CHAPITRE IX
Vice radical de la dotrine révolutioiinire.
Lorsque l'on considère, dans son ensemble, l'histoire de l'humanité, on distingue aisément, à travers la diversité des institutions politiques, le fait universel et prédominant que nous avons déjà eu occasion de signaler. Il y a eu dans chaque peuple, à son origine, un foyer civilisateur, et quelle qu'ait été, avec le temps, la diffusion plus ou moins grandedes rayons émanés de ce foyer , il y a néanmoins , chez les peuples modernes eux-mêmes , sous l'enveloppe de la même unité nationale, deux classes d'hommes, une classe civilisatrice, et une classe étrangère, sous plusieurs rapports, à ce qui constitue la supériorité de l'autre. Les hordes sauvages
Si) échappent seules à eette loi : elles possèdent l'égalité de l'ignorance.
En présence de ce grand fait , les partisans du système que nous combattons sont placés dans l'alternative de soutenir ou que l'inégalité de civilisation est , de toute nécessité , un fait illégitime , provenant de causes injustes et oppressives , ou que cette inégalité , bien qu'elle puisse être légitime en soi, ne peut pas entraîner légitimement des inégalités politiques.
La première de ces assertions n'est pas une simple absurdité, c'est une foiie. Tracez un tableau, aussi sombre que vous le voudrez , des injustices des gouvernements; toujours est-il qu'en dehors des abus qui sont le fait de l'homme, l'inégalité de civilisation a une cause naturelle permanente , d'une part dans la nécessité physique qui, enchaînant une grande partie du genre humain aux travaux manuels du labourage et de l'industrie, lui interdit , à beaucoup d'égards , la culture de l'esprit; et d'autre part dans une nécessité morale, dans cette invincible tendance qui pousse ceux qui s'affranchissent du joug des travaux manuels , à reporter leur activité dans la sphère de l'intelligence. Ne voudrez vous donc reconnaître pour état légitime que celui où tous seraient également instruits, où
go
également ignorants? Dans, le premier cas, adieu les travaux de3 champs, adieu les métiers, adieu le pain: cette égalité de science ne s'achèterait qu'au prix de la destruction du genre humain. Dans le second cas , c'est donc le progrès que vous taxeriez d'injustice : lorsqu'une partie de la race humaine se spiritualise, vous l'accuseriez d'être usurpatrice parce qu'elle grandit, et plaçant la société sur un lit de procusle d'un nouveau genre , vous retrancheriez ce qui forme, non pas les pieds, mais la tète de l'humanité l Ce sont là des folies que nos adversaires actuels ne partagent pas, nous le croyons : mais , toutes folies qu'elles sont , elles ont trouvé des interprètes et des prôneurs. Ces conséquencesavaient été aperçues, acceptées, avouées par de bons jacobins qui voulaient établir l'égalité républicaine sur la base d'une égale ignorance : pour détruirel'aristocratie politique, ilsl'attaquaient, avec une logique merveilleusement brutale, dans J'aristocratie des lumières.
À moins de renouveler ce délire, les partisans du système proclamé par M. de La Mcnnais ne peuvent essayer de le justifier, qu'en soutenant que l'inégalité de civilisation ne saurait être le fondement légitime de l'inégalité des droits politiques. Mai3 en vérité, ne faut-il pas avoir l'es,-
prit troublé par l'ivresse des temps de révolution, pour ne pas voir que la seule énonciation de ce système est un attentat contre les lois divines qui gouvernent le inonde? La classe instruite étant généralement la moins nombreuse , le résultat clair et immédiat de cette doctrine est de placer la société sous le gouvernement de l'ignorance. C'est au nom des lumières qu'on en vient là; on se complaît avec orgueil dans ce suprême progrès. Si tous les individus , composant un régiment, avaient le même mérite, la même instruction, et qu'ensuite, cet état venant à changer, ce régiment renfermai deux classes d'hommes, les uns capables, les autres, en plus grand nombre, incapables et inexpérimentés , qui est-ce qui aurait le courage d'affirmer sérieusement que, dans l'organisation fondamentale de cette petile société , on doit ne tenir aucun compte de la perturbation survenue, et qu'il faut faire dépendre du vote universel des soldats la distribution des pouvoirs? Or, comment ce qui serait insensé par rapport à une faible partie de l'armée deviendrait-il un chef-d'œuvre de raison, quand il s'agit de l'organisation de la société, de cette grande armée destinée à faire incessamment la guerre à toutes les causes de souffrances qui
9^ assiègent l'humanité? On veut faire vivre la société tout entière d'un régime qui tuerait la ])lus petite fraction sociale; l'absurdité qu'on rougirait d'appliquer à un atonie, on en fait la loi organique du monde !
Je sais qu'afin de se dissimuler à soi-même et aux autres , tout ce qu'il y a d'impuissant et d'anti-social dans cette lutte contre les plus simples notions du bon sens , on imagine laborieusement des combinaisons plus ou moins ingénieuses. Pour organiser, sur la base de l'élection , la commune d'abord , avec les com m unes le département ou la province , avec les provinces l'assemblée centrale qui doit nommer le chef temporaire de l'état , les théoriciens du suffrage universel construisent des étages divers, reposant à leur base, et seulement à leur base sur le vote de tous les citoyens ; de telle sorte , disent les habiles , que les individus appartenant à chaque zone électorale n'agissent que dans la sphère de leur capacité , et que néanmoins tout émane , en dernière analyse, de la volonté du peuple en masse, électeur primordial, principe universel, direct ou indirect , de tout le mouvement social. Mais sans discuter ici ces plans qui sont toujours le grand œuvre des alchimistes révolutionnaires , qu'il suf-
fisc de remarquer qu'ils ne sont au fond, quelles que soient leurs différences de détail , que l'abandon môme du principe d'où l'on part pour les meltre en avant. Dès que vous établissez des droits directs et des droits indirects , plus ou moins étendus , que devient cette imprescriptible égalité de droits , fondée sur l'égalité de nature? De pareilles conceptions impliquent donc, même à l'état de pures théories, une contradiction fondamentale , et elles en renferment une non moins saillante, lorsqu'il s'agit de les faire passer dans la pratique. Si en effet, pour les réaliser, vous soumettez vos projets de constitution à la délibération et à l'acceptation des masses populaires, vous retombez dans les énormes inconvénients que vous cherchez à éviter par ces plans d'organisation : vous en appelez toujours à la souveraineté de l'ignorance, chargée par vous de résoudre les problèmes sociaux les plus importans. Si, au contraire, doctrinaires delà démocratie, vous prétendez imposer au peuple vos plans d'organisation , il s'ensuit que le seul système raisonnable ne peut s'établir que par une violation de ses propres principes , que le système d'égalité et de liberté ne peut s'établir que par un attentat contre la liberté et l'égalité : au mo-
ment où l'on proclame en théorie que le suffrage universel est la base de tout , on commence par agir comme s'il n'était la base de rien.
À moins de se tuer lui-même à coups d'inconséquences et de contradictions, le système de l'égalité absolue des droits politiques, n'est, et ne peut être qu'un aveugle tour de force, pour ôler à l'intelligence le gouvernement des choses de ce monde. Ce système ne voit au fond dans la société qu'une collection d'unités; il applique à la société la pure loi matérielle du nombre ; il ne connaît que les additions d'individus, etnon les proportions morales. C'est pour lui qu'on aurait dû réserver la dénomination de physique sociale , qu'un philosophe de nos jours a inventée pour désigner la théorie de la société telle qu'il la concevait; encore , serait-ce une fort mauvaise physique , que celle qui ferait abstraction des énormes différences qui existeraient entre les éléments sur lesquels elle aurait à opérer.
Le gouvernement des choses de ce monde, duquel dépend les progrès de chaque peuple , ne peut être, de quelque manière qu'on le conçoive, qu'une imitation, une image de l'action par laquelle la Providence gouverne ses œuvres. Or, qu'est-ce que ce gouvernement de la Pro-
vidence? La réunion de l'intelligence, de la bonté, de la puissance divine, s'exerçant au sein de l'univers. Tels sont aussi clans les bornes de la nature humaine, les éléments constitutifs de la civilisation. Elle suppose un progrès intellectuel ; mais les développements de l'intelligence favorisent par eux-mêmes le développement des sentiments élevés et généreux, et d'un autre côté les classes supérieures en intelligence arrivent nécessairement à posséder aussi la puissance dans l'ordre matériel , qui est attachée à la propriété. S'il arrivait que ces principes constitutifs de la civilisation fussent séparés les uns des autres ; si , par exemple , la supériorité intellectuelle résidait dans une classe, la supériorité matérielle de la propriété dans une autre cJassc, celle perturbation radicale ne pourrait être qu'un état passager de souffrance, ou elle conduirait infailliblement une société à sa dissolution. Cette maladie rendrait elle-même témoignage à la loi de vie, en vertu de laquelle la direction de la société appartient , dans chaque nation, à la classe qui, réunissant dans son sein les éléments de la civilisation, participe par là même aux fonctions de la Providence.
Ceux qui méconnaissent cette loi souveraine, ne font que marcher d'illusion en illu-
9« sion , dans leurs jugements sur l'histoire de l'humanité ; ils prennent les remèdes pour des maladies. Sans doute , le genre humain est malade, et ce n'est pas le Christianisme qui le niera. C'est une maladie, qu'une immense quantité d'hommes , radicalement doués d'une intelligence susceptible de culture , soient forcés de passer leur vie à labourer la terre, au lieu de cultiver leur esprit. Mais, celte maladie étant donnée, le mal n'est pas dans les inégalités politiques , correspondant au développement intellectuel et moral de chaque peuple , et destinés à contenir dans leurs limites respectives, l'influence salutaire de la civilisation et l'influence aveugle et perturbatrice de l'ignorance. Partout où vous apercevez un bandage, vous pouvez dire qu'il y a là un blessé , mais ce n'est pas le bandage qui est la blessure.
Lorsque la classe supérieure oppose, au nom delà loi, d'infranchissables barrières à toule amélioration du sort des classes inférieures, lorsque l'organisation sociale a pour but d'empêcher tout individu , toute famille appartenant à ces classes , d'élever sa condition , afin de lui fermer éternellement l'accès à toute fonction publique, il n'y a pas simplement des inégalités
politiques déterminées par l'état de la civilisalion , il y a monopole de la civilisation môme. Tel était le système des castes antiques, que l'influence du Christianisme a perpétuellement combattu chez les peuples modernes. Mais de ce que l'intelligence de l'homme abuse d'ellemême et de ses moyens d'action , il ne s'en suit pas que J'homme ne doive pas être gouverné par l'intelligence. Est-ce que la démocratie la plus absolue n'aurait pas aussi ses abus? Est-ce qu'il n'y a pas des majorités oppressives? Les abus de la démocratie sont plus rares dans l'histoire du genre humain que ceux des gou^ vernements établis sur d'autres bases , et cela n'est pas étonnant: la démocratie complète n'a été, dans le développement du genre humain, qu'une exception très-circonscrite ; et néanmoins, quelque étroit qu'ait été le théâtre de son action , le rôle qu'elle a joué est plein d'effroyables attentats contre la loi de justice et d'humanité. Toute celte argumentation, tirée des abus , ne conclut donc à rien , ou elle conclut contre tout. Mais il y a cette différence que les sociétés organisées de bas en haut sont constituées sur une base anti-naturelle , la souveraineté de l'ignorance, et que dès-lors les désordres dont elles ont été le théâtre , sont , en
grande partie, non pas de simples abus , mais des résultats de leur organisation même ; tandis que les sociétés organisées de haut en bas , où les classes supérieures en civilisation n'ont pas travaillé au bien-être des classes inférieures, ressemblent à des individus qui ont une bonne constitution, mais qui en abusent. Toutes ces déviations ne détruisent pas la loi régulatrice des sociétés humaines. Les classes civilisées ont le droit de gouverner avec le devoir d'être à leur tour civilisatrices.
Cette loi régit tous les développements de l'humanité, et nulle société ne l'a jamais violée sans porter la peine de cette infraction. Pourquoi certaines parties du genre humain sontelles restées depuis un temps immémorial dans l'état social le plus informe? Pourquoi ces tribus dégradées? Pourquoi ces sauvages? C'est qu'originairement des peuplades se sont soustraites au gouvernement des classes civilisées ; elles ont voulu se gouverner elles-mêmes , et n'ont trouvé dans leur indépendance qu'abjection, désordre et misère. Or, la loi qui s'exécute, dans le genre humain, dépeuple à peuple, s'accomplit , de classe à classe , dans le sein de chaque nation. Ceux qui s'insurgent contre cette loi poussent à l'état sauvage ; ils pous-
sent aussi à la servitude et à la pire de toutes les servitudes; car ils asservissent ce qui est supérieur à ce qui est inférieur, l'intelligence à Fignorancc, pourvu que celle-ci ait en sa faveur le nombre, et soit ainsi une ignorance vaste et multiple. Ils poussent encore à une anarchie féodale d'un nouveau genre. Il en est de la société comme de l'individu, qui, dès qu'il n'est pas conduit par la raison, tombe sous le joug des penchants brutaux. Condamnée à l'indépendance, cette majorité ignorante serait donc gouvernée nécessairement par les passions, par cela même qu'elle ne le seraitpas par lcslumières. Dés-lors, comme le sentiment de son incapacité lui ferait éprouver, malgré toutes les flatteries avec lesquelles on l'encenserait, le besoin d'être guidée et d'obéir, en même temps qu'elle n'aurait aucun lien commun d'obéissance, la masse populaire se fractionnerait bientôt en tribus rivales, dont chacune prendrait pour guide, pour idole, pour maître, le plus adroit courtisan de ses convoitises; et tandis que les seigneurs de la féodalité territoriale cédaient à leurs vassaux des terres à condition d'hommage , les barons du suffrage universel n'auraient qu'à rendre hommage aux passions de leurs esclaves intellectuels , pour être investis de tous les ayante-
ges du pouvoir et de la fortune. Sous quelque face que l'on retourne ce système de révolte impie contre le droit divin de la civilisation, on voit qu'il n'aboutirait, s'il pouvait lui être donné de prévaloir d'une manière durable, qu'à faire rétrograder le genre humain par toutes les phases de la barbarie.