CHAPITRE X
Continuation du môme sujet.
Quelque désastreuses que soient les conséquences immédiates du principe social, ou plutôt anti-social, proclamé par M. de La Mennais, son système, au point où nous venons de le considérer, n'est qu'à moitié chemin de la triste carrière qu'il est destiné à parcourir, et, pour atteindre le terme vers lequel il est inévitablement poussé , il doit traverser bien d'autres conséquences. M. de La Mennajs recule encore devant elles, parce qu'il y a, dans ses opinions nouvelles, des débris de ses anciennes convictions , qui gênent plus ou moins le torrent de ses. idées révolutionnaires; mais si celles-ci ne passent pas bien vite comme un ora-
geux cours d'eau promptement tari, il est difficile qu'elles ne franchissent point, et bientôt peut-être, les rives factices dans lesquelles il essaie encore de les contenir.
Dans son antipathie pour tous les privilèges de naissance sans exception, le saint-simonisme avait proclamé l'égalité des droits politiques de l'homme et de la femme. L'école révolutionnaire de M. deLaMennais ne paraît pas en être déjà là : dans le journal qui sert d'organe à cette école, Georges Sand elle-même , quoique prêtresse de l'émancipation future des femmes, semble avoir prononcé à cet égard un ajournement indéfini , attendu qu'à son avis il n'existe pas encore dans toute l'Europe deux ou trois femmes vraiment parlementaires. Il est toutefois difficile qu'on s'entende bien soi-même, qu'on sache nettement ce que l'on veut et môme ce que l'on pense , lorsqu'après avoir érigé en principe, au nom delà nature humaine, l'égalité absolue des droits politiques , on les refuse aux femmes, qui participent, ce semble, à la nature humaine. Que si, pour justifier cette concession au vulgaire bon sens pratique , on se retranche à dire que les femmes sont moins capables que les hommes d'exercer de pareils droits, on abandonne l'axiome de l'égalité po-
litique fondée sur la qualité d'individu humain, axiome qui n'est qu'un vain mot s'il n'est pas absolu et illimité. On substitue, à cet égard , au principe égalitaire le principe hiérarchique, et dès qu'on entre dans cette voie, il est irrationnel de s'arrêter là ; il est irrationnel de refuser aux femmes, à titre d'incapacité , ce que l'on s'obstine à accordera des masses d'hommes placés à un degré inférieur dans l'échelle des incapacités politiques; car les pays même les moins émancipés renferment certainement bien des femmes plus en état cent fois de concourir avec intelligence au suffrage universel que ne le gont les garçons de bureau du journal de M. de La Mennais lui-même. En dépit de tous les artifices de langage et de logique, la question des femmes est, à elle seule , la pierre d'achoppement du système. Dire que le genre humain doit être gouverné par la volonté de tous, en vertu d'un droit inhérent à l'essence même de l'être humain, puis ajouter tout haut ou tout bas que la moitié du genre humain doit être gouvernée par la volonté de l'autre moitié, cela ne laisse pas que d'embarrasser le bon sens ordinaire : il y a là un mystère au moins, sur lequel je serais très-curieux d'entendre les explications des rationalistes de l'égalité.
Le saint-siuionisme avait aussi posé ca principe l'abolition de la domesticité, comme base nécessaire de tout ordre social véritablement légitime; et tant que l'école révolutionnaire de M. de La Mennais n'aura pas formulé la même solution, sa théorie du suffrage universel ne sera qu'une mythologie politique. De deux choses l'une en effet : ou vous ferez concourir au vote populaire tous les individus qui sont en état de domesticité; dans ce cas, que devient l'égalité politique réelle? Toutes les phrases du monde ne détruisent pas les faits; elles n'empêchent pas que les votes des domestiques ne soient plus ou moins, et presque toujours très -efficacement , à la disposition de leurs maîtres. Le prolétaire qui n'apportera que son suffrage individuel , ne sera certainement pas l'égal , dans l'exercice même de ses droits politiques, du riche propriétaire qui viendra jeter dans la balance toutes les voix attachées à la sienne. Yous voyez reparaître ici ce que vous poursuivez de vos plus violentes déclamations : vous retrouvez en face de vous l'aristocratie politique de la richesse , et vous la retrouvez sous les conditions les plus incompatibles avec vos rêves d'égalité , puisque , dans le cas dont il s'agit , cette aristocratie est uniquement fondée
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sur une contrainte morale, qui réduit une multitude de votes à être l'expression , non pas de la liberté de ceux qui les donnent, mais seulement de leur dépendance. Si au contraire, comme le veulent plusieurs théoriciens révolutionnaires, vous excluez du suffrage dit universel tous ceux que leurs besoins obligent de chercher un asile dans la domesticité, vous les dépouillez précisément, à raison du malheur même de leur position , d'un droit que vous proclamez inviolable, d'un droit qui, selon vous , dérive essentiellement de leur nom d'homme ; et vous parlez de fraternité humaine! Mais le système de M; de La Mennais renferme une autre conséquence sur laquelle nous devons particulièrement fixer l'attention , parce qu'elle entraîne le bouleversement le plus radical et les plus sanglantes catastrophes : cette conséquence, c'est l'abolition de la propriété. Il répugne encore, ainsi que son école, à recueillir ce débris de l'héritage du saint-simonisme; il proleste de son respect pour les droits acquis : vaine et impuissante résistance que ses anciennes idées opposent à l'envahissement complet de ses idées nouvelles , qui, par leur naturelle et invincible tendance, doivent aboutir à ce résultat, comme les fleuves vont à la mer,
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comme l'arbre déraciné tombe à terre, comme l'avalanche se précipite dans la vallée pour y porter la ruine et la désolation. C'est ce que nous allons établir par des raisonnements qui nous semblent à la fois si clairs et si concluants que nous n hésitons point à dire qu'on n'essaiera pas de les réfuter , quelque intérêt qu'on ait à le faire, pour rassurer une grande partie de la population, déjà très-peu disposées croire aux bienfaits futurs de l'égalité.
Pour réclamer l'égalité absolue des droits politiques, sur quel principe vous appuyezvous? Sur ce principe, que tous les hommes étant égaux par nature, quoique inégaux en facultés , il ne doit y avoir dans l'organisation sociale rien qui entraîne des inégalités distinctes de l'inégalité des facultés mêmes. Mais ce principe a une portée beaucoup plus étendue : il doit réagir , de toute nécessité , dans une autre sphère que colle des simples droits politiques. Ceux-ci, en elTet, dans leurs rapports avec les besoins de la vie présente , ne sont que des moyens d'effectuer et de garantir le but social, le bien-être des citoyens. Si l'organisation de la société ne doit limiter en rien l'égalité en ce qui concerne les moyens d'arriver à ce but, à plus forte raison ne doit-elle apporter
aucun obstacle à l'égalité quant au but luimême; car alors l'égalité des moyens serait illusoire. 11 serait absurde et contradictoire de dire : Voilà des moyens égaux pour marcher vers la ville où vous voulez-vous reposer, mais les portes de cette ville sont disposées de telle sorte que vous n'y entrerez pas tous également. Si, l'égalité des droits politiques étant établie comme principe absolu de justice, il y avait dans la constitution de la société un obstacle permanent à la réalisation de l'égalité du bienêtre , la lutte nécessaire de ces deux principes opposés durerait jusqu'à ce que le principe d'égalité fût extirpé de l'organisation politique, ou qu'il eût triomphé complètement, et rempli en quelque sorte toute l'étendue de sa sphère d'activité. L'égaîilé des droits politiques ne peut donc être conçue que comme \\n moyen d'opérer la destruction des obstacles qui s'opposent à l'égalité du bien-être; car ces obstacles restent après la proclamation des droits politiques. Ceux-ci , en effet, peuvent être possédés et exercés par un nombre indéfini d'hommes , sans que la possession des uns nuise à la possession des autres : les listes électorales n'ont point de bornes , tous les noms peuvent y être inscrits, et s'y trouver également à l'aise
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Mais la terre, source première de la richesse, ne s'élargit pas indéfiniment comme les registres civiques : la possession d'une partie du sol par un individu détermine de toute nécessité une privation correspondante pour les autres individus : en un mol , les droits politiques se confèrent collectivement , mais la terre se partage exclusivement. Or, pour constituer les droits politiques , vous détruisez radicalement tout privilège , toute inégalité qui ne dérive pas du fait de chaque individu : si donc la société est organisée de manière à ce que l'inégale distribution de la propriété résulte d'autres causes que de la valeur personnelle de chaque homme : si l'un est pîus riche, l'autre moins riche par un fait permanent , indépendant de son activité propre; si, en un mot, la transmission héréditaire de la propriété, consacrée parla loi, exclut la réalisation de la distribution proporlionclle , ce privilège de la naissance est évidemment incompatible avec les exigences du principe d'où vous êtes parti. Dans la société ainsi constituée, l'égalité humaine , comme vous l'entendez , est aussi peu réelle que le serait l'égalité politique chez un peuple où tous les citoyens seraient investis du droit de voter en principe, mais où une partie d'entre eux
ne pourrait l'exercer, parce qu'ils seraient arrêtés par une barrière insurmontable , à la porte de la salle des délibérations. Quoi que vous disiez, vos principes vous traînent donc jusqu'à la doctrine saint-simonienne : Yabolition de la propriété, telle qu'elle a été connue et établie partout et toujours, est, de toute nécessité, l'arrière-pensée de votre système ; et les chefs de cette société populaire qui avaient fait de ce cri de guerre l'inscription du drapeau d'une de leurs sections, ont été les vrais logiciens de l'égalité.
Dès que la transmission héréditaire de la propriété est abolie systématiquement, il n'y a que trois systèmes possibles pour remplacer cette base sociale. Le premier consiste à décréter la communauté absolue des biens : c'est l'anarchie sans aucun simulacre d'ordre, le chaos pur et simple. Le second est la loi agraire , ou le partage égal, renouvelé périodiquement à des époques déterminées d'avance : cette idée n'est plus en vogue parmi les métaphysiciens révolutionnaires. Reste donc le troisième système, qui est de reconnaître au gouvernement le droit de régler et d'organiser la répartition des richesses ; ce qui est encore rentrer dans la doctrine saintsimonienne, avec cette différence toutefois que,
dans votre doctrine, le gouvernement n'est investi de ce droit suprême que parce qu'il est le délégué du peuple. Vous arrivez dès lors à proclamer que la propriété ou ce qu'on appelle ainsi n'est que la portion dont la loi accorde l'usage à chaque citoyen : principe que Robespierre avait inséré dans une déclaration de droits, que la Convention elle-même refusa d'adopter.
Ce pas fait, il faut en faire un autre. S'il y a quelque chose de clair au monde, c'est qu'avec de semblables idées la propriété proprement dite est une éternelle et atroce conspiration contre les droits les plus fondamentaux du genre humain : les propriétaires, pris en masse, sont une armée d'usurpateurs et de tyrans, qui font peser sur le peuple la plus désastreuse des oppressions. Vous donc, qui prêchez journellement que l'insurrection est le plus saint des devoirs lorsqu'il s'agit de conquérir ce que vous appelez des droits politiques imprescriptibles , à combien plus forte raison devez-vous proclamer sa légitimité, lorsqu'il s'agit de reconquérir ce qui est à vos yeux un droit social au premier chef, un droit à la fois si radical , si indispensable à l'égalité humaine que les droits purement politiques ne sont conçus par vous ,
à certains égards du moins , que comme des moyens de réaliser celle base première de la juslice ? Qu'est-ce qu'une restriction à la liberté du journalisme, qu'est-ce que la privation du droit de déposer une boule blanche ou noire dans l'urne municipale ou électorale, en comparaison de cette tyrannie de la propriété (je parle comme votre système ) , de cette oppressionmère qui attaque la racine de l'égalité sociale, et les sources même de l'existence! La guerre universelle contre la propriété , voilà donc le terme inévitable vers lequel, malgré vous, poussent vos doctrines ; voilà le couronnement de l'édifice dont vous posez les bases, le sommet de cette montagne dont vous ne gravissez encore, en frémissant, qu'un certain nombre de degrés qui portent déjà, du reste, de bien sinistres empreintes. Et lorsque, du haut de votre système vous découvrirez de toutes parts l'horizon d'un sanglantavenir, si vous pouviez êtreconséquent, vous vous écririez avec Babœuf : « 0 Nature, si » l'on n'a pas reculé devant les guerres entrepri- » ses pour maintenir la violation de tes lois, • pourquoi reculerions-nous devant la guerre » sainte, destinée à rétablir ces lois dans le monde » entier ! »
Qu'importe maintenant que l'on mêle à des doctrines qui produisent, avec les conséquen-
ces que nous venons de voir , les autres conséquences que nous avons précédemment remarquées, qu'importe, dis-je, qu'on mêle à de pareilles doctrines des maximes de charité chrétienne, comme on jetterait quelques gouttes d'eau pure dans un étang bourbeux, d'où s'exhalent des vapeurs délétères? Est-ce que le saint-simonisme n'en faisait pas autant? Est-ce qu'il n'y avait pas dans le cœur de bon nombre de jeunes gens qu'il avait séduits, plus de dispositions à la pacifique fraternité chrétienne , qu'il n'y en a dans l'âme violente de la plupart des jeunes et frénétiques janissaires de l'égalité ? Cela a-t-il changé le caractère de certaines doctrines saint-simoniennes? Cela les a-t-il transformées en doctrines d'ordre? Si votre système, comme nous l'avons vu , établit d'une part la souveraineté de l'ignorance , s'il entraîne, d'autre part, les plus affreux bouleversements , il reste éternellement anti-chrétien par son essence même. Ce n'est pas votre système qui est purifié par les maximes chrétiennes que vous y répandez ; ce sont ces maximes chrétiennes qui se dénaturent et se corrompent dans votre système. Il ne dépend pes de vous de christianiser le mal. On n'empêcherait pas la mort d'être la mort , en traçant une croix sur la hache de la guillotine.