‹ Reflexions sur la chute de M. de LamennaisChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Exposition.

Il ne faut pa$ se le dissimuler : l'hérésie que nous signalons est la plus grande qui ait jamais paru , si Ton considère l'étendue des erreurs qui forment sa base. Comparée , sous ce rapport , à celles qui l'ont précédée, on peut l'appeler hérésie gigantesque. Dans des desseins de lui connus, Dieu permet qu'elle surgisse après le protestantisme, comme Babylone après la confusion des langues.

Nous allons exposer en peu de mots son caractère et ses Piésultats probables. Après avoir lu cet écrit, on pourra juger de la vérité de ce tableau.

Les hérésies , qui se sont succédé de siècle en siècle, peuvent se diviser en trois classes.

Elles ont ctc, à leur origine, ou des attaques

contre la hiérarchie , ou des négations de dogmes , ou des notions altérées delà morale chrétienne. Ces trois genres d'hétérodoxie s'étaient combinés dans le vaste sein du protestantisme, mais sous des proportions moins grandes que celles qu'ils ont reçues dans la construction du nouveau système anti-catholique. Car il ne prend du protestantisme que ses plus larges erreurs > ses négations extrêmes; et ces négations , disséminées dans les différentes branches de la réforme, il les réunit en un seul faisceau , il en fait comme une seule tige d'où doit sortir le nouveau Christianisme.

Quelle est, en effet, en ce qui concerne la constitution de l'Eglise, la plus grande négation protestante? D'attaques en attaques contre la hiérarchie catholique, les protestants en sont venus à repousser toute idée de hiérarchie divinement instituée. La nouvelle hérésie débute, à cet égard, par où ils ont fini. Toute Eglise n'est pour elle qu'une forme corruptible et passagère de la religion, une écorce humaine qui enveloppe ce qui est divin dans ce qui doit périr.

Quelle est, en second lieu, la plus grande négation protestante en matière de dogmes? Elle consiste à tenir tous les dogmes chrétiens pour

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indifférents, et à réduire l'essence du Christianisme au seul précepte de la fraternité humaine. La nouvelle hérésie est inévitablement conduite, nous le verrons, à concevoir ainsi le Christianisme; et déjà ne pourrait-on pas dire qu'elle se jette , de plein saut , dans cet abîme où s'engloutit la foi chrétienne, lorsqu'elle s'écrie : le monde est las des discussions dogmatiques; aimez-vous les uns les autres, et vous serez chrétiens?

Mais ce grand précepte du Christianisme peut être combiné, et il l'a été plusieurs fois, avec des erreurs qui le corrompent et le dénaturent. Prêchez, au nom de la charité chrétienne, une égalité et une liberté incompatibles avec les bases de l'ordre social , vous transformez la croix du Christ ea une torche incendiaire; vous creusez , dans le Calvaire même , le cratère d'un volcan. La nouvelle hérésie travaille à cette œuvre.

Il nous sera facile de démontrer qu'en réu^ nissant ses trois caractères principaux, on peut la définir un déisme révolutionnaire. Voilà son nom, son vrai nom : il faut se hâter de le dire et de le prouver ; il faut faire voir à tous ceux qui sont véritablement attachés à la foi chrétienne que cette hérésie en est l'abolition, et à ceux

qui tiennent du moins aux idées d'ordre , qu'elle pousse à une irrémédiable anarchie. Je me sens obligé de jeter ce cri à la vue des maux qu'elle prépare.

Je ne crois pas me tromper sur le genre d'influence qu'elle peut exercer, non plus que sur les limites dans lesquelles cette influence sera circonscrite. Par les divers principes qui entrent dans la composition de cette hérésie, elle est en contact avec tous les éléments les plus actifs de désorganisation qui fermentent dans le sein de la société. Elle flatte , par son aversion pour toute hiérarchie religieuse , l'esprit d'indépendance. Par son indifférence pour les dogmes , elle s'accommode à ce mou scepticisme si commun de nos jours, en même temps que sa partie politique , qui lui donne une redoutable affinité avec les passions populaires, peut remuer, surtout dans les classes inférieures, le plus terrible fanatisme.

Mais ces dangers ont leurs limites. D'abord cette hérésie ne peut produire et ne produira pas, parmi les populations catholiques , des illusions semblables à celles qui entourèrent le protestantisme naissant. Il peut éblouir les regards , parce qu'à son origine il était en grande partie chrétien; mais un Christianisme dépouil-

lé de dogmes, est peu séduisant pour les âmes qui veulent vivre de foi. On ne se met pas à embrasser une religion nouvelle , pour croire on ne sait quoi. Par la même raison, cette hérésie ne ralentira pas, du moins d'une manière sensible, le mouvement qui ramène aujourd'hui un si grand nombre de protestants dans le sein de l'Eglise. Ils ne sortent en effet du protestantisme que pour éviter des abîmes d'incroyance qu'ils retrouveraient, dans la nouvelle hérésie, plus larges et plus profonds.

Quant aux hommes sortis du Christianisme, elle ne leur dit que ce qu'ils disent déjà. Elle ne leur apprend rien de nouveau par les choses qu'elle nie, non plus que par celles qu'elle affirme, car ce vague sentiment de fraternité chrétienne court les rues et les journaux. Elle ne pourrait donc devenir, dans leur rangs , une espèce de puissance , qu'autant qu'elle serait adoptée comme point de ralliement, comme base d'une association. Dans l'ordre politique , cela est possible. Les doctrines négatives, qui ne sauraient unir réellement les hommes , peuvent néanmoins les rassembler pour un combat aux jours de révolutions. Mais comme principe d'une association religieuse et chrétienne, douée de quelque force,

et qui ait quelque droit de se promettre un avenir , la nouvelle hérésie est frappée d'impuissance. L'exclusion de la hiérarchie n'est qu'une négation; l'exclusion des dogmes n'est qu'une négation. Or, en matière de religion, qu'est-ce qu'on peut organiser de durable avec une doctrine qui ne fait que transporter, dans la société spirituelle, les mêmes vices qui rendent le libéralisme si peu apte à organiser la société temporelle? L'agrégation que M. de La Mennais nous annonce comme devant être le point central d'un nouveau Christianisme, n'aura donc dans la réalité , sous une fausse apparence de vie religieuse, d'autre vitalité que celle que Ta fièvre des passions politiques parviendra àlui communiquer. Celte agrégation pourra être une ligue ; elle ne sera jamais une Eglise.

On voit en quel sens nous avons pu dire que nous avions à signaler une hérésie gigantesque. Elle est la plus grande des négations religieuses qui se soient produites sous un nom chrétien et avec des formes chrétiennes; mais sa taille n'est pas la mesure delà puissance qu'il luise^ ra donné d'exercer: comme secte chrétienne , elle a tout à la fois la haute stature et l'inanité d'un fantôme.

Nous l'envisagerons, dans cet écrit, sous ses

deux faces, l'une théologique, l'autre politique. Sous le premier point de vue, l'essentiel est de montrer à quoi elle aboutit et comment elle y arrive. Une fois que ce dernier terme, qui est le déisme , est bien signalé, la question est finie pour les chrétiens, et elle rentre, pour ceux qui ne le sont pas, dans la question générale de la révélation. Or, la nouvelle hérésie arrive à ce dernier terme par trois erreurs , qui constituent en quelque sorte les phases de son évolution.

Premièrement, on suppose que l'Eglise, lors même qu'elle serait d'institution divine, n'a, comme la Synagogue, qu'une durée limitée. ÎNous verrons que ce premier pas hors de la croyance catholique, en entraîne forcément un second, et conduit à admettre que l'Eglise n'est qu'une institution purement humaine.

Mais on ne peut s'arrêter là. ÎNous prouverons que le système d'attaques dirigé contre la hiérarchie ébranle tout symbole de foi chrétienne. De là résulte la nécessité de faire un troisième pas, en cherchant au-delà et en dehors des dogmes , un Christianisme réduit au seul précepte de la charité.

Ce troisième pas étant fait , il est impossible de voir dans le Christianisme une religion rêvé-

lée; il n'est plus qu'un système de philosophie qui a exercé une grande influence sur les destinées de l'humanité. On arrive , en un mot , au déisme, et la nouvelle hérésie, perdant tout caractère chrétien , n'apparaît plus que comme une continuation de l'Emile de Rousseau.

Nous sentons le besoin de redire que la discussion où nous allons entrer , si pénible pour tout cœur catholique , est particulièrement douloureuse pour le nôtre , où elle va remuer tant de sou venirs brisés et d'espérances éteintes. Nous offrons à la foi un holocauste qu'elle bénira, nous l'espérons, car elle seule pouvait le commander. Daigne celui en qui la force de la vérité est éternellement unie à la douceur de l'amour, nous préserver de toute parole ou faible ou amère, qui rendrait moins pure la flamme du sacrifice !

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