‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 70 sur 109 · XII. — La Conscience et l'Adaptation · texte numérisé non relu

XII. — La Conscience et l'Adaptation

M. Elslander se leva à son tour. J'entendis à sa voix qu'il souriait. Et il prononça:

— Qui vous a dit que je voulais faire des adaptés?... L'éducation, c'est le développement spontané de l'être humain, de toutes ses facultés, de toutes les puissances qui sont en lui. Je veux faire des hommes.

— Bavardage! répétai-je avec colère. Comme si les hommes, ça se faisait à l'école! Comme si l'intention occulte d'un maître pouvait jamais valoir un bon vieux livre, ou le sourire d'une mère, ou la douceur sérieuse d'un père penché sur le pauvre cœur obscur, ou la fatigue, la peine, la faim, le remords, l'amour...

Par chance, M. Elslander m'interrompit à son tour.

— Restez ici, proposa-t-il. Vous serez heureux, vous deviendrez sage à vivre parmi des individus conscients, parmi les hommes libres de l'avenir.

— Merci, dis-je, je suis un homme d'aujourd'hui; j'aime mieux ma peine. Je retourne à Vosves.

XIII — Folie des grandeurs

— L'Education, déclama M. Elslander pour me convaincre, l'Education apparaît comme l'œuvre primordiale, l'œuvre sacrée; plus haute peut-être que la vie-même, peut-être sa raison. Ceux qui se réclament des grandes aspirations humaines, ceux qui espèrent en l'avenir doivent y voir comme une religion, l'accomplissement d'un moyen de salut.

Une visite à Elslandcr 197

Ces propos me firent honte. Je répliquai d'une voil dure :

— Moi, monsieur, je ne me réclame de rien, et je n'espère rien.

Il me plaignit à cause de cela; et notre entretien tomba dans le sentimental.

XIV. — Quatre jugements sur cette école buissonnière du XXI' siècle

Puis revint la douce aurore. — Un autre boulevard nous conduisit à la gare. Les enfants les plus âgés, renonçant au gazomètre, nous suivaient pour étudier la construction et le mécanisme des Locomotives.

Le Petit Vieux jubilait tout rajeuni. Sur sa prièn . M. Elslander consentait à le garder à Novella. J'en étais ravi, ce pauvre ayant besoin de grandir. Pourtant je lui dis comme nous arrivions:

— Mais tu reviendras à Vosves?

Ses lèvres s'écartèrent, mais il ue parla pas. M. Els lander triompha des yeux.

— Et toi, Fani? demanda-t-il.

— Je reviendrai à Novella, dit l'enfant jaune, je voudrais être astronome. Mais il faut que j'apprenne les mathématiques : c'est m'sieu Fernand qui sera épaté !

— Et toi, Saert? questionna M. Elslander en hochanl la tête.

Saert me regarda et répondit:

— Moi, j'ai mon brevet à passer bien vite, maman n'est pas riche.

Et plus bas il ajouta :

— Et puis j'aime mieux l'école de Vosves que cette école buissonnière.

198 Réflexions sur V éducation

Le train poussait le cri affreux de ses freins. Les enfants montèrent. Puis la locomotive siffla.

— Adieu, cher monsieur, dis-je, et quand vous casserez le buste au bienfaiteur, encore comme dans la Clairière, écrivez-moi donc. Je me ferai un plaisir d'assister à la fête.

Décembre 1909.

" L'Ecole rénovée " et l'action directe en pédagogie

Outre son intérêt pédagogique propre, cette revue nous intéresse encore par son histoire. Elle pari de l'utopie, elle arrive à cette action directe dont le congrès des instituteurs syndiqués vient, assez obscurément d'ailleurs, de proclamer les principes.

On connaît Ferrer. Républicain anticlérical, avec des tendances libertaires, il fonda en 1900, à Barcelone, une « Ecole Moderne », dont il voulait faire l'Ecole normale de l'enseignement laïque en Espagne. Elle prospérait quand en 1906 l'attentai de Morral offrit aux cléricaux et aux monarchistes l'occasion de la dissoudre: emprisonné treize mois, arraché par l'opinion européenne à la détention perpétuelle, Ferrer s'en revint à Paris continuer, par une Revue et par une Ligue internationale, son œuvre d'éducateur.

Il en exposa lui-même l'intention dans un programme emphatique qu'il mit à la première page «le V Ecole Rénovée (2) : « Nous voulons des hommes capables d'évoluer sans cesse, capables de détruire, de renouveler sans cesse les milieux et de se renouveler eu\-

(1) L'Ecole Rénover, revue d'élaboration d'un plan à*(

cation moderne; fondateur, FRANCISCO FlRBJ mensuelle, sous la direction de J.-F. I' . à Bruxelles

8 numéros, du 15 avril au 15 aovembre 1908; 256 pages, française, hebdomadaire, sous la direction de Mm MCI DUBO Paris, 31 numéros, du 2.'? janvier au 1." novembre 19

(2) 15 avril 1908, p. 9."

mêmes; des hommes dont l'indépendance intellectuelle sera la plus grande force, qui ne seront jamais attachés à rien, toujours prêts à accepter ce qui est mieux, heureux du triomphe des idées nouvelles, aspirant à vivre des vies multiples en une seule vie. »

Ce cri poussé, Ferrer transmit à M. Elslander le soin d'en propager les échos. Heureux choix, car nul n'était mieux à même que ce pédagogue belge de soutenir ces théories d'un progrès ininterrompu dans le vide et d'une évolution sans adaptation. Il ne les a pas inventées, il a cru les trouver dans Spencer et Tolstoï, mais il les a méditées jusqu'à leur consacrer deux gros ouvrages (1).

Je ne les exposerai pas dans le détail. Qu'il suffise d'indiquer en quoi leur doctrine est utopique, en quoi elle risquerait de compromettre cette rénovation même qu'elle se proposait.

« L'école, s'écrie M. Elslander, doit cesser d'être uniquement l'organe de l'adaptation progressive des enfants aux conditions de la vie qui les attend; elle doit devenir le centre de toute l'évolution humaine, le point d'où rayonnent toutes les activités qui concourent au progrès de l'espèce. Les jeunes gens, les femmes, les hommes, les vieillards y viendront demander conseil et recours contre les difficultés de la vie, s'initier aux progrès du travail et de la pensée... Ainsi l'Ecole reprendra la mission de la religion: enfants, elle nous préparera à vivre; hommes, elle nous aidera à vivre. » (2)

(]) L'Education au point de vue sociologique, in-8°, 336 pages, 3 fr. 50; — l'Ecole nouvelle, in-8°, 275 pages, 3 fr. 50; — tous deux chez Lebègue, éditeur à Bruxelles. — Les chapitres essentiels du second ont été reproduits dans l'Ecole Bénovêe.

(2) Education, p. 336; — Ecole Rénovée, 15 août 1908, p. 136; — Ecole nouvelle, p. 257.

L'Ecole Rénover 201

Ce futur est trop oécessaire. Car M. Elslander Le sait

aussi bien que nous, « tout cela (1), pour être possible, suppose évidemment une école telle qu'il n'en existe pas, telle qu'il n'en peut encore exister

Par bonheur, ce pédagogue est aussi un romancier. Cette école qui n'existe pas, bien loin de l'aménager dans l'école actuelle, « rénovée », il veut la bâtir de la première pierre à la pointe du paratonnerre. Il l'appelle Kovella (2). Ce n'est ni la « Ruche » de Sébastien Faure, ni 1' « Ecole de la Forêt » de Charlottenbourg; mais tout un rucher, toute une cité future à la manière de William Morris. Un Mécène en a payé l'achat; des instituteurs, des professeurs, des ouvriers, des s> y enseignent; des tramways électriques et des aéroplanes même y conduisent les petites filles et les petits garçons qui n'y habitent pas; et l'été s'y étend, je crois, jusque dans le milieu de l'hiver.

C'est là que l'humanité va se refaire toute dans les enfants.

Ils habiteront une ferme. Le beau travail du pain, la traite, la tonte, la fenaison, l'engrangement, la récolte du miel, des œufs et des fruits, mieux que dix mille bouquins, leur enseigneront la botanique, la zoologie et l'agriculture. Eux-mêmes utiliseront leur force: et vanniers, potiers, menuisiers, tout en collaborant à l'entretien de la ferme, ils recueilleront ce qu'il leur faudra d'expérience pour comprendre, plus tard, l'arithmétique, la mécanique et la géométrie.

Ensuite, ils iront se promener. Visitant les carrières, les mines, les manufactures, les usines, les maisons en construction, les gares, les marchés, les ports de mer, ils acquerront des sensations de calcul, de physique, de chimie1, de géographie, d'histoire. Dans

i n Ecoh nouvelU . p. 297.

welle, premier»

les menuiseries et dans les forges, à la cuisine, en faisant le ménage ou à la filature, les garçons et les filles compléteront leur expérience technique: et leur vocation parlant, ils se choisiront un métier.

J'omettais qu'en chemin, mais pas avant dix ans, ils auront appris à lire et à écrire. Après quoi, ayant comme l'humanité fait leur antiquité, fait leur moyenâge (1), ils pourront, forts d'avoir « marché sur les routes du passé... comprendre le présent, espérer en l'avenir, contribuer à l'œuvre de leur génération ».

...Tout cela n'est pas tout à fait dénué d'intérêt : mais quelle lenteur, et quelle confusion! M. Elslander a beau opposer l'ordre scientifique et Tordre éducatif des connaissances : il ne se dégage pas d'un dilemme impitoyable. — Ou bien cette éducation qu'il préconise s'arrête où j'ai dit : et ses disciples, uniquement nourris de sensations, incapables à jamais d'abstraire et de généraliser, se tiendront devant la science de leur temps comme des primitifs. Cette utopie alors n'est plus qu'une robinsonnade. — Ou bien ils se résigneront, à quinze ans, — et déjà leur métier choisi, — à rapprendre en signes et en lois ce qu'ils sauront à moitié déjà en impressions et en souvenirs. Pourquoi si tard? Et fallait-il nous promettre un Temple scolaire, pour nous donner à la fin, et toute branlante, cette baraque baroque où nous voyons croupir, comme des chapelles jésuites autour d'une nef gothique, des laboratoires d'université autour d'une école maternelle?

Ses lecteurs ne tardèrent pas à reconnaître en M. Elslander ce qu'il est : le métaphysicien des leçons de choses. Et ils protestèrent. « Nous venons vous demander, écrivit le dessinateur Grandjouan (2), d'élar-

(1) Ecole nouvelle, p. 191.

(2) 15 novembre 1908, p. 235,

L'Ecole Rénovée 203

gir le cadre de l'Ecole Rénovée de demain, et d'accueillir dans ce journal les vœux, les projets et les résolutions de l'Ecole Révoltée d'aujourd'hui. » Révoltée est de trop: ce n'est ni des enfants ni des instituteurs qui peuvent faire une révolution, mais la réclamation était si légitime que Ferrer et Elslander s'y soumirent.

Après des négociations dont je n'ai pas le secret, VEcole Rénovée reparut réorganisée. M. Maurice Dubois, instituteur parisien, M. Charles Albert, rédacteur aux Temps Nouveaux, la présentèrent. Insistant sur l'insuffisance des diverses revues pédagogiques de Paris et de province, sur leur asservissement aux grandes maisons d'édition, sur leur timidité de pensée; appelant à eux, avec une franchise un peu compromettante, « les éducateurs les plus consciencieux et les fonctionnaires les moins dociles » (1), ils leur promirent un journal de perfectionnement technique et de lutte corporative.

h* Ecole Rénovée belge était un grand cahier jaune où le visage abîmé d'une petite fille presque en pleurs figurait singulièrement, « l'enfance heureuse et libre L'Ecole Rénovée française est une brochure blanche, qui a juste l'aspect, l'allure et les façons de Pages libres. Plusieurs pagelibristes y éeriwr.l : voyous maintenant s'il est bon que beaucoup de pagelibristes la lisent.

« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre, « disait Platon de sa philosophie. Plus tolérant. M. Dubois «lirait pourtant à coup sûr de sa pédagogie: Que nul

(1) 23 janvier 1909, p. 3.

n'entre ici s'il n'a le souci de la production et l'amour des enfants. »

« L'instruction est inséparable de l'apprentissage, et l'éducation scientifique de l'éducation professionnelle, » affirme Proudhon (1). Il n'est ni le premier ni le dernier. — Dès 93, Lavoisier proposait à la Convention une méthode d'enseignement (2) très analogue à celle de M. Elslander: la sensation y précède l'expérience et le travail manuel. Ainsi le préceptorat de l'homme, au lieu de le contrarier, continuerait pour l'enfant le préceptorat de la nature; et l'écolier, « arraché aux mains de sa divine institutrice », ne commencerait pas, « après un cours de vérités physiques, un cours d'erreurs morales ». — En 1878 encore, c'est un vœu semblable qu'exprimaient, dans leur rapport à leur syndicat (3), les ébénistes délégués à l'exposition internationale de Philadelphie: enseignement primaire technique, apprentissage, universités populaires professionnelles. « Nous avons lieu de supposer que les cours faits par les soins des chambres syndicales seront plus fréquentés [que les cours d'adultes] par la masse des ouvriers, qui sentiront mieux l'utilité immédiate des connaissances distribuées sous l'inspiration d'autres ouvriers parlant le seul langage qu'ils comprennent. »

Les rédacteurs de YEcole Rénovée saluent avec respect ces précurseurs. Puis ils les dépassent.

Comment identifier l'éducation et le travail? comment donner à la connaissance la durée et la solidité de l'expérience? Il n'y a qu'un moyen. Les ébénistes syndiqués l'énonçaient déjà avec une naïveté touchante. A l'école primaire, disent-ils, « on pourra trai-

fl) 27 février 1909, p. 89.

(2) 30 janvier 1909, p. 23.

(3) 13 mars 1909, pp. 115 et 119,

L'Ecole Rénovée 2UÔ

ter d'une façon générale les principes des professions dominantes dans le quartier ».

Heureusement, Charles Guieysse, en trois lettres vraiment fortes, justement fameuses, et que les lecteurs des premières années de Pages libres n'ont pas pu oublier (1), complète cette indication trop courte. Au lieu de commencer par les conclusions de la science, par les principes et les abstractions, c'est dans le concret que l'instituteur rural doit enraciner son enseignement. Ces mains sales, ces chemins du village au village voisin et entre les hameaux, cette croix au carrefour qui fut érigée sous Charles X, ce bois qu'on voit jaunir et verdir sur le coteau, ces bêtes dans la basse-cour et la prairie, ce ruisseau qui passe; et non plus Jésus-Christ, Socrate, Vercingétorix, Pythagore, Darwin ou Christophe Colomb; — voilà les éléments premiers de la morale, de l'histoire, du calcul, de la botanique, de la zoologie, de la géographie; voilà les impressions qui, conservées dans l'expérience sensible et non plus dans la mémoire verbale, fourniront au travail journalier, à l'évolutionnisme, au socialisme, au vote, un capital de faits au lieu d'une moisissure de phrases.

Est-ce la méthode de M. Elslander? — Oui, sauf d'abord qu'avec Guieysse elle aboutit: L'abstraction nécessaire apparaîtra en son temps pour mettre en ordre les souvenirs. En outre, elle n'a besoin ni d'une cité scolaire, ni d'un Mécène éparpillant l'or: c'est aux villages de France qu'elle veut s'exercer. « II faut, conclut Guieysse (2), que le paysan ait pleine et puissante intelligence de sa vie à lui, et non pas quelques connaissances superficielles de la culture classique de ceux qui sont ses maîtres. »

(1) Pages libres, 4 avril 1903 [épuisé)] G, 20 et 27 février L909.

(2) Ecole rénovée, 80 février 1909, p.

Le malheur, — et le titre de ces lettres à un instituteur rural l'avoue, — c'est que cette théorie ne vaut que pour le paysan. Elle esquisse une pédagogie agricole. Si c'en était ici le lieu, je pourrais montrer dans notre enseignement primaire actuel les linéaments d'une pédagogie commerciale. Mais où chercher une pédagogie industrielle, un enseignement adapté aux connaissances, aux ignorances, aux besoins du peuple des villes?

Un Congrès des Amicales, annoncé pour août 1909, s'est donné ce problème. Depuis deux ans déjà, les instituteurs syndiqués essayent d'organiser un congrès mixte de pédagogues et d'ouvriers; M. Laurin (1), M. Dubois (2) considèrent ces efforts avec une sympathie et un scepticisme également louables. Il est trop à craindre, en effet, que les confédérés de la Confédération Générale du Travail et les fédérés de la Fédération des syndicats d'instituteurs de France, sur ce point difficile ne se regardent avec surprise et ne se haranguent avec éloquence. Ni les uns ni les autres ne savent encore ce qu'ils voudraient exclure ou conserver des programmes primaires.

La théorie en est là. On se figure les moyens d'adapter l'enseignement aux paysans, on n'aperçoit pas du tout ceux de l'adapter aux ouvriers. — L'Ecole Rénovée a justement été fondée pour les préciser ou les découvrir.

Déjà plusieurs instituteurs lui ont fourni des plans détaillés, et dont leurs collègues pourraient tirer profit.

M. Fontaine (3), omises quelques naïvetés sur l'origine du langage, améliore l'exposé de la grammaire.

(1) 27 mars 1909, p. 137.

(2) 30 janvier, couverture.

(3) 20 février, pp. 61 et 69.

L'Ecole Renonce 207

Il le rend actif. « Le maître montre une poule, et les élèves écrivent: la poule. — Le maître lui soulève les ailes, les élèves écrivent: les ailes. Ainsi l'analyse objective fait voir que le nom désigne une chose, l'adjectif une qualité, le verbe une aetion. Les professeurs d'allemand et d'anglais, ici, reconnaîtront leur chère méthode directe.

M. Laurin (1) établit une chronologie historique compréhensible enfin pour des enfants de huit ans. Il les mène du présent au passé, du jour à la veille, de la maison, du costume et des outils de huis parents aux maisons, aux costumes, aux outils de leurs grands-pères.

M. Roorda van Eysinga et M. Laisant (2), l'un plein d'humour, l'autre avec un sérieux vénérable et doux, se sont chargés de l'arithmétique. Ils critiquent l'abus des règles et leur perfection, le mépris de la sensation, l'absence de tout auxiliaire concret, du moindre petit bâton, de cet excellent papier quadrillé où l'on peut toucher et regarder tant de « nombres fractionnaires », la bizarrerie absurde des problèmes, l'autorité providentielle de l'instituteur. — m Aujourd'hui, s'écrie M. Eysinga, le maître précède ses élèves sur la route du savoir, sans cesse il se retourne vers eux pour leur crier: — ne perdez pas de vue mon panache blanc! Il ne vous égarera pas: je l'ai découpé dans mon brevet supérieur.' — Qu'il marche désormais à côté d'eux, sans hâte, et qu'il ne les aide pas si les difficultés du voyage ne sont pas décourageantes, même idée enfin, concrète et cordiale, avec un souri très attentif de l'expérience et de la vérification personnelles, anime un autre article de M. Eysinga sur l'enseignement de la physique et de la biologie

(1) G février, p. 40.

6 mars, pp. 93 ri 98.

23 janvier, p. 14.

Tous ces travailleurs seraient les premiers à rire si j'avançais que leur effort est terminé, que ce qu'ils ont dit exclut toute correction, épuise toute difficulté. Tous, je crois, ont jugé prématuré le projet de réforme du certificat d'études primaires, curieux d'ailleurs, parfois pratique, que leur présentait M. Raffin (1). Ils veulent vivre, ils entendent bien apprendre encore et n'ont pas peur, s'il le faut, de se déjuger. Leur principe seul restera fixe dans la méthode comme il l'était dans la théorie (2) : — « Instruire en amusant, au lieu d'abrutir en ennuyant. »

Est-ce de ce propos que je leur suis le plus reconnaissant? Toujours ils conservent le sens de l'enfance, l'affection de sa faiblesse et le respect de sa force, le souci passionné de la tyranniser le moins possible (puisqu'il faut toujours la tyranniser) et ne pas la flétrir.

Vertus dangereuses. — Elles ont rapporté mille marks d'amende à un instituteur allemand dont M. Vaillant (3) nous conte l'histoire. Obligé par le Sénat de Brème à démisionner sans retraite après vingt ans de service, Henri Sharrelmann n'a souffert que pour sa liberté et la liberté de ses enfants. Selon l'idéal de ce que les Allemands appellent Pédagogie de la Personnalité, — « allumer (4) chez l'élève une flamme de vie intérieure, personnelle, par une participation cordiale, intime, personnelle, du maître aux entretiens et à la vie morale des enfants » ; — et en donnant cet « enseignement d'ensemble » (5) où l'instituteur cause indiscontinument avec les écoliers; — Scharrel-

(1) 13 et 20 mars.

(2) Laisant, 6 mars, p. 96.

(3) 30 janvier et 10 avril.

(4) 10 avril, p. 180.

(5) 6 mars, couverture.

L'Ecole Rénovée 209

mann en est venu à supprimer tout plan d'études, toute discipline; à suivre ave;' une docilité plus que paternelle le rêve et la curiosité de ces petites âmes. Il a osé le dire (1) : « Je m'assieds à mon bureau afin de porter sur le journal de classe l'emploi de mon temps durant ces six derniers jours. D'abord, hist< biblique. Bonté divine !... Le fait est que la naissance de Moïse fut le point de départ : j'eus même une dizaine de mots pour la misère des fils d'Israël. Mais bien vite ndus fumes entraînés malgré nous dans la période moderne, dans la misère de notre peuple: j'ai parlé des grèves, des briseurs de grève, de l'élévation du prix de la vie... Que mettre sur le cahier? ;l y réfléchit, il prend peur: sa carcasse tremble, et pourtant elle va où il veut la mener. « Je me rassieds enfin, et je remplis toute une page avec le compte rendu exact de ce que nous avons traité dans la semaine... — S'en fâchera qui voudra, cela m'est égal. »

Quelle administration le lui eût pardonné? Mais quel homme loyal (même convaincu de la nécessité d'un ordre et d'une analyse pédagogiques précis) lui en gardera rancune? — M. Vaillant ne présente pas Scharrelmann comme un exemple professionnel, mais comme un exemple moral; celui d'un homme qui, jusqu'aux détails les plus infimes de son métier, prolonge une noble pensée ; et qui y engage sa vie.

Laissons maintenant M. Borit et M. Albert s'entendre pour appeler ou non artistique (2) une telle éducation. Les lecteurs de Pages libres connaissent depuis

longtemps cette querelle : il ne s'y agit ni d'art ni de science, mais d'abstraction et de sensation, de récitation et de travail manuel, d'impersonnalité et de per-

janvier, \,\<. 19 2) 3 el l" avril li<

30 janvier, pp. 10 et 20.

210 Réflexions sur V éducation

sonnalité. Il s'agit de savoir si l'on abandonnera les enfants aux mains d'un pédagogue à férule, ou au sourire d'un grand camarade. Il s'agit de savoir, aux termes de M. Laisant (1), si l'on commencera toujours par V étude, avec son bavardage et son barbouillage, au lieu de commencer par l'initiation, attentive à la fois et joueuse, dédaigneuse des livres et ivre des choses.

Il s'agit de savoir enfin si, tandis que la vieille conception de l'éducation se disloque, on continuera de poursuivre ceux-là qui, « fous jusqu'à se monter la tête pour des choses pareilles » (2), essayeront dans la peine et l'ennui d'organiser une conception nouvelle.

On sait qu'il y en a. On sait qu'ils souffrent. L'Ecole Rénovée, « organe de lutte corporative », avance pour les défendre.

Je lui trouve l'air un peu bravache. « L'éducateur public (3), assure le programme, ne pourra presque rien tant qu'il ne sera pas libéré de la triple contrainte administrative, politique et morale. » — Je dirais que la thèse est exagérée si je la comprenais tout entière : mais elle est trop éloquente pour moi. Peu importe d'ailleurs: il faut juger sur l'action et non sur la phrase. Et l'action de l'Ecole Rénovée, plus incomplète encore que sa théorie, n'est pas mauvaise.

M. Roux a exposé clairement l'affaire des instituteurs syndiqués de Maine-et-Loire (4). On la connaît:

(1) 6 mars, p. 93.

(2) Scharrelmann ; 30 janvier, p. 20.

(3) 23 janvier, p. 2.

(4) 13 février 1909.

L'Ecole Rénovée 21 1

M. Roux et M. Borit l'ont résumé ici même 1). On a jugé ces poursuites contre un syndicat, - en violation d'une promesse ministérielle; ces poursuites contre deux soi-disant antimilitaristes. au mépris de la liberté de pensée; on a jugé l'abandon d poursuites. Peut-être M. Roux exagère-t-il en voyant là une grande victoire: il n'y a guère eu, ce me semble, qu'une escarmouche verbale et qu'un duel de dates; le droit nouveau n'a pas encore osé affronter le droit ancien.

Pourtant, ce problème inquiète fort les rédacteurs de YEcole Rénovée. Dans une analyse un peu sèche de la brochure de son collaborateur M. Laurin sur les instituteurs et le syndicalisme '2), dans un important compte rendu du Congrès de la Fédération des instituteurs tenu en avril Maurice Dubois (3) s'est borné à l'historique du mouvement. On y trouvera de quoi défendre le syndicalisme et de quoi L'attaquer; on y trouvera sans contradiction, au-dessous de la théorie politique, un désir profond, loyal, impatient, d'améliorer l'école.

Cette action directe à présent, dont on ne va pas manquer de crier qu'elle institue un sabotage des intelligences; — nous voyons d'où elle part: i\u programma donné, des enfants qui le subissent: des parents qu'on invite à le critiquer; nous \( ons comme elle chemine; un homme travaille lui. iblement; esclave des livres, il s'applique à redevenir an paysan ou un ouvrier; il se réjouit (4) de rester toute sa vie au même lieu, el combinant son e\|>éri née

1 / ... i . U 1C8, 24 avril 1909.

Bibliothèque du Mouvement Bocialiste; Rû

0 fr. 00

(3) /. oh Bére Vée, 30 janvier et 24 avril L909. (4; I I ;in ; L 7 lévrier, p. >-

212 Réflexions sur V éducation

nouvelle avec sa connaissance ancienne, il exerce à chaque classe une méthode qu'il invente; — nous voyons où elle marche: à décentraliser, peut-être à désofficialiser l'enseignement.

Rien de plus éducatif; rien non plus qui soit davantage révolutionnaire. Sous la menace du monopole et de la vérité d'Etat, les écoles se refont libres. Il dépend du gouvernement et de l'administration que ce travail s'accomplisse sous leur contrôle provisoire, et comme à l'abri de leur généralisation supérieure, ou dans une obscure anarchie. Le mouvement n'est pas pur, mais il s'épurera en se ralentissant. L'action distinguera dans les novateurs, syndiqués ou non, les démagogues, qui s'en iront à la politique, et les honnêtes gens qui, plus que le règlement, plus que l'autorité, respecteront les enfants et l'inachèvement de leur propre pensée.

Elle n'est qu'en partie achevable, mais ils la poursuivront.

M. Elslander s'était fait la tâche plus facile. On lui payait un département, il fondait une ville; et des enfants pour l'avenir s'envolaient de ses mains. Le papier souffre tout. Dans les classes, dans les laboratoires, sur les routes, à même cette pauvre matière humaine qu'on lui a confiée, quel homme sincère oserait agir tout seul? « Faire des esprits libres », comme les phraseurs disent, c'est trop souvent dépayser, déclasser, déraciner des enfants qui ne le méritaient pas!

Ces rénovateurs se sont placés à l'autre extrémité du chemin: et c'est du pas des portes qu'ils regardent... Pas même à l'horizon; mais autour d'eux, dans

L'Ecole Rénovée 21.°,

le quartier ou dans le village. Ils entendenl enraciner, reclasser, traditionnaliser.

Mais peuvent-ils en rester là, s'ils veulent agir toujours? M. Laurin dit (1): « L'ouvrier a besoin de savoir bien éerire sans fautes, de bien rédiger, de savoir parler s'il veut jouer un rôle dans la vie politique et sociale: tout concourt à l'isoler de sa profession. — Le paysan au contraire a très peu l'occasion d'écrire; il lit peu; il n'a presque aucun besoin intellectuel; toute sa vie mentale se concentre dans son métier. » On réclamerait en vain à M. Laurin une pédagogie industrielle; mais passons. Ce qu'il dit du paysan est-il vrai? Est-il bon qu'il en soit ainsi ' M. Laurin ne voit-il pas qu'une trop exacte adaptation au milieu, qu'une trop juste adaptation technique emboîteront la liberté de l'enfant pins étroite ment encore que cette adaptation abstraite où il esi aujourd'hui pris? Celle-ci ment, mais celles-là consentiraient par trop vite à la franchise cynique de l'incuriosité, de la routine et de la bassesse.

Et qu'est-ce que tout cela, sinon ane décivilisation?

L'éducation républicaine avait voulu tout de suite fournir aux enfants un patriotisme, une philosophie, une morale, des humanités. Xi l'un ni les autres ne tenaient sur rien, et l'expérience quotidienne des pauvres les démentait trop fort. C'est ainsi que la patrie des primaires, établie sur un antipatriotisme provincial, est morte en dix ans. Toute celle ouvre opportuniste et radicale a croulé, ou croule.

L'éducation syndicaliste, elle, reprend ce labeur en sous-œuvre. D'abord elle explorera le milieu: le hameau, la région, les groupements d 'hommes; ensuite

(1) 2.1 jnmier 1909, pp. 5 et 6, Cf. '

214 Réflexions sur V éducation

elle explorera le métier (1) : technique, syndicalisme, (c morale des producteurs ». Muni de quoi l'enfant possédera « pleine et puissante intelligence de sa vie ».

Ainsi soit-il! — Mais ce n'est pas vrai.

Folie des grandeurs pédagogique! — L'intelligence de la vie, on l'acquiert en vivant. La classe est étroite, la vie orageuse et effrénée: si nous l'y introduisions toute, elle la ferait éclater. — Au vrai, l'école n'est qu'un passage. Au bruit de leur petit ronron, les éducateurs éduisent, conduisent leurs enfants du village, de l'atelier paternel, du parler et du penser de la province — ailleurs!

Folie des petitesses pédagogique! — Une langue qui patoise et un marteau qui cogne, est-ce là un homme? Sans production, il n'est pas d'existence; mais l'existence n'est pas production uniquement. Comprendre la vie, c'est accepter le métier et le milieu; puis c'est acquérir ou conserver, au fond de l'humilité professionnelle et locale, le respect des réalités qui la sous-tendent et qui la surplombent: science et art, histoire, patrie et philosophie.

Ces sommets sont beaux. Il ne faut pas y bondir sur des ailes de papier: on s'y tuerait. Il faut y marcher lentement, avec des vivres dans le sac. — Mais c'est là qu'il faut aller.

Si le syndicalisme ouvrier (syndicalisme primaire compris) est capable et digne de constituer une patrie, une industrie, une religion, une humanité nouvelles, il le prouvera. Mais dès aujourd'hui, il doit assumer soit la tâche de les inventer, soit la résignation de se subordonner à celles qui existent.

Premier mai 1909.

(1) Il y a un point faible encore ici: de quel métier s'agit-il dans une société où celui du père ne fixe plus celui du fils?

LISTE DE BONS LIVRES A LIRE

LISTE DE BONS LIVRES A LIRE

I. — Un de nos camarades s'est fait punir justement pour avoir introduit dans la classe et feuilleté un ouvrage grivois. 11 est nécessaire de lire, il esl nécessaire de bien lire mais il est surtout indispensable de lire de bons livres. Les listes suivantes sont incomplètes mais pourtant elles peuvent servir à la lois actuellement et plus tard.

II. — D'abord comme enfant voici les livres pour approfondir la conscience que nous pouvons avoir de notre âge et de son développement.

1° 4 livres vont nous rappeler ce que nos parenté

font pour nous :

* 1. Victor Hugo. — L'A ri d'être grand

* 2. René Boylesve. — L<i Becquée (Calmann-LéV?

* .'5. George Sand. — François îr Champi (Calmann -L6vy) .

* 4. Romain Rolland. — Antoinette (Ollendorf) 7

2° Plusieurs livres où vivent deê enfanté heurt

.") André Lichtenberger. Mot petit Troi

(>. André Lichtenberger. La Petitt tamt & Trott

(non) ~

* 7. P. et v. Marguebitte. Poum (Pion)

8 — — Zette (Pion) ....

* !). De Amicis. — Cuort (Grands oœurs) (Dolagi

Les livrée dont les titres sont narq particulièrenh M rt comme

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