CHAPITRE XII
2° Objections politiques.
Les objections politiques de M. de La Mennais contre l'Encyclique se rapportent à une seule idée. C'est que la liberté absolue de culte, de presse , d'association , constitue l'état social légitime. L'Encyclique étant manifestement contraire à cette doctrine, il en conclut qu'il y a opposition radicale entre la doctrine catholique et les droits fondamentaux de l'humanité. Les objections relatives à chacune de ces libertés en particulier ne forment au fond qu'une seule et même objection , puisque ces libertés ne sont que des formes diverses de ce qu'on ap-
pelle l'affranchissement complet de llatelligcoce.
11 nous suflira donc d'attaquer le principe général dans lequel elles se résument. Mais , d'un autre côté, les discussions générales, pour être mieux comprises, demandent à être appliquées à quelque point particulier. Nous prendrons, en conséquence, pour exemple, la liberté absolue de la presse. En plaçant la discussion sur ce terrain, où les préjugés révolutionnaires régnent encore avec le plus de force , nous montrons du moins que nous attaquons les difficultés de front.
Toute société repose sur la combinaison de deux lois : une loi d'union qui lie ensemble les êtres sociaux par leur soumission à des obligations communes; une loi de liberté personnelle , qui laisse chaque individu développer son activité. Si cette seconde loi est faussée de manière à prévaloir contre la première , si la loi d'union est blessée ou détruite par une extension désordonnée de la liberté individuelle , le lien social se dissout dans la même proportion , et l'individu lui-même , qui n'est libre réellement que dans la société et par la société, supporte le contre-coup de cette grande perturbation. Tel est le vice radical de la théorie que nous réfutons en ce moment.
Il faut, pour s en convaincre, embrasser, dans ses dernières conséquences , le principe de liberté, tel qu'il est entendu par nos adversaires. Chaque homme doit être libre d'exprimer, de prêcher, de faire circuler toutes ses opinions par tous les moyens qui sont en son pouvoir : voilà leur principe , principe absolu, inflexible, dominateur, règle suprême qui doit régner en tous temps, en tous lieux. Pour concevoir, sous sa vraie notion, l'ordre social qui peut sortir d'une pareille doctrine , il ne suffit pas de voir les conséquences que l'on en a déjà tirées, on doit en outre découvrir celles qu'elle porte pour ainsi dire dans son sein ; car, encore une fois, ce principe est absolu, et tout principe absolu doit être jugé comme tel, c'est-à-dire qu'il faut l'envisager dans toute l'étendue des résultats qu'il provoque et qu'il commande.
Or, nous signalerons ici trois séries de conséquences, devant lesquelles nos adversaires reculent ou hésitent, parce qu'elles leur font peur ou qu'ils sentent qu'elles feraient peur. Les unes sont relatives au pouvoir , qui administre la société; les autres , aux relations des citoyens entre eux ; les troisièmes , à la loi morale.
Nos adversaires admettent que la liberté d'exprimer ses opinions en tonte matière implique pour tout individu le droit, non pas seulement de critiquer les actes du pouvoir, mais de déclarer que le pouvoir a violé fondamentalement sa mission : ce qui entraîue , dans leur doctrine, la légitimité d'une insurrection. Sculcmentils n'osent pas encore, du moins la plupart , soutenir formellement que chaque individu peut exciter, d'une manière directe , ai) renversement à main armée de l'ordre établi. Mais pourquoi cette limite? à quel titre la poset-on? Est-ce que la provocation à la révolte n'est pas un corollaire de la manifestation de toutes les opinions? Quoi! je pourrai aujourd'hui , établir en point de droit , dans un journal à dix mille exemplaires , que l'insurrection est le plus saint des devoirs, contre un gouvernement oppresseur : je pourrai demain établir, en point de fait, que le gouvernement a violé ses devoirs les plus fondamentaux; et je ne pourrai , après demain, réunir ces deux assertions dans une même phrase! il me sera permis de proclamer les prémisses , et défendu d'en énoncer la conclusion clairement aperçue par tout le monde? J'aurai tous les jours , pendant six mois , pendant un an , répandu à profusion
toutes les pensées, toutes les maximes, toutes les accusations qui rendent une conflagration inévitable, et je ne pourrai articuler un^nc, je ne pourrai écrire ces quatre lettres sur une feuille de papier, lorsque la révolte, provoquée par moi, sera déjà vibrante dans toutes les âmes! Quelle pitoyable restriction ! Quelle ridicule toile d'araignée, pour arrêter un torrent! Si du temps de Molière, une faculté de médecine eût permis aux médecins d'enseigner que ie séné est un remède contre l'hydropisie, et en môme temps de déclarer que tel ou tel individu est de fait hydropique, et qu'elle se fût avisée après cela de leur défendre d'exciter les hydropiques à s'administrer ce remède , Molière n'eût pas trouvé assez de sarcasmes pour fustiger cette ineptie. Or , devient-elle du bon sens, lorsque les médecins politiques prétendent appliquer cette absurde inconséquence au traitement du corps social ?
Voilà donc une première conséquence qu'il faut admettre, quelque envie que l'on ait eu jusqu'ici de la dissimuler : en vertu du principe absolu, posé par nos adversaires, relativement à la libre manifestation de toutes les opinions, il doitêtre loisible, par le droit commun, à chaque individu, d'exciter formellement et
publiquement a l'insurrection, à toutes les heures du jour, partout où il voudra et tant qu'il lui plaira. Le même principe renferme encore une autre conséquense non moins inévitable, en ce qui concerne les rapports des citoyens entre eux.
Nos adversaires admettent que dans une société constituée par la loi du suffrage universel et de l'égalité absolue des droits, la presse, outre la censure des actes du pouvoir , peut encore et doit attaquer , lorsqu'elle le juge à propos , le caractère des hommes investis de fonctions publiques : le peuple, disent-ils, a le droit de connaître la valeur personnelle des instruments qu'il emploie, et la liberté des opinions permet à chaque citoyen d'éclairer à cet égard la masse du peuple. Mais, en livrant la réputation des hommes publics aux attaques de la presse, les mêmes publiscites delà démagogie, ou du moins beaucoup d'entre eux, veulent que la réputation des particuliers demeure inviolable. C'est là encore une insoutenable restriction. Dans la société, telle qu'ils la constituent, tout individu est homme public, puisqu'il concourt plus ou moins directement à la législation et à l'administration de l'état. Pourquoi donc sa réputation ne tomberait-elle
pas également sous la juridiction souveraine de la presse? Soutenir que la loi doit protéger la réputation de chaque individu , c'est invoquer d'anciennes idées d'ordre qui ne peuvent subsister dans le système que nous combattons. Le droit, dans ce système, le droit suprême et absolu, c'est l'émission libre de toutes les opinions que l'on juge utiles : le droit de tout individu attaqué, c'est d'avoir la faculté de répondre; voilà tout. Les lieux communs, que l'on répète lorsqu'il s'agit des hommes publics, reviennent ici : du choc des opinions jaillira la lumière; une bonne réputation, si elle est méritée , sortira plus pure et plus solide de l'épreuve qu'elle aura subie; et cinquante autres adages semblables. Sous quelque face que l'on tourne la question , on est irrésistiblement conduit à cette seconde conséquence : le droit de guerre de chacun contre la réputation de tous est une partie intégrante de la liberté commune réclamée par nos adversaires.
En ce qui concerne la morale, une troisième conséquence, bien grave aussi, doit être acceptée par eux. Ils posent en principe , que toutes les opinions les plus perverses , que le matérialisme, l'athéisme ont droit de se produire librement; mais, par un reste d'anciennes
idées, ils refusent d'étendre celte liberté aux livres obscènes. Pourquoi encore cette restriction? Les maxiim s d'où l'on part ne sauraient l'autoriser. Qu'est-ce qu'un livre obscène? La manifestation de cette opinion adoptée par l'auteur , que la pureté des mœurs n'est qu'un vain mot. S'il lui est libre de soutenir théoriquement qu'il n'y a ni vice ni vertu , que l'homme n'a d'autre loi que ses penchants sensuels, pourquoi lui refuserait-on le droit de mettre sa théorie en action dans un livre? Pourquoi ne lui serait-il pas permis d'attaquer , dans l'imagination des hommes, les vérités et les sentiments qu'il peut légalement attaquer dans leur raison? Dans le système de nos adversaires tout individu a droit de faire tout ce qui ne nuit pas à la liberté et au droit d'autrui. Personne n'est forcé de lire un mauvais livre. Nul ne peut donc se plaindre que sa liberté ait été blessée. Il faut donc encore abandonner l'insoutenable restriction par laquelle on essaie de tempérer, à cet égard, les conséquences de la liberté absolue de la presse.
Remarquons aussi, pour en bien concevoir toute la portée, que la doctrine de nos adversaires entraîne pour chaque individu le droit, non-seulement de publier toutes ses opinions
par l«i voie de la presse, mais encore de les publier par tous les moyens possibles. On s'adresse par les écrits aux hommes dispersés ; par les discours, on remue les hommes assemblés. La liberté d'association, soutenue également d'une manière absolue par nos adversaires, au môme litre que la liberté de la presse, autorise évidemment ce mode de publicité.
Maintenant, je le demande : que l'on se représente, par la pensée, une société où toutes les conséquences que nous venons de déduire seraient perpétuellement en action : offriraitclle ce type d'ordre , de régularité , de sécurité, d'harmonie, que la civilisation doit se proposer pour but? Une nation où tout individu mécontent de ce qui est, tout ambitieux qui rêve un bouleversement dans l'espoir de s'élever sur des ruines, tout brigand en espérance pourrait monter sur le tréteau d'un journal ou sur ceux d'un carrefour pour appeler les lecteurs ou les passants à l'insurrection et à la guerre civile : cette nation ne serait pas une association pacifique et forte, ce serait tout au plus un misérable camp, ouvert aux incursions de tous les sauvages de la civilisation. Une nation où la haine, la basse jalousie, toutes les plus viles passions pourraient à leur gré , en se couvrant
du manteau do l'intérêt public, dénigrer, calomnier, assassiner la réputation de tout citoyen, dans les livres, les journaux , les assemblées de tous genres, ne serait pas une société, ce serait un coupe- gorge de deux ou trois cents lieues de longueur. Une nation où le vice immonde aurait légalement le droit d'exercer, sous toutes les formes, l'apostolat public de l'infamie, ne serait pas une société, ce serait un mauvais lieu en grand.
Veut- on desavouer toutes ces conséquences, je ne demande pas mieux, mais voyons en vertu de quel principe. Tant que vous partez de la notion de la liberté telle que vous la proclamez, nul moyen d'échapper aces conséquences, nous l'avons vu. Il faut donc, pour les écarter, sortir du point de vue du droit individuel, il faut invoquer certaines idées générales d'ordre, il faut reconnaître que les libertés individuelles , au lieu d'être la règle absolue et primitive, ont leurs règles dans les nécessités sociales, il faut en un mot abandonner votre théorie sur l'émancipation de la parole. Et comme tout ce qui vient d'être dit de la liberté de la presse s'applique également, saufles nuances, à celles de culte et d'association, qui, de votre aveu, sont de même condition et de même
origine, tout votre système croule, dès que vous essayez de le rendre tolérable.
En résumé donc, si l'on veut suivre la théorie de M. de La Mennais dans toutes ses conséquences, on fait prévaloir la loi de la liberté contre la loi d'ordre et d'union, qui est le fondement de la société. Si l'on veut arrêter ses conséquences destructives , on est forcé de recourir à un principe qui sape cette théorie par sa base. Dans le premier cas . le système tuerait la société ; dans le second , il est tué luimême.
M. de La Mennais cherche à rétorquer contre notre principe le même genre d'argumentation que nous dirigeons contrôles siens en les poussant à quelques-unes de leurs dernières conséquences. 11 objecte que, si l'on veut suivre les nôtres jusqu'au bout, on arrive à des résultats révoltants et impraticables, puisque le pouvoir directeur de la société serait le maîlre d'arrêter, suivant son caprice, tous les mouvements de l'esprit humain , et d'étouffer ainsi l'esprit humain lui-même. Cette argumentation par voie de conséquences extrêmes n'est pas de mise contre notre doctrine, comme elle l'est contre la sienne. M. de La Mennais , dans sa théorie sur la liberté, pose des principes abso-
lus, inflexibles, dont il exige l'application absolue aussi; et tout principe, revêtu de ces caractères, doit être jugé d'après toutes ses conséquences rationelles. Nous posons au contraire un principe, général il est vrai, et ence sens absolu en soi, mais en même temps essentiellement relatif dans son application, lorsque nous disons que le pouvoir social , quelle qu'en soit la forme, doit régler l'usage des libertés individuelles, d'après les besoins propres à chaque société et à son état de civilisation. M. de La Mennais, qui, dans un article du journal le Monde , a présenté l'abolition de tout gouvernement comme le but des progrès du genre humain, aspire à réaliser, tel qu'il le conçoit, l'absolu dans l'humanité : nous regardons cette géométrie politique comme une chimère, parce que l'absolu est perpétuellement limité , circonscrit, modifié par les nécessités relatives de l'humanité. Dans tout gouvernement, de quelque manière qu'il soit constitué, le pouvoir législatif a le droit de régler les impôts : voilà un principegénéral, universellement reconnu. Que répondrait-on à un homme qui, pour combattre ce principe, viendrait dire : Voyez où aboutit ce droit attribué au pouvoir législatif : il suppose que ce pouvoir sera le maître de disposer,
s'il le juge nécessaire , de tous les revenus des propriétés, et par conséquent d'annuler la propriété elle-même. On lui répondrait que, sous peine d'anéantir à l'instant lout gouvernement, il faut bien reconnaître en général au législateur le droit de disposer d'une partie des revenus en déterminant les impôts; mais qu'en réalité il existe, dans le sein de toute nation intelligente et chez laquelle le sentiment de la justice est développé, des forces qui limitent perpétuellement l'usage de ce droit, et l'empêchent de dégénérer en abolition de la propriété. Au lieu de la propriété , qui est en quelque sorte la liberté dans l'ordre matériel, appliquez ceci aux libertés intellectuelles , la réponse sera la même. Sans doute les abus demeurent possibles; mais de bonne foi s'agit-il de transfigurer l'homme dès ce monde? Il s'agit de se rallier à des principes qui n'érigent pas les abus en lois. Sous l'empire de nos doctrines, le désordre peut troubler la société, parce que l'homme est homme : avec les doctrines de M. de La Mennais, le désordre est le droit, la loi même.
Si donc nous n'avions pas le bonheur d'être catholiques, et que notre esprit, incertain des lois de la société éternelle, fût néanmoins attaché encore aux principes qui peuvent atténuer
l'imperfection et alléger les maux des sociétés du temps, nous n'en rendrions pas moins grâce au chef de l'Eglise uuivcrselle d'avoir signalé , dans certaines doctrines , le grand écueil d'où les sociétés modernes doivent s'éloigner , pour retrouver une marche paisible et régulière. Cette voix, que cent millions d'hommes révèrent, n'a pas retenti en vain dans le monde, et l'histoire dira que si Pie VI a défendu contre le schisme l'unité de l'Eglise, si Pie VII a défendu la liberté de l'Eglise contre la tyrannie, Grégoire XVI , en préservant de toute atteinte la tradition chrétienne conservatrice des principes sociaux, a défendu l'avenir de la civilisation.