REMARQUES PRELIMINAIRES
M. de La Mcnnais disait, dans le premier volume de Y Essai sur l'Indifférence :
« Que la marche rapide de l'erreur est effra}ante! Luther, choqué de quelques abus réels, au lieu d'y reconnaître l'inévitable effet des passions humaines , s'en prend à la doctrine même; il attaque un point en apparence peu important de la foi catholique; faible esprit qui n'apercevait pas la liaison rigoureuse des vérités du Christianisme! Il n'a pas plutôt détaché un anneau de cette chaîne, que la chaîne entière lui échappe. Une erreur appelle une autre erreur. Ce n'est plus seulement quelques
dogmes isolés qu'il conteste, il ébranle d'un seul coup le fondement de tous les dogmes. La tradition l'embarrasse, il rejette la tradition ; l'Eglise proscrit ses maximes, il nie l'autorité de l'Eglise, et déclare qu'il n'admet d'autre règle de foi que l'Ecriture ; enfin l'Ecriture elle-même le condamne, il retranche audacieusement des livres saints une épître apostolique tout entière, etc. \ »
Ces paroles de l'abbé de La Mennais d'autrefois , ont reçu en lui une application plus effrayante encore , tant il a marché vite dans la route de l'erreur , tant il est déjà loin dans sa fuite vers les abîmes! D'où est-il parti, et où va-t-il? 11 s'est enthousiasmé, bien tard, pour quelques théories politiques , qu'il avait longtemps combattues comme un fléau destructeur de la civilisation chrétienne, comme une espèce de choléra social, une invasion de la barbarie , contre laquelle il provoquait la croisade des intelligences. Mais voilà que quelque chose d'inconnu se remue en lui : ce Pierrel'Ermite du dix-neuvième siècle, passe dans le camp des infidèles, et répète avec eux : Dieu
1 Essai 'sur l'Indifférence en matière de religion , icr vol., page 202.
est Dieu , et la démagogie est son prophète. Le vicaire du Christ le condamne, il refuse de se soumettre à son jugement. Il ne peut se dissimuler que la décision de Rome a l'assentiment de Pépiscopat , qu'elle est reconnue comme règle de foi par tonte l'Eglise; il se révolte contre la doctrine de l'Eglise. 11 sait bien qu'il ne peut rejeter l'enseignement actuel de l'Eglise , sans rompre avec la tradition , sans briser la base catholique ; il la brise. Destitué de cette base, il s'accroche à je ne sais quel Evangile interprété par je ne sais quels peuples; il sent alors que les dogmes lui échappent, et il les laisse s'échapper. Il rêve une morale chrétienne sans croyances chrétiennes, il embrasse une religion semblable à un fantôme monstrueux qui aurait un cœur sans avoir de tête, il immole la foi au nom de la charité; cependant, une voix d'en haut lui dit : Prêtre, qd'avez-vous fait de la foi, fille aînée du Christ? et il répond : Est-ce que je suis son gardien? le monde est las d'elle. Alors fut prononcé cet arrêt : Vous serez vagabond et fugitif sur la terre, errant d'illusion en illusion; et lorsque vous essaierez de rassembler quelques hommes autour de vous, dans votre solitude, lorsque vous entreprendrez de bâtir une cité de repos , vous n'y
h9 serez tout au plus que le chef de ceux qui n'ont point de chef, et vous serez plus tourmenté par ce rassemblement sinistre, que vous ne leliez dans votre désert.
La suite de cet écrit nous fera entendre l'exécution de l'arrêt. Déjà nous allons voir comment on est irrésistiblement chassé hors du christianisme , lorsqu'on réduit l'essence du christianisme à la loi de la charité fraternelle. Cette énorme erreur n'est pas une de celles où l'on arrive d'un pas timide, par quelques textes de l'Ecriture mal interprétés, et par des voies en quelque sorte sémi-chrétiennes. Mais nous devons néanmoins, avant de montrer le terme de cet incrédule système, écarter d'abord et abattre quelques jalons théologiques, que ses partisans pourraient vouloir placer le long de la route qui y conduit. 11 ne faut pas l'oublier, nous ne sommes pas au dix-huitième siècle, à cette époque où il régnait une franche allure d'incrédulité, qui avait du moins l'avantage de laisser voir nettement à qui l'on avait affaire. Les opinions incroyantes se présentaient d'ordinaire avec leur physionomie naturelle, sans fard, sans vêtements étrangers, sans aucune prétention de se faire passer pour chrétiennes. Il n'en est plus ainsi. 11 existe aujourd'hui un
5o certain nombre d'esprits qui , tenant encore au Christianisme par quelques côtés, lorsqu'ils n'y tiennent plus par la loi, s'efforcent, soit pour se faire illusion à eux-mêmes, soit pour ne pas blesser la vénération publique, de revêtir leurs erreurs les plus anti- chrétiennes d'un costume chrétien. Ils acceptent, ils emploient ia terminologie catholique, mais dans une acception détournée, dans un sons qui est à mille lieues du dogme. Les mots de Trinité, d'Incarnation, de Rédemption, d'Eucharistie, figurent dans leurs écrits, non comme expressions des mystères chrétiens, mais comme voiles des arcanes de leur philosophie. On se tromperait cependant , si l'on attribuait absolument à un défaut de sincérité, cette manie qui provient, chez plusieurs d'entre eux, de certaines idées qui renferment un hommage involontaire à la foi qu'ils repoussent. Le Christianisme établissant la vraie notion et les vrais rapports de Dieu , de la création et de l'homme, la philosophie rencontre souvent , dans ses spéculations les plus hautes, des lois qui offrent de brillantes harmonies avec les dogmes chrétiens. Frappés de ces analogies , les hommes dont nous parlons se plaisent à appliquer à ces lois abstraites, les dénominations que le Christia-
nisme consacre à exprimer les réalités qu'il enseigne ; ils donnent le nom des vérités vivantes à ce qui n'en est que le prolongement , le reflet ou l'ombre. Celte falsification du langage catholique, n'en constitue pas moins un grave et dangereux abus , qui n'est pas seulement réprouvé par la foi , mais condamné encore par le plus vulgaire bon sens. 11 y a déjà, en effet, assez de mots à double et triple entente, assez de mots troublés , dans le dictionnaire des partis; la confusion des langues est déjà bien assez grande dans presque tout le domaine des sciences morales; on devrait au moins respecter la sainte majesté de la langue de l'Eglise qui, depuis dix-huit siècles, présentant partout le même sens, réveillant immuablement les mêmes idées dans tous les idiomes terrestres, où le nom du Christ est prononcé, rend au langage humain quelque chose de son unité et de sa vertu premières. Il importe de signaler aux fidèles cette manie de faire circuler, dans le commerce des esprits, des mots sacrés, altérés dans leur signification essentielle, comme une fausse monnaie de l'intelligence et de la foi. Cet abus a commencé en Allemagne, il a pénétré en France, et il y fait des progrès. Nous ne serions donc poiut étonnés que, sans
5a même aller aussi loin , les inventeurs du Christianisme réduit à la charité s efforçassent de revêtir de quelques formes idéologiques le moins idéologique des systèmes , qu'ils voulussent le rattacher tant bien que mal à une interprétation abusive de quelques textes de l'Ecriture quoique en vérité, ce serait prêter à cet te vaite négatiou des dogmes un bien chétif appui.
Qui sait d'abord si quelques adeptes n'iraient pas jusqu'à profaner la promesse faite par le Sauveur à ses apôtres , de leur envoyer l'Esprit d'amour? Il y a eu, ce me semble, un assez bel accomplissement de cette promesse dans les merveilles du Cénacle, dans cette prédication de l'Evangile, qui fit rayonner subitement, de l'orient à l'occident, du nord au midi, la lumière de la foi, et le feu de la charité dans l'antique nuit du paganisme. 11 y a pourtant d'étonnants chrétiens à qui cet accomplissement ne suffît pas ; ils attendent encore l'Esprit saint, comme les restes d'Israël attendent le Messie, et sous ce rapport, au moins, le nom de nouveaux juifs leur conviendrait beaucoup mieux que celui de nouveaux chrétiens. Noué doutons cependant que les partisans du nouveau christianisme songent sérieusement à sap-
puycr sur la promesse du Sauveur. L'Esprit saint, dont elle annonçait l'effusion , devait enteigneràMl apôtres toute vérité , ce qui cadre fort mal assurément avec un christianisme sans dogmes.
J'aurais aussi peine à croire que l'on prétendit placer le système de la différence des dogmes sous la protection fie ce passage de l'Evangile, où il est dît qu'au jugement dernier, les hommes seront interrogés sur l'observation du précepte de la charité fraternelle, et qu'ils seront absous ou condamnés suivant leurs réponses. Avec une pareille méthode, qui prend un texte isolé, en oubliant tous les autres, on pourrait tout aussi aisément, et avec autant de raison soutenir l'assert on diamétralement opposée , en se prévalant de la doctrine de saint Paul, sur la foi qui sauve , pour en conclure l'inutilité des œuvres et de la charité. Ces deux passages ne sont pas tout l'Evangile apparemment, et, pour éviter ces extravagantes interprétations de l'Evangile par les peuples , il suffit de dire aux peuples de tourner la page. A celui qui aurait le courage de soutenir que le Christ n'a ni enseigné des dogmes , ni recommandé la foi, il n'y a qu'une question à faire : Savez-vous lire? Aussi, avant de réfuter une aberration de ce
grnre , il convient d'attendre que quelqu'un se soit dévoué , non pas seulement à la mettre sur le compte des peuples , mais à la prendre publiquement sur son propre compte.
Dans ce dénûment d'arguments bibliques , on ira peut-être quêter une recommandation théologique en faveur du nouveau Christianisme , dans une maxime célèbre , attribuée à saint Jean , l'apôtre de la charité ; car celte hérésie , toute rationaliste qu'elle est, a aussi son mysticisme, où le nom du disciple bien-aimé est comme le mot d'ordre de certaines doctrines. Déjà un philosophe allemand de nos jours a déclaré qu'il ne voulait être, ni de la religion de saint Pierre, qui fut, selon lui, lo représentant de la foi, de l'unité, ou du Catholicisme ; ni de la religion de saint Paul, qu'il considère comme le représentant de l'examen, de la variété, ou du protestantisme, parce que Paul a protesté contre Céphas ; mais qu'il était de la religion de saint Jean, dans lequel il voit le représentant de l'amour, qui exclut les querelles dogmatiques, et par conséquent les symboles de la foi. Or , on raconte que saint Jean, demeurant à Ephcse, dans sa dernière vieillesse , et pouvant à peine être porté à l'église sur les bras de ses disciples, ne faisait
que leur répéter ces mots : Mes petits enfants , aimez-vous les uns les autres, et que ceux-ci, ennuyés de lui entendre toujours redire la même chose, lui ayant demandé pourquoi, ii leur répondit : C'est le précepte du Seigneur, et si vous laites cela, cela suffit. Jusqu'ici, ni saint Jérôme , qui rapporte cette parole, ni aucun de ceux qui l'ont citée après lui, n'avaient imaginé qu'elle renfermât le système de l'indiflerence des dogmes , et il serait un peu étrange, qu'après dix-huit siècles de Christianisme, on fût réduit, pour s'en former une vraie notion, à s'en rapporter au sens jusquelà inaperçu , que quelques philosophes, équivoques chrétiens du dix-neuvième siècle, ont cru découvrir dans un mot attribué à saint Jean par un Père du cinquième siècle. Ce mot est admirable, et nous le trouvons , comme saint Jérôme , parfaitement digne de ce grand apôLre. Mais nous concevons à merveille que le saint vieillard, voulant exhorter ses disciples, pleins de foi, à la pratique de la morale chrétienne, se soit borné à leur dire, d'une voix mourante, que !a charité renferme iout. M. de La Mennais a dit lui-même la même chose dans un livre où assurément il ne songeait pas à prêcher Y indifférence en matière de foi, Nous
expliquons saint Jean par saint Jean. Nous savons qu'il a composé son évangile précisément pour combattre la première erreur dogmatique qui se soit élevée dans le sein du Christianisme; nous savons qu'il a écrit ces paroles : « Plu- » sieurs imposteurs se sont élevés dans le monde, » qui ne confessent point que Jésus-Christ est «venu dans la chair; c'est là être séducteur et
• antechrist. Prenez garde à vous, afin que vous » ne perdiez pas le fruit des bonnes œuvres que » vous avez faites. » Nous savons qu'il a joint à ces paroles cette recommandation : « Si quel- » qu'un vient vers vous , et ne fait pas profes- » sion de cette doctrine , ne le recevez pas dans
• votre maison, et ne le saluez pas1. » En vérité , tout cela nous tranquillise complètement sur 1 indifférence de saint Jean pour les dogmes.
Passons vite sur toutes ces folies. Non , non, ce n'est point par des considérations de ce genre , ce n'est point par ces pitoyables ergoteries sur quelques lignes de l'Evangile , sur quelque mot vénéré , dont on tourmente les syllables pour leur faire produire un sens inoui , ce n'est pas ainsi que l'on arrive à la déplorable
1 Epiai* II , v. 7 ri biIiv.
extrémité dont il s'agit. On y arrive, non point en croyant mal , mais en ne croyant pas; on y arme, parce qu'ayant posé des principes qui sapent la foi à tous les dogmes, et prétendant en même temps rester chrétien, il faut bien de toute nécessité, à mesure que les ruines s'étendent, confiner en quelque sorte l'essence du Christianisme, dans la seule chose que l'on s'imagine pouvoir conserver. Un homme a miné les murs d'un temple, et au moment où il croit voir chanceler les colonnes et la voûte s'entr'ouvrir pour s'abattre , il essaie?, par un vieux sentiment de vénération, de sauver la lampe du sanctuaire, et la transporte dans un lieu profane , ouvert à tous les vents , où elle ne tarde pas à s'éteindre. \oilà l'histoire de votre Christianisme réduit à la charité. Cette charité, que vous prétendez conserver , n'est plus la charité chrétienne, car le système d'idées où vous le transportez , n'est plus le Christianisme, et n'est pas même une religion.
Crand Dieu ! pourquoi faut-il que ce soitmoi qui sois chargé de montrer le fond de ce précipice? Il y a dix ans, ayant accompagné M. de La Mennais devant un tribunal, où il avait été cité à comparaître , je l'entendis déclarer qu'il conserverait et défendrait la foi de*
Rome jusqu'à son dernier soupir; et peu de temps après , étant tombé malade, il fut pendant quelques jours environné des ombres de l'agonie, et plus environné encore de ces clartés qui commencent à poindre dans les sainics màrlâ. Et pendant que je veillais sur lui, dans une nuit , que je croyais être la dernière, j'ouvris au hasard ['Imitation , ce livre de l'âme, que son Tune avait traduit peu de temps auparavant , j'y lus ces seules paroles : «Et vous • aussi, apprenez donc à quitter pour l'amour » de Dieu, l'ami le plus cher. » Et toutefois je priai , comme tout ami l'eût fait pour un ami, dont il sentait In vie bien plus précieuse que la sienne ; je priai Dieu d'accepter la mienne en échange , et j'offris à celte intention le saint sacrifice. Cette intention , ô mon Dieu 1 ce vœu , cette prière, je vous les renouvelle en ce moment , où je vois dans une fatale vision , sa foi pâle , épuisée, s'agitant convulsivement au sein de la révolte, comme sur un lit de mort. Je vous renouvelle celte offrande, toute chélive qu'elle est , non plus seulement, comme autrefois, pour vous demander que des jours soient ajoutés à des jours, mais pour appeler le > rai , l'unique jour, le jour de la miséricorde; j'unis ma pauvre prière à ces gémissements in-
finis des saintes âmes qui s'élèvent vers vous de tous les coins du monde où son nom est parvenu , afin que la vraie vie lui revienne avec abondance et surabondance , afin qu'il porte le repentir si haut, que les anges du ciel aient bien peu à descendre pour se réjouir près de lui; afin que le Père commun, de ses bras toujours ouverts, le pressant enfin contre son cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint Ambroise fit descendre sur Augustin repentant; que ses amis, dans la vivacité do leur joie, doutent de leur douleur passée comme d'un songe, et que son frère même oublie qu'il l'a pleuré.