CHAPITRE XIII
Fin,
Apres les objections viennent les prophéties. Sous prétexte d'avertir les catholiques des dangers graves qui menacent leur religion , on se plaît à contrister leur foi par de sinistres prégages. On étale les embarras, les tribulations de l'Eglise , on retourne le fer dans ses plaies , on disserte froidement sur ce qu'on appelle son agonie, on prophétise sa mort en tressaillant d'espérance. Dieu me préserve, je l'ai déjà demandé en commençant cet écrit, de toute parole amère, de toute parole qui ne serait pas le cri d'un devoir. Mais comment ne dirais-je pas que cet empressement à venir présenter à l'Église affligée une éponge trempée de vinaigre et
de fiel révolte d'autres sentiments encore que ceux de la piété? 11 est aussi des souvenirs qui, à défaut de croyance, eussent dû retenir sur ses lèvres ces malheureuses prédictions. Si le souvenir des autels qui avaient reçu ses serments , des âmes que ses écrits chrétiens avaient consolées, de tous les sacrés liens de foi et d'amour qui l'unissaient à Ja mère commune des fidèles, ne pouvait plus rien sur son âme , est-ce que tant de prédictions si changeantes qu'il avait faites d'année en année , de livre en livre, n'auraient pu du moins l'engager à se défier du rôle de prophète? Quand on veut être prophète, la sagesse conseille d'ordinaire de ne l'être qu'une fois.
Naguère encore, lorsque M. do La Mennais écrivait , dans sa retraite près de Rome , les considérations sur les maux de l'Eglise, qu'il a jugé à propos d'insérer dans son dernier ouvrage, il était plein d'espérance pour l'avenir de l'Eglise, et cependant les faitsgénéraux étaient les mêmes, l'état du monde n'a pas fondamentalement varié en cinq ans. Que s'est -il donc passé depuis alors, qui lui fasse apercevoir les mêmes faits sous un aspect diamétralement opposé , qui lui fasse voir la mort où il voyait une impérissable vie ? Il est survenu une En-
cyclique. A l'instant , le présent et l'avenir se sont métamorphosés à ses yeux : son pauorama a changé subitement de décorations et de perspectives. C'est, dira-t-on, qu'il a vu que Rome était irrévocablement liée à des doctrines incompatibles avec celles qui sont, suivant lui, la vie et le salut du monde. Fort bien, mais cène sont donc pas alors, les faits, ce sont les théories de M. de La Mennais qui prophétisent : ce présage est moins effrayant.
En jugeant de l'avenir par le présent, M. de La Mennais ne reconnaît que deux hypothèses, deux voies possibles. Par l'une les peuples iraient chercher le repos à l'abri du despotisme, et comme il soutient que le despotisme est la doctrine même de l'Encyclique , il admet que , dans cette supposition, les peuples tomberaient à genoux devant Rome, dont ils admireraient la sagesse supérieure. Mais il écartée bien vite cette supposition, comme contraire au progrès nécessaire de la société. Il ne voit dans l'avenir que l'autre route qui conduit à la réalisation absolue de la liberté et de l'égalité , telles qu'il les conçoit. Dans cette hypothèse, soit que les efforts des peuples soient comprimés par les gouvernements, soit qu'ils obtiennent un triomphe complet, l'Egiiseet l'humanité marchent et con-
tinucront de marcher en setis inverse; de là, entre l'Kgliseel l'humanité, un schisme définitif, qui ne serait que la destruction même de l'Eglise.
M. de La Mennais se trompe : il n'y a pas seulement deux voies , deux termes possibles, il y en a trois. Outre le despotisme, outre la démagogie, il y a un avenir entre ces deux excès. Qui lui a dit qu'après des secousses, d'imprudentes et terribles expériences peut-être, les principes sociaux d'ordre et de liberté, qui ont présidé à la naissance et au développement des sociétés chrétiennes , ne reprendront pas leur empire, et que l'on n'opérera pas graduellement, sous leur influence, les améliorations , les réformes politiques que les changements survenus dans la société rendront nécessaires ?
Reprenons les trois suppositions. Nous ne croyons pas plus que lui que le despotisme soit l'avenir des sociétés chrétiennes. Mais, si nous pouvions le craindre, nous le craindrions dans le triomphe de son parti. Quand il a été donné à ce parti de régner sur la France, il y a quarante ans, qu'a-t-il réalisé? Le despotisme le plus brutal et le plus insultant , car c'était un despotisme parleur de liberté. Lisez maintenant les manifestes de ce parti depuis sept ans ; dé-
pouillez-Ies tic ce qui n'est que phrase ; allez au fond : qu'y trouvez-vous? La même fureur de domination, les mêmes arrière-pensées de terrorisme, la même incorrigible habitude de mettre la liberté dans les mots, la violence dans les actes. La race des hommes despotiques , la voilà, et le bon sens public ne s'y trompe pas. S'il leur était donné de prévaloir, on finirait bientôt, comme toujours, par chercher, dans le despotisme régulateur d'un seul, un asile eontre le despotisme anarchique cent fois plus intolérable. Mais, sous quelque forme que ce mal se produisît, il ne pourrait jamais être qu'une phase passagère. La notion et le sentiment du droit, de la justice, de l'honneur sont trop développés chez les nations chrétiennes pour ne pas réagir efficacement contre le règne de la force brute, et l'Eglise surtout a besoin de liberté. Si le droit public de l'Orient pouvait s'installer sur un trône catholique , il y aurait des Encycliques contre lui, comme il y en a aujourd'hui contre la démagogie. Non, ce n'est pas au pied du despotisme que l'Eglise et les peuples se rencontreront jamais. Gardien fidèle de la doctrine qui lui a été transmise, Grégoire XVI n'a fait que rappeler des maximes dont tous les siècles chrétiens ont retenti. Il n'a
fait nous l'avons vu , que continuer l'antique tradition, et je ne sais qui oserait accuser les enseignements du Christianisme de n'être qu'une tradition de servitude.
Nous ne croyons pas davantage que l'avenir appartienne à la liberté et à l'égalité révolutionnaire; nous ne croyons pas que le parti qui s'obstine à les rêver, soit l'avant-garde du genre humain. Tout homme , si cela lui plaît, peut s'adjuger l'avenir et le monde; il peut, en se donnant lui-même son mandat, se constituer le représentant des vœux des peuples , en dépit des réalités, qui donnent un démenti à ses fanatiques prétentions. Dans le% contrées de l'Europe, qui sont travaillées par des idées de réforme politique, les doctrines de nivellement absolu n'ont aucun crédit : en France, sauf une école peu nombreuse , la moitié du public s'en effraie, l'autre moitié s'en moque. N'importe: de même que les journaux de la terreur appelaient les habitants d'un faubourg , le peuple ; de même que les journaux appellent encore un jury de douze hommes le pays , la démagogie enfle aussi son nom î cela s'intitule l'humanité. Mais, à côté de ces prétentions, des signes très-graves annoncent que les idées négatives , qui sont le fond de la doctrine révolutionnaire,
sont en état de décadence. Ces signes se manifestent, les uns dans la marche de la partie active de la société , les autres dans la nouvelle direction que suivent la plupart des théories sociales.
Une solennelle expérience a révélé , à la face du monde, le vide et l'impuissance des systèmes politiques fondés sur la défiance et l'hostilité envers le pouvoir. Pendant quinze ans, la France avait été saturée de doctrines qui avaient pour but commun de réduire l'action du pouvoir social à la plus grande nullité possible. Qu'est-il arrivé pourtant? Lorsqu'il s'est agi, non plus d'attaquer, mais de construire, l'immense majorité des partisans de ces doctrines les ont abandonnées. Excellentes pour détruire, il les ont trouvées détestables pour édifier. Des doctrines qui ont une véritable puissance régénératrice, ne subissent pas de pareils échecs; elles entraînent les masses qui les ont adoptées, elles les maîtrisent, elles les poussent à accomplir leur œuvre féconde. Leur force réelle se manifeste surtout au moment où il faut organiser : toute doctrine qui ne résiste pas à cette épreuve, n'a point d'avenir.
En second lieu, une direction nouvelle se laisse apercevoir dans le mouvement des esprits
qui s'occupent de théories sociales. On nous avait dit jusqu'ici : Cherchez la plus grande somme de liberté individuelle, et vous trouverez le plus grand bien-être : voilà le thème fondamental qu'on variait de mille manières. On commence à dire : Cherchez les conditions de la plus grande somme de bien-être général , et vous y trouverez réellement la plus grande liberté possible. Ce nouveau thème est aujourd'hui le fond de la plupart des écrits sérieux , qui traitent du présent et de l'avenir. Il y a changement complet de point de vue. On passe du point de vue individuel au point de vue social; et à mesure que l'on suivra cette direction, on s'éloignera de plus en plus de la théorie révolutionnaire , qui part primitivement de l'indépendance individuelle, pour essayer de construire, sur cette base, des plans d'organisation.
Sans doute la fièvre qui a troublé la France peut, en se propageant dans plusieurs autres pays, les agiter plus ou moins long-temps. Mais dans ce cas la maladie révolutionnaire y suivra les mêmes phases. Après l'ardeur de l'attaque, l'impuissance d'édifier; après l'enthousiasme, le désenchantement; après la ferveur, la défection.
Indépendamment de toute discussion sur le
fond des choses, nous croyons donc que l'avenir ne sera pas plus l'héritage de la démagogie qu'il ne le sera du despotisme. Ces deux suppositions écartées, on est ramené à des prévisions plus conformes à l'expérience du passé, et aux nécessités permanentes de la société humaine. Si chaque individu a besoin d'une sphère d'activité libre, chaque société a besoin d'un pouvoir qui gouverne réellement les forces individuelles et qui les organise d'après les divers développements de la civilisation. La combinaison de ces deux principes, au degré où elle est possible dans chaque peuple, voilà l'éternelle loi ; là où elle n'existe pas , on la cherche. Les hommes peuvent s'agiter dans d'autres directions, mais c'est là que Dieu les mène.
Toutefois, pour bien juger l'état actuel et les remèdes que ses maux attendent , il faut porter ses regards plus haut que les combinaisons politiques. La société n'est jamais en proie à de grandes souffrances que lorsqu'il y a eu affaiblissement de l'esprit de charité dans le monde. Le Christianisme , pendant dix-huit siècles , a fait pénétrer dans le cœur de la société un immense amour; mais, depuis que des classes nombreuses , perverties par l'incrédulité ou flétries par le doute, se sont soustrai-
tes à son influence au moins directe, bien des sources de vie se sont desséchées en elles , et il s'est fait de grands et stériles déserts d'où s'échappe un long cri de douleur. Ce n'est pas l'industrie qui sera, par son activité, la libératrice des malheureux : témoin l'état des prolétaires dan s la capitale de l'industrie, l'Angleterre, état si révoltant que l'on se sent tenté de regretter comme un bienfait l'antique esclavage. Ce n'est pas la science qui sera la libératrice des malheureux : seule, elle n'est qu'un pâle flambeau qui éclaire sans jamais rien féconder. Il faut un principe supérieur, qui réchauffe ce que l'égoïsme a refroidi, qui unisse ce qui est divisé, qui fasse que ce qui est haut se penche vers ce qui est bas , il faut que l'esprit de dévouement se répande dans le chaos de la société actuelle. A toutes les grandes crises sociales, l'esprit de sacrifice de la part des classes puissantes a été le salut du monde. Quand les barbares envahirent l'empire Romain, si ces géants du monde moderne n'eussent pris conseil que de leurs passions et de la victoire, ils n'eussent pas mieux demandé que de rétablir à leur profit l'esclavage des sociétés païennes , avec tout son luxe d'oppression. Le Christianisme ne le leur permit pas : il ne pouvait pas tout exiger de ces fa-
rouches néophytes, mais il leur commanda du moins dès l'origine le sacrifice de l'esclavage, et grâce â lui il n'y eut de possible que le servage, transition nécessaire à un état meilleur. Dans les siècles modernes , de nouvelles classes se sont formées, qui, en ces derniers temps, sont parvenues chez nous à concentrer entreleurs mains la plus grande partie de la puissance publique. Mais, dans cette nouvelle phase sociale, où est cet esprit de sacrifice , qui devrait inaugurer leur pouvoir, comme un commencement de miséricorde et de dévouement inaugura le pouvoir de la classe guerrière, qui a dominé sur le moyen-dge? Le Christianisme n'a pas encore baptisé leur avènement à la puissance. Cependant la loi de vie, contre laquelle rien ne saurait prévaloir, réclame et réclamera jusqu'à ce qu'elle soit écoutée. Que ceux qui sont grands se fassent les serviteurs des autres. Les formes sous lesquelles s'exerce ce glorieux servage peuvent varier; le fond, jamais. Dans l'ancienne société, où l'élément guerrier occupait une si grande place, l'aristocratie était tenue au sacrifice de son sang ; elle a long-temps été fidèle à samission dedévouement, elle a péri lorsqu'elle a eu laissé s'afFaiblir et se corrompre l'esprit de son institution. Dans la société nouvelle qui as-
pire à s'organiser pour le travail bien plus que pour la guerre , l'aristocratie industrielle n'a pas , pour obligation habituelle , le sacrifice du sang; mais elle restera bien au-dessous de l'ancienne aristocratie militaire , elle manquera d'une consécration essentielle et vitale, sipard'autresgenres de dévouement appropriés à l'état présent du monde , elle ne s'eiïbrce pas de s'élever à la hauteur du but que le Christianisme assigne à toute puissance sur la terre. Considérer le prolétaire, non comme une machine de richesse, mais comme un associé de travail ; ne pas calculer avec une cruelle précision j usqu'à quel point on peut fatiguer ses bras , sans se priver , en brisant cet instrument , des bénéfices qu'il rapporte; lui fournir, non pas seulement un morceau de pain pour prix de ses sueurs, mais aussi la facilité de se nourrir du pain de l'âme , de recevoir les instructions religieuses qui forment et développent rhomme moral , et, au lieu de forcer son corps à travailler les sept jours de la semaine, sous peine de mourir de faim, ne pas reculer devant quelques sacrifices , pour faire jouir son âme de la trêve du Seigneur; multiplier partout des institutions, des centres de protection et de secours, qui consistent , non pas seulement à conseiller l'é-
pargne à ceux qui n'ont presque rien , mais à déverser, par différentes voies, dans la masse des classes souffrantes, le superflu de ceux qui ont beaucoup ; concourir au bien commun non point seulement par des offrandes matérielles, mais encore par des services personnels, en donnant au sacerdoce, aux congrégations religieuses de charité , une dîme vivante, la dîme des générations ; sacrifier enfin , dans les régions du pouvoir , ces mesquines et odieuses luttes d'ambition et d'amour-propre, pour s'occuper sérieusement de préparer des mesures législatives et administratives, animées de l'esprit du Christianisme : voilà quelques traits du dénouement, par lequel l'aristocratie moderne doit continuer , dans nos sociétés industrielles, le dévouement de l'aristocratie militaire du moyen-âge. Il faut le dire, en honorant de grand cœur toutes les exceptions, il n'y a encore, dans une partie très-nombreuse de la classe qui gouverne, ni l'intelligence de cette mission, ni la volonté de l'accomplir. Semblable à une machine dont plusieurs des principaux rouages seraient arrêtés , faute d'impulsion, la société actuelle renferme une multitude d'hommes d'ailleurs puissants et actifs , qui , étrangers ou indifférents aux croyances reli-
pieuses , ne fonctionnent pas dans un but social chrétien. Ces rouages arrêtés ou sujets à un mouvement désordonné , ne privent pas seulement la société deleurconcours nécessaire; ils embarrassent, et souvent môme ils paralysent l'action des autres rouages sociaux : de là une profonde perturbation , et toutes les souffrances qu'elle traîne à sa suite.
D'où viendra l'impulsion réparatrice? D'où soufflera l'esprit de vie qui doit pénétrer , réchauffer cette masse inerte et froide? Qui estce qui a conservé, qui est-ce qui possède la tradition de l'antique charité? D'un côté sont les chrétiens réels, avec leur glorieux passé, et les innombrables œuvres de dévouement qu'ils entretiennent sur tous les points du globe ; de l'autre côté , quelques hommes, transfuges des crovances chrétiennes , bien qu'ils veuillent retenir encore le nom de chrétiens, et qui se donnent pour les sauveurs du monde, auquel ils n'ont apporté encore que des paroles stériles , qui n'ont point fait éclore une seule œuvre empreinte de l'esprit de sacrifice. Pour accréditer la mission qu'ils s'attribuent, ils se présentent comme les vrais successeurs des premiers chrétiens ; ils nous disent que le caractère des premiers chrétiens, effacé en nous,
i63 revit en eux. Eh bien! nous acceptons ce terme de comparaison.
Les premiers chrétiens étaient des hommes d'avenir, mais dans un sens supérieur à celui qu'on donne souvent à ce mot dans le langage du jour. Ils plaçaient dans le ciel le point d'appui de ce levier de charité, avec lequel ils soulevaient la terre. lisse considéraient comme des voyageurs, qui, pour arriver à leur patrie passaient en faisant ie bien. Grâces à Dieu, cet esprit vit et revit sans cesse dans toutes les générations de fidèles qui se transmettent les uns aux autres, de main en main, et de siècle en siècle, le flambeau divin. Mais, certes, ce n'est pas là l'esprit qui domine chez ies jeunes adeptes du nouveau Christianisme. En général, les méditations célestes les occupent fort peu , je crois : ils sont des hommes du présent, peu sensibles aux consolations mystiques, lis préparent aux peuples futurs un indicible bonheur; mais la plupart tiennent surtout a ce qu'on leur escompte une partie des jouissances de l'avenir.
Les premiers chrétiens étaient des hommes doux et pacifiques. Ils travaillaient en paix au soulagement des maux, à la destruction des abus. Ils repoussaient les réformes violentes , les insubordinations politiques, par sentiment
i64 et par devoir , par esprit d'ordre et d'obéissance. Plutôt que de troubler le monde, ils savaient pardonner, même à ceux qui les empêchaient de faire du bien : leur plus sublime patience était de supporter avec calme les souffrances de leur charité. Celte charité priait, avertissait, tonnait quelquefois, mais ne rugissait pas. Cet esprit se perpétue dans l'Eglise, de l'aveu de nos adversaires , car ils l'accusent de lâcheté. Mais, de bonne foi, qui pourrait reconnaître , dans leurs appels permanents à l'insurrection , dans ces vœux impies pour le renversement de tout l'ordre social existant, les sentiments des premiers chrétiens envers les puissances de ce monde ? Qui pourrait reconnaître , dans le langage irritant avec lequel ils provoquent le soulèvement des classes inférieures , les paroles de consolation et de paix que les premiers chrétiens adressaient aux esclaves , agenouillés devant la croix? Les harangues de Spartacus ne seront jamais le commentaire de l'épîtrede saint Paul sur l'affranchissement d'Onésime.
Les premiers chrétiens étaient des hommes essentiellement pratiques. Us savaient que le Christianisme renfermait d'inépuisables trésors de bienfaisance qu'il verserait sur les générations futures. Mais s'ils ne pouvaient pas réaliser,
de leur temps, tous les bienfaits qu'appelaient leurs vœux et que pressentait leur foi , ils n'en étaient pas moins ardents à faire tout le bien actuellement possible, à pratiquer la charité dans ses plus humbles détails. Ils visitaient les prisonniers , portaient des remèdes et des consolations aux malades, distribuaient des aumônes , semaient obscurément tous les germes des grandes œuvres , que le ciel et le temps devaient féconder. Les nouveaux chrétiens ont , pour la plupart, un superbe dédain pour ces minuties de la charité ; ils estiment fort les vastes spéculations qui embrassent les siècles futurs, et font vraiment trop peu de cas de ces modestes pratiques de bienfaisance qui les attendent à leur porte. Les malheureux du jour trouvent peu de soulagement dans les systèmes sur le bonheur de l'avenir. Nous avons conservé , nous, la vieille charité : imbéciles chrétiens, qui avons encore foi au mérite d'un verre d'eau donné avec amour !
Les premiers chrétiens étaient des hommes de charité, parce qu'ils étaient hommes de prière et de foi. II ne faut pas croire qu'il ait suffi au Christianisme d'énoncer le précepte de l'amour fraternel envers tous, pour le faire passer dans la pratique. Est-ce que Marc-
Àurèlc et Epictète, en proclamant de belles maximes de morale, ont entraîné le monde avec elles? Le Christianisme n'a pas seulement promulgué la loi de charité; il a donné des forces pour l'accomplir. C'est avec ses mystères, son culte, ses sacrements/ qu'il a rendu l'homme capable, suivant la belle expression de saint Paul, de faire la vérité avec amour. Il n'a pas seulement éclairé l'intelligence ; il a nourri le cœur. Qu'avez-vous fait de cette nourriture sacrée , apôtres d'un christianisme sans dogmes et sans culte? Vous êtes pour les mystères d'amour ce que les iconoclastes étaient pour les saintes images : là où vous avez passé, le sanctuaire reste froid et vide.
Non, la tradition de la charité chrétienne n'est pas avec vous ; elle est où se conserve la tradition de la foi. Si notre action n'accomplit pas encore tous les genres de bien que notre pensée embrasse, c'est qu'il y a dans le chaos social qui nous entoure mille obstacles qui arrêtent la meilleure volonté, et dont nous ne sommes pas responsables ; c'est aussi que les préjugés haineux que l'on a inspirés contre nous à une partie du peuple , la rendent inaccessible encore à notre influence. Mais les croyances qui nourrissent le dévouement, mais
l'esprit de sacrifice , mais la charité active sont toujours là, soutenant toutes les anciennes œuvres de bienfaisance, en créant journellement de nouvelles , attendant qu'il leur soit permis d'agrandir le cercle de leurs bienfaits, épiant toutes les idées pratiques d'amélioration, toutes les vues utiles, toutes les découvertes, pour s'en emparer, pour convertir toute science en amour. L'Eglise est ce qu'elle a toujours été : elle n'est pas seulement la demeure paisible de tous les esprits qui se reposent dans l'unité de foi ; elle est aussi la grande salle d'asile, l'atelier universel des bonnes œuvres, où se presse, au service de toutes les souffrances , l'élite de ces âmes qui forment, à toutes les époques, l'immortelle aristocratie du dévouement. Le Pape en est le chef : voilà les véritables affaires de Rome.