LETTRE XXI
e ne puis que me féliciter que vous ayez repris, dans votre dernière lettre, l'autorité que je vous ai donnée sur moi depuis si long-temps ; gardez-la jusqu'à la mort, j'y consens,, et usez de mes lettres comme vous le jugerez à propos. Voyez- vous comme je suis docile ? Je ne change pas facilement quand une fois j'ai donné ma confiance.
Pour vous obéir, j'ai parlé en termes assez forts, et même avec une liberté et une satisfaction qu'il faut sentir comme moi, pour être persuadé que je dis la vérité. Celui qui
me donne cette force peut faire la même grâce à tout le monde , et j'avois si peu sujet d'y compter, que cela doit faire espérer les plus grands pécheurs. Je les ai sans cesse en vue dans mes prières. Que je seroîs heureuse, si, par toutes les souffrances du coiïps et de l'esprit, je pouvois obtenir la conversion d'une âme ! Je le demande à Dieu avec ardeur, et je vous avoue que je n'y pense jamais qu'avec transport. Je comprends, à l'heure qu'il est, cet endroit du grand Apôtre que je trouvois si incompréhensible quand il demande d'être anathème pour ses frères*. Je consens aussi à l'être; oui, mon Dieu, je vous en conjure, si c'est votre plus grande gloire. Je ne veux rien pour moi, et suis prête à me sacrifier pour fléchir votre colère ; mais que puis-je, foible pénitente, qu'ajouter encore tous les jours à mes péchés, bien loin d'effacer ceux des
1 . ff Optabam enim ego ipse anathema esse a Christo pro fratribus meis, » Ad Rom., ix, 3.
autres ? Unissons nos prières ; les vôtres donneront de la force aax miennes. Parlez à Dieu du fond du cœur; faites parler le sang de Jésus- Christ ; implorons sa miséricorde. Prions, gémissons, pleurons ensemble, et désarmons sa justice. Je frémis quand je vois à quel point est montée la corruption ; elle augmente tous les jours, et j'ai le cœur déchiré de voir les plus gens de bien se laisser entraîner au torrent. Le Seigneur nous a délivrés par sa miséricorde, et nous ne pouvons lui mieux marquer notre reconnoissance, qu'en le priant de faire la même grâce à ceux qui sont peut-être moins criminels que nous, et qui sont pourtant dans l'aveuglement.
Aimons avec transport ce que nous avons tant offensé, et prions avec compassion pour ce que nous avons tant aimé. Donnons notre cœur sans aucune réserve à celui qui devroit le remplir uniquement, quoique indigne de la pureté de ses regards, après avoir été si souillé.
LETTRE XXII
ue vous me faites plaisir d^ m'apprendre Tétat paisible et tranquille dont vous jouissez!
LVmitié me le fait partager avec vous comme s'il me regardoit moi-même. Remerciez le SeigQeur de cette heureuse abondance de biens qu^il vous dispense, et craignez moins de les perdre, par rapport à la joie que vous en ressentez, qu'à l'amour* de Dieu qu'ils excitent dans votre cœur. Pour moi, j'éprouve combien il est salutaire de s'abandonner entièrement à lui, et fi ne me trompois pas de vous dire que cela seul
1. Au lieu de c que par rapport à Tamour. » (Noie de V éditeur.)
pouvoit nie satisfaire. Plus j'avance, et plus je connois que sa miséricorde et sa bonté sont sans bornes.
La cour s'est rapprochée, et je loue Dieu de m'en être éloignée pourjamais. J'entends parler de mille plaisirs, et je ne puis compter que ceux qui se goûtent dans la maison du Seigneur et aux pieds de ses autels. Quand je ne souffire point, je suis tranquille, et quand je soufifre, je suis ravie. C'est un état bien heureux sans doute pour ce monde et pour l'autre . Vous savez que je prenoii5 autrefois les choses bien différemment ; personne n'en peut mieux juger que vous, puisque je ne vous cachois rien depuis quelques années. Mais, admirez avec moi la bonté de Dieu, comme il reçoit les pécheurs à la pénitence, comme il les engage, par la douceur de ses bienfaits, à mériter toujours de nouvelles grâces. Les yeux fermés, laissons-nous conduire ; nous tendons tous au même bonheur, et nous y avons tous les mêmes droits. Les cœurs durs et les cœurs
tendres peuvent être embrasés des mêmes flammes et aspirer au même objet. Je n en veux pas savoir davantage, et cela suffit pour me rendre heureuse autant que je puis l'être sur la terre; reposons-nous du reste sur sa misériporde. Jouis^z de votre solitude, en bénissant le Dieu de paix qui vous l'a procurée, et si vous êtes contraint d*en sortir, ne perdez pas du moins cette tranquillité délicieuse que Dieu donne à ses amis, et qu'on cherche en vain dans les plaisirs du monde. On ne peut être véritablement heureux qu'en remplissant ses devoirs, et le premier de tous est de nous conformer à la vie de Jésus-Christ, qui est notre chef et notre modèle. Ce n'est point par un vain intérêt que nous agissons, ni pour une gloire passagère. Nous savons ce qui nous est promis ; pour un peu de peine, une afQuence de biens et d'honneurs immortels ; pour un temps, une éternité.
Nous sommes bien convaincus l'un et l'autre, par la grâce du Seigneur^ des gran-
des vérités de la religion ; il nous a inspirés de la pratiquer ; demandons-lui la persévérance.
Quand il vous plaira de recevoir de mes lettres, vous n'avez qu'à me le mander, et je me flatte qu'on me permettra bien volontiers de vous satisfaire.
LETTRE XXm.
uoique notre commerce se soit un peu ralenti depuis quelque temps, je suis persuadée que nous n'en sommes pas moins amis. La charité de Jésus-Christ qui nous unit, n'est pas sujette à mille spins extérieurs, comme les amitiés ordinaires, et je ne doute point que vous ne pensiez quelquefois, devant le Seigneur, à uue misérable Carmélite
166 I.ETTRSS AU MARÉCHAL
qui, de tout son cœur, le bénit et le loue des miséricordes qu'il vous fait. Je vous assure que je sens la joie la plus parfaite de l'état tranquille de votre âme ; c'est un effet si sensible de la grâce du Tout-Puissant, surtout eu égard à la vivacité de votre naturel, que vous ne sauriez assez estimer votre bonheur. Pour moi, qui éprouve un sort semblable, toute criminelle que je suis, j'en connois mieux le prix qu'un autre. Je suis si pénétrée des bienfaits de Dieu, que je ne puis rien lui dire, à force de reconnoissance et d'amour. Mais comment pouvoir, en effet, reconnoître tant de faveurs? S'humilier, se soumettre en tout à sa volonté sainte, et l'aimer plus que nous-mêmes : voilà quel doit être le fruit de notre reconnoissance. Surs qu'il ne nous abandonnera pas si nous lui sommes fidèles, nous devons avancer avec joie et confiance dans la voie de la pénitence. Jésus-Christ nous en a marqué la route de son propre sang. Ce n'est qu'en marchant sur ses traces, qiie nous pourrons parvenir
au bonheur suprêfue de le pass«ider« de toit face à face ce EKeo piûssuit, cet àiv des êtres, dont tout est èmaiiê, dans leqod IkmA se confond et se réunit, ce Dieu de bonliê et de miséricorde qui £ût dans cette TÎe notre consolation, et qui nous oomblem dans Tautre d'une félicité sans bornes.
Que de douceurs je trouve à Faim»' et à le servir ! Ce n'est pas uniquement pour être heureuse, mais pour être heureuse avec lui.