LETTRE XXX
isons, à la gloire du Seigneur, que sa bonté s'étend sur tout ce qui respire, et que sa miséricorde n'est bornée, ni par la grandeur du péché, ni par les temps. Nous l'éprouvons l'un et l'autre, d'une manière admirable; il nous éclaire sur nos propres misères, pour nous faire mieux connoître sa grandeur et sa toutepuissance. Heureuse l'àme qui est toute pénétrée du désir de méditer sans cesse la loi du Seigneur ! Plus on approfondit le néant de la créature, plus on admire les trésors de sa sagesse. Que son joug est doux à porter ! Mais à qui daigne-t-il inspirer ces pensées? à vous et à moi. Déchirons le voile qui nous cache à nous-mêmes , el osons
nous envisager tels que nous sommes. Pardonnez la comparaison ; je sais que mes crimes surpassent de beaucoup les vôtres ; mais tout ce qui offense Dieu n'est-il pas criminel? Jetons les yeux un moment sur la vie du monde ; qu'y verrons-nous qu'un enchaînement déplorable d'erreurs, de folies et de désordres, qui conduit jusqu'à Toubli du Créateur?
Béni soit à jamais le Pasteur éternel qui est venu chercher ses brebis dans un pays si éloigné des pâturages fertiles où il les veut conduire ! Hâtons-nous , avançons ; je vois briller l'étoile du salut; l'ange du Seigneur m'accompagne, son esprit me guide, son amour me transporte, je ne tiens plus à la terre; il me semble que la vertu du Tout- Puissant m'enlève. Mais que dis-je, malheureuse? Hélas ! à peine j'ai fait un pas, que je retombe accablée sous la chaîne du péché. Et vous croyez marcher trop lentement ! Vous me faites trembler.
Si je voulois vous rendre compte de l'état
où je suis, je ne pourrois vous dire autre chose de moi que ce que vous me mandez de vous-même. Ces distractions continuelles que vous éprouvez , et ces attraits qui vous ramènent sans cesse à la présence de Dieu , sont deux dispositions qui paroissent bien opposées ; mais qui peut nous dire en quel temps nous sommes plus agréables à Dieu ? Que savons-nous si le premier état n'est point une pénitence qui nous est imposée pour salisfaire à toutes nos dissipations passées? Vous avez laissé là, pour plaire à Dieu, tout ce qui peut flatter l'esprit et les sens ; mais prenez garde que l'envie que vous avez d'abandonner les occupations où votre état vous engage, ne vienne d une source moins pure, et que ce ne soit pour Tamour de vous-même. Il est bien aisé de quitter de pareils soins, quand on en a abandonné tant d'autres qui sont si sensibles. Quelquefois ce que nous croyons nous être le plus utile, est ce qui nous nuit davantage. Aveugles que nous sommes, est-ce à nous de vouloir
pénétrer les desseins de la divine Providence? O abîmes de richesses ! ô profondeur de sagesse et de science ! Que vos jugemens, ô mon Dieu ! sont incompréhensibles ! Laissons-nous conduire sans vouloir choisir le chemin. Abandonnons à Dieu le soin de nos intérêts et ne pensons qu'à l'aimer. S'il demande beaucoup de nous, le Seigneur est magnifique dans ses dons ; c'est pour nous le rendre au centuple. Aimons, aimons Dieu de toute notre âme et ne nous mettons point en peine du reste. Avec ces sentimens , tout nous paroîtra facile ; nous recevrons avec la même joie la sécheresse et l'abondance, le repos et le travail. Dans quelque état que nous soyons , présentonsnous avec une humble confiance. Tout est grand devant Dieu, quand la charité conduit. Marchons avec courage; si le Seigneur est pour nous, qu'avons-nous à redouter ?