RE ARE
a) de ne pas être sous la dépendance directe de lésions organiques ;
b) de* pouvoir être provoqués, modifiés ou supprimés par des manœuvres externes ou par des causes purement psychiques ;
c) de coexister en nombre variable;
d) de se succéder sous différentes formes et à différentes époques chez les mêmes sujets;
e) de ne pas retentir gravement sur la nutrition générale et sur l’état mental des malades qui en sont atteints. » ;
Au premier abord, cette définition a l’air d’être uniquement fondée sur des faits cliniques. Elle ne prétend pas avoir un caractère nosologique. Pourtant, dès les premiers mots, elle nous apprend que l’hystérie est une « névrose ». Quoiqu’on s’en défende, c’est là une interprétation pathogénique qui, pour être résumée en un seul mot, n’en est pas moins significative de l’état d’esprit qui régnait alors. Aussi bien, lorsqu'on cherche dans l’exposé des motifs quelques détails sur la signification du mot « névrose », on lit : «les accidents hystériques sont la conséquence de troubles purement fonctionnels du système nerveux ». On connaît la prodigieuse fortune de « ces troubles purement fonctionnels du système nerveux ». Ils ont l’avantage ou l'inconvénient de pouvoir être invoqués à l’occasion des affections les plus diverses n’ayant aucun rapport entre elles. Ils rappellent l’épilepsie essentielle — qui restera essentielle jusqu’à ce que son essence soit connue —; l’ascite essentielle des jeunes filles dont Cruveilhier, en 1820, nous donna une si belle description clinique et qui demeura essentielle, en effet, jusqu’au jour où sa nature tuberculeuse fut démontrée. ;
Qu'est-ce au juste qu’un trouble fonctionnel ? On essaye de le comprendre sans y parvenir. Une fonction n’est pas une entité métaphysique qui s'attache à un organe, à un système pour les inciter à réaliser ce qu’elle exige d’eux et qui peut pour son propre compte s’accorder le privilège des caprices les plus singuliers. Une fonction n’est, au fond, que l’expres-
id
sion de la vie, des mouvements intimes d’un organe où d’un Système. On ne conçoit pas qu’elle soit troublée sans la perturbation discrète ou grossière de l’organe ou du système.
Ces réserves faites — et l’on sent bien qu’elles ne s’adressent pas uniquement à l’opinion de Pitres, laquelle, en 1891, était celle de tous les neurologues ou peu s’en faut — la défimition du maître bordelais permet d’introduire dans le cadre de l’hystérie certains syndromes qui en ont été rejetés depuis : états anxieux, par exemple, mais surtout troubles trophiques, œdèmes par vaso-dilatation périphérique, refroidissement des membres par vaso-constriction durable, chute spontanée des ongles et des dents, escharres fessières. Ces deux derniers grou: pes de symptômes, Pitres regrette de ne pas les avoir vus se développer sous ses yeux et de n’en avoir eu connaissance que par le récit d’une de ses malades. Il les admet cependant par analogie aveë ceux qu'il avait constatés, tels les œdèmes, et aussi par analogie avec les faits publiés par Chantenesse et Widal, Charcot, Athanassio, Oulmont et Touchard.
Comme tout ceci est lointain ! non pas seulement parce que les années ont passé, mais parce que l'orientation des esprits s’est faite dans un sens différent. On a peine aujourd’hui à se représenter les préoccupations de nos maîtres, à saisir les motifs de leurs convictions. Ces leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotisme furent le bréviaire de nombreuses générations d'étudiants. Elles témoignent d’une haute conscience médicale. Les observations qu’elles renferment nous renseignent mieux que de longues dissertations, sur le polymorphisme des accidents hystériques, leur singularité, les modalités de leur apparition et de leur guérison. Elles nous font vivre une époque de l’histoire médicale; époque révolue, hélas ! et que regrettent, à juste titre, ceux qui ne répugnent pas à voir la science se mouvoir au pays des merveilles.
‘ Paraît Babinski. De son œuvre, de ses dons magnifiques d’observateur, du travail considérable qu’il entreprit et conduisit à bonne fin, justement pour éliminer de l’hystérie ce qui ne lui appartenait pas en propre, nous ne saurions rien dire
Te
qui n'ait été répété à tous les échos. La conséquence la plus certaine de ses travaux fut de diminuer peu à peu le nombre des cas d’hystérie. Elle existe encore, elle existera toujours. Mais ce qu’elle devait à une sorte de frénésie générale, à la culture, à la mode, aux erreurs d’interprétation, à la trop facile acceptation par les médecins et les psychologues des fantaisies dont elle s’entourait, tout ceci ayant en grande partie disparu, on ne voit plus chez nous que des échantillons isolés et rares de la grande névrose. Cette raréfaction, presque inattendue, d’une «affection » qui avait suscité une prodigieuse quantité de publications dont « l’index medicus » était aux trois quarts rempli, comporterait, si l’on n’y prenait garde, un danger : celui de méconnaître l’hystérie, quand, par hasard, elle se présente.
L'hystérie, dit Babinski, le 7 novembre 1901, à la Société Neurologique de Paris, «est un état psychique rendant le sujet qui s’y trouve capable de s’auto-suggestionner. Elle se manifeste principalement par des troubles primitifs et accessoirement par des troubles secondaires. Ce qui caractérise les troubles primitifs, c’est qu’il est possible de les reproduire par suggestion avec une exactitude rigoureuse chez certains sujets et de les faire disparaître sous l’influence exclusive de la persuasion. Ce qui caractérise les troubles secondaires, c’est qu'is sont étroitement subordonnés aux troubles primitifs ». Et dans la discussion qui suivit, Babinski proposa le terme de pithiatisme pour désigner les accidents hystériques par un de leurs caractères distinctifs.
Cette définition eut l’effet que nous avons indiqué. Elle n’était pourtant pas sans reproches. Cette assurance que l’hystérie rend le sujet capable de s’auto-suggestionner, ne repose guère que sur des hypothèses non oies tandis que d’autres affections où l’auto-suggestion joue à coup sûr un rôle primordial, risqueraient d’être rangées sous la même étiquette, quand, surtout, la persuasion agit efficacement sur elles.
C’est pourquoi, sans doute, le 28 juin 1906, Babinski pro-
posa une autre définition. Elle reproduit la première, à cette
PEN; t UE
nuance près — en vérité bien importante — que la formule touchant la faculté qu'a l’hystérique de s’auto-suggestionner est supprimée. C’est un progrès. Mais que voit-on lorsqu'on examine la deuxième définition, après l’amputation de la première ? Elle ne nous renseigne pas sur la pathogénie des accidents hystériques. Ce pourrait être par prudence. On souhaiterait cependant être mieux orienté. Elle prête à confusion. Le fait que le mot de « suggestion » y est encore prononcé, laisse croire à beaucoup de médecins que celle-ci joue un rôle dans la genèse des accidents. Ils n’ont pas absolument tort. Nous verrons plus loin que Babinski n’abandonna jamais sa croyance au rôle de la suggestion dans le développement des accidents hystériques. Il n’en reste pas moins que sa deuxième définition en laissant entendre que lesdits accidents sont identiques à ceux que l’on peut reproduire par suggestion avec une exactitude rigoureuse chez d’autres sujets, ne nous donne aucune directive quant à l’origine des troubles que nous constatons chez nos malades ou soi-disant tels.
Le mot de pithiatisme a gagné pendant un temps la faveur du publie médical. Qu’'il'ait été utile, cela va sans dire. Qu'il soit entièrement justifié, on le contesterait volontiers. Beaucoup d’accidents hystériques guérissent, quand celles qui les ont créés ont décidé de s’en débarrasser. Que doivent-elles penser du médecin qui, d’une voix douce, ou sur un ton autoritaire, leur affirme la guérison d’une maladie qu’elles savent n’avoir pas ? Il en est d’autres qui résistent à la persuasion. D’autres, enfin, qui cèdent à certaines thérapeutiques appuyées. Peut-on dire que le torpillage soit un mode de persuasion ? Le jugement du tribunal qui satisfait aux prétentions des hystérotraumatisés -— hommes plus souvent que femmes — est un argument d’une grande force persuasive. Jusqu'au moment où il est prononcé, quel médecin se vantera-t-1l d’avoir guéri beaucoup de ces malades par ses affirmations, sa dialectique, son appel aux sentiments, à l’espérance ?
Babinski était un clinicien trop avisé pour n'avoir pas perçu ces divers aspects de la question. Même à l’époque où
LH Ste
la suggestion jouait à ses yeux un rôle capital, il lui assignait des limites assez étroites, puisqu'elle réalisait seulement ce que la volonté était capable de reproduire. A la fin de sa carrière, les notes recueillies par ses élèves témoignent d’une nouvelle évolution dans le cheminement de sa pensée. Il écrivait : «Il est impossible de distinguer objectivement les deux ordres de faits (accidents hystériques et accidents simulés).…. ce qui se comprend, d’ailleurs, aisément, car ils sont produits par le même mécanisme et leur différence réside seulement dans les états d’âme de ceux qui mettent ce mécanisme en jeu : le simulateur a conscience de la nature de ses plaintes et de ses actes, tandis que le sujet suggestionné en est inconscient ou plutôt subconscient; c’est en quelque sorte un demi-simulateur. Aussi la question de simulation doit-elle se poser toutes les fois qu’on se trouve en présence d’un phénomène ayant les caractères de manifestations pithiatiques... » Et plus loin «de l'observation de très nombreux hystériques que j'ai suivis s’est dégagée pour moi cette conviction, qui est aussi celle de tous les neurologistes, que beaucoup de ces sujets sont sincères et ne peuvent pas être considérés comme des simulateurs ; mais je dois avouer que cette idée est fondée sur des arguments d'ordre moral et he saurait être démontrée avec la rigueur scientifique qu’on peut apporter dans l’étude des affections organiques. »
La grosse difficulté est là. Elle ‘est moins dans le diagnostic entre l’hystérie et une affection organique — si malaisé parfois — que dans la distinction entre l’hystérie et la simulation. Avouons que la ressemblance entre les deux derniers termes doit être poussée assez loin pour que les meilleurs d’entre les neurologues ne puissent se décider que sur des arguments d’ordre moral. ls ont leur valeur. On conviendra qu’il faudrait bien peu de chose pour que ces arguments fussent réduits à rien, par la seule considération, par exemple, que la suggestion supposée n’est ni probable ni prouvée. Il est inutile de revenir sur ce point. Reprenons les termes de Babinski : « beaucoup de ces sujets sont sincères. » Que dire des autres ? «Ces
te
sujets — les hystériques — sont des demi-simulateurs ». On ne peut donc leur reconnaître qu’une. demi-bonne foi. Qu'est-ce qu’une bonne foi qui n’est pas entière ? Nous avons posé la question à un magistrat : « C’est, nous dit-il, de la mauvaise foi ». Et un demi-simulateur ? « C’est, nous répondit-il, un simulateur ». On ne saurait s’exprimer plus clairement. La moindre entorse à la vérité la transforme en erreur, si elle est involontaire, en mensonge, si elle est volontaire et s’accompagne de cette mise en scène que l’on trouve précisément chez les hystériques. De l’hystérie démernbrée par les soins de Babinski, lorsqu'on à éliminé les affections organiques, les états émotifs, les accidents provoqués en utilisant un moyen matériel, ceux dont la supercherie est démontrée, il ne reste plus qu’un quatrième groupe où l’on compte des demi-simulateurs qui ne diffèrent en rien des simulateurs dont on a découvert les ruses. Pourquoi, en telle occurrence, quand tout plaide en faveur de la simulation des accidents hystériques, se refuserait-on à la reconnaître ? En nous fondant sur nos lectures, sur les notes qui nous furent remises, sur nos conversations et nos observations personnelles, sur le texte de deux conférences de Ch. Perrens où le mot de « simulation volontaire » entre dans la définition de l’accident hystérique, tel que le concevait et le conçoit toujours l’auteur, nous adoptons et le mot et les inclinations. qu'il traduit. Nous verrons s’il peut être apporté quelque attémuation à la rigueur de la définition proposée. « S'il reste encore des malades qui, après examen \ mééfical, présentent des syndromes hystériques, n’est-ce pas Jjustement parce que leurs médecins se sont refusés à poser dans sa brutalité l’équation hystérie = simulation », écrit L. Fromenty. Dans une publication remarquable par le fond et la forme, J. Boisseau (de Nice) discute longuement ce problème. Il démontre d’une manière irréfutable — mais n’étions-nous pas déjà prévenu ? — le but toujours utilitaire des accidents hystériques et Fintention de tromperie qui préside. à leur constitution. Parlant de tares psychiques que l’on rencontre souvent chez ces simulateurs, il note que, si elles sont fréquentes, elles ne sont cependant pas absolument nécessaires, la volonté réflé-
chie étant parfois suffisante, comme ce fut le cas des jeunes hommes qui désiraient se soustraire, pendant l’occupation, au travail obligatoire en Allemagne. Personne n ’oserait les biâmer, mais étaient-ce là des hystériques ?
Il est un argument qui, longtemps avant ses publications de juillet 1949 et d’avril 1950, avait retenu l’attention de Boisseau. Certaines anesthésies hystériques se présentent, assuraiton, de telle manière, qu'il est impossible de les simuler. On peut ne pas crier sa douleur, la concentrer volontairement en soi-même, mais non point supprimer, au moment de l’application sur la zone anesthésiée d’un stimulus dolorigène, les réflexes profonds à la douleur, et, en particulier, l’accélération du pouls. Si pareille conception était exacte, comme le soutinrent Tinel et Marinesco, cette différence entre l’anesthésie hystérique et celle du simulateur impliquerait que la première correspond à une réalité biologique qui manque dans la seconde.
Avant d’aller plus loin, ouvrons une parenthèse. Des médecins habitués pourtant à l’examen des hystériques s’étonnent que soient niées chez elles ces réactions à la douleur dans les régions anesthésiques. Ils observent que les réactions sont la règle, l’absence de réaction l’infime exception. En fait, on nous parle de certaines hystériques. Quelles sont celles ou ceux qui “ont été choisis pour une démonstration spectaculaire ? Boisseau nous le déclare tout net : c’étaient des piliers d'hôpital, parfaitement entraînés à jouer leur rôle. Pitres (1) qui mettait une infinie patience dans ses examens et une conscience à laquelle nous avons rendu hommage, écrivait : « Il serait intéressant de savoir d’une façon précise si les réflexes cardiaques et respiratoires succédant aux excitations cutanées, sont modifiés par le fait de l’anesthésie de la peau. Mais pour étudier cette question, il faudrait provoquer des excitations violentes, brutales, qu’il n’est pas possible d’utiliser dans l’expérimentation in anima nobili. Il est probable cependant que l’anes-
(1) PITRES. — Loc. citat. T. I, pp. 72 et 7