‹ Reflexions sur la chute de M. de LamennaisChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Réflexions sur la première erreur, suivant laquelle l'Eglise, quoique d'institution divine, n'aurait, comme la Synagogue, qu'une dure'e limitée.

Depuis l'établissement du Christianisme, les catholiques ont toujours cru , non-seulement que l'Eglise avait été instituée par Jésus- Christ, mais encore qu'elle avait été instituée pour subsister immuablement jusqu'à la fin des siècles, et presque toutes les sectes qui ont rompu avec l'Eglise catholique n'ont perdu la foi à sa perpétuelle durée que parce qu'elles refusaient de croire à son institution divine. Toutefois , l'idée d'une Eglise fondée par le Christ , mais pour un temps borné , n'est pas absolument nouvelle. De distance en distance, il s'est rencontré des hommes qui ont attendu ou annoncé

>7 un nouvel avènement du Saint-Esprit, qui substituerait à l'Eglise établie par le Christune Eglise nouvelle, comme le Christ avait substitué la sienne à la Synagogue. Cette idée , mise en avant sous diverses formes, par plusieurs hérétiques des premiers siècles, et notamment par quelques gnoétiques, fut recueillie par Mahomet. Il se présenta en effet aux chrétiens comme une espèce de Paraclet, qui devait, suivant les prédictions de Jésus-Christ , consommer l'œuvre divine, en donnant à la religion sa dernière forme. L'établissement d'une nouvelle Eglise, dépositaire non plus de l'Evangile du temps, mais de Y Evangile éternel, fut aussi prophétisé par quelques illuminés du moyen âge, avant-coureurs de Swedemborg. Tour à tour gnostique, musulmane ou mystique, cette idée a reparu de temps en temps , comme le rêve de ceux qui cherchent encore Dieu après le Christ.

Malgré la singularité de cette opinion , nous ne sommes point étonnés que quelque chose de semblable se soit présenté a l'esprit de M. de La Mennais dès son premier pas hors de l'obéissance catholique. En sortant de l'Eglise , il devait lui coûter de chercher un asile dans les rangs du protestantisme , pour lequel il témoi-

gn« encore , dans «on dernier écrit , une forte répugnance. Dans une pareille situation d esprit, l'homme s'efforce instinctivement de faire une espèce de compromis entre ses anciennes croyances et ses dispositions nouvelles. L'opinion dont nous venons de parler semble , au premier coup-d'œil , offrir ce caractère. D'un côté, elle se distingue du protestantisme en reconnaissant l'inslit ulion divine de l'Eglise catholique. Mais . d'autre part , si cette Eglise doit mourir, c'est qu'une époque arrivera où elle ne correspondra plus aux desseins de Dieu sur le monde; et si, dans ses jours de décadence, elle veut , comme la Synagogue défaillante, crucifier la vérité, la résistance à ses ordres iniques ne sera-t-elle pas le premier acte par lequel les enfants de l'avenir devront saluer l'approche du nouveau règne de Dieu? Séparée, à son point de départ, du protestantisme, cette hérésie se rapproche donc de lui en avançant, et finit par arriver au même terme, la négation de l'obéissance due à l'autorité de l'Eglise*

Mais, à raison de l'incompatibilité qui existe entre ce qu'elle reconnaît en débutant et ce qu'elle affirme en finissant , elle est marquée d'un sceau si manifeste d'inconséquence et de contradiction , que c'est à elle surtout que L'on

peut appliquer cette sentence du Christ : Tout royaume divisé en lui-même sera détruit, et ses maisons seront des ruines tombant les unes sur les autres. Si l'Eglise catholique est d'institution divine , tout ce que sa constante tradition enseigne appartient nécessairement au dépôt de la révélation. L'infaillible au torî té de sa tradition, voilà le dogme constitutif de l'Eglise Catholique, voilà son essence , et il serait impossible de la concevoir comme fondée par Dieu même, si ce qui forme son essence ne venait de Dieu. Or, qui ne sait que la croyance à la perpétuelle durée de son enseignement fait partie intégrante de son enseignement même? Qui ne sait que ces paroles : « Enseignez toutes les nations; voila * que je suis avec vous jusqu'à la consommation »des siècles, »et ces autres : « Les portes de l'en- *fer ne prévaudront point contre l'Eglise, »et ces autres encore : « l'Eglise est la colonne et le soxlide fondement de la vérité» , ont toujours été entendues comme renfermant des promesses d'immortalité, faites à l'Eglise par celui dont les paroles ne passeront point? Rêver la mort de l'Eglise tout en reconnaissant sa divine institution,c'est donc déclarer que son enseignement est à la fois vrai et faux : vrai, puisque son infaillibilité est une suite nécessaire de Tinstitu-

tion dirine ; faux , puisque l'immortalité que l'Eglise s'attribue ne serait qu'un magnifique

mensonge.

On dit : si la Synagogue, quoique d'institution divine, a passé, pourquoi l'Eglise ne passerait-elle pas comme elle? Pourquoi? parce que la Synagogue était la pierre d'attente, et que l'Eglise est l'édifice ; parce que l'une était fille des promesses , et que l'autre est fille de leur accomplissement ; parce que l'une attendait un prophèteplusgrand que Moïse, qui était \eDésiré des nations, en qui le genre humain avait été béni dès l'origine des temps, et que l'Eglise n'attend rien après Jésus -Christ jusqu'à la un des temps ; parce que la Synagogue n'enseignait pas expressément, comme l'Eglise, qu'elle avait reçu tous les siècles pour héritage : de sorte qu'au lieu de conclure de la mort de la Synagogue à la mort de l'Eglise, il faut conclure tout le contraire , il faut dire que l'Eglise est indéfectible, précisément par la même raison qui fait qu'on ne pouvait pas attribuer celte indéfectibilité à la Synagogue, la tradition de l'une étant toute retentissante de promesses d'immortalité qui se taisaient dans la tradition de l'autre , ou plutôt qui y faisaient place à des prophéties de changement et de ruine.

Pour étayer cette comparaison caduque outre la Synagogue et l'Eglise , irait-on, en se traînant sur les traces des anciens protestants, chercher dans les abîmes de l'Apocalypse je ne sais quels textes qu'on présenterait comme des prophéties de la ruine de l'Eglise catholique et d'un nouveau règne de Dieu sur la terre? Cette manie a été fatale même à Newton. Mais du moins les protestants ne faisaient pas dépendre la question de l'Eglise de considérations de ce genre, qu'ils ne regardaient que comme des arguments accessoires. Ils ne prenaient leurs ébats dans l'Apocalypse qu'après avoir nié, sur un autre fondement , l'institution divine de l'Eglise catholique, tandis que l'étrange système qui nous occupe en ce moment est forcé de placer son point d'appui dans cette argumentation apocalyptique. Car pour pouvoir conclure théologiquement de l'abolition de la Synagogue à la destruction de l'Eglise, il faut nécessairement trouver dans les prophéties qui concernent les destinées de l'institution du Christ quelque chose d'analogue aux prédictions qui annonçaient la ruine de l'institution de Moïse. Nous voilà donc lancés dans les commentaires sur l'Apocalypse : nous dirons apparemment que le chapitre de saint Jean sur

la chute de la Dabylone symbolique marque la fin de l'Eglise Romaine, aussi clairement que la destruction du temple et la dispersion du peuple Juif étaient signalées par la célèbre prophétie de Daniel. Une fois en si beau chemin , je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas figurer aussi, dans nos arguments , l'ingénieuse comparaison des vêtements écarlates de la grande prostituée avec la pourpre des cardinaux , et cent autres choses de cette force , qui n'en ont pas moins été mises au rebut par la plupart des protestants. Nous avions dit nousmêmes cent fois qu'on trouve tout ce qu'on veut dans l'Apocalypse, que les pages de ce livre mystérieux changent en quelque sorte de formes et de couleurs selon le point de vue où l'on se place pour les lire; que Dieu aurait bien mal pourvu aux besoins des consciences chrétiennes, si le chrétien devait déterminer ses devoirs envers l'Eglise d'après le sens qu'il attribuerait à ces vénérables énigmes. N'importe : depuis les Encycliques > les sceaux ont été brisés ; il est devenu manifeste que les commentateurs protestants de l'Apocalypse n'étaient que les précurseurs des évangélistes du dix-neuvième siècle, et quelques lambeaux usés de friperies calvinistes et anglicanes seront cousus à l'eten-

dard du nouveau Christianisme. Je ne dii poiut que M. de La Mennais dise cela , mais je dis qu'on est condamné à ces rêveries , si l'on veut soutenir que l'Eglise est caduque comme la Synagogue; je dis que ce système est cloué à ces extravagances.

Si quelques personnes d'une imagination mal réglée, mais d'ailleurs pleines de foi à l'institution divine de l'Eglise, pouvaient être troublées par ces chimères , nous leur dirions qu'un point décisif ruine par sa base cette malheureuse comparaison entre les prophéties de l'Ancien Testament et celles du Nouveau. C'est qu'un ancien juif qui aurait annoncé, d'après Isaïe et Daniel, que le Christ établirait une Eglise nouvelle , n'aurait rien avancé qui fut contraire à la croyance professée par la Synagogue, et serait resté Israélite fidèle, tandis que le catholique qui viendrait affirmer1 , l'Apocalypse de saint Jean à la main , qu'une Église nouvelle sera établie par le Saint-Esprit, romprait dès-lors avec la croyance constante de l'Eglise; el , par une inconséquence déplorable , foulerait aux pieds l'autorité même dont il reconnaît la céleste origine.

Nous ne nous arrêterons pas plus long-temps sur cette hypothèse insoutenable, premier

refuga de la désobéissance à l'Eglise. Une senw blable erreur n'exige que quelques mots de réfutation, car il y a une contradiction trop palpable à reconnaître pour une œuvre divine, pour une institution surnaturelle, une Eglise idiote ou menteuse, qui aurait passé son temps à se tromper et à tromper le monde , au nom de Dieu , sur ses droits à l'obéissance du genre humain. Singulière œuvre de l'Esprit de vérité! Le père du mensonge, je crois, aurait aussi bien fait ! Le protestantisme est un chefd'œuvre de raison près d'une pareille théologie. Evidemment cette opinion n'est pas un poste tenable ; il faut de toute nécessité , ou croire avec l'Eglise à sa perpétuelle durée, ou faire un nouveau pas dans la route de l'erreur , en proclamant que cette église trompeuse n'est au fond, comme toute autre église, qu'une institution purement humaine. Ici l'erreur prend un autre caractère; il ne s'agit plus de commentaires sur l'Apocalypse; on ne sort plus de l'Eglise par la porte des songes, mais par une porte encore plus fatale ; sur laquelle on pourrait placer cette inscription : laissez la foi, vous tous qui passez ici !

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