CHAPITRE V
Continuation du niéine sujet.
En appelant du jugement de l'Eglise au Christianisme interprété par les peuples , M. de La Mennais a dévoilé lui-môme un des vices fondamentaux de son système philosophique sur la certitude humaine. Ce vice, long-temps caché aux yeux de beaucoup de personnes de bonne foi, et particulièrement aux miens, consiste, en dernière analyse, à placer dans la hiérarchie des autorités, l'humanité au-dessus de l'Eglise. Ramené à ces termes, le système dont il s'agit répugne essentiellement à l'idée même que le Christianisme nous donne de l'humanité. Depuis la chute , l'humanité , par l'effet de cette grande perturbation originelle , est divisée, désorganisée , brisée : l'Eglise, au contraire, est le
foyer divin d'unité, d'organisation , de régénération. Les plus simples notions seraient bouleversées, si ce qui est dans un état de désunion et de maladie, possédait, en dehors du centre de l'unité vivifiante, le principe régulateur et suprême. De pareilles idées choquent bien plus au vif le Christianisme que ne le fait le protestantisme pur et simple : car, du moins le protestant ne met son interprétation de l'Evangile au-dessus de celle de l'Eglise, qu'en supposant que son esprit ne s'approchera du livre sacré qu'avec une volonté éclairée déjà par un commencement d'amour, purifiée par la prière et le désir des biens éternels : mais admettre un système dont la conséquence avouée est que l'on doit placer le critérium du Christianisme dans les opinions des peuples abandonnés à euxmêmes, dans ce pêle-mêle d'ignorances , de passions et d'oubli de Dieu, c'est donner, en ce qui concerne l'enseignement de la foi , une répétition en grand du chaos que la constitution civile du clergé voulait introduire dans l'organisation de l'Eglise, lorsqu'elle faisait nommer les pasteurs par les assemblées primaires, ouvertes à tous les mécréants qui pouvaientproduire une carte de citoyen.
11 n'en est pas de la doctrine du salut comme
des vérités qui constituent les lois d'où dépend fondamentalement la conservation de la vie physique. Celles-ci, tous les reconnaissent, tous les proclament, parce que tous sont avertis de leur existence, les malades par leurs souffrances, les hommes sains par leur bien-être. Mais un pareil accord ne peut naturellement exister pat* rapport aux lois de la vie spirituelle et divine, puisque les maladies spirituelles ont bien souvent pour effet de s'ignorer elles-mêmes, et par conséquent de méconnaître, dans les vérités qui leur sont opposées, le principe de la véritable vie. D'après la doctrine chrétienne, basée sur le dogme de la chute originelle, l'homme animal et terrestre est resté clairvoyant, tandis que l'homme spirituel a cessé de l'être. Supposer que les hommes s'accordent naturellement à reconnaître les vérités saintes qui forment le soleil de l'âme , comme ils s'accordent à voir le soleil des corps , c'est donc, d'une part s'imaginer que la nature humaine est tout autre chose que ce qu'elle est réellement par l'effet du péché originel, c'est attaquer ce dogme fondamental du Christianisme; c'est, d'autre part , intervertir l'économie de la rédemption , en plaçant la règle de la foi qui sauve , la loi de i esprit, dans les jugements du monde, où pré-
domine la loi de la chair. 11 y a au fond de cette doctrine, une adoration idolâtrique delà nature corrompue, une prostitution de la vérité régénératrice. Au temps des persécutions , les proconsuls traînaient les vierges chrétiennes dans des amphithéâtres où se pressait une foule impure et sanguinaire : n'est-ce pas infliger Un pareil outrage à la sainte et pudique foi, que de la livrer en proie à je ne sais quel suffrage populaire, dans lequel, sans parler de la niasse des indifférents, des hommes frivoles, oublieux de leur salut , les Robespierre et les Aretin apporteraient leur voix tout aussi bien que Fénelon et saint Thérèse, pour interpréter le sermon de la montagne sur la mansuétude et l'humilité évangélique , et les maximes de saint Paul sur l'excellence de la virginité?
Nous ne voulons pas discuter ici les bases de la théorie sur la certitude qui aboutit, dans ses rapports avec le Christianisme, au résultat que nous venons de signaler; nous pourrons entreprendre de la combattre ailleurs, et nous le ferons sans embarras, car la joie de la conscience n'en connaît point. Si un des plus grands docteurs de l'Eglise, saint Augustin, s'est plu dans ses derniers jours à composer tout un volume sous l'humble titre (Je Rétractations $ si, averti
seulement par ses propres réflexions, il a exercé lui -môme une censure inexorable sur ses livres entourés des respects de tout le monde chrétien, doit-il nouscoûterù nous, chétif prêtre de l'Eglise de Dieu, pauvre auteur de quelques pages oubliées, doit-il nous couler de suivre de loin cet exemple, à la lumière des avertissements donnés par le Chef de l'Eglise et parlesEvêques? Le plan et l'objet spécial de l'écrit auquel nous travaillons en ce moment ne comporte pas encore ce travail : mais du moins , ayant à parler du système de M. de La Mennais, sur le Christianisme interprété par les peuples, nous avons dû remarquer en passant comment cette opinion nouvelle se lie dans son esprit à son ancienne doctrine sur la certitude. iNous avons voulu faire rejaillir sur celle-ci la conséquence* que Dieu a permis qu'il en fît sortir lui-même, sans doute afin qu'il fut par là visible à tous les catholiques , qu'avant même de discuter celle doctrine, pour prouver qu'elle est philosophiquement fausse, on doit affirmer qu'elle est inadmissible chrétiennement. Car la dernière conclusion que M. de La Mennais en a tiréeeonduit nécessairement , comme nous l'avons vu déjà et comme nous allons le voir plus clairement encore, à l'abolition de la foi chrétienne
En parcourant les rues d'Athènes, saint Paul y découvrit un aulel, aveo cette inscription : Au Dieu inconnu. Si le Christianisme inventé par M. de La Mennais était Je vrai Christianisme, ce ne serait pas pour un autel païen que cette inscription devrait être réservée : il faudrait écrire sur le fronton de chacun des temples chrétiens, sur les bras même de chaque croix : Au Christ inconnu. 11 suit, en effet, de ce système que la tradition catholique et l'interprétation privée des protestants ne pouvant conduire ni l'une ni l'autre à la connaissance de la doctrine enseignée par Jésus-Christ, l'univers chrétien s'est constamment abusé sur le moyen même d'acquérir celte connaissance. Cela se conçoit à toute force, si le Christianisme n'est qu'un vieux système de philosophie, et encore de philosophie énigmatique , comme la doctrine secrète de Pvthasore, ou le mimansa des Indiens : à la suite de longues disputes, un interprète, plus heureux que ses devanciers , trouve enfin le mot de l'énigme. Encore une fois, si vous voulez assimiler la doctrine chrétienne aux opinions qui sont un produit de la raison humaine . \tous posez un principe qui mène droit à ce but. Mais si vous avez, foi à la révélation chrétienne , votre système devient si monstrueux.
J9 qu'on ne sait quel nom lui donner. Quoi! le Verbe divin s'est fait chair pour révéler aux hommes les secrets qu'il entend éternellement dans le sein du Père; il leur déclare que celui qui croira sera sauvé, que celui qui ne croira pas sera condamné , et en même temps il a pris soin de si bien cacher la doctrine du salut, que, pendant près de deux mille ans, tous ses adorateurs, tous ceux qui ont voulu croire en lui n'ont pas môme trouvé moyen de savoir ce qu'il a dit! Si ce n'était pas là le rêve insensé d'un chrétien, ce serait à coup sûr la moquerie d'un déiste. Dites donc plutôt nettement que le Christ n'a rien dit, rien enseigné en fait de dogmes, et tâchez d'échapper à une dérision sacrilège par un franc abandon de la foi.
Lorsqu'on examine deux minutes ce système, en supposant qu'il renferme l'intention de retenir quelques dogmes chrétiens , les inconséquences, les contradictions se pressent en foule autour de lui. Et d'abord vous nous dites que l'opinion par laquelle vous sortez du Catholicisme, ne diffère pas moins essentiellement du protestantisme : mais comment cela, s'il vous plaît? Pour que l'Evangile puisse être interprété par les peuples, dans un sens opposé à l'interprétation de l'Eglise, il faut que des individus
commencent par protester, au nom de leur pror pre jugement, contre l'enseignement de la hiérarchie , il faut que des opinions individuelles plus ou moins nombreuses se substituent à la foi traditionnelle : vous commencez donc par le protestantisme. Finissez -vous autrement que lui? Non , car c'est en vain que vous prétendez vous en séparer, en ce que vous ne considérez comme appartenant à la véritable essence du Christianisme , que les opinions ou croyances communes à tous les peuples qui font profession de suivre l'Évangile. Vous ne faites encore, en cela, que reproduire une vieillerie protestante, vous réchauffez le système des points fondamentaux , vous ressuscitez tout simplement Jurieu. Toute la différence, c'est que ce qu'il nomme Eglises, vous l'appelez peuples; mais de bonne foi, que font ces mots au fond des choses? Des mots sont une fragile barrière sur la pente des abîmes. En dépit d'elle, vous rentrez forcément dans le système protestant, que vous déclarez être un Christianisme bâtard et inconséquent; vous y rentrez avec cette seule marque distinclive, que votre système particulier n'est de plus qu'un protestantisme bâtard, si honteux de son origine, qu'il cherche à se la cachera lui-même.
Vous vous en tenez, dites-vous, au Christianisme interprété par les peuples; mais par quels peuples? L'interprétation admise par les peuples catholiques n'est que l'interprétation même enseignée par la hiérarchie , et celle-là, vous n'en voulez pas. Vous ne pourriez non plus vous contenter de l'interprétation dogmatique généralement reçue par les protestants, et d'ailleurs vous savez aussi bien que moi qu'il n'y en a point. iNe reconnaîtrez-vous donc, pour la véritable foi chrétienne, que les croyances communes aux peuples catholiques et aux peuples protestants ? mais , dans l'état actuel du protestantisme, la seule croyance qui lui soit commune avec l'Eglise catholique, c'est tout au plus la croyance à la Bible. Or, se borner à dire qu'il faut croire à l'Evangile, ce n'est pas interpréter l'Evangile, c'est au contraire exclure toute interprétation dogmatique , obligatoire pour le chrétien. Encore une fois , dites-moi donc où sont les dogmes du Christianisme interprété par les peuples?
Direz-vous que si le passé ne les a trouvés encore , l'avenir les trouvera? Au lieu de la foi chrétienne, vous n'auriez donc que l'attente de cette foi ; vous seriez chrétien, tout comme ceux qui espèrent que l'on découvrira un jour l'art
4* de voler, ont à cette heure des ailes. Certes , ce qui se passerait en vous serait pour nous une merveilleuse et terrible leçon. Si pour vous être révolté contre le chef de l'Eglise, vous étiez déjà arrivé à n'avoir plus qu'un Christianisme provisoire, ce serait pour nous, qui voulons être des chrétiens positifs, une grande raison de plus pour nous féliciter de notre complète obéissance. Mais, eussions-nous le malheur de marcher dans une autre voie , nous ne croirions jamais à l'invention future d'une foi chrétienne. Viendra-t-elle des peuples ou des savants ? Chargerez-vous les classes les moins instruites de commenter les textes de la Bible sur la Trinité, l'Incarnation , la Rédemption, l'Eucharistie, la Grâce? Après avoir rejeté la souveraineté de l'Eglise en matière de foi, nous placerez-vous sous la souveraineté de l'ignorance? Si l'interprétation future de l'Evangile est au contraire l'œuvre des savants, qui la feront ensuite accepter par le peuple comme ils lui font accepter leur enseignement sur la distance des étoiles ou la grandeur du soleil, promettez-nous alors tout au plus unephilosophie chrétienne; mais de foichrétienne, n'en parlez pas, ce mot vous est défendu. Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de la cruelle argumentation à laquelle nous venons
dëtrc condamnés à nous livrer. Nous ne disons point d'une manière absolue que les partisans du nouveau Christianisme soient réduits à traîner la longue chaîne de contradictions et d'absurdités dont nous avons marqué les anneaux les plus saillants, mais nous disons qu'ils y sont nécessairement réduits, supposé qu'ils veuillent conserver une foi chrétienne, supposé qu'ils croient à la révélation , dans le sens vrai et ordinaire de ce mot.
Raisonnons maintenant dans l'hypothèse contraire : supposons qu'au fond le système du Christianisme interprété par les peuples, tienne fort peu aux dogmes, qu'il ne les considère que comme des parties d'une philosophie chrétienne plus ou moins heureuse , et , dans tous les cas , sujette à révision, et que, selon lui, le précepte de la charité, de la fraternité humaine, soit toute l'essence du Christianisme; alors la plupart des contradictions inextricables, que nous venons d'indiquer, s'évanouissent. Elles ne disparaissent, il est vrai , qu'en s enfonçant, comme nous le verrons bientôt, dans les plus profonds abîmes, mais enfin elles disparaissent, car, dans cette supposition, voici ce que les partisans de ce système peuvent répondre :
«Quellescoutradiclions nous reprochez-vous?
» Vous accusez notre système de sortir du Christtianisme tout en prétendant y rester, et de » tomber dan6 le protestantisme toutenpréten- » dant l'éviter. Vous vous étonnez d'abord qu'il »se soit passé dix-huit siècles sans qu'on ait pu » trouver le moyen de connaître les dogmes du » Christianisme. Cela serait assurément tres- » étonnant, cela répugnerait même à l'idée d'une • religion divine, si le Christ avait effectivement » enseigné des dogmes; mais il n'a enseigné » qu'une seule chose, le précepte de la charité, »et ce précepte a toujours été connu, bien qu'il sait été mêlé à des éléments qui lui sont étran- »gers. Voilà notre doctrine. Vous raisonnez con- » tre nous, comme si nous tenions à des dog- »mes; mais qui vous parle de dogmes? nous ne «tenons qu'à la morale. Par là tombe aussi le » reproche que vous nous adressez de rentrer ■ dans le protestantisme, tout en voulant l'évi- » ter. L'éternelle contradiction du protestantisme est d'avoir voulu retenir la superstition «des dogmes, en partant d'un principe qui ne «permettait d'en déterminer aucun : est-ce que » vous ne concevez pas que nous n'en sommes » plus là? »
•Nul doute qu'entendu de cette manière, le nouveau système n'échappe aux contradictions
étranges que nous avions remarquées d'abord. S'il se lie à des dogmes chrétiens , ce système n'apparaît que comme un tissu de non-sens ; séparé de ces dogmes, il se conçoit. Voilà donc, incontestablement la clef de la nouvelle hérésie, voilà le mot qui en explique la pensée radicale, voilà le trait de lumière qui perce les nuages dont cette pensée reste encore enveloppée.
Oui, vous êtes de nouveaux et très-nouveaux chrétiens, car un chrétien, moins la foi, est une étrange chose. Vous arrivez , en matière de christianisme, au point où en était Voltaire en matière de religion , lorsqu'il disait : « Soyez » juste, il suffit, le reste est arbitraire. »Vous avez dit autrefois à ce propos : « Quoi! le reste, » Dieu, le ciel, l'enfer, l'éternité, rien que cela U Eh bien ! vous voilà forcé de dire aujourd'hui, en parlant du Christianisme : Soyez charitables, il suffit, le reste est arbitraire pour le chrétien. Quoi ! le reste, la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption , rien que cela I Si vous ne reculez devant votre propre ouvrage, voilà comme vous serez chrétien, vous !