LETTRE XXXIX
Ce 18 janvier 1678.
a fin de votre lettre nous a voit donné beaucoup de satisfaction; mais nous avons bien pensé que ce n'étoit pas là tout ce qui nous revenoit. Je Tai prise et retournée dans tous les sens pour en trouver le commencement, sans en pouvoir venir à bout. Vous y avez heureusement suppléé en nous la renvoyant tout entière ; nous aurions trop perdu de n'en avoir qu'une partie. Elle est remplie desentimens qui expriment mieux que toute Téloquence du monde, les charmes de la vertu et les solides douceurs de la vie cachée. Vous y ajoutez des réflexions si sages et si raisonnables sur riiistabilité des choses lui-
inaines, qu'il faut en vérité que les hommes soient bien fous et bien aveugles de se donner tant de peines et d'inquiétudes pour la vie, quand chaque instant les approche de la mort.
Je loue Dieu de tout mon cœur des grâces dont il vous comble , et je le prie d'avoir pitié de nous, selon Fétendue de sa grande miséricorde.
LETTRES AU MARECHJLL
Ce 5 février 4678.
e prenez pas, je vous supplie, comme un reproche ce que ma- J^ dame la marquise de Sépeville * vous dira de ma part. Bien loin de me plaindre de votre silence, j'en admire la cause, et je loue fort votre application à éloigner tout ce qui peut vous distraire un moment de la présence de Dieu. Les entretiens des hommes sont vains 5 la parole du Seigneur est seule digne d'être écoutée. Dites-lui vos peines secrètes; ouvrez-lui votre cœur ; répandez toute votre âme de-
1 . Françoise Gigault de Bellefonds , femme de François Cadot, marquis de Sépeville (ou Sébcville), morte le 31 octobre t703, âgée de 85 ans.
vant lui, et vous ressentirez bientôt les effets de sa présence. Je me suis écrié ^ dit le Prophète, vers le Seigneur^ au fort de mon affliction; il a été sensible a ma plainte^ et mon cœur s'est dilaté dans r abondance de ses dons * .
J'enti^e en retraite le viogt-cinq de ce mois; mais que me sert-il d'y entrer souvent, si je n'en sors jamais plus parfaite ? Demandez à Dieu qu'il crée en moi un cœur pur, qu^il renouvelle dans mon intérieur cet esprit de droiture et d'innocence que l'esprit impur a corrompu, et qu'il change toutes mes affections en amour^ afin que désormais je ne vive plus qu'en Jésus- Christ, qui est la voie, la vérité et la vie.
1 . j4d Dominuniy quum tribiUarer, clamavi et exaudîvit me, Psalm. cxix, 1. — In tribulatione dUatasti milti. Psalin. iv, 1.
que misères et infirmités? C'est de se séparer du monde, auquel il tient par autant de liens qu'il y a d'objets qui le séduisent et qui le charment. Malheureux, de ne pas considérer que le monde entier périra, et que son âme va paroître seule devant Dieu qui doit la juger ! Par la miséricorde du Seigneur, la grâce a rompu tous les nttachemens qui vous retenoieut au siècle, et vous pouvez dire maintenant avec saint Paul : Puisse mon corps se dissoudre^ et mon âme se réunir à Jésus^Christ * /
\ . Desiderium habens dissolvî et esse cum Christo. Ad. Philip., T, 23.
LETTRE XLII
^ ous vous souhaitons, pour l'an- -^ née où nous allons entrer, plus ^ que tout le monde ne peut vous donner, et ce que vous pouvez obtenir vousmême par vos prières : je veux dire le don de la persévérance jusqu'à votre dernier moment. .
Jésus vient de naître, allons lui offrir nos hommages et nos adorations. Considérons ce divin enfant dans cet était d'abaissement et de pauvreté, dans lequel il vient au monde ; et, pénétrés de respect, d'amour et de reconnoissance, humilions^nous profondément devant le Saint des Saints, qui n'a pas dédaigné de prendre un corps fragile et mortel, semblable au nôtre, pour
partager un jour avec nous sa gloire et sou immortalité. Quel excès de tendresse et de bonté! O mon Dieu! à quel point vous nous avez aimés! Vous avez voulu nous délivrer de la mort du péché, mais vous l'avez voulu d'une manière à nous ravir et à nous confondre. Ce n'a été qu'en envoyant votre Fils unique et bien-aiaié aux souffrances, aux persécutions et à la mort même la plus ignominieuse, que 'ce grand œuvre a pu s'achever. Il vous en a plus coûté pour nous racheter que pour nous créer. Gloire, vous en soit rendue, ô mon Dieu ! dans tous les siècles des siècles, et malheur à nous, si nous n'en profitons pas ! Quel exemple, monsieur, quel modèle!
et comment se peut-il faire que, pénétrée comme je le suis de tout ce que je vois, je me comporte d'une manière si opposée dans tout ce que je fais? Etonnée de cette monstrueuse différence, je me demande quelquefois s'il est bien vrai que je crois , et je suis honteuse de me trouver une foi si
DE BELLEFONOS. 217
vive et un cœur si foiole et si lâche ! Hélas ! me dis-je ensuite, d'où vient cette foiblesse et cette impuissance? je n'aime donc pas mon Dieu? Mais comment cela peut-il être encore, puisque je suis prête à donner tout mon sang pour sceller ma foi et mon amour? Quel funeste obstacle s'oppose donc à ma volonté? Je désire sincèrement de faire le bien , je crois, j'aime, et je ne puis faire ce que je désire ! Mais je le sens, et j'en gémis amèrement devant Dieu : l'origine du mal est dans la corruption de la nature. Quelque effort que fasse l'âme, pour atteindre jusqu'à son Créateur, le corps, sujet à mille infirmités, l'attire toujours à lui, l'abaisse, la domine, et lui communique ses imperfections. Et, comme Dieu, par sa vertu toute-puissante, n'a pu se soumettre aux humiliations, aux souffrances et à la mort, sans se revêtir en quelque sorte de notre foiblesse ; ainsi l'homme y déchu de son premier état et devenu esclave du péché, ne peut s'élever à Dieu I 13
218 LETTHES AU MAUCHAI.
par sa propre force jusqu^à ce qu*3 soit dépouillé «/u corps de mort qui Fenviromne^, Sans doute, Keu nous a laissés dans cette dépendance, pour nous faire mieux sentir à tous momens le besoin que nous ayons de sa grâce, pour nous inviter à la lui demander, et afin de s'attirer de plus en plus par sa bonté notre confiance, et notre amour par ses bienfaits. Quelques chagrins, quelques peines que nous éprouTions, nous avons une ressource toujours prête, qui ne peut nous manquer, puisqu'il nous est permis d'invoquer le nom du Seigneur. Nos peines passent avec les objets qui les causent, et la douceur de ses consolations nous reste. Que ne dois-je point au Seigueur pour tous les biens que j'en ai reçus? Avec quel plaisir je vous en entretiendrob ! Je ne fiiiirois jamais sur ses louanges ; mais j'entends sonner la cloche qui m'appelle pour les chanter. Adieu.