‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 2 sur 109 · BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE

Albert Thierry est ne te 25 août 1881, à Montargis. Tout enfant, it vint à Paris, où sa mère et son père. < ouvrier maçon, se / Lièrent .

Nous n'avons pour ainsi dire jamais parlé tous deux de son enfonce, et lui-même n'en o presque rien dit dans ses œuvres. Mois je sois (jue puissant en lui demeurait te sentiment de fidélité familiale. Jeune encore, il jouait volontiers avec ses sœurs, que cependant, plus tard, il regrettent de n'avoir pas assez bien comprises, étant plus âgé qu'elles.

Déjà, il lisait avec passion. « Je possédais les Misérables en vieux feuilletons de papier jaune, et je les ai lus chaque jour, dans ma dixième et ma onzième années. Avec un peu d'attention, je me revois encore: je m'asseyais à terre dans un coin, je dépliais ces paperasses sur mes genoux; j'écoutais la clameur volcanif/ ne du monde... » (1). Et c'est ainsi, conclut-il. que j'appris la morale.

Il grandit en explorant Paris qu'il apprenait à connaître et qu'il devait tant aimer.

Il fit ses études au Collège Chaptal et y fut vite remarqué pour sa liberté et sa rectitude de jugement, son intelligence, son aptitude au travail et son indépendance. Il se plaignait parfois de ses maîtres dont quelques-uns lui parurent tyranniques et obscurunts par leur étroitesse '-;>. Se plier aux program-

(\) Nouvelles de -l juillet 1909.

Lettre inédite: 21 octobre 1912,

xxx Réflexions sur Véducation

mes chargés et incohérents fut, souvent, bien pénible pour lui. Au lieu de lire Madame de Sévigné, Bossuet, les Précieuses ridicules, « je m'occupais alors de découvrir la Légende des Siècles, Daudet et Balzac; j'étais romantique et je devenais révolutionnaire » (1) il dut passer ses examens; il s'y présenta, les considérant « comme tous les examens », « importants, mais médiocres. Il faut être admis, çà vaut mieux; {encore qu'il y ait aussi d'autres moyens de vivre); et ensuite il faut savoir se purifier l'esprit et agir avec une liberté bien nettoyée... Préparer un examen, c'est presque faire une maladie. Mes baccalauréats, je m'en suis à peine aperçu. Mais pour Saint-Cloud et pour le professorat, j'ai travaillé bien sottement. Il faut savoir trop de faits, il faut feindre trop de jugements, il faut répéter trop de formules, ou les imaginer: ce qui est encore bien pire » (2).

A 19 ans, il entra à Saint-Cloud. « Ce qui nous frappa dans cette école où les mérites intellectuels prennent d'abord leur rang, — devait écrire plus tard un de ses bons maîtres, M. Francisque Vial, — ce fut son extraordinaire puissance de travail. Disposition naturelle qu'il tenait de ses origines ouvrières, l'amour, la passion du travail se fortifiait en lui d'une volonté réfléchie et obstinée de fidélité à ceux de sa « classe ». // voulait être, dans un autre ordre qu'eux, mais comme eux, un bon ouvrier qui peine et qui produit... Elève, il nous étonnait par sa curiosité indépendante, son goût de la connaissance précise et approfondie ». (3).

Cette fidélité à sa classe est, je crois, ce qui caractérise le mieux — et le plus noblement — Albert Thierry. Nous la retrouverons en son dernier ouvrage

(1) Lettre inédite: 21 octobre 1912.

(2) Lettres médites: 8 janvier 1913 et 7 octobre 1912.

(3) Bévue pédagogique: décembre 1915.

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comme en ses écrits d'adolescence; pas un instant elle n'a quitté son cœur. Jeune, « je vivais parmi des pauvres, et je ne pouvais me décider ni à les mépriser ni à les plaindre. Mes camarades m'ignoraient et je ne disais rien. Je n'avais personne à qui confier ces grandes peines, et comme je me rongeais le cœur avec un orgueil silencieux, c'est alors que je me suis bien promis de secourir plus tard ious ceux de mes frères qui souffriraient le même tourment. Pour ne pas succomber à Vennui, j'avais aussi à Saint-Cloud, dans ce funèbre moyen-àge, deux bonnes ressources: la lecture et le parc, où je connaissais de grands bons vieux arbres qui m'aimaient. » (1)

Ces dernières années d'études passèrent ainsi, apportant quelquefois des peines auxquelles succédaient une sage résignation et un travail toujours obstiné, dans la pensée d'apporter plus tard le bonheur au monde.

En 1903, Albert Thierry accomplit son année de service militaire; et sitôt après, il partit en Allemagne comme boursier, pour y passer deux ans. Il alla à Weimar, Munich, Vienne, Leipzig et poussa même, je i rois, jusqu'à Buda-Pesth.

Il observa attentivement, réfléchit... Il écrit j)lusieurs études et des poésies dont quelques-unes ont été publiées ces années dernières seulement.

De retour en France, il est nommé professeur à l'école primaire supérieure de Melun, nouvellement créée. Il l'appelait l'école primaire supérieure de Vosves, du nom d'un petit pays situé à quelques kilomètres de Melun et où il allait se retirer dans le calme et la solitude, près de sa chère forêt de Fontainebleau, près de la Seine aux </c laissantes eaux . // n'aban-

(1) Lettres inédites: 29 février et 13 septembre L912.

XXXII Réflexions sur Véducation

donnait point Paris; il y retrouvait régulièrement sa famille et ses amis.

Le travail qu'il fournit alors est prodigieux. Ne parlons pas de la préparation consciencieuse de ses cours, de la correction méticuleuse des devoirs de ses élèves. Et notons simplement sa collaboration à l'Ecole rénovée où il publia ses admirables Lettres de Vosves qu'il continua un moment dans la Vie Ouvrière et qui furent suivies, dans cette revue, par les Réflexions sur l'éducation. A ceux qui voudront connaître Albert Thierry, nous demandons de lire, avant tout, ces Réflexions. Leur ensemble forme peut-être la seule étude complète qui ait été publiée sur ce sujet. Thierry définit le râle que doit jouer Vécole dans la préparation de la Révolution, « organisation technique, intellectuelle et morale du travail sur la terre », et pose d'abord le principe d'une éducation primaire et d'une éducation secondaire ouvrières. Il précise ensuite ce que sera renseignement primaire, l'apprentissage agricole et industriel, et l'éducation générale supérieure du Peuple. Je voudrais pouvoir dire combien cette partie, - solide et durable, — de l'œuvre de Thierry doit le rendre particulièrement cher à la classe ouvrière; mais il me faut abréger.

Albert Thierry collabora aussi à la Jeunesse enseignante, à la Vie, à la Grande Revue, etc.

En 1909, z7 publia l'Homme en proie aux Enfants. Roman? Oui, peut-être. Mais roman dont chaque page fut vécue et qu'il faut lire pour savoir comment Albert Thierry aimait son métier, aimait les enfants, pour savoir avec quels scrupules et quelles inquiétudes il enseignait, cherchant toujours à être vrai (1).

Cl) En 1911, Albert Thierry quitta l'Ecole primaire supérieure de Melun pour l'Ecole normale d'instituteurs de Versailles.

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Plusieurs de ses écrits restent encore à éditer. Travaux très divers d'ailleurs. Car on pourrait dire qu'Albert Thierry connaissait tout. D'une vaste érudition, il travaillait sans cesse à s'instruire sur toute chose. Un de ses .anciens professeurs l'ayant retrouvé quelques années après sa sortie de Saint-Cloud s'émerveillait « de ce qu'on ne pût nommer devant lui une œuvre qu'il ne connût pas ». (1)

Que demande-t-il lui-même au peuple, au peuple dont il est issu, auquel il se sent lié inséparablement: il lui demande d'abord de travailler à se libérer. Le travail doit rénover l'éducation; le travail est de toute minute. Et même la révolution sociale, c'est le travail qui la fera: « La révolution, c'est le travail passionné. »

Et Von trouve dans les Réflexions sur l'Education, ces lignes qui sont toute une profession de foi: « La révolution syndicaliste, ce n'est pas notre mort qu'elle nous demande, c'est notre vie. »

Révolutionnaire, Thierry l'était. « Je me considérerais comme un ingrat si je n*étais pas révolutionnaire. » (2) Oui, mais il faut lire dans les Réflexions, comment il illustre un mot de Proudhon, un de ses maîtres préférés: « Révolutionnaire, mais pas bousculeur. »

Syndicaliste, Thierry l'était aussi. « J}aurais pu exercer dans le syndicalisme une action que je n'exercerai jamais dans l'enseignement primaire supérieur. » Mais aussitôt, il ajoute: « Est-ce pas là de l'ambition? » (3) Et il a noté par ailleurs, sa contradiction: « Une intelligence d'acceptateur et un cœur de révolté; le raffinement, la subtilité, la corruption au moins

(V) "F. Vial. Hernie pédaaopique, décembre 1915.

(2) La Vie Ouvrière, novembre 1909.

(3) Notes inédites, s. d.

xxxiv Réflexions sur l'éducation

abstraite d'un aristocrate, en conflit avec la violence révolutionnaire d'un homme du peuple. » (1)

En réalité, Thierry ne se rattachait à aucun parti. Sans doute pensait-il, comme Taine: « Je ne veux pas faire une action importante sans savoir au juste si elle est bonne; je ne veux pas me jeter dans aucun parti sans savoir s'il a raison; je ne veux défendre par mes écrits aucune doctrine sans être convaincu qu'elle est rationnelle. » (2) Etre d'un parti, c'est être une force; mais c'est toujours aussi être tant soit peu un esclave. Or Thierry entendait garder toute sa liberté pour rechercher la vérité où qu'elle se trouvât. Car ce qui caractérise l'âme de Thierry, c'est, par-dessus tout, 60 n amour passionné pour la Vérité et pour la Justice. C'est aussi son infinie bonté.

Toute sa vie, Albert Thierry devait rester fidèle à sa classe, au peuple, aux pauvres. « Je sais que c'est un défaut, mais j'ai beau faire: je ne puis pas m' intéresser aux riches. Je ne les hais pas: ils ne comptent pas pour moi. De temps en temps, je les méprise ou je les plains: le dégoût, leur luxe impur et leur sottise l'inspirent, et davantage l'infâme hypocrisie qui leur fait appeler arts leurs vilenies; et la pitié, je la conçois seulement à cause de l'exil où ils sont tenus, sans le savoir, des seules réalités humaines. Mais au fond je ne pense pas à eux: je n'aime que les pauvres, dont je suis, et les enfants; je ne travaille que pour eux; c'est eux seuls qui font pour moi le peuple entier de la terre; en eux seuls que je vois vraies, toutes réunies dans le labeur de chaque jour, la foi, l'espérance et la charité. » (3).

Le bonheur pour lui-même, depuis longtemps il y

(1) Notes inédites, s. d.

(2) Taine. Sa vie et sa correspondance. T. 1, p. 73.

(3) Lettre inédite: 28 octobre 1933.

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avait renonce, « Ne fais pas de vœux pour moi: tu ne connais pas ce fond stoique et insatiable: « La sève du monde en un seul poème, — que je boirai toute et à même — pour mourir ou devenir dieu! » U) Qu'est-ce que le bonheur là-dedans? Qui me donnerait de réussir une œuvre que j'ai conçue plus grande que moi? Comment oserai-je être heureux, réclamer de l'être, consentir à l'être, tant que souffrent ceux que je préfère infiniment à moi-même? — Puisse- je avoir seulement la force de travailler, sans confiance ni récompense... Mais si je me résigne à ma peine, ai-je le droit de me résigner à la peine des autres, a tant de misère et d'ignorance, à tant d'injustice, à cette universelle offense que reçoit l'homme? Cette angoisse revient et se fixe: elle ne s'en va plus, elle occupe toute ma vie et toute ma mémoire. Mais je ne gémirai pas: j'essayerai d'apprendre, de donner et de travailler. Ainsi se forme une peine de joie, une joie de peine, un sentiment sans nom paisible et désespéré. Qui me demanderait comment je suis, je ne répondrais pas, car la seule chose que je pourrais dire serait: — Je suis très malheureux, mais ça m'est égal.

« Ça m'est égal: je ne vais pas faire le procès de l'Univers à cause de ma pauvre carcasse.

u Ça m'est égal: que diraient si j'osais parler ceuxci, qui n'ont pas de pain, et à qui je ne puis donner qu'un sou?

« Ça m'est égal: et tous ces pauvres morts?... « Vous voyez, mon ami, qu'il est moins insensé d'oser être heureux, que d'oser être malheureux. » (2)

Fidèle au peuple, Thierry demandait à celui-ci de

(1) Cf. son poème: Les amis dans la nuit.

(2) Lettres inédites: 9 janvier 1914 et 26 septembre 1913.

xxxvi Réflexions sur l'éducation

rester fidèle à lui-même et de pratiquer ce qu'il a appelé la morale du Refus de Parvenir.

« Refuser de parvenir ce serait (pauvres surtout, mais riches aussi) renoncer à acquérir (à conserver) la richesse — et avec elle dans un Etat fondé sur l'or

— l'autorité sociale, prestige ou charge, le loisir, le luxe, la jouissance, le faux amour, la liberté d'être injuste. Refuser de parvenir, ce n'est ni refuser d'agir, ni refuser de vivre: c'est refuser de vivre et d'agir aux fins de soi. Dévouez-vous, dit le Refus de Parvenir — dévouez-vous, pour être homme, aux vôtres et à l'homme. Ainsi l'élite sortie du peuple — et qui autrefois ne songeait plus qu'à l'opprimer et à l'exploiter

— aujourd'hui se retourne vers ce peuple (à la première ou à la seconde génération), et se dévoue à lui. » (1) Belle morale, morale sublime, trop belle peut-être même et trop grande, et qui restera, je le crains bien, longtemps encore, incomprise de la masse du peuple...

« C'est sur les fiançailles et ce oui dit enfin à la vie toute entière que vint la guerre. » (2)

En quel esprit Albert Thierry allait-il se lancer dans la mêlée? C'est ce qu'il serait assez difficile d'analyser.

Les dernières années de paix avaient vu s'accentuer un rapprochement marqué entre Thierry et Péguy. Thierry ne transigeait pas sur l'idée de patrie; il aimait l'Allemagne mais avant elle: la France. Et il entra dans la lutte sanglante, persuadé que cette guerre était juste. Sur ce point il n'y a pas pour lui d'hésitation possible.

(1) Des conditions de la Paix. Traité V, art. 120, 145, 151 et 125

(2) F. Bertaux. La Vie, septembre 1915.

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// part avec la joie de travailler « à ce que parler français, penser français, sentir français soit toujours ajouter à la grâce, à la beauté, à la grandeur de l'univers. » (1) « Oh! combien je sens que perdre la France ce serait perdre la seule richesse que j'aie en moi de vivante et d'immortelle. » (2)

// n'a pas, semble-t-il, la pensée que la France puisse porter une part de responsabilité dans l'immense crime. Xon: toute l'injustice est du coté de l'Allemagne, et l'impureté, et la fausseté. « La guerre a précipité le conflit que rien ne pouvait éviter entre des races libérales et des races autoritaires, entre les races à personnes et les races élémentaires. Elle est juste. » (3)

a Juste par le glaive. Mais moi, je préférerais une justice sans glaive » ajoute-t-il pourtant. (4)

Un peu plus tard, le 22 avril 1913, il écrit: « Les gouvernements et les peuples ont trouvé plus commode de faire la guerre. Ils ont eu tort. Mais deux ans de combat les dispenseront de cinquante ans de travail. — S'ils aiment mieux cela, que veux-tu que nous ij fassions? J'en écrirai quelque chose si je reviens; mais ce sera pour l'acquit de ma conscience et sans espérance. » Ces lignes traduisent-elles quelque doute naissant? Je n'ose l'affirmer.

Songeant aux fuyards civils qu'il a vus, il pense soudain aussi aux « pauvres femmes de la Prusse orientale qui se sauvent de la même façon devant les cosaques. En Allemagne g a-t-il des innocents? Leurs maris ont spolié indignement le peuple polonais, c'est bien leur tour. Pourtant j'ai pitié d'elles. » (5) Et ail-

m Lettre inédite: 6 août 1914.

(2) Cornets de guerre: 3 septembre "IPH.

(3, 4 et 5) Carnets de guerre, 1" septembre 1014.

xxxviii Réflexions sur l'éducation

leurs il dira: « Il faut vaincre d'abord, nous leur pardonnerons après. »

Que conclure de ces quelques pensées recueillies un peu au hasard?...

Albert Thierry s'est jeté à corps perdu dans la guerre; il Va faite héroïquement, souffrant de tout ce qu'il lui fallait supporter, mais persuadé que c'était pour la Justice. Parfois cependant, un peu de lassitude semblait venir en lui: « La guerre est horrible... En ce moment la tranchée n'est que monotone et sale. Mais la retraite, le champ de bataille, l'ambulance, l'enterrement des morts, voilà de l'affreux et de l'abominable: dans un homme qui a vu cela, le cœur est souillé pour la vie. Souillé? Enfin il a trempé dans le sanq... Il y a une délicatesse, une tendreté, une obstination de douceur qu'il faut sauver dans la race. Et ce n'est pas seulement, (quoique surtout), la part des jeunes filles et des femmes: certains hommes, les plus faibles, à condition qu'ils soient engagés dans la fol ou dans l'amour, assument ce même devoir: ils veillent auprès du cavital moral d'une France non souffrante, non combattante... Je voudrais donc que tu sois, parmi tous mes chers enfants, l'un de ceux qui n'auraient pas trempé ses mains dans le sang. L'ensemble de l'homme, hélas, n'est pas si pur: il nous faudra des forces pour résister à la corruption d'après la guerre. Ce dont nous aurons le plus besoin en revenant, ce sera de serrer quelques mains pures et innocentes, celles d'une mère, d'une sœur, d'une fiancée; et d'un jeune frère! » (1)

Je crois que si Albert Thierry n'avait pas été tué au bout de dix mois à veine de guerre, il aurait cherché ardemment à savoir. Lui, fidèle serviteur de la vérité,

(1) Lettres inédites: 10 avril, 20 janvier 1915 et 4 décembre 1914.

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il n'aurait pas pu ne pas aller vers elle à travers les innombrables mensonges qui l'entouraient, et quand il aurait compris quelle sinistre tragédie s'est jouée pendant cinq ans sur notre terre, alors rien ne l'aurait empêché de clamer la Vérité, par dessus tuus les gouvernements. Il aurait retrouvé l'âme du peuple, meurtrie, mais non changée, toujours aussi grande et vraie.

Mobilisé le 2 août 1914, Albert Thierry s'en alla traîner durant de longs jours au dépôt d'Evreux. Au début de septembre, il rejoignit le front, juste pour prendre part aux derniers jours de la retraite. Le 4 septembre, il fut blessé près de la ferme d'Orbais (en Tardenois). Les Allemands occupèrent la ferme où il était soigné, mais le 12, la victoire de la Marne ramenait les Français, et c'est à l'hôpital de Cholet qu'Albert Thierry acheva de guérir son épaule « lézardée ». Puis, il retourna trois mois au dépôt d'Evreux où il coucha sur la paille. C'est là qu'il com — cnrri ses Conditions de la Paix. Mais bientôt, ayant honte de lui-même en ce dépôt « comble de fricoteurs », z7 demanda à repartir comme mitrailleur. Il quitta Erreur à ta fin de janvier 1915, toujours comme simple fantassin. La vie est dure pour lui dans 1rs tranchées de Berry-au-Bac. Mais toutes les souffrances il les supporte, et même les oublie souvent pour réconforter un camarade triste ou fatigué. Le 10 mai. son réqiment est relevé et envoyé dans le Nord, à la bataille d'Artois. Le 26, en route pour l'attaane sous un bombardement « énorme » / Hélas} Albert Thierry ne devait pas en voir davantage ni connaître « la grande Victoire » qu'il appelait: ce jour-là même, il fut tué à Noulette. Il n'avait pas 34 ans.

XL Réflexions sur l'éducation

Que nous reste-t-il de lui pour cette période de la guerre? Ses Carnets, des poèmes, et les Conditions de la Paix. Ce dernier ouvrage est particulièrement précieux pour comprendre Albert Thierry; et Von doit g admirer Vesprit de justice, la sincérité qui ont dicté à son auteur tant de conclusions sublimes.

N'oublions pas de noter qu'Albert Thierry se rend parfaitement compte de ce qu'il y a « d' ut o pique ei d'uchronique » dans ses pensées. « Cependant, ajoute* î-il, il y en a plus d'une qui se trouve exécutée ou en voie d'exécution. » L'ensemble de ces cinq traités sur la Paix peut donner en effet l'impression d'une vaste utopie; mais, — pour nous qui n'avons pas abandonné tout espoir en un monde de justice, — nous y trouverons souvent l'expression de ce que nous avons la certitude de voir se réaliser un jour. Dans ce Testament, Albert Thierry est encore pour nous le maître, le guide qui nous conduit vers la justice et vers Vamour universel.

Louis Clavel.

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