PREFACE
Tout d'abord une excuse est nécessaire, et une explication.
Je n'ai pas connu personnellement Albert Thierry.
Comment alors écrire la préface d'un ouvrage où, si manifestement, l'auteur s'est donné tout entier, livrant le fond de soi, tout ce qu'il était par ses origines, par sa nature, tout ce que lui avaient enseigné une observation et une méditation passionnées, toute sa foi concentrée et agissante, tout ce qu'il sentait, pensait, savait, tout ce qu'il croyait et rêvait, tout ce qu'il voulait?
On apprend tellement d'un homme en vivant avec lui, en le regardant vivre, dans cette communication mystérieuse de la présence, qui souvent révèle mieux le secret de l'être que les plus entières confessions. Et l'intimité ainsi surprise est si précieuse pour comprendre la vérité profonde, la vérité vivante des œuvres! Je ne commence pas sans appréhension la préface d'un tel livre.
Pourtant j'ai accepté de l'écrire.
Parce que justement elle ne peut avoir d'autre raison d'être que de servir, comme le livre servira. Parce que justement l'auteur s'est tellement donné. Parce qu'il ne s'agit pas de Thierry, mais des Réflexions sur l'Education.
C'est par elles r//;<' je suis entré à la Vie Ouvrière en 1913. Un des numéros de la revue où elles paraissaient m'était tombé sous la main. Je l'avais lu. Et ce
vin Réflexions sur l'éducation
fut pour trouver la collection de ces articles-là que je fis connaissance avec la boutique du quai Jemmapes. Pourquoi raconter cela? Parce que c'est autre chose qu'un souvenir personnel. Parce que, disant ce que je dois à Thierry, et non seulement pour les Réflexions sur l'Education, je légitime cette préface. Il n'est pas beaucoup d'ouvrages pour lesquels, sur un fragment lu au hasard, on éprouve le besoin d'en tout connaître, tout de suite, de toute nécessité.
Je ne cherchai pas l'auteur. Je le tenais dans ces pages.
Errant alors à travers cette politique d'opposition républicaine, d'extrême- gauche parlementaire, que le socialisme était devenu dans sa plus visible part, y poursuivant ce qui n'était plus guère que des ombres, soudain je découvrais là, dans les pages de Thierry, le rassemblement, la justification, exprimés avec la hardiesse du bon sens et de la foi, d'un but, d'une méthode, de tout un autre socialisme, jusque là vaguement pressenti, je découvrais tout un monde organisé de possibilités, fondées sans illusions mais sur une confiance absolue, nécessaire, dans les destinées de la classe ouvrière, je découvrais une réponse certaine, exprimée avec une ferveur et une prudence égales, fournie par un esprit avide et ferme et par un cœur de héros, motivée par plus de raisons que de discours, à une question qui n'était pas souvent posée et qui me semblait pourtant bien impérieuse si l'on voulait que le prolétariat, pour vaincre, eût en soi une confiance totale:
« En se sauvant, pour se sauver, ce prolétariat serat-il le restaurateur de la civilisation, le créateur de la première civilisation humaine? A-t-il cette tâche dans sa mission? Et pourra-t-il la remplir et commenta »
// est beaucoup plus nécessaire qu'alors, aujourd'hui, que cet ensemble de questions soit posé et que
Préface ix
ceux pour qui comptent les destinées du prolétariat, les destinées de la civilisation y trouvent une réponse qui explique et fortifie en eux l'action. « Je rencontre ici, écrit Thierry, ma solidité, je salue enfin, dans ce syndicalisme, mon syndicalisme: une industrie, une morale, une philosophie révolutionnaires. » A sa suite, je reconnus ce qu'il indiquait. Beaucoup y trouveront ce que j'y trouvai alors. Thierry n'écrivait que pour servir, on peut le suivre dans son œuvre sans avoir connu l'homme.
Thierry meurt bien jeune. Pourtant son œuvre est l'œuvre de toute une vie. Toute une vie, constamment inquiète et constamment tendue, s'organise sans cesse, organise toutes ses expériences autour de la question posée dès le principe et continuellement, autour de l'œuvre qu'il faudra accomplir et qui répondra.
Œuvre réaliste, œuvre prudente qui n'emploiera que des matériaux contrôlés par l'expérience. Œuvre organique qui est un ensemble, et un ensemble toujours tout entier présent dans chaque détail, dans les aspects les plus fugitifs.
Œuvre absolument souple, modeste, obéissante oui faits. Œuvre absolument révolutionnaire, sans réserves et sans précautions.
Tout ce qui est grand, dans la pensée ou dans la vie, est une résolution, par l'action, d'éléments qui à l'analyse semblaient contradictoires. L'œuvre de Thierry n'a rien d'une utopie. Elle est une destruction d'utopies, les unes généreuses, d'autres sordides. Et en même temps elle est constamment animée. maintenue, impulsée par la foi. Elle est constamment, ensemble, une critique et une construction. Critique de ce qui existe, de ce qui ne peut pas ne pas
x Réflexions sur l'éducation
exister, dans Vétat de choses capitaliste, de ce qui nécessairement est à la fois contraire à l'intérêt du prolétariat et à la civilisation. Critique des faits, mais d'abord, mais surtout critique foncièrement, entièrement opposée à l'esprit bourgeois, dont nous restons toujours plus ou moins pénétrés. C'est par là, qu'elle est forte et féconde. Par là que la construction suit, comme une conséquence constante.
Peut-on dire que cette critique et cette construction dépassent l'éducation? Considérant et renouvelant l'éducation, elles jettent leur lumière de vie sur l'ensemble social. Mais l'éducation reste l'observatoire, et le projecteur de cette lumière.
Appui sur le fait et appui sur l'idée, — le fait qui n'est rien s'il n'est passionnément pensé "et dominé par l'esprit, l'idée qui n'est rien tant qu'elle n'est pas constamment nourrie et assurée par les faits.
Le germe, partout présent et animateur, de l'œuvre de Thierry, est tout entier dans une idée de la révolution, méditée avec une constante ardeur. Peutêtre faut-il plutôt dire, tout de suite, dans une idée de la civilisation — progrès technique et progrès humain intimement confondus avec l'idée de la révolution.
Par cette fusion se déterminent les nécessités de la tâche à accomplir. En elle se résout la vieille contradiction, apparemment insoluble, d'une éducation spécialisée et d'une éducation générale:
La civilisation, la révolution ont un égal besoin, ont le même besoin, de ces deux moyens, de ces deux buts: produire, — et faire des hommes, c'est-à-dire établir une société d'hommes. Elles ont ensemble ce double besoin et s'unissent en lui: révolution nécessaire à la civilisation, et civilisation raison d'être de la révolution.
Où donc former l'œuvre, sinon dans son milieu,
Préface xi
chez les travailleurs? Mais il faut que les travailleurs sachent, puissent et veuillent: éducation. Ainsi l'alliance se trouve étroitement cimentée, un tout indissoluble: l'éducation entière, culture professionnelle et culture générale, sortira de la production, du travail, c'est-à-dire du syndicat, c'est-à-dire du métier. Et devenant par suite « contrairement à l'abstraction bourgeoise, un degré de la production même,... elle réclame un rôle actif dans la civilisation générale. »
Voilà pourquoi et comment Albert Thierry écrit ses Réflexions sur l'Education.
Que trouve-t-il dans l'enseignement actuel? Du vide, et une impuissance fatale à remplir ce vide.
L'école, l'école du peuple, ne forme pas des hommes, c'est trop clair. Mais elle n'enseigne }>as non plus à travailler. Elle ne se pose pas, elle ne peut pas se poser la question qui seule permet un effort raisonnable et continuellement contrôlé, la question: pourquoi? Elle ne peut pas, parce qu'elle ne trouverait aucune réponse. Elle n'est pas, elle continue, elle dure, condamnée à ne jamais s'interroger sur le but à poursuivre.
Quand pourtant elle s'interroge, quand certains philanthropes ne peuvent se résigner à la honte d'une telle inégalité entre l'enfance ouvrière et Venfance bourgeoise , et à l'abandon irréfléchi où toutes deux sont tenues, ils répondent éducation intégrale.
Immédiatement, à toute occasion, Thierry à son tour leur répond. Il leur oppose la réponse des faits, la réponse du bon sens élémentaire, celle r/i/c chacun trouverait facilement en soi si le bon sens et le raisonnement direct n'étaient en matière sociale égares et pervertis par les fau.v-semblants et les mirages de l'apparence démocratique:
L'éducation intégrale est dans l'état bourgeois impossible ou criminelle.
xii Réflexions sur l'éducation
Utopie: car Vidée qu'elle suppose, l'application qui en serait tentée, dynamitent toutes les fondations, ruinent toute l'armature de la réalité sociale en régime capitaliste.
Mensonge criminel: car les approximations — les contrefaçons — qui en sont réalisées vont fatalement et de plus en plus iront à V encontre du but que l'on prétend poursuivre. Au lieu d'émanciper, d'humaniser l'homme, elles l'asservissent et l'abrutissent davantage: elles font de l'enfant ouvrier un traître à sa classe et une machine.
« L'enseignement secondaire n'est ouvert aux fils des travailleurs que par une porte étroite, et il les mène aussi directement que possible à renier le travail. »
La porte étroite, c'est la bourse, thème à discours ministériels, attendrissante munificence de la république (que les régimes non républicains dispensent tout autant).
La situation créée par la guerre a singulièrement renforcé la critique d'Albert Thierry. Le nombre des candidats aux bourses diminue. C'est que la gratuité de l'instruction n'est rien sans l'entretien. L'entretien, jusqu'à vingt, vingt-cinq ans et plus, pour un budget d'ouvriers!, Et l'entretien, c'est trop peu dire. Il ne suffit pas que l'enfant ne coûte rien, il faut qu'il gagne. Dans la civilisation capitaliste, il faut que l'enfant ouvrier, à treize ans, commence à « se suffire » et contribue à avilir le salaire des adultes.
Quelques parents peuvent cependant tenter l'énorme sacrifice. Pour quel résultat?
Le risque est gros que ces enfants si coûteux, mais quand même désavantagés encore par rapport aux enfants des riches qui peuvent attendre, deviennent des ratés, des déchets sociaux, ni ouvriers ni intellectuels, faux bourgeois ou mauvais révolutionnaires.
Préface xin
Risque aujourd'hui d'autant plus grave que la civilisation est plus abaissée et que les carrières intellectuelles sont donc, et à juste titre, plus dépréciées, car dans leur moyenne elles paient de moins en moins, alors que la subsistance matérielle coûte de plus en plus cher, recouvre de son souci tout le reste de l'existence, y réduit de plus en plus la part d'une vie véritablement humaine.
Risque normal, ajouterait Thierry, car le lycée est l'école professionnelle des riches. Il s'agit pour l'enfant ouvrier de parvenir, de se rendre économiquement l'égal des enfants des riches parmi lesquels le voici vivre, et il est plus difficile de commencer une fortune que de la continuer.
Il s'agit de parvenir. C'est-à-dire de se déclasser. De ce terme de déclassé, étiquette lugubre des déchets de la bourgeoisie, la classe ouvrière peut fièrement retourner le sens, l'appliquer à ceux de ses fils qui l'ont quittée pour passer au camp du profit. Combien sont-ils, les enfants perdus qui, selon la grande expression de Thierry, refusent de parvenir ou qui, parvenus et socialement situés dans les rangs de la bourgeoisie, refusent de se déclasser moralement et demeurent fidèles aux intérêts, à la volonté de puissance, au sang de la classe ouvrière? On peut chercher parmi les directeurs d'exploitations commerciales, agricoles, industrielles, ou parmi ces autres contremaîtres ou fondés de pouvoir de la bourgeoisie, que sont les professeurs, avocats, médecins, « sortis » du peuple — et le mot est juste, ils en sont sortis...
Normalement ces hommes sortis de lui ne peuvent plus sentir, ne peuvent plus penser avec lui. Normalement, — avec plus d'âpreté souvent, ces nouveaux participants, que les habitués de profit, — ils senti-
Xi V Réflexions sur V éducation
>ront, penseront, agiront contre lut Au moins sontils, eux ces privilégiés, devenus des hommes? Pas même, car le métier les tient, les empêche de s'élever réellement à cette culture générale que vantent avec tant d'orgueil les maîtres de la société.
Et la classe ouvrière saluerait comme un bienfait la saignée dérisoire par ou s'écoulent et se corrompent ses meilleures forces! Les bourses, illusoires le plus souvent sont la fabrique, mal agencée mais dangereuse, des plus dangereux « jaunes ».
Les théoriciens bourgeois intelligents et qui ne prétendent pas à l'idéalisme, ne s'y sont pas trompés. Leurs critiques contre les écoles professionnelles et techniques existantes ont pu se mêler avec les nôtres. Ils veulent, réalistes eux aussi, que ces écoles deviennent ce qu'elles ne sont pas, réellement techniques et professionnelles. Mais ici une distinction capitale, que Thierry marque puissamment, en maintes formules aiguës, brillantes, pathétiques, comme ce grand écrivain en trouvait dans sa grande âme. Tandis que nous voudrions rendre ces écoles à leur double destination: pour le travail et pour le peuple, — le réajustement que veulent ces porte-paroles des maîtres, c'est : pour le travail et contre le peuple. Entre eux et nous l'idée de production est commune. Mais ils n'ont besoin que de bons producteurs enfermés dans leur condition prolétarienne, les cadres restant fournis par les jeunes gens de la haute bourgeoisie, formés aux grandes écoles théoriques, Polytechnique, Normale, Ecole des Mines, Ecoles de Hautes Etudes commerciales, administratives, etc. Le prolétariat — sans parler de l'utopie de telles distinctions dans le travail, utopie où Thierry, relisant Proudhon, dénonce avec force l'une des contradictions mortelles du capitalisme, — le prolétariat peut-il vouloir
Préface xv
sa propre condamnation, la résignation à son destin? (1).
Le « refus de parvenir » du prolétaire capable de parvenir n'a de sens que doublé par la « volonté de parvenir » du prolétariat. Parvenir, et avec soi sauver la civilisation, susciter et assurer une société d'hommes.
Pas plus que la société d'esclaves qu'elle est aujourd'hui, une société d'hommes ne saurait être pour Albert Thierry, une société de jouisseurs paresseux, autres esclaves. On trouvera dans son livre sur quelle idée de la Révolution il s'est toujours fondé,{ sur laquelle il a fondé son idée de l'éducation. Cette, éducation, cette éducation syndicaliste, sera une éducation secondaire du travail.
L'enseignement secondaire (et supérieur) actuel est, en un sens, un enseignement professionnel. Il prépare « les jeunes gens et les hommes de la classe dirigeante à diriger. » // essaie du moins de former cette préparation: ne pouvant pas poursuivre un tel but avec certitude et méthode, ne pouvant surtout pas — toujours les formes démocratiques qu'il faut garder — avouer qu'il le poursuit, il est lui-même condamné à demeurer approximatif et empirique. (Que l'on songe à cette fatalité pour comprendre les continuelles modifications infligées à renseignement secondaire depuis plus de trente ans, — et qu'elles ne peuvent servir à rien: car on veut tirer de lui, ensem-
(1) On lira aussi dans les EéflexiùfU sur /' Education un juste commentaire sur l 'avortemenl des Q. P., rêve souvent génèrent à l'origine, où quelques-uns flairèrent la direction à prendre, mais dès le principe vouées à l'échec, elles aussi écoles d'embour|
sèment, elles aussi écoles de découragement et de désespoir, et cautères sur une jambe de bois.
xvi Réflexions sur l'éducation
ble, certaines apparences et certaines réalités, qui sont contradictoires.)
L'enseignement secondaire actuel ne peut pas, dans une société désordonnée, être raisonnable, cohérent, complet, mais tel quel, cahin-caha il existe un peu et sa valeur dépasse incomparablement le néant technique, le néant humain de l'école du peuple. Albert Thierry se souviendra de lui pour demander aux ouvriers, pour demander aux instituteurs de penser à un enseignement secondaire du travail.
Qu'est-ce qu'un tel enseignement? D'abord comment et où sera-t-il produit?
Comment? Thierry répond: Le producteur « n'accepte plus l'aumône du capitalisme, d'abord comme trop petite, aussi parce qu'il en suspecte et le titre et l'effigie. »
Où? « Dans l'usine, au chantier, aux séances du syndicat, aux délibérations de la Bourse, dans le tumulte de la grève, il a découvert son trésor à lui. »
Ces formules, que sont-elles d'autre que le commentaire appliqué de la formule universelle qui contient toute la pratique et toute la morale de l'idée moderne de la Révolution: « Le prolétariat ne sera sauvé que s'il se sauve lui-même: l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. »
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes.
La devise marxiste, le vers de l'Internationale, que des millions d'hommes ont lue, ont chanté des centaines de fois, Thierry ne fait que les répéter et les traduire, que préciser leur portée dans un petit aspect, dans un immense aspect de la libération et du salut. Et, dans ces conditions données, il répond alors: l'éducation syndicaliste, enseignement secondaire du travail, est un apprentissage vrai de la production; en même temps cet apprentissage sera toujours enrichi, perpétuellement replacé dans l'ensemble du
Préface xvn
monde, par un soin constant de la culture générale, qui ainsi plongera toujours ses racines, les affermira et les nourrira dans ce bon terreau.
Nous ne prétendons pas que Thierry ait fait là une découverte. Beaucoup de nos instituteurs syndicalistes ont réfléchi sur ces questions et bien vu la position du problème. Beaucoup, à l'intérieur de leur métier, malgré leur métier, appliquent autant qu'il leur est possible des idées analogues, mais Thierry embrassant toute la question, liant puissamment toutes ses parties, fournit une direction d'ensemble étonnamment lucide et suggestive, un réconfort et un guide à quiconque travaille pour l'éducation et l'action prolétarienne, à tout éducateur dont une volonté de conservation sociale ne paralyse pas les recherches.
Thierry n'a peut-être rien découvert de plus. Je crois tout de même, pour autant que l'on peut parler de découvertes en pareille matière, que, pensées et senties comme il les a pensées et senties, suggérées, exprimées comme il les a suggérées et exprimées, et laissées ouvertes à la méditation et à l'effort de tous ainsi que de grandes routes libres, c'est une découverte que cette idée et cette méthode: faire des travailleurs qui soient des hommes et qui restent des travailleurs, les deux tendances étant toujours poursuivies ensemble, se renforçant et s' équilibrant par des répercussions constantes.
Idée et méthode d'une fécondité illimitée, parce qu'elles sont le bon sens même. Elles démolissent tous les bateaux d'une éducation intégrale réalisée dans les cadres bourgeois et elles établissent enfin, par le bon sens et dans la vérité de l'action (juotidienne, la liaison tant cherchée, si impossible et maintenant si simple. Au prolétariat d'accomplir, pour son salut et pour le salut de la civilisation, ce
xviii Réflexions sur l'éducation
que la bourgeoisie ne veut pas, ce qu'elle ne pourrait pas accomplir si elle le voulait. Rien de plus foncièrement et de plus simplement antibourgeois que les directives indiquées par Thierry, rien en même temps qui serve avec plus d'efficacité les plus hauts intérêts de la culture humaine: nous retrouvons au point d'arrivée cette fusion entre l'idée de civilisation et l'idée de révolution, qui avait inspiré et conseillé le départ.
Par une revue encyclopédique de la connaissance, Thierry, avec une force de travail et une conscience admirables, apporte ses matériaux à Vœuvre dont il a tracé le plan. C'est le corps du livre. Vous y suivrez son ascension, de l'enseignement de la petite enfance aux enseignements les plus élevés. Vous, instituteur, agent électoral de la Troisième République, vous vous y instruirez en chemin sur votre tâche de maître et sur votre vie d'homme. Vous qui que vous soyez, vous qui avez été condamnés à ne rien apprendre, vous qui avez été condamnés à apprendre tant de choses inutiles et oubliées, vous y trouverez de quoi réfléchir, activement, à notre commune ignorance. Après l'éducation anarchique et verbale que nous avons subie, nous ne connaissons quelques coins de notre maison le monde que par des hasards: fes Réflexions sur l'Education sont aussi un livre pour des éditeurs qui seraient intelligents et oseraient vouloir servir.
C'est un livre pour tous, à cause de la précision et de l'étendue de ces Réflexions, et aussi parce que, si précises et étendues qu'elles soient, elles ne constituent aucunement une « théorie » de l'éducation. Elles ne sont qu'une méditation continuelle, et continuellement appliquée, du fait ouvrier concret et d'abord de l'inégalité devant l'instruction, de la grande inégalité de principe entre les hommes,
Préface xix
tant de fois signalée, mais vue par Thierry avec des yeux neufs, renouvelée par une considération d'ensemble et par une pensée qui va jusqu'au bout des problèmes.
Pas de théorie, pas d'utopie, ni celle d'un impossible retour en arrière ni aucune autre. Réalisme de principe et modestie constante dans le développement: l'éducateur Thierry connaît « cette multitude aux millions de voix » qui forme les êtres, et où l'éducation ne jette que quelques voix hasardeuses et contrariées; il ne s'en fait pas accroire, mais il estime que justement une telle complexité est une raison de plus de vouloir constituer fortement, autour de l'enfant et de l'adolescent, un fort et sain milieu.
Modestie constante et ambition infinie. Que crée l'homme qui ne possède pas l'une et l'autre? Du rudiment Thierry ne s'élève pas seulement à l'enseignement supérieur le plus libre, le plus spéculatif, mais jusqu'à l'apprentissage de la cité et au grand besoin humain auquel son cœur semble avoir tant aspire, jusqu'à l'amour dont il osa parler, vous lirez <avec quelle franchise poignante. Ses cadres précis sont assez vastes pour tout contenir, et il n'interdit rien à l'homme de l'immense trésor des hommes, dans cette conquête montante au long de quoi il fixa le travail comme une rampe ininterrompue.
Il est un mot aussi profané que celui de l'amour et dont il n'a pas eu peur plus que des autres mots. C'est celui-ci: morale. Thierry, pour qui l'idée révolutionnaire ne consistait pas à tout biffer en vrac (et Ton rigole!) a reconnu chez l'enfant le courage et la fierté et il a osé croire à la nécessité de l'héroïsme. Il a osé, ce réaliste, par réalisme, penser et dire que Ton n'avait jamais rien accompli, que Ton n'accomplirait jamais rien sans héroïsme.
xx Réflexions sur V éducation
Héroïsme, oui, sa morale est, autant que celle d'un Nietzsche, une morale de l'héroïsme, de l'héroïsme qui est le nom guerrier du syndicalisme, révolutionnaire tel qu'il l'entendait. Exiger des hommes qu'ils désirent être des héros... Tu souris, lecteur. Mais l'homme d'aujourd'hui, qui n'a pas quelquefois voulu être un héros, s'il réfléchit — et qu'est-ce qu'une éducation qui n'enseigne pas à réfléchir? — • est-ce qu'il ne faudra pas qu'il s'avoue un pauvre cochon, ou un pauvre lâche?
Mais alors c'est une morale pour quelques-uns? Thierry répond que c'est une morale ouverte à tous comme le syndicalisme révolutionnaire était ouvert à tous. Il ne ferme pas plus la porte à personne qu'il ne fermait à chacun aucune porte de la connaissance. Mais il faut mériter d'être. Cest cela, toute la morale. Morale pour une minorité, morale pour que cette minorité grandisse, où moyen et but se confondent. Seule morale des révolutionnaires, seule morale des forts que n'étriquent pas une peureuse analyse, un scrupule égoïste et vain: « Le moyen de la révolution, c'est sa fin: tout comme le moyen de la perfection morale, c'est la vertu positive plus que la guerre au vice; tout comme le moyen de la foi, c'est la foi
même. »
D'autres objections apparemment valables, objecjections d'opportunité.
« Comment! Pas une utopie, ce système, car c'est tout de même un système, si totalement antibourgeois, et donc si totalement irréalisable dans la société bourgeoise? Mais c'est l'utopie même! Et actuellement surtout, alors que nous n'avons pas assez de toute notre force, de tous nos efforts pour les tâches immédiates, pressantes! »
Ici nous répondrons pour Thierry à cette objection
Préface xxi
de fausse logique, à cette objection de paresse.
On trouverait chez Proudhon une question : s'il faut faire la révolution pour faire des hommes, ou s'il faut faire des hommes pour faire la révolution'.' Dilemme insoluble dont on peut penser que Proudhon n'était pas dupe C'est une de ces belles impossibilités, de ces parfaites contradictions que la vie se charge de résoudre tout naturellement, tout bêtement, par le fait.
Nous ne serions pas des révolutionnaires si nous ne pensions pas (/ne seule la révolution sociale pourra donner à V individu humain, aujourd'hui tyran ou esclave, ou tyran et esclave, sa qualité d'homme, sa dignité d'homme, pourra seule fonder une société d'hommes égaux et libres. Mais ce sont seulement de tels hommes qui feront la révolution. Alors...
Alors la vie s'accommode fort bien de telles contradictions. Alors toutes les œuvres humaines qui valaient d'être accomplies ont toujours été un tissu de telles contradictions, nourricières de vie et d'action. La vie de tout homme en est faite. Et il est vrai que l'œuvre aussi de Thierry en est faite. Ce qu'il a a, dans les Réflexions sur l'Education, de plan intégral d'une éducation intégrale, ne sera pas, on le sait bien, Thierry le savait bien, réalisé intégralement dans la société telle (/a' elle est. Mais ce qui en est réalisable n'aurait pu être conçu, tes impulsions qu'il a créées et créera n'auraient pu être données s'il n'avait pas présenté ce plan intégral.
« L'action immédiate nous presse, demande tout de nous. A quoi bon s'occuper aujourd'hui de l'éducation, d'ailleurs impossible dans les vieux cadres Autre aspect de la même contradiction. Les hommes qui travaillent le plus savent ceci: On a toujours le temps. Et ils savent ceci encore, cette autre contradiction, cet autre double aspect d'une vérité vivante:
xxii Réflexions sur l'éducation
aucun effort n'est jamais perdu, et: il faut beaucoup d'efforts perdus pour qu'un seul effort aboutisse.
« On a autre chose à faire », raisonnement de ceux qui ne font rien. « A quoi bon l'éducation? », tentation désespérée, mauvaise tentation de l'action. Parce qu'aujourd'hui l'action nous presse, c'est justement pourquoi, aujourd'hui plus que jamais, il faut songer à l'éducation. Faut-il donc tout entreprendre à la fois, par suite tout faire mal? Oui, il faut tout entreprendre à la fois et, contradiction de plus, il faut quand même travailler avec ordre, parce que la vie est ainsi, parce qu'elle est un tout et n'attend pas. On disait déjà, quand Thierry écrivait, on dira toujours que l'on a autre chose à faire, parce qu'en effet, on aura toujours autre chose à faire. Mais on a cette chose aussi à faire, à moins de compter, pour accomplir la révolution, sur un troupeau d'instincts, et d'instincts dévoyés.
La négligence d'une telle partie de notre œuvre marquerait un manque mortel de sérieux et de courage, et fort bourgeois, ajouterait Thierry. La bourgeoisie aussi, nous le lui reprochons tous les jours et nous avons raison, a toujours eu autre chose à faire qu'une éducation intelligente, humaine, non seulement des enfants du peuple, mais des siens propres. Elle aussi a toujours prétendu devoir sacrifier, entre autres accessoires, celui-là, pour courir à l'essentiel: nous voyons le résultat, dont elle crève et dont le monde risque de crever avec elle.
Songent-ils parfois, ceux qui parlent tant d'action et, par un calcul étroit et une logique abstraite, sacrifient tout à leur courte conception immédiate, imaginent-ils parfois une situation révolutionnaire devant laquelle ils se trouveraient sans que personne ait jamais songé à l'éducation des révolutionnaires, des jeunes et des vieux? Croient-ils qu'on improvise ai-
Préface xxm
sèment, par inspiration mystique, en telle matière? L'exemple des Russes, qui eux pourtant avaient réfléchi sur Vèducation comme sur toutes les données du problème, leurs difficultés, leurs efforts seront-ils perdus?
Contradiction encore, contradiction toujours, et toujours créatrice, le révolutionnaire doit, destructeur, songer, dans la destruction, à la création. Chaque époque, chaque individu fait un dosage entre les deux forces, et ce n'est jamais commode parce que rien n'est jamais commode, mais quel singulier révolutionnaire, bien conforme à l'idée que les bourgeois se forment des révolutionnaires, celui en qui la volonté de destruction ne serait pas engendrée et soutenue par la volonté de création! L'œuvre de Thierry, méditée par ses lecteurs, ses continuateurs, servira puissamment cette création de demain.
Elle servira aux maîtres pour la création d'aujourd'hui. Elle ne peut passer intégralement dans la société présente, entendu. Elle en est la négation. Mais les sociétés qui meurent portent dans leur chair les germes des sociétés qui doivent les remplacer. Dès à présent, l'instituteur syndicaliste saura faire passer dans les faits, dans l'éducation et dans la vie sociale, quelques-uns des germes, quelques-unes des leçons d'héroïsme, de foi, de fraternité et d'espérance contenues dans ce livre.
Notre époque, plus qu'une autre, a besoin d'un tel livre, elle si battue dans sa foi et dans son espérance, dans ses amours et dans l'amour de soi qu'est le courage de vivre. La classe ouvrière est atteinte aussi par cette gangrène universelle, mais elle n'obtiendra de vaincre que dans la mesure où elle échappera au mal. Le livre de Thierry ne servira pas seulement aux éducateurs. J'ai confiance qu'il aidera plus d'un jeune travailleur, de ceux dont la curiosité
xxiv Réflexions sur Vèducation
est la plus ardente, de ceux dont l'existence est la plus sombre, à voir clairement et vaillamment la route, à se libérer, pour son profit et le profit de tous, d'un individualisme refermé sur lui-même et menacé soit par l'adaptation des déclassés parvenus, soit par la révolte solitaire et sans portée.
Il ne devait être question ici que des Réflexions sur l'Education, non de Thierry que je n'avais pas connu. Je veux parler cependant, à la dernière page, de ce héros.
«i De mon caractère, disait Thierry, dans ses Nouvelles de Vosves, vous n'avez besoin de connaître qu'un seul trait: je tâche de faire attention. » Je pense bien, que ce trait suffit. L'attention, c'est toute l'éducation, c'est la science et c'est l'art, et c'est la vie sociale: si la moitié des travailleurs faisaient attention, ils auraient tôt fait la révolution, ou mieux ils n'auraient plus besoin de la faire, elle serait faite, Je pense bien qu'une attention comme celle-là suffit à expliquer un homme.
Un exemple dans ce livre. Thierry professeur, Thierry, fils d'ouvrier, doit y traiter de l'éducation paysanne. Voyez, ici autant qu'ailleurs, avec quelle activité et avec quelles précautions il se renseigne, avec quelle activité et avec quelles précautions il pense et domine son sujet. Sa forte intelligence, vigilante, passionnée, loyale, porte à la fois sur tout. Sans doute, il pourra se tromper: « Je puis me tromper... Au moins j\e me serai trompé nettement. » \Rare et grande parole de probité, d'intelligence aussi, car de telles erreurs, jamais médiocres, restent fécondes, plus que des demi-vérités, fuyantes et inertes; elles restent le chemin des trouvailles de vérité.
Probité, il a la première de toutes, celle que beau-
Préface xxv
coup méprisent, et <jui est indispensable à tous. Sa première demande aux travailleurs, pour qu'ils se sauvent, est qu'ils aiment leur métier, le métier, le travail. -Voyez, dans les Nouvelles de Vosves, combien, lui premier, il aimait son métier, ce métier dont il savait mieux que quiconque les ridicules et la vanité. Il n'était pas malin, il ne connaissait pas d'autre moyen d'accomplir quoi que ce fût, et ce qu'il demandait aux autres, il voulait d'abord l'obtenir de soi. Lisez ces listes d'ouvrages, à la fin du présent volume, je ne veux pas dire: parcourez, mais étudie: ce catalogue admirable (jue la guerre n'a pas périmé, étudiez ce témoin d'un travail formidable non seulement par son nombre, mais par son ordre: l'homme qui Va composé, n'eût-il rien écrit d'autre, avait son mot à dire sur le travail.
Que les amateurs d'âmes, princes peut-être de la jeunesse écrivassière d'aujourd'hui, se penchent s'ils veulent sur cette âme qui étonne et distrait leur ennui. Quoi qu'ils fassent, elle n'est pas des leurs. Thierry n'était pas un amateur, il n'était pas désintéressé, il n'était pas libre: ce n'était pas un bon intellectuel. Il pensait que deux ou trois choses existaient dans la vie, valant que Von crût en elles et que l'on vécût pour les servir. Il voulait bien parcourirl'espace et le passé, mais ce n'était pus pour se désennuyer, il ne s'ennuyait pus, c'était pour rapporter de quoi mieux croire et mieux servir.
Pour sentir et pour traiter la nécessité de la question que Thierry a traitée, et naturellement cette question même, il fallait une certaine quantité et aussi une certaine qualité d'âme : envergure d'esprit, ampleur de foi, audace de sérieux. — et un bon sens qui n'abandonne jamais son homme, un bon sens d'une sorte telle qu'il soit une constante fidélité au peuple dont on vient et
xxvi Réflexions sur l'éducation
que Von veut servir, et une invention constante au service de ce peuple. Le son qu'alors rendra cette âme nous ne l'avions peut-être plus entendu depuis que l'âme de Michelet s'était tue.
Il fallait, pour être Thierry pensant et écrivant ce livre, plus que le courage, qui n'est pas facile, de déblayer avec une sincérité impitoyable (et modeste, ni emportée ni criarde). Il fallait plus que savoir voir ce qui n'allait pas, et plus que comprendre et savoir où se diriger. Il fallait (nous parlions de contradiction tout à l'heure) une certaine position contradictoire et à peu près irréalisable, un certain hasard et une certaine vertu. Ceci simplement: se sentir, sans faire semblant, sans faire exprès, de plein pied avec le peuple, — le peuple d'où l'on est sorti par les conditions de la vie. Ce n'est pas fréquent. Ce n'est pas facile. C'est presque impossible. Mais quand, par un miracle, ça y est, tout alors devient extrêmement facile et simple, plus besoin d'aucune de ces flatteries, d'aucune de ces atténuations, d'aucune de ces précautions, de ces mensonges, qui corrompent toute l'œuvre et la font pire que vaine. Alors on peut travailler, alors on peut servir. Le miracle, on peut se le procurer sur commande, mais il se paie: Thierry l'avait nommé le refus de parvenir.
Voici un livre pour le prolétariat. Faut-il nous défendre d'avoir étriqué, en la réservant pour le prolétariat, une œuvre adressée à tous? Nous dirions que nous avons refait volontairement un choix qu'avait fait volontairement TJiierry et que seulement ainsi, loin d'étriquer son œuvre, on peut lui garder sa large et vraie valeur de vie. Ce livre d'amour veut renverser pour créer. Il n'est pas fait pour les bénéficiaires du régime qu'il veut renverser.
Albert Thierry a été frappé par la mort. Par-delà
Préface xxvn
sa mort il a été frappé par des hommages réellement affreux. Ses dernières semaines — quelles semaines pour tous, celles qui commencent au 31 juillet 1914! — ont été dressées contre toute sa vie, contre Vâme criante de son œuvre. Pour cela on a retenu, avec ses écrits de guerre, ses seuls écrits de pure littérature, et on les a exaltés. Nous admirons aussi L'homme en proie aux enfants, et le Sourire Blessé dont quelques pages sont les images des présentes Réflexions et sont des chefs-d'œuvre. Nous admirons l'artiste, dont Vart, sa richesse, son frémissement, sa clarté, son humour ne manquent pas dans les Réflexions. Mais qui lit un tel livre, où un homme a pu mettre tant de soi, dira: Voilà le testament de cet homme. Et ce testament a été écrit, a été vécu pour les ouvriers. Au fronton d'une telle œuvre, nous pouvons adapter, pour l'homme tombé dans la guerre des nations, l'adieu nu et magnifique inscrit par Lissagaray sur le chemin de croix de Varlin: Ce mort, quelle qu'ait été sa mort, par toute sa vie il appartient aux ouvriers.
Marcel Martinet.