutôt qu’en quatre? Pourquoi les Muscles qui reçoivent des ramifications nerveuses distinctes, sont-ils ceux que l’on nomme le Muscle de la Poulie ou P Oblique Supérieur , et le Droit - Externe? Il n’est certainement pas nouveau de voir les Anatomistes interroger la Nature, à cette occasion; et le célèbre Kant, délirant trouver la raison pour laquelle la Quatrième Paire de Nerfs se perd tout entière dans le Muscle de la Poulie, ne sut dire autre chose , sinon que , par ce moyen , on n’a pas à craindre la confusion qui en serait dérivée, dùm sœpè ab actione hujus Museali securitas Vil ce pendet (f). Quant à moi , j’ignore comment le Muscle Oblique Supérieur peut nous procurer l’utilité que l’illustre Kant lui assigne; aussi je crois pouvoir également me dispenser de le combattre ou de souscrire à sa manière
est quisquam , qui eadem contiens, efficiat. (Cicer. de Oratore , lib. III, p. 59.)
(f) Impet, Ânatom., p. 10.
de voir; car si , dans les secrets de la Nature, il est permis de proposer quelques conjectures douteuses, je pense que le Muscle Oblique Supérieur et le Droit-Externe ont été pourvus de Nerfs particuliers, afin qu’ils pussent mieux exprimer deux fortes Passions , dont le langage se manifeste avec la plus grande énergie dans les Yeux, c’est-à-dire l’Amour et la Haine. En effet , si , dans la Haine et dans l’A, mour, il n’est pas nécessaire que le visage et la personne reçoivent quelque altitude particulière, l’OEil dévoilant par son propre état l’Angoisse où l’Arnese trouve, il est probable qu’on n’aurait pas pu porter le langage muet de ces Passions violentes jusqu’au point qu’il doit quelquefois atteindre , s’il avait dépendu de Nerfs qui eussent été en même temps destinés à beaucoup d’autres mouvements du même organe. En effet, nous n’exprimons pas toujours le Mépris en roulant la pupille vers l’angle externe de l’OEil (8) , et l’on sait bien que l’OEil , porté obliquement à la partie supérieure de l’angle interne, ne témoigne pas constamment l’Amour. 11 est mille occasions dans lesquelles nous roulons I’OEil , tantôt d’un côté , tantôt de l’autre ; mais lorsque ce mouvement doit son origine et sa direction à l’état dans lequel se trouve l’Ame, il n’est ni plus muet , ni plus indifférent que l’état dont il s’agit , et d’après la seule contemplation de cet organe, il nous est permis de dire que
(8) Revoyez ce qui a été dit dans la Note (6). (H. K.)
rarement nous nous trompons sur la Colère ou sur l’Amour (9).
(9) Dans un de mes Ecrits publié en 1829 sous ce titre : Idée dJun Cours de Physiologie appliquée à la Pathologie , j’avais déjà consigné ( p. 223 ) une réflexion relative à l’expression pathétique des Yeux, que je crois devoir reproduire ici avec quelques additions et qu'il pourrait être utile de connaître.
«On a dit et souvent répété que les Yeux étaient le miroir de VÀme. Quand on se pique d’un peu de sévérité dans le langage , comme on doit le faire lorsqu’il s’agit d’une science telle que la Physiologie , il ne faudrait pas oublier que, considéré en lui-même, le globe de VOEil n’est presque susceptible d’aucun changement. V expression des Yeux, dans les diverses Passions , ne dépend presque exclusivement que de l'action des Muscles qui les meuvent ou les ew ironnent. »
En effet, considéré en lui-même, le globe de VOEil ne peut guère être, en général , que plus ou moins porté en avant, et peut être, en outre, un peu plus tendu et brillant par l’effet des pressions musculaires sur ses côtés. Dans celte dernière supposition — qui encore aurait besoin d’être convenablement prouvée — le globe de VOEil , s’il était lui-même modifié dans l’expression de certaines Passions , devrait encore cette quotité de coopération pathétique à l’action de ses Muscles dont il ne serait que l’instrument; même alors il serait passif.
11 serait néanmoins possible que le globe de VOEil , considéré en lui-même , fût doué d’une expression particulière chez certaines espèces, telles que le Chat, le Loup, le Tigre, le Lion, quand ils recherchent leur proie, pendant la nuit ; chez certains Serpents , pendant l’acte de fascination qu’ils ont la faculté d’exercer ; et même chez l'Homme,
* I si I
On voit donc que dans tout ce qu’il y a de plus important , relativement aux Passions susceptibles d’être exprimées par les Yeux, le Peintre ne pourra tirer aucun profit des préceptes de Camper ; d’où je crois devoir conclure, que si les Arts et les Sciences ont des lois et des moyens qui leur sont propres, les professions qui doivent conserver leur plus grande indépendance sont celles qui, dirigées parle Génie, ne contemplent que les beautés vraies de la Nature qu’elles se proposent d’imiter.
dans des circonstances spéciales très-bien déterminées par Barthez (a), ou lorsque , d’après des Observateurs plus modernes, dignes de confiance , il exercerait toute la force d’action magnétique , dont il serait susceptible, dans l'obscurité. L’OEil peut évidemment , dans les cas dont il s’agit, se montrer lumineux , phosphorescent , et devenir le siège de points brillants d’où partent des aigrettes électriques. Mais les faits relatifs à cet objet intéressant , beaucoup trop épars , ne sont peut-être pas assez nombreux et n’ont pas d’ailleurs été jusqu’à ce jour assez convenablement rapprochés et coordonnés , pour que leurs conclusions rigoureuses , c’est-à-dire les dogmes qui doivent en être déduits, puissent offrir, du moins encore , tout l’intérêt scientifique dont ils sembleraient susceptibles.
(a) Nouv. Elém de la Science de l’Hom., 2e édit. Paris 1 806, in-8. , T. 1er (Texte) pp. de 272 à 282 , et (Notes) pp. de 206 à 215
I sa |
On voit, parle travail dont on vient de lire la Traduction, que Camper et Fior. Caldani ont envisagé leur sujet d’une manière inverse de celle qu a suivie le Professeur Lordat, dans son Essai sur V Iconologie Médicale. Le Physiologiste de Montpellier a voulu faire voir quels pouvaient être les Rapports d’utili lé qui existent entre l'Art du Dessin et l’étude de la Médecine , tandis que Camper et Caldani ont eu en vue Yutilité des connaissances anatomiques par rapport à la Peinture. Il est facile de s’apercevoir que ce n’est rigoureusement là rien autre chose que signaler un seul et même avantage scientifique sous deux aspects différents.