I.a prédication de l'Evangile a commencé par
un mot étrange. Mes frères, dit saint Pierre, le jour de là Pentecôte, à ceux qui le prenaient, lui et ses compagnons, pour des hommes pleins de vin, mes frères, nous ne sommes point ivres. Voilà le premier mot de cette grande et immortelle parole qui a changé le monde et qui remplit les siècles. Le vicaire du Crucifié ouvrit la prédication éternelle par un propos si infime, qu'un orateur decarrefour dédaignerait de commencer delà sorte ses plus triviales allocutions; et cela élait d'une convenance sublime, 11 était bien que la prédication de la doctrine du Verbe incarné naquît en quelque sorte dans le mot le plus humble, comme le Verbe lui-même était né dans une étable. Puis les apôtres se mirent à annoncer hautement, soit à Jérusalem, soit dans tous les autres lieux où ils se transportèrent, que celui, au nom duquel ils parlaient, avait prouvé sa mission par des prodiges et des œuvres surhumaines. Ils s'en allaient, enseignant partout, suivant le précepte de leur Maître, la doctrine qu'ils avaient reçue de lui, et dontles dogmes choquaient et les préjugés les plus violents des peuples, et les systèmes des philosophes. Comme ils ne se bornèrent pas à répandre leur enseignement par leurs discours , et que plusieurs d'entre eux les consignèrent dans
des écrits, ils recommandèrent aux fidèles de croire à tout ce qui est contenu dans les Ecritures inspirées, anciennes et nouvelles. Mais , soit qu'ils parlassent , soit qu'ils écrivissent, le fondement, la pierre angulaire de leur enseignement était toujours que le Christ est 1^ Messie prédit par les prophètes , le Fils de Dieu , le Verbe éternel né dans le temps. Voilà la prédication des apôtres.
Voici maintenant comment devrait s'ouvrir, nous le prouverons tout-à-i'heurc, la prédication des inventeurs du nouveau Christianisme : o Citoyens, le monde chrétien a toujours cru » que le Christianisme a ses dogmes qui lui sont
• propres', et en cela le monde chrétien a été «fou. Les premiers auteurs de celte folie sont » précisément les apôtres, et on peut leur renvoyer le mot des Juifs, car s'ils n'étaient pas
• ivres de vin, ils étaient ivres de celle folie dog-
• malique. Ils ont prêché des miracles , mais on » ne doit point y croire; ils ont recommandé la ■ foi à l'Ecriture sainte, qui est effectivement un
• très-bon livre, parce qu'il y est question d é- » gaulé et de liberté, mais qui est mêlé de beau*
• coup de labiés. Ils ont parlé au nom du Christ,
• mais le Christ est le grand inconnu. En con- » séquence, nous vous prions d'écouter favora-
fl.i
• blomenl tout ce que nous aurons à vous dire
• pour vous engager à vous faire chrétiens. »
Je le demande : si un individu qui aurait tenu lin pareil langage sur une de nos places publiques , invitait, en finissant, ses auditeurs à le suivre au temple , et qu'il n'y eût dans la ville qu'une église chrétienne quelconque , et un temple de théophilantropes , viendrait-il à la pensée d'un seul des citoyens d'aller chercher ce prédicateur à l'église?
Il ne nous reste donc qu'une chose à prouver, pour constater que le nouveau Christianisme et le déisme, c'est tout un ; il ne nous reste qu'à faire voir que les assertions dont nous venons de présenter le résumé , ne sont effectivement que la fidèle traduction, la formule exacte d'une doctrine prétendue chrétienne, qui repose sur le divorce des dogmes et de la morale, et ceci est si déplorablement facile à démontrer, que nous sommes tentés de prier les lecteurs clairvoyants de passer les tristes pages qui vont suivre.
Et d'abord qui ne voit que , si le Christ n'a pas enseigné, n'a pas révélé des dogmes, le monde chrétien quia toujours cru le contraire et a puisé dans cette croyance le principe même de sa fie, n'a été tout au plus qu'un fou su-
blimc? 11 a vécu constamment dans un état de vertige dont on ne trouve d'exemple dans aucune secte , dans aucune école philosophique , dans aucune religion. Les protestants ne sont pas tombés dans une pareille hallucination au sujet de la doctrine des fondateurs du protestantisme ; les platoniciens ont su à quoi s'en tenir sur les principaux caractères de la doctrine de Platon ; les mahomélans n'ont pas rêvé un mahométisme imaginaire; montrez-moi la plus pitoyable des sectes religieuses qui ont paru sur le globe , je vous prouverai qu'elle est un vrai prodige de bon sens, en comparaison du inonde chrétien tel que vous nous le représentez. Quoi! le Christianisme est une religion révélée , et le premier, le constant effet de cette révélation divine a été de produire, chez les peuples favorisés de cette lumière, une folie miraculeuse, qui fait exception aux lois ordinaires delà folie humaine I le sanctuaire privilégié du Verbe divin est précisément le Bicêtre de l'humanité !
Mais cette folie des dogmes , quelle est son origine? par qui a-t-eile été introduite dans le Christianisme? par ceux même qui ont fait connaître au monde le Christianisme. La lecture même la moins attentive des épîtres des apôtres ne permet à aucun homme de bonne
foi de s'arrêter un seul instant à l'idée qu'ils ne se soient considérés que comme des prédicateurs dune morale nouvelle; la trinilé, le péché originel, l'incarnation, la rédemption, la grâce, l'eucharistie, tous ces dogmes sont 1 âme de leur instruction : leurs écrits en sont pleins. Yous ferez donc remonter jusqu'aux apôtres cette épidémie dogmatique qui a ravagé le monde chrétien i vous direz que le Christ avait chargé quelques hommes d'enseigner sa doctrine à toutes les nations , et que ces hommes en ont été les premiers falsificateurs; il leur avait promis l'esprit de vérité , et ils ont été dominés par l'esprit d'erreur et de mensonge ; voilà la révélation, la voilà telle que vous la faites!
Ce n'est pas tout : les apôtres n'ont pas seulement enseigné des dogmes , il ont aussi appuyé leur enseignement sur des miracles, ils les ont donnés soit comme preuves de la divine mission du Sauveur, soit comme signes de la mission qu'ils avaient eux-mêmes reçue de lui. L'Evangile, la Bible tout entière est l'histoire d'un ensemble de faits surnaturels; toutes les controverses relatives à cet ordre de faits font nécessairement partie de ces discussions dogmatiques auxquelles vous conseillez de renoncer à jamais ; après avoir abandonné les dogmes , i!
serait absurde de retenir la foi aux miracles. Vous le savez trop bien , et chacun lèsent, il ne reste plus qu'à considérer toute cette partie des livres saints comme une mythologie chrétienne, et le nouveau Christianisme, dépouillé de tout caractère surnaturel, tombe sous le commun niveau des opinions humaines.
Mais alors que faites-vous de la Bible? que devient elle? elle n'est, elle ne peut être, dans ce système , qu'un mélange humain de lumières et de ténèbres : dans sa partie morale , un code de belles lois; dans sa partie historique une légende absurde ou un infernal mensonge. Vous n'avez pas même le droit de l'appeler Je meilleur des livres humains; vous devez penser, au fond, qu'il dépend de vous de la rendre meilleure en la mutilant; le dernier scribe qui en retrancherait tous les faits surnaturels , en ferait à vos yeux un livre plus divin, et ce doit être là, sans doute, une des évolutions du nouveau Christianisme.
Reste la dernière conséquence de ces lamentables erreurs, la chute des chutes , la ruine des ruines, sur laquelle nous voudrions vainement jeter un voile; quand on a écarté, d'une part, les faits miraculeux, et de l'autre, les dogmes de l'incarnation, de la rédemption, qui se trouvent
véritablement compris dans ces controverses dont on dit que le monde est las ; qn est-ce que le Christ? Si, dans le dernier siècle, lorsque les controverses roulaient sur le matérialisme et l'athéisme, un homme était venu dire : laissezla toutes ces discussions , qui ne sont qu'une inutile fatigue delà raison humaine; chacun eût dit : cet homme ne croit pas en Dieu. Que faut-il donc penser, lorsqu'on entend donner des conseils du même genre, qui tombent dans leur généralité sur la personne même, sur la divinitéde Jésus-Christ?De pareils mots ne sont-ils pas des sons funèbres qui annoncent que la foi au Christ est morte dans une âme? Je m'arrête ici, dans ma douleur : que chercherais-je encore ou delà de ce tombeau?
Et maintenant, vous qui vous posez si fier chrétien en face du pape, ne voyez-vous pas que, s'il avait besoin de justification, c'est vous qui seriez cette justification? Que disiez-vous d'abord? que les principes qu'il avait condamnés comme contraires à la doctrine catholique, n'avaient rien d'incompatible avec elle ; et il se trouve qu'en vous obstinant à défendre ces principes , vous en avez tiré vous-même des conséquences qui établissent, de votre aveu , cette incompatibilité que vous aviez d'abord niée con-
«g tre lo pape qui l'affirmait. Vous vous êtes ensuite retranché adiré que vous vouliez, en souteftant vos doctrines, défendre le Christianisme contre le pape et la hiérarchie que vous accusez de travailler à sa destruction ; et voilà que, par une fatale logique, dont un enfant même reconnaîtrait l'inévitable force, la foi au témoignage des apôtres qui ont fait connaître au monde le Christianisme, fa foi aux faits surnaturels , la foi à la Bible , la foi au Christ , tout chancelle, tout tombe, et le déisme voilé, mais trop reconnaissable, reste debout parmi ses ruines. Vous avez donné raison au pape, non pas seulement aux yeux des fidèles, mais encore aux yeux des incroyants : car il est devenu manifeste, même pour eux, d'après le chemin que vous avez fait, que le pape savait mieux que vous ce que c'est que le Christianisme , qu'il a vu ce que vous ne voyez pas , que vous étiez aveugle, et qu'il a été prophète.
Nous pourrions déjà relever ici plusieurs des assertions que M.deLaMennais, dans un dernier écrit , a dirigées contre les jugements et la conduite du Saint-Siège ; mais comme ces assertions tiennent à plusieurs égards à ses doctrines sur la société, il nous paraît plus convenable de renvoyer cette discussion après l'examen
que nous allons faire clos bases de ses théories politiques. Ces théories aboutissent à un dernier terme qui correspond très-exactement au dernier terme de ses doctrines théologiques ; celles-ci , nous l'avons vu , conduisent au déisme , qui attribue le sacerdoce a chaque individu : celles-là consistent radicalement , comme nous le verrons , à attribuer à chaque individu la souveraineté; tout homme est prêtre et roi: voilà l'unité de ce système, telle quelle apparaît, lorsqu'il a été examiné tour-à-tour sous sa face religieuse et sous sa face politique.
Mais avant d'entrer dans ce second examen , recueillons une dernière leçon que nous donne le spectacle des aberrations religieuses qui viennent de passer sous nos yeux. Dans ce siècle de division, qui cherche l'unité, tous les écrivains eatholiques ont une belle mission, celle de montrer, parles raisonnements et par les faits, que le Christianisme est un, que c'est une œuvre d'un seul jet, comme toutes les œuvres divines, et qu'on ne peut en détacher une partie sans altérer, sans détruire son essence même. Dans cette mission, commune à tous, Dieu avait assigné à M. de La Mennais une place haute et grande; mais s'il a répudié celte vocation , il ne lui u pas échappé , elle le poursuit malgré
lui , clic le domine encore jusque dans ses égarements. Il avait dit cent fois aux protestants que tout esprit conséquent qui fait un pnshors de la grande roule tracée par la tradition catholique, doit sortir du Christianisme : eh bien! ce qu'il avait prouvé par des raisonnements, il est forcé maintenant de le prouver par son exemple. Dieu a fait de lui un argument sinistre; triste Zenon de l'hérésie, il démontie le mouvement deferreur, en marchant de ce mouvement. Cette thèse formidable est écrite en lui, comme dans un livre vivant : il est livré en proie à cette vérité. Le flambeau que Dieu avait donné à son prêtre , et que ce prêtre a éteint , il est condamné à le porter encore de sa propre main, tout éteint qu'il est, afin qu'en le voyant les fidèles disent : voilà un somnambule qui passe. Quelle leçon qu'un tel fait! INous en sommes profondément convaincu; les égarements de M. de La Mennais feront mieux entendre à plusieurs quel est le terme fatal de la résistance à l'autorité de l'Eglise , que ne pourrait le faire ce qu'il a écrit de plus éloquent. Dieu connaît les âmes qui avaient besoin d'un pareil avertissement. En méditant sur ces catastrophes spirituelles, sur ces grands coups de foudre de la vérité qui abattent les esprits rebelles, on se
sent pressé de dire de ecs hommes dont !c ciel voulait faire les rois de l'intelligence, ce que lîossuet a dit des rois assis sur ces abîmes qu'on appelle des trônes, que Dieu qui leur donne, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons, instruit en eux le monde, non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples : et maintenant comprenez , a rois; instruisez-vous, vous qui jugez la terre !