‹ Reflexions sur la revolution de FranceChapitre 4 sur 4 · RfeVOLUTlOIX · texte numérisé non relu

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ceu\ qui aiment véritablement la liberté' et l'humanité, doivent se réjouir de voir que l'injustice n'est pas toujours une bonne politique, ni la rapine , le grand chemin des richesses. Je me fais un plaisir de joindre ici en note les observations judicieuses de M. de Calonne sur ce sujet*.

Afin de persuader le monde entier de l'insuffisance des ressources qu'elle trouverait dans la

• <t Ce n'est point à 1* Assemblée entière que je parle ici ; je ue « parle qu'à ceux qui l' égarent , en lui cachant , sous des gazes sé- « duisantes, le but oh ils l'entraînent. C'est à eux que je dis : a Votre objet, tous n'en disconviendrez pas , c'est d'dter tout esa poir au clergé et de consommer sa ruine : c'est là, en ne tous « soupçonnant d'aucune combinaison de cupidité, d'aucun regard o sur le jeu des effets publics , c'est là ce qu'on doit croire que vous « avez eu en vue dans la terrible opération que vous proposez ; « c'est ce qui doit en être le fruit. Mais le peuple que vous y intéo ressez, quel avantage peut-il y trouver? En vous servant sans « cesse de lui , que faites-vous pour lui? Rien , absolument rien ; « et, au contraire, vous faites ce qui ne conduit qu'à l'accabler de « nouvelles charges. Vous avez rejeté, à son préjudice , une offre « de 4oo millions , dont l'acceptation pouvait devenir un moyen a de soulagement en sa faveur ; et à cette ressource aussi profitable « que légitime, vous avez substitué une injustice ruineuse , qui , « de votre propre aveu , charge le trésor public, et par conséquent « le peuple , d'un surcroît de dépense annuelle de &o millions au « moins, et d'un remboursement de i5o millions.

a Malheureux peuple! voilà ce que vaut, en dernier résultat , « l'expropriation de l'Eglise et la dureté des décrets taxateurs du « traitement des ministres d'une religion bienfaisante ; et désor- « mais ils seront à votre charge : leurs charités soulageaient les « pauvres ; et vous allez être imposés pour subvenir à leur en- « tretien ! » De l'Etat de la France, p. 8i . Voyez aussi p. 9a et suiv.

confiscation des biens de l'Eglise , l'Assemblée Nationale procéda à celle d'une autre nature de biens, celle des charges, chose que, sous aucun prétexte , elle ne pouvait faire sans rembourser les propriétaires de ces charges, et cela encore sur la grande confiscation des terres de l'Eglise. Elle rejeta ce nouveau fardeau sur le fonds qu'elle devait montrer exempt de charges , et dont elle devait apurer le revenu. Il faut compter en première ligne tous les offices de la magistrature, et ensuite les autres offices, supprimés. Je ne puis pas assurer positivement quel est le montant de tous ces remboursemens réunis; mais je suis certain qu'ils s'élèvent à beaucoup de millions, monnaie de France. Une autre nouvelle charge à acquitter, est celle de quatre cent quatrevingt mille livres sterling d'annuités à payer chaque jour (si elle veut tenir sa parole), pour les intérêts des premiers assignats. L'Assemblée s'estelle jamais donné la peine d'établir de bonne foi les dépenses de l'administration des biens de l'Eglise , qu'elle a jugé à propos d'abandonner au savoir et à l'intelligence des municipalités, et à la légion innombrable de tous ces sous-ordres obscurs, malgré tous les inconvéniens si évidemment démontrés par M.- Pévêque de Nïuicy. (M. de La Fare. )

Mais il est inutile de s'arrêter sur tous ces points de surcharges évidentes. L'Assemblée a-

t-elle rien fait encore pour mettre au jour la plus grande de toutes , celle de tous les établissemens municipaux de diverses espèces? Et l'a-t-elle comparée avec le montant des revenus? Pour tous les vides de cette nature que l'on doit remplir, on a recours aux biens de l'Eglise ; et cela , toujours avant qu'aucun créancier puisse planter ses choux sur un arpent de la propriété de l'Eglise : elle n'a pas d'autre étai que cette confiscation, pour erapêcher tout l'Etat de tomber en ruines. Dans une telle situation , on a soigneusement enveloppé à dessein, d'un brouillard bien épais, tout ce qu'elle aurait dû éclairer avec soin. Cest alors qu'aveuglés eux-mêmes , comme des taureaux qui ferment les yeux quand ils prennent leur élan , ils forcent, à la pointe des baïonnettes , tous leurs esclaves , loissi aveugles que leurs maîtres, à prendre des fictions pour des réalités , et à avaler de leurs pilules d'assignats, à la dose de trente-quatre millions de livres sterl. C'est après cela qu'ils élèvent leurs prétentions à un crédit futur, sur la violation de tous leurs engagemens passés; et au moment où il est clair, (si dans une telle matière quelque chose peut être clair, ) que le surplus des biens ne répondra jamais même à la première de leurs hypothèques, je veux dire à celle de quatre cent millions (seize millions sterling) d'assignats. Je ne puis remarquer dans aùcun de leurs procédés, ni la simplicité de la bonne foi, ni lasub-

tile dextérité d'une fraude ingénieuse. On n'a pas encore répondu au reproche fait dans le sein de l'Assemblée, de lever les écluses* de la fraude: mais il a été réfuté de fond en comble par cent mille financiers dans la rue. Ce sont là les nombres avec lesquels opèrent ces métaphysiciens-arithméticiens : ce sont là les grands calculs suriesquels le crédit public philosophique est établi en France. On ne peut plus y lever de subsides; mais on y lève de la canaille à volonté. Laissez l'Assemblée se réjouir des applaudissemens* du club de Dundee , pour avoir ainsi employé avec tant de sagesse et de patriotisme,.au profit de l'Etat, le pillage des biens des citoyens. Je n'ai pas entendu dire que les directeurs de la Banque d'Angleterre lui aient adressé de complimens sur ce sujet, quoique leur approbation pût avoir un peu plus de poids dans la balance du crédit, que celle du club de Dundee. Mais, pour rendre justice à ce club, je crois que ceux qui le composent sont plus sages qu'ils ne le paraissent; qu'ils seront moins prodigues de leur argent que de leurs éloges ; et qu'ils ne donneraient pas grand comme l'oreille d'un chien , de leur plus déchiré et plus chiffonné papier écossais, pour vingt de vos plus beaux assignats.

Au commencement de* cette année , l'Assemblée a créé pour seize millions sterling d'assignats : ^n quel état l'Assemblée avoit-elle donc réduit

vos affaires, pour qu'un secours aussi immense fût cependant presque insensible ? Ce papier ne tarda pas à perdre aussi cin<| pour cent, et bientôt après sept. L'effet de ces assignats sur le revenu public est très-remarquable. M. Necker s'aperçut que les receveurs des impositions , qui se faisaient payer en argent, payaient le-Trésor royal en assignats, lis gagnaient sept pour cent à cette opération. 11 n'était pas difficile de prévoir ce résultat inévitable : cependant il n'en était pas moins embarrassant. M. INecker a été obligé de faire acheter des matières d'or et d'argent ( je crois que la plus grande partie a été achetée à Londres), pour les faire frapper à la Monnaie ; et cette opération coûta environ douze mille liv. st. au-delà de la valeur de ces matières. Ce ministre pensait que , quelle que fût la vertu nutritive secrète atta-r chée à ces papiers, l'Etat ne pouvait pas vivre d'assignats seulement; que quelque argent sonnant était nécessaire pour la satisfaction de ceux qui , ayant du fer bien tranchant dans leurs mains , ne se feraient vraisemblablement pas remarquer par leur patience, lorsqu'ils verraient que cette augmentation de paie qui leur avait été promise en bonne monnaie , leur serait frauduleusement soustraite par l'effet d un papier sans valeur. Le ministre , dans cette véritable détresse , s'adressa à l'Assemblée, pour la prier d'ordonner aux receveurs de payer en espèces ce qu'ils auraient

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reçu en espèces. 11 ne pouvait pas échapper à son calcul que si le Trésor payait trois pour cent pour l'intérêt d'un cours qui devait être compensé par sept pour cent, ce qui était au-dessous du taux où il avait été émis par le ministre , un tel marché ne pourrait pas enrichir le public. L'Assemblée n'eut aucun égard à sa représentation. Elle établit ce dilemme : — ce Si l'on continue à recevoir des assignats , on ne verra plus paraître d'espèces au Trésor public : si le Trésor public refusait ces paniers-amulettes , ou cessait de les protéger jusqnct un certain degré, c'était décréditer leur seule ressource. » Dans cette position , il paraît que l'Assemblée a fait son choix, et qu'elle a préféré de soutenir ses assignats, en les prenant elle-même. Alors, dans les discours que l'on y prononça, elle eut soin de débiter quelques rodomontades ( surpassant en cela les bornes de la compétence législative ) pour établir qu'il n'y a pas de différence entre la valeur des assignats et celle des espèces. C'était là un bon et illustre article de foi mise à l'épreuve , prononcé sous peine d'anathème , par les vénérables pères de ce synode philosophique. Credat qui voudra. — Ce ne sera sûrement pas Judœus Jppella. ( Hor. , sat. 5 , lib.

Les esprits de vos chefs populaires se soulèvent d'indignation, s'ils entendent comparer leur lanterne magique financière avec toutes les illusions

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trompeuses de Law. lis ne peuvent pas supporter que l'on mette sur la même ligne les sables de son Mississipi , et le rocher de l'Eglise sur lequel ils bâtissent leur système. Dites-leur, je vous prie, de contenir cet esprit si fier, jusqu'à ce qu'ils aient montré au monde quelle est cette base si solide pour leurs assignats , dont toutes les parties ne soient pas déjà grevées par d'autres charges. Ce n'est pas rendre justice à cette grand'mère de leurs fraudes , que de la comparer avec ce qui n'en est qu'une imitation dégénérée. 11 n'est pas exact de dire que le système de Law ne fut fondé que sur la spéculation du Mississipi. 11 y ajouta le commerce d'Afrique; il y ajouta les fermes de tout le revenu des impôts de la France. Toutes ces choses réunies n'étaient certainement pas capables de supporter la structure énorme.que l'enthousiasme public , et non l'Ecossais, se proposait d'élever sur ces bases ; mais du moins , ces illusions avaient, rapprochées de celles-ci, quelque chose d'imposant. Elles avaient pour objet, et elles faisaient supposer en effet, une extension considérable du commerce de France; elles lui ouvraient des communications dans les deux hémisphères. Il ne s'agissait pas d'alimenter la France de sa propre substance. Une grande imagination pouvait être séduite par ce vol étendu que l'on faisait prendre au commerce : il y avait de quoi éblouir le regard d'un aigle. Il n'était pas destiné,

comme Pest vôtre projet, à solliciter l'odorat de la taupe, qui s'ensevelit et se nourrit dans son trou. Les hommes, alors, n'étaient pas totalement rapetisses dans leurs dimensions naturelles par une philosophie dégradante et sordide, et propre aux illusions"basses et vulgaires. Rappelez-vôus, surr tout, qu'en s'adressant à l'imagination, ceux qui conduisaient alors ce système , rendirent un hommage à la liberté des hommes : leur fraude n'avait pas la force pour compagne. 11 était réservé, de nos jours, d'éteindre les faibles lueurs de la raison qui pourraient percer au travers de l'obscurité opaque de ce siècle éclairé.

. Je me rappelle que je n'ai rien dit d'un plan de finances que l'on peut citer en faveur du talent de ces Messieurs, et qui a été proposé avec une grande pompe, quoiqu'il n'ait pas encore été définitivement adopté par l'Assemblée Nationale. Il se présente au moins avec quelque chose de solide pour soutenir la circulation du papier-monnaie, et l'on a beaucoup vanté son utilité et la beauté de l'invention : je veux dire le projet de fondre toutes les cloches des églises supprimées , pour les envoyer à la Monnaie. Voilà leur alchimie. Il y a des extravagances qui déconcertent tout raisonnement , qui vont au-delà du ridicule, et qui n'excitent d'autre sentiment que le dégoût : en conséquence, je n'en parlerai plus.

Toutes les manœuvres d'une fraude mercantile,

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tous ces renvois de la Caisse d'Escompte au Trésor public , et du Trésor public à la Caisse d'Escompte , pour reculer autant qu'il se pourra le jour fatal, toutes ces vieilles ruses enfin, qui sont devenues la politique de l'Etat, ne méritent pas davantage que j'étende plus loin mes remarques. Toutes ces paroles ne changeront pas la nature du revenu, et l'on ne prendra pàs en paiement, pour un biscuit de mer, ou pour une livre de poudre à canon, toutes celles que vous pourriez dire sur les droits de l'homme. C'est done icique vos métaphysiciens descendent de leurs spéculations aériennes, et que de bonne foi ils suivent les exemples. Quels exemples! Des exemples de banqueroute! Mais, quoique disgraciés, bafoués et humiliés, quand leur force, leurs inventions et leurs idées les abandonnent, leur suffisance ne les abandonne pas; leur faillite même est pour eux le prétexte d'un nouveau crédit de bienveillance. Lorsque le revenu disparaît dans leurs mains, il» ont la présomption , dans quelques-unes de leurs dernières opérations, de s'en faire un mérite comme d'un soulagement procuré au peuple. Ils n'ont nullement soulagé le peuple ; s'ils en conservaient l'intention , pourquoi ont-ils ordonné que l'on payât des taxes qui lui étaient à charge? Le peuple s'est procuré lui-même ce soulagement, en dépit de l'Assemblée.

Mais, écartant toute discussion entre les per-

sonnes qui peuvent prétendre au mérite de ce secours frauduleux, le peuple a-t-il en réalité reçu quelque soulagement? M. Bailly , un des grands agens de la circulation du papier, vous met sur la voie de la nature de ce soulagement. Son discours à l'Assemblée Nationale renfermait un panégyrique sublime et académique , consacré à la constance inaltérable avec laquelle les habitans de Paris avaient supporté leur détresse et leur misère. Quelle belle peinture de la félicité publique! Quoi ! un grand courage et une fermeté invincible pour endurer des bienfaits et pour supporter des réformes ! A en juger par le discours de ce savant lord-maire , on dirait que les Parisiens auraient gémi pendant ces douze derniers mois , dans les horreurs d'un nouveau blocus ; que Henri IV avait arrêté de tous les côtés l'arri- • vage de leurs vivres, et que Sully tonnait à leurs portes avec son artillerie ; tandis qu'en réalité aucun autre ennemi ne les assiège que leur propre folie, leur propre crédulité et leur propre corruption. Mais M. Bailly fondra plus promptement les glaces éternelles de ses régions atlantiques , qu'il ne pourra rendre à. Paris sa chaleur centrale, tant que cette ville sera amourachée des masses glacées , arides et pétrifiées d'une philosophie aussi trompeuse qu'elle est dénuée de sentimens. Quelque temps après ce discours, c'est-àdire le 1 3 du mois d'août dernier , dans le compte

de son administration , il s'exprima ainsi : c< Dans « le mois de juillet 1 789 (époque dont le souvenir « sera éternel ) , les finances de la ville de Paris « étaient encore en bon ordre ; la dépense était « balancée par la recette , et elle avait alors un « million en fonds. Les dépenses qu'elle a étéobli- « géede faire, en conséquence de la révolution, « se montent à 2,5oo,ooo liv. De ces dépenses, et « du décroissement énorme des dons gratuits, est « résulté, non pas un manque accidentel, mais « un manque absolu d'argent. » Voilà ce Paris, en faveur de la nourriture duquel on avait, dans le cours de l'année précédente, sacrifié des sommes si énormes, aux dépens de toutes les provinces du royaume ! Aussi long-lemps que Paris 9 tiendra la place de l'ancienne Rome , il sera alimenté par les provinces qui lui sont soumises : c'est un mal inévitablement attaché à la domination des républiques démocratiques souveraines. Ce mal, ainsi que Rorne en a fourni un exemple , peut survivre à la domination républicaine qui lui a donné naissance : dans ce cas, le despotisme lui-même est obligé de se soumettre anx vices de la popularité. Rome , sous ses empereurs , réunissait les maux attachés aux deux systèmes, et cette combinaison monstrueuse fut une des grandes causes de sa ruine.

C'est une imposture cruelle et insolente , que de dire au peuple que la dilapidation du revenu

public est un avantage pour lui. Des hommes d'Etat devraient, avant de se vanter d'avoir procuré quelque soulagement au peuple par la destruction du revenu public, avoir attentivement réfléchi à la solution de ce problème : — « Est-il plus « avantageux au peuple de payer beaucoup et de « gagner en proportion ; ou de gagner peu, même a rien, et d'être déchargé de toute contribution ? » Quant à moi, mon parti est pris, et je me décide en faveur de la première proposition. J'ai l'expérience pour moi , et, aussi , je crois les meilleures opinions. La partie fondamentale de la science d'un vrai politique , est de savoir maintenir la balance entre le pouvoir d'acquérir , qui appartient aux sujets, et les besoins de l'Etat auxquels ils doivent fournir. Les moyens d'acquérir sont les premiers en temps et en arrangement. Le bon ordre est le fondement de toutes les bonnes choses. Pour que le peuple soit capable d'acquérir , il faut que s?ns être esclave, rl soit maniable et obéissant y il faut que les officiers publics jouissent de leur dignité, les lois de leur autorité. Ilnefautpas que par des manœuvres on ait déraciné de l'esprit du peuple les principes naturels de l'obéissance ; il faut qu'il respecte les propriétés au partage desquelles il n'est pas appelé. 11 faut qu'il travaille pour acquérir ce que l'on peut obtenir par le travail • et lorsqu'il trouve , comme cela arrive souvent , que ses succès ne sont pas proportionnés à

456 REVOLUTION ses efforts , il faut qu'il apprenne à chercher ses consolations dans les proportions finales de la justice éternelle. Quiconque le prive de cette consolation , anéantit son industrie et coupe la racine même de toutes ses acquisitions et de toutes ses conservations. Celui qui agit ainsi est le cruel oppresseur, l'ennemi le plus impitoyable du pauvre et du malheureux; en même temps , par ses spéculations perfides, il expose les produits de l'industrie qui prospère, et les accumulations de la fortune , à être pillés par les négligens, par ceux qui se sont ruinés, ou par ceux qui n'ont pu réussir à rien.

Un trop grand nombre de financiers par état ne voient dans le revenu public , qu'argent, circulation , annuités à vie , tontines , rentes perpétuelles , ou toutes les menues marchandises de la boutique. Dans un Etat bien ordonné , toutes ces choses ne doivent pas être méprisées , et l'on lie doit pas regarder avec indifférence la science qui les a pour objet. Elles sont bonnes, mais elles ne sont bonnes qu'autant qu'elles participent aux effets de ce bon ordre établi , et que c'est sur lui qu'elles reposent* Mais lorsque des hommes s'imaginent que cqs inventions misérables pourront servir de ressources pour les maux qui résultent de la destruction des fondemens de l'ordre public , et de la subversion de tous les principes de la' propriété , ils ne feront autre chose qu'élever sur les ruines de leur propre patrie, un monument

affligeant et durable des effets d'une politique inconsidérée , et d'une sagesse présomptueuse , bornée et peu prévoyante.

Les effets de l'incapacité que vos chefs populaires ont montrée dans les parties les plus importantes du gouvernement, seront tous rachetés par ce grand mot de liberté , ce mot qui remédie à tout. Je connais quelques peuples qui jouissent d'une grande liberté ; il en est plusieurs , si ce n'est le plus grand nombre , qui gémissent sous une servitude avilissante. Mais qu'est-ce que la liberté sans la sagesse et sans la vertu ? Cest le plus grand de tdus les maux possibles : car c'est à la fois la déraison, le vice et la folie, sans limites et sans frein. Ceux qui savent ce qu'est une liberté vertueuse , ne peuvent pas supporter que des têtes

, extravagantes la privent de ses charmes , en la réduisant aux mots sonores qu'ils ont sans cesse à la bouche. A coup sûr, je suis loin de mépriser les sentimens sublimes et exaltés de la liberté; ils échauffent le cœur; ils élèvent et anoblissent nos esprits ; ils raniment notre courage au moment du combat. Tout vieux que je suis , je lis encore avec plaisir les beaux morceaux pleins de verve de Lucain et de Corneille. Je ne condamne pas davantage les petits artifices et certaines tournures de popularité; ce sont des moyens pour faciliter ledévelop-

( pement de beaucoup de points importans ; ils réunissent le peuple; redonnent des forces à l'esprit; et

répandent quelquefois la gaîtésur le front sévère de la liberté morale. Tout politique devrait sacrifier aux Grâces, et réunir l'aménité à la raison. Mais dans une entreprise telle que celle de la France , tous ces sentimens subsidiaires et ces artifices sont d'un faible secours. 11 ne faut pas une grande prudence pour fabriquer un gouvernement : fixez le siège du pouvoir , enseignez l'obéissance ; et l'ouvrage est fini. 11 est encore plus aisé de donner la liberté : il n'est pas nécessaire de conduire , il suffit d'abandonner les rênes. Mais former

un gouvernement libre , c'est-à-dire tempérer l'un par l'autre ces élémens opposés de liberté et de contrainte, en un seul ouvrage durable, voilà ce qui exige la profondeur de la pensée , de la réflexion, et toutes les combinaisons d'un esprit éclairé. C'est là ce que je ne trouve point dans les chefs de votre Assemblée Nationale. Peut-être n'en sont-ils pas aussi misérablement dénués qu'ils le paraissent : j'aime mieux le croire , ce serait les placer au-dessous du niveau de l'intelligence la plus commune. Mais lorsque des chefs se plairont à se rendre à l'envi l'un de l'autre les enchérisseurs de la popularité , leurs talens ne seront d'aucune utilité dans la composition de l'Etat; ils deviendront des flatteurs, au lieu d'être des législateurs ; ils seront les instrumens, et non les guides du peuple. S'il arrivait que quelqu'un parmi eux proposât un plan de liberté, raisonnablement li-

Digitiz

mitée-, et justement définie , il serait aussitôt Surenchéri par un autre de ses compétiteurs , qui produirait quelque chose de plus splendidement populaire. On paraîtra suspect en restant fidèle à sa cause; la modération sera signalée comme la vertu des lâches; et les moyens termes, comme la prudence des traîtres ; jusqu'à ce que , dans l'espoir de conserver le crédit qui peut lui être nécessaire dans certaines occasions , le chef populaire soit forcé de propager avec activité des doctrines et d'établir des pouvoirs qui détruiront, dans la suite , les dispositions modérées vers lesquelles il aurait pu se diriger.

Mais serais-je assez déraisonnable pour ne découvrir absolument rien qui méritât quelques éloges au milieu de tous ces travaux infatigables de l'Assemblée Nationale ? Je ne disconviens pas que , parmi un très-grand nombre d'actes de violence et de folie , elle ne puisse avoir fait quelque bien. Ceux qui détruisent tout^ ne peuvent pas manquer de détruire quelque mal ; ceux qui font tout à neuf, ont des chances pour faire quelque chose d'avantageux. Pour louer ces Messieurs sur ce qu'ils ont fait en vertu de l'autorité qu'ils ont usurpée, ou pour les justifier des crimes par lesquels ils ont acquis cette autorité , il faudrait qu'il fut bien évident que les mêmes choses n'auraient pu s'exécuter sans produire une telle révolution : très-certainemejit ils l'auraient pu , parce que

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toutes les opérations importantes qu'ils çnt faites, et ceci est hors de doute , portaient sur des points qui leur avaient été volontairement accordés d'avance par le Roi , lors de la réunion des Etats- ( Généraux, ou par l'expression positive des cahiers des différens Ordres. Quelques usages ont été détruits d'après de justes motifs ; mais ces usages, eussent-ils duré jusqu'à l'éternité dans l'état ou ils étaient, n'auraient troublé en aucune manière la prospérité, ni le bonheur d'aucun Etat. Le bien que l'Assemblée Nationale a fait est superficiel , et ses erreurs sont fondamentales.

Je souhaite que mes compatriotes, quels qu'ils soient , aiment mieux recommander à nos voisins l'exemple de la constitution anglaise, que de prendre modèle sur eux pour l'amélioration de la nôtre. Ils possèdent un trésor inappréciable dans l'ancienne : je crois qu'ils ne sont pas tout-à-fait exempts de quelques motifs de crainte et de plainte ; mais c'est à leur conduite , et non pas à leur constitution qu'il faut s'en prendre. Je crois que nous devons notre heureuse situation à notre constitution ; mais je pense que c'est à son ensemble , et non pas à quelqu'une de ses parties séparément, que nous la devons , je crois que nous la devons autant à ce que nous avons conservé dans nos diverses recherches et dans nos réformes , qu'à ce que nous avons modifié ou ajouté. Notre nation trouve que le soin de con-

server ce qu'elle possède, et de le mettre à L'abri de la violation, suffit à l'occupation d'un esprit vraiment patriote, libre et indépendant. Je n'en excluerais pas non plus quelques changemens : mais, même en changeant, je voudrais n'être conduit à nos réformes que par de grandes nécessités. Dans ce que je ferais, je voudrais suivre l'exemple de nos ancêtres ; je voudrais que la réparation fut, autant que faire se pourrait, conforme au style de tout l'édifice. L'esprit de conduite que nos ancêtres ont toujours le plus manifesté, était remarquable par la prudence de leur politique, par la sagesse de leur circonspection et par une timidité qui venait de la réflexion plus que de leur caractère. N'ayant point été éclairés par les lumières dont ces Messieurs de France nous assurent qu'ils ont reçu une portion si abondante, ils agirent sous l'impression forte de l'ignorance et de la faillibilité humaine. Celui- qui les avait créés ainsi faillibles, les récompensa pour s'être conduits conformément à leur nature. Imitons leur prudence , si nous souhaitons de mériter les mêmes succès, ou de conserver leur héritage. Ajoutons, si cela nous plaît ; mais conservons ce qu'ils ont laissé ; et, appuyés sur les bases solides delà constitution anglaise, contentons-nous d'admirer plutôt que d'essayer de suivre dans leur vol désespéré , les aè'ronautes de la France.

Je vous ai dit avec franchise mes sentimens. Je

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pense qu'ils ne sont pas de nature à altérer les vôtres ; je ne sais pas s'ils le pourraient. Vous êtes jeune : il faut que vous suiviez le sort de votre patrie, puisque vous ne pouvez pas le diriger; mais, par la suite , ils pourront vous être de quelque utilité dans la forme que pourra prendre votre gouvernement. Il ne peut rester dans l'état où il est aujourd'hui; mais, avant qu'il prenne son assiette définitive, il peut être obligé de passer, comme dit un de nos poètes, « par une grande ce variété de situations inconnues; » et, dans toutes ses métamorphoses, être purifié par le feu et par le sang. '

Mes opinions ne peuvent avoir de valeur que parce qu'elles sont le fruit d'une longue suite d'observations, et qu'elles sont dictées par une grande impartialité ; elles viennent d'un homme qui n'a été ni l'instrument du pouvoir, ni le flatteur des grands, et qui ne voudrait pas démentir par ses dernières actions celles de toute sa vie. Elles

viennent d'un homme dont presque toute la carrière fut un combat pour la liberté des autres; d'un homme à qui la tyrannie seule put inspirer quelque sentiment d'une colère véhémente ou durable, et qui a dérobé, sans qu'il croie même s'être écarté de ses occupations ordinaires, les heures qu'il a données à l'examen de vos affaires, à la part qu'il ne cesse de prendre aux efforts que font tous les bons citoyens pour décréditer l'op-

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pression de l'opulence. Elles viennent d'un homme qui souhaite peu les honneurs, les distinctions et les émolumens, et qui n'en attend aucun; qui ne méprise pas la renommée, et qui ne craint pas la médisance; qui évite les contestations, quoiqu'il hasarde son opinion; d'un homme qui souhaite d'être toujours conséquent, mais qui voudrait l'être en variant ses moyens , afin d'assurer l'unité de son but; et qui, lorsque la stabilité du vaisseau sur lequel il navigue peut courir quelques dangers par la surcharge de l'un ou de l'autre de ses bords , est toujours disposé à porter le faible poids

de ses raisons du côté qui peut rétablir l'équilibre.

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