LETTRE XXV
e prie l'Esprit saint, qui remplit votre cœur, de m'inspirer quelque chose qui vous édifie.
Vous me reprochez de ne faire aucune part à mes amis des grâces que je recols de la bonté du Tout-Puissant: ce seroit une ingratitude horrible , et je crois, comme vous, que je suis obligée de chanter a toute la terre les biens que le Seigneur fait à mon âme. Mais aussi avec quel plaisir je les publie ! Quelquefois je crains de négliger Tintérieur, en me répandant trop
au dehors ; cependant, je ne laisse pas de m abandonner au plaisir d'exalter la bonté du maître que je sers. Je suis ravie de vous voir dans les mêmes dispositions , et quoique vous vous plaigniez de la dureté de votre cœur, je découvre pourtant, au milieu de vos plaintes, de ces traits qui expriment si bien la joie d'une âme qui se remplit de plus en plus de Tamour de Dieu.
A regard de ce partage que vous vous reprochez dans vos actions, ah, monsieur ! je vous réponds que ce n'est que l'extérieur qui est partagé; le cœur est tout à Dieu. La paix dont vous jouissez ne suffit-elle pas pour vous tranquilliser sur l'çivenir ? Dieu veut nous sauver tous^ et nous en procure les moyens dans tous les états. Nous autres, {bibles créatures, nous cherchons les solitudes; mais, en même temps, nous connoissons que ceux à qui la force est donnée pour combattre dans le monde, ont une belle couronne à espérer. Vous êtes de ce nombre, et ce sera sans jalousie que je
172 LETTRES AU MARÉCHAIi
VOUS verrai ilans le ciel, bien élevé au-dessus de moi. Pourvu que Dieu soit glorifié, je ne me soucie point comment sa sainte volonté soit faîte. Je m*y abandonne plus que jamais , et je suis dans une si grande tranquillité sur tout ce qui peut ra' arriver, que je regarde la santé, la maladie, le repos, le travail , la joie et les peines , d'un même visage ; je ferme les yeux , et me laisse conduire à r obéissance. Voilà, en peu de mots, ce que je sens ; mai^ , après cela , je suis obligée de vous avouer que je me trouve remplie de plus d'imperfections que je n'étois il y a deux ans; c'est la pure vérité. Priez Dieu que je sois plus fidèle ; les grâces ne me manquent pas ; mais j'y manque plus que jamais.
DE BCLLEFOm)S. 17S
LETTRE XXVI
omment poiirrois^e mieux commencer ma lettre qu'en vous rappoitant les premières paroles que notre Mère nous a adressées ce matin en conmiunauté ? « Que Jésus crucifié soit toute votre confiance ; ne désirez et ne cherchez que lui. Si 'quelqu'un if eut çenir après moij dit-il, quil prenne sa croix ^ et qu^il me suive * . » Ah ! quand c'est un Dieu plein de douceur et de bonté qui nous appelle, qui peut encore nous arrêter ^ Il est notre force et notre appui ^ et content de notre zèle et de notre amour , il rachète nos peines par tant de faveurs et de bien-
\. € si qui s tfuit posi me ventre, abne^et MfmetipMhm et toUet crucem suatn, et sequalurme, % yikîth,, Xff, ^4,
faits, que nous ne ressentons que le plaisir et la joie de servir un tel maître. En . vérité, lorsque j'envisage cette abondance de grâces dont il me comble , je tremble de n'agir que par intérêt. O mon Dieu! préservez - moi de cette bassesse 5 faites que nous vous aimions uniquement pour vous-même, et que nous n'ayons d'autre crainte que celle de vous offenser. Vous êtes terrible dans vos justices; mais vous êtes plus aimable encore que vous n'êtes terrible. Oui, mon Dieu, quand vous m'accableriez, je ne vous en aimerois pas moins. C'est un sentiment que vous et moi, monsieur, devons avoir profondément gravé dans le cœur. Mais je ne songe pas que je parle à un homme tout plein de zèle et d'amour, et que je ne suis que foiblesse et langueur. Ce n'est pas que j'ose m'en plaindre; je suis contente de tout ce qui plaît à Dieu ; la moindre de ses grâces est encore trop pour moi. Je veux m'abandonner, pour le présent et
/'avenir, à tout œ qui gloriBera le plus
mon EKea ; je suis à loi psu* h créatioD et
la rédemptkm, maïs plus encore par b
volonté. Je ne lui «lemande que la penr-
vérance à Taîmer.
LETTBE XXVn.
être Meie nous a dit Tétat proent de Tos affaires , et il n^étiMt pas J^ besœn de nous le dire pour non»
obliger à prier poiff tous. Nous le ùhat» très-soigneosement. Que ne le pois-je Cure avec plus d*ardeur? Mais EMen Teot que je sois quelquefois dans la aécfaefcsâe et dans l'abattement. Que son saint nom en soit glorifié! fai remis mon sort entre ses mains pour rétemité ; rerenons an temporel pour un moment.
Je souhaité de tout mon cœur que tout vous réussisse comme vous l'espérez, et (ju'il plaise au Seigneur que nous puissions bientôt vous revoir. Quant à la commission que vous me donnez, je ne puis l'exécuter que je ne sache de M. de Valenliné* la somme qu'il a'aux mains. Il est encore à la Trappe, ou en chemin. A son retour, je tâcherai de faire ce que vous désirez, et pour cela j'emprunterai le secours de quelque Carmélite prudente et habile ; car , pour ne pas nous flatter, ni vous ni moi ne sommes guère entendus en matière d'intérêt. Pardonnez si je vous compare à une personne dont la réputation étoit si mal établie sur cet ar« ticle et sur bien d'autres ; mais vous pouvez toujours compter qu'on fera de son mieux
1. Toutes les éditions précédentes disent 3f. de Valentîne, Nous croyons que c'est une erreur et qu'il s^agît de Louis Bernin de Valentiné, marquis d^Ussé, contrôleur général de la maison du roi. [État de la France^ 1677, 1. 1, p. 55). Voir, plus loin, là note de la lettre XXIX.
U MlfiTiBr*^1*fr 177
pour ne pas tous faire languir. Je remets an premier jour à vous écrire plus au long. h suis dans des dispositions pitoyables; vous n^auriez aujourd'hui que des plaintes 6t des gémissemens, et ce seroit abuser de la bonté de votre cœur. Adieu, je vous donne le bonjour.
LETTRE XXVIII
e suis toute disposée h vous obéir, malgré la résolution contraire que j'en avois prise. Il faut savoir plier sa volonté à celle des autres, et se détacher de son propre sens, et je crois que cela coûte peu à la nature^ quand le cœur ne veut plu% être attaché qu'à Dieu. Il a tout fait pour moi ; que ne dois-je pas sacrifier [Kitir lui ? En combien de manières sa puiM^rite miu-^
ricorde a*a-t-eUe pas éclaté sur moi ? et quel usage, encore, sii-j^ ^^^^ ^^ ^^ dons? Un autre plus fidèle brûleroit avec les Séraphins , et approcheroit de la science des Chérubins ; et moi, je rampe sur la terre, je languis dans la tiédeur et dans les ténèbres. Humilions-nous, mais ne nous laissons point abattre. 'La bonté de Dieu ne seroit pas si miraculeuse à mon * égard si j'avois quelque niérite, et il faut dire, dans le même sens que l'Apôtre : ^ Jeme glorifie dans mes infirmités * . »
Vous me félicitez d'aimer le Seigneur.
Je voiis avoue que je me laisse aller quelquefois à le croire*, et si j'osois, dans ces momens-là , je lui dirois ces grandes paroles de saint Augustin : « Oui y mon Dieu j Je suis sure que je cous aime. » Mais souvent, l'instant d'après, je vois le contraire dans les plus petites occasions. Quelle misère profonde ! Qui me délivrera de ce corps
i . a Gloriabor in înfirmîtat'tbus me\s,Tb 2 Cor., xii, 9.
de mort dont U poanieHr WÊÎmcoiÀt^y Ce
sera mon Seigneur et
j'ai une si fcMie e^émioe cm loi ^pie lîea
ne raffoiblit et ipe loot rawgpnHr, Espérer et croire, oe sont deux çniideft
vertus. Mais qui n\ point la dbanté. n'a rien ; il est oomme one piame sténle qne le soleil n ëdaire point. Qoand je d» av«r saint Paul : « Qmi wêc séparera de Vol dhoi^ rite deJésus^krisi^J • je me réponds dans le moment : « Bien, rien an monde, ni dans le ciel, ni sur la terre. » Et quand flme sem> ble que je le dis de toute la plénitude de mon cœur, je sens qudques mouiremens de joie i mais,liâas ! d^un autre côté, que de sujets de m'affliger et de mliumilier à tous momens! Voici le jour qui af^iroclie, auqud le Saint-Esprit doit se communiquer à nous, n vient tout rayonnant des feux de la cha-
1. c Quis Wêc ttherahii de cwrpare mtorùt Imjmf? » Ad Rom., TU, 34.
3. c Qmt ergo nos uparmhii a ckmrUaU Ckrisû? » Ad Rom. y nn, 35.
rite divine; préparons-nous à le recevoir, courons au-devant de lui, ouvrons-lui la porte de nos cœurs , et qu'ils soient comme autant de sanctuaires vivants, consacrés à sa Divinité. Si nous sonmies ressuscites avec Jésus-Christ, cherchons ce qui est dans le ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu son père, et n'ayons d'affection que pour les choses du ciel. Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit s'est élevé jusqu'à lui, parce quUl a daigné s'abaisser jusqu'à moi*
P. S. Nous ferons vos commissions le plus promptement que nous pourrons. Je sais le plaisir que fait la diligence, quand nous avons envie de quelque chose.
DE BELLEFOMDS. 181