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CHAPITRE III

Les préjugés contre la violence

I. — Anciennes idées relatives à la Révolution. — Changenient résultant de la guerre de 1870 ot du régime parlementaire.

II. — Observations de Drumonl sur la l'érocilé bourgeoise. — Le Tiers Etat judiciaire et l'iiisloire des tribunaux. — Le capitalisme contre le culte de llCIal.

III. — Attitude des dreyfusards. — Jugements de Jaurès sur la Révolution : son adoration du succès el sa haine pour le vaincu.

IV. — L'antimililarisme comme preuve d"un abandon des traditions bourgeoises.

Les idées qui ont cours, dans le grand public, au sujet de la violence prolétarienne, ne sont point fondées sur robservatiou des faits contemporains et sur une interprétation raisonnée du mouvement syndical actuel ; elles dérivent d'un travail de l'esprit infiniment plus simple, d'un rapprochement que l'on établit entre le présent et des temps passés ; elles sont déterminées par les souvenirs que le mot révolution évoque d'une manière presque nécessaire. On suppose que les syndicalistes, par le

seul f;iit qu'ils s'iutitulent révolutionnaires, veulent reproduire l'histoire des révolutionnaires de 93. Les blanquistes, qui se regardent comme les légitimes propriétaires de la tradition terroriste, estiment qu'ils sont, par cela même, appelés à diriger le mouvement prolétarien (1); ils montrent pour les syndicalistes beaucoup plus de condescendance que les autres socialistes parlementaires : ils sont assez disposés à admettre que les organisations ouvrières Uniront par comprendre qu'elles n'ont rien de mieux à faire qu'à se mettre à leur école. Il me semble que, de son côté, .laurès, en écrivant \'//istoire socialiste de 93, ait, plus d'une fois, songé aux enseignements que ce passé, mille fois mort, pouvait lui donner pour la conduite du présent.

On ne fait pas toujours bien attention aux grands changements qui sont survenus dans la manière déjuger la Révolution depuis 1870 : cependant ces changements sont essentiels à considérer quand on veut comprendre les idées contemporaines relatives à la violence.

Pendant très longtemps la Révolutioij apparut comme étant essentiellement une suite de guerres glorieuses (ju'un peuple, aiïamé de liberté et emporté par les pas-

(\) \a^ loi'IeiM- pouiTa se roporlcr iililciiu'iit à un 1res inW'-ressanl chapilro du livre de Mernstoin : Sniinlisme théori- <jiie Pt socialdf'moi-rafif /tratit/ue, jtp. 47 GIÎ. Hornslein. r'lriini:or aux pr(''()(N-ii|ialions do noli-o svndiralisme ncluol. n'a pas, à mon sens, lin'- du niarxisiiic loiil i't> qu'il conlionl. Son livre a. iraillours, été écrit aune t''|)0(|iie où l'dii ne pouvaii pas enroro comprendre le nioiiveinoi)! n'vohitionnaire, on vue «huinel sont écrites ces rciloxions.

LKS PlîÉJL'GÉS CONTRE LA VIOLENCE i'i^)

sions les plus nobles, avait soutenues contre une coalition de toutes les puissances d'oppression et d'erreur. Les émeutes et les coups d'Etat, les compétitions de partis souvent dépourvus de tout scrupule et les proscriptions des vaincus, les débats parlementaires et les aventures des bommes illustres, en un mot tous les événements de l'histoire politique, n'étaient, aux yeux de nos pères, que des accessoires très secondaires des guerres de la Liberté.

Pendant vingt-cinq ans environ, on avait mis en question le changement de régime de la France ; après des campagnes qui avaient fait pâlir les souvenirs de César et d'Ale.xandre, la charte de 1814 avait incorporé définitivement à la tradition nationale le système parlementaire, la législation napoléonienne et l'Eglise concordataire ; la guerre avait rendu un jugement irrél'ormable dont les considérants, comme dit Proudbon, avaient été datés de Valmy, de Jemmapes et de cinquante autres champs de bataille, et dont les conclusions avaient été prises à Saint-Ouen par Louis XVIII {[). Protégées par le prestige des guerres de la Liberté, les institutions nouvelles étaient devenues intangibles et l'idéologie, qui fut construite pour les expliquer, devint comme une loi qui sembla longtemps avoir pour les Français la valeur que la révélation de Jésus a pour les catholi{|ues.

Plusieurs fois, des écrivains éloquents crurent qu'ils pourraient déterminer un courant de réaction contre ces doctrines, et l'Eglise put espérer qu'elle viendrait à bout de ce qu'elle nommait l'erreur du libéralisme. Une longue

(I) l'roudhon, Ln guerre et la paijc, livre V. cliap. ni.

i^a RKFLEXIOXS SLU LA VIOLEXCK

période d'admiration pour l'art médiéval et de mépris pour les temps voltairiens sembla menacer de ruine l'idéologie nouvelle ; toutes les tentatives de retour au passé ne laissèrent cependant de traces que dans l'histoire littéraire. Il y eut des époques oii le pouvoir gouverna de la manière la moins libérale, mais les principes du régime moderne ne furent jamais menacés sérieusement. On ne saurait expliquer ce fait par la puissance de la raison et par quelque loi du progrès ; la cause en est simplement dans l'épopée des guerras qui avaient rempli l'àme frau- (jaise d'un enthousiasme analogue à celui que provoquent les religions.

Cette épopée militaire donna une couleur épique à tous les événements delà politique intérieure ;les compétitions des partis furent ainsi haussées au niveau d'une Iliade, les politiciens devinrent des géants et la Révolution, que Joseph de Maistre avait dénoncée comme satauique, lut divinisée. Les scènes sanguinaires de la Terreur étaient des épisodes sans grande portée à côté des énormes hécatombes de la guerre et on trouvait moyen de les envelopper d'une mythologie dramatique; les émeutes étaient mises sur le même rang que les batailles illustres ; et ccst vainement (|ue des historiens plus calmes cherchaient à ramener la Révolution et l'Empire sur le plan d'une histoire commune ; les triomphes prodigieux des armées révolutionnaires et impériales rendaient toute critique impossible.

La guerre de 1870 a changé tout cela. Au moment de la chute du second Empire, l'immense majorité de la France croyait encore, très fermement, aux légendes

([iii avaient été répandues sur les armées des volontaires, sur le rùle miraculeux des représentants du peuple, sur les généraux improvisés ; l'expérience produisit une cruelle désillusion. Tocqueville avait écrit : « La Convention a créé la politique de l'impossible, la théorie de la folie furieuse, le culte de l'audace aveugle (1). » Les désastres de 1870 ont ramené le pays à des conditions pratiques, prudentes et prosaïques ; le premier résultat de ces désastres fut de développer l'idée tout opposée à celle dont parlait Tocqueville, l'idée d'opportunité qui, aujourd'hui, s'est introduite même dans le socialisme.

Une autre conséquence fut de changer toutes les valeurs révolutionnaires et notamment de modifier le jugements que l'on portait sur la violence.

Après 1871, tout le monde se préoccupa en France de chercher les moyens les plus appropriés pour relever le pays. Taine voulut appliquer à cette question les procédés de la psychologie la plus scientifique et il regarda l'histoire de la Révolution comme une expérimentation sociale. Il espérait pouvoir rendre évident le danger que présentait, selon lui, l'esprit jacobin, et amener ainsi ses contemporains à changer le cours de la politique française, en abandonnant des notions qui semblaient incorporées à la tradition nationale et qui étaient d'autant plus solidement ancrées dans les tètes que personne n'en avait jamais discuté les origines. Taine a échoué dans son entreprise, comme échouèrent Le Play et Renan, comme échoueront tous ceux qui voulaient fonder une réforme

(1) Tociiueville. Mëlaiujes, p. 189.

128 HKi'i. i:\ioxs sLu i.A vioi.km;k

intellectuelle et murale sur des enquêtes, sur des synthèses scientifiques et sur des démonstrations.

On ne peut pas dire cependant que l'immense labeur de Taine ait été fait en pure perte ; l'histoire de la Révolution a été bouleversée de fond en comble ; l'épopée militaire ne domine plus les jugements relatifs aux incidents de la politique. La vie des hommes, les ressorts inlimes des factions, les besoins matériels qui déterminent les tendances des grandes masses, sont passés maintenant au premier plan. Dans le discours qu'il a prononcé le 2i septembre l'.)0.') pour l'inauguration du monument de Taine à Vouziers, le député Hubert, tout en rendant hommage au grand et multiple talent de son illustre compatriote, a exprimé le regret que le coté épique de la Révolution eût été laissé par lui de côté d'une manière systématique. Regrets superflus ; l'épopée ne pourra plus désormais gouverner cette bistoire politique ; on se rendra compte des elTets grotesques auxquels peut conduire la préoccupation de revenir aux anciens procédés, en lisant Vl/lstoire socialisle de Jaurès : Jaurès a beau tirer des armoires de la vieille rhétorique les images les plus mélodramatiques, il ne parvient qu'à produire du ridicule.

Le prestige des grandes journées révolutionnaires s'est trouvé directement atteint par la comparaison avec les luttes civiles contemporaines; il n'y eut alors rien qui puisse soutenir la lomparaison avec les batailles qui ensanglantèrent Paris en 1848 et en 1871 ; le 1 i juillet et le 10 août apparaissent maintenant comme ayant été des échaufTourées qui n'auraient pu faire trembler \\\\ gouvernement sérieux.

LES PRÉJUGÉS COXTnE LA VIOLENCE 429

Il y a une autre raison, mal reconnue encore par les professionnels de l'histoire révolutionnaire, qui a beaucoup contribué à enlever la poésie à ces événements. Il n'y a point d'épopée nationale de choses que le peuple ne peut se représenter comme reproduisibles dans un avenir prochain ; la poésie populaire implique bien plutôt du futur que du passé : c'est pour cette raison que les aventures des Gaulois, de Charlemagne, des Croisés, de Jeanne d'Arc ne peuvent faire l'objet d'aucun récit capable de séduire d'autres personnes que des lettrés (1). Depuis qu'on a commencé à croire que les gouvernements contemporains ne pourraient être jetés à terre par des émeutes semblables au 14 juillet et au 10 août, on a cessé de regarder ces journées comme épiques. Les socialistes parlementaires, qui voudraient utiliser le souvenir de la Révolution pour exciter l'ardeur du peuple et qui lui demandent, en même temps, de mettre toute sa confiance dans le parlementarisme, sont fort inconséquents, car ils travaillent à ruiner eux-mêmes l'épopée dont ils voudraient maintenir le prestige dans leurs discours.

Mais alors, que reste-t-il de la Révolution, quand on

(1) 11 est bien reinanjtialile que déjà au xvn^ siècle, Boi- Icau se soit prononcé conire les épopées à surnaturel chrétien ; c'est que ses contemporains, si religieux qu'ils pussent être, n'attendaient point ipic dos anges vinssent aider Yauhan à iircmlre les places fortes ; ils ne doutaient pas de ce que racontait la Bible, mais ils n'y voyaient pas matière à épopée parce que ces merveilles n'étaient pas destinées à se l'eproduire.

a supprimé l'épopée des guerres contre la coalition et celle des journées populaires? Ce qui reste est peu ragoûtant : des opérations de police, des proscriptions et des séances de tribunaux serviles. L'emploi de la force de l'Etat contre les vaincus nous choque d'autant plus que beaucoup de coryphées de la Révolution devaient bientôt, se distinguer parmi les serviteurs de Napoléon et employer le même zèle policier en faveur de l'empereur qu'en faveur de la Terreur. Dans un pays qui a été bouleversé par tant de changements de régime et qui a, par suite, connu tant de palinodies, la justice politique a quelque chose de particulièrement odieux, parce que le criminel d'aujourd'hui peut devenir le juge de demain : le général Malet pouvait dire, devant le conseil de guerre qui le condamna en 1812, qu'il aurait eu pour complices la France entière et ses juges eux-mêmes s'il avait réussi (1).

Il est inutile d'insister davantage sur ces réflexions ; il suffit de la moindre observation pour constater que les violences prolétariennes évoquent une masse de souvenirs pénibles de ces temps passés : on se met, instinctivement, à penser aux comités de surveillance révolutionnaire, aux brutalités d'agents soupçonneux, grossiers

fl) Ernest Ilamel. Histoire de la ronspiration du fjénéral Malet, p. 2il. — Suivant ([uchiiics journaux. Jaurès, dans sa déposition du o juin l!)OT, devant la Cour d'assises de la Seine, dans le procès Bousipict-Lôvy, aurait dit ipie les agents de la sûreté témoigncronf de la consi<léralion pour l'accusé Bousquet lorscpie cehii-ci sera législateur.

et affolés par la peur, aux tragédies de la guillotine. On comprend donc pourquoi les socialistes parlementaires font de si grands efforts pour persuader au public qu'ils ont des âmes de bergers sensibles, que leur cœur est tout plein de sentiments de bonté et qu'ils n'ont qu'une seule passion : la haine j^our la violence. Ils se donneraient volontiers pour les protecteurs de la bourgeoisie contre la violence prolétarienne et, dans le but de rehausser leur prestige d'humanitaires, ne manquent jamais de repousser tout contact avec les anarchistes ; quelquefois même, ils repoussent ce contact avec un sansfaçon qui n'exclut pas une certaine dose de lâcheté et d'hypocrisie.

Lorsque Millerand était le chef incontesté du parti socialiste au Parlement, il recommandait à'avoir peur de faire peur ; et, en effet, les dépîités socialistes trouveraient peu d'électeurs s'ils ne parvenaient à convaincre le grand public qu'ils sont des gens très raisonnables, fort ennemis des anciennes violences et uniquement occupés à méditer sur la philosophie du droit futur. Dans un grand discours prononcé le 8 octobre 1905 à Limoges, Jaurès s'est attaché à rassurer beaucoup plus les bourgeois qu'on ne l'avait fait jusqu'ici ; il leur a annoncé que le socialisme vainqueur se montrerait bon prince et qu'il étudiait diverses solutions pour indemniser les anciens propriétaires. Il y a quelques années, Millerand ne promettait d'indemnités qu'aux pauvres (Petite République, 25 mars 1898) ; maintenant tout le monde sera mis sur le même pied et Jaurès nous assure que Vandervelde a écrit sur ce sujet des choses pleines de profondeur. Je veux bien le croire sur parole.

La révolution sociale est conçue par Jaurès comme une faillite ; on donnera de bonnes annuités aux bourgeois d'aujourd'hui ; puis de génération en génération, ces annuités décroîtront. Ces plans doivent sourire aux financiers habitués à tirer grand parti des faillites et je ne doute pas que les actionnaires de Vffumaniténe trouvent ces idées merveilleuses ; ils seront les syndics de la faillite et toucheront de bons honoraires, qui compenseront les perles que leur a occasionnées ce journal.

Aux veux de la bourgeoisie contemporaine, tout est admirable qui écarte l'idée de violences. Nos bourgeois désirent mourir en paix ; — après eux le déluge.

Examinons maintenant d'un peu plus près la violence de 93 et cherchons si elle peut être identifiée avec celle du syndicalisme contemporain.

Il y a une quinzaine d'années, Drumont, parlant du socialisme et de son avenir, écrivait ces phrases qui parurent alors fort paradoxales à beaucoup de personnes : « Saluez les chefs ouvriers de la Commune, peut dire aux conservateurs l'historien qui est toujours un peu prophète ; vous ne les reverrez plus !... Ceux qui viendront seront autrement haineux, mauvais et vindicatifs que les hommes de 1871. Un sentiment nouveau prend désormais possession du prolétariat français: la haine (1). » Ce

(1) Drumont, La fin d'un monde, pp. 137-138.

n'étaient pas là des pai'oles en l'air d\in homme de lettres : Drumont avait été renseigné sur la Commune et le monde socialiste par Malon, dont il fait un portrait très enthousiaste dans son livre .

Cette sinistre prédiction était fondée sur l'idée que l'ouvrier s'éloigne de plus en plus de la tradition nationale et qu'il se rapproche du bourgeois, beaucoup plus accessible que lui aux mauvais sentiments. « Ce fut l'élément bourgeois, dit Drumont, qui fut surtout féroce dans la Commune ;... l'élément peuple, au milieu de cette crise effroyable, resta humain, cest-à-dive français. . . Parmi les internationalistes qui firent partie de la Commune, quatre seulement se prononcèrent pour des mesures violentes (1). » On voit que Drumont en est encore à cette naïve philosophie du xviiie siècle et des utopistes antérieurs à 1848, d'après laquelle les hommes suivent d'autant mieux les injonctions de la loi morale qu'ils ont été moins gâtés par la civilisation ; en descendant des classes supérieures aux classes pauvres, on trouve plus de bonnes qualités ; le bien n'est naturel qu'aux individus qui sont demeurés rapprochés de l'état de nature.

Cette philosophie des classes conduit Drumont à une théorie historique assez curieuse : aucune de nos révolutions ne fut aussi sanglante que la première, parce qu'elle fut « conduite par la bourgeoisie » ; — à mesure que le peuple s'est plus intimement mêlé aux révolutions, elles sont devenues moins « féroces » ; — « le prolétariat,

(1) Drumont, op. cit., p. 128.

134 RÉFLEXIONS SLR L\ VIOLENCE

quand il eut, pour la première fois, une part effective de pouvoir, fut infiniment moins sanguinaire que la bourgeoisie » (1). Nous ne saurions nous contenter des explications futiles qui suffisent à Drumont ; mais il est certain qu'il y a quoique chose de changé depuis 93. Nous devons nous demander si la férocité dos anciens révolutionnaires ne tiendrait pas à des raisons tirées de l'histoire de la bourgeoisie, en sorte que l'on commettrait un contresens en confondant les abus de la force bourgeoise révolutionnaire de 93 avec la violence de nos syndicalistes révolutionnaires : le mot révolutionnaire aurait ainsi deux sens parfaitement distincts.

Le Tiers Etat, qui a rempli les assemblées à l'époque révolutionnaire, celui que Ton peut appeler le Tiers Etat officiel, n'était point l'ensemble des agriculteurs et des chefs d'industrie; le pouvoir ne fut jamais alors entre les mains des hommes de la production, mais entre les mains des basochiens. Taine est très frappé de ce fait que sur 577 députés du Tiers Etat à la Constituante, il y avait 373 « avocats inconnus et gens de loi d'ordre subalterne, notaires, procureurs du roi, commissaires de terrier, juges et assesseurs de présidial, baillis et lieutenants de bailliage, simples praticiens enfermés depuis leur jeunesse dans le cercle étroit d'une médiocre juridiction ou d'une routine paperassière, sans autre échappée que des promenades philosophiques à travers les espaces imaginaires, sous la conduite de Rousseau et de Ray-

(1) Drumont, op. cit., p. 136.

nal » (l). Nous avons peine aujourd'hui à contiprendre rimportance qu'avaient les gens de loi dans l'ancienne France; il existait une multitude de juridictions ; les propriétaires mettaient un amour-propre extrême à faire juger des questions qui nous paraissent aujourd'hui l)ien médiocres, mais qui leur paraissaient énormes à cause de l'enchevêtrement du droit féodal dans le droit de propriété ; on trouvait partout des fonctionnaires de l'ordre judiciaire et ils jouissaient du plus grand prestige auprès des populations.

Cette classe apporta à la Révolution beaucoup de capacités administratives ; c'est grâce à elles que le pays put traverser assez facilement la crise qui l'ébranla durant dix ans et que Napoléon put si rapidement reconstituer des services bien réguliers ; mais cette classe apporta aussi une masse de préjugés qui firent commettre les plus lourdes fautes à ceux de ses représentants qui occupèrent les premiers postes. On ne peut, par exemple, comprendre la conduite de Robespierre quand on le compare aux politiciens d'aujourd'hui; il faut toujours voir en lui l'homme de loi sérieux, préoccupé de ses devoirs, soucieux de ne pas ternir l'honneur professionnel de l'orateur de la barre ; de plus il était lettré et disciple de Rousseau. Il a des scrupules de légalité qui étonnent les historiens contemporains ; quand il lui fallut prendre des résolutions suprêmes et se défendre contre la Convention, il se montra d'une naïveté qui confine à la niaiserie. La

(1) Taine, La Révolution, lome I, p. lo5.

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fameuse loi du 22 prairial, qu'on lui a si souvent reprochée et qui donna une allure si rapide au tribunal révolutionnaire, est le chef-d'œuvre de son genre d'esprit ; on y retrouve tout l'Ancien Régime exprimé en formules lapidaires.

Une des pensées fondamentales de lAncien Régime avait été l'emploi de la procédure pénale pour ruiner tous les pouvoirs qui faisaient obstacle à la royauté. Il semble que, dans toutes les sociétés primitives, le droit pénal ait commencé par être une protection accordée au chef et à quelques privilégiés qu'il honore d'une faveur spéciale; c'est seulement fort tard que la force légale sert indistinctement à sauvegarder les personnes et les biens de tous les habitants du pays. Le Moyen Age étant un retour aux mœurs des très vieux temps, il était naturel qu'il engendrât de nouveau des idées fort archaïques relatives à la justice, et qu'il fit considérer les tribunaux comme ayant surtout pour mission d'assurer la grandeur royale. Un accident historique vint donner un développement extraordinaire à cette théorie de sauvages : l'Inquisition fournissait le modèle de tribunaux qui, mis en action sur de très faibles indices, poursuivaient avec persévérance les gens qui gênaient l'autorité, et les mettaient dans l'impossibilité de lui nuire. L'Etat royal emprunta à l'Inquisition beaucoup de ses procédés et suivit presque toujours ses principes.

La royauté demandait constamment à ses tribunaux de travailler à agrandir son territoire; il nous paraît aujourd'hui étrange que Louis XI\^ fit prononcer des annexions par des commissions de magistrats ; mais il

était dans la tradition ; beaucoup de ses prédécesseurs avaient fait confisquer par le Parlement des seigneuries féodales pour des motifs fort arbitraires. La justice, qui nous semble aujourd'hui faite pour assurer la prospérité de la production et lui permettre de se développer, en toute liberté, sur des proportions toujours plus vastes, semblait faite autrefois pour assurer la grandeur royale : son but essentiel n'était pas le droit, tnais l'Etat.

Il fut très difficile d'établir une discipline sévère dans les services constitués par la royauté pour la guerre et pour l'administration ; à chaque instant il fallait faire des enquêtes pour punir des employés infidèles ou indociles ; les rois employaient pour ces missions des hommes pris dans leurs tribunaux ; ils arrivaient ainsi à confondre les actes de répression disciplinaire avec la répression des crimes. Les hommes de loi devaient transformer toutes choses suivant leurs habitudes d'esprit ; ainsi la négligence, la mauvaise volonté ou l'incurie devenaient de la révolte contre l'autorité, des attentats ou de la trahison.

La Révolution recueillit pieusement cette tradition, donna aux crimes imaginaires une importance d'autant plus grande que ses tribunaux politiques fonctionnaient au milieu d'une population affolée par la gravité du péril ; on trouvait alors tout naturel d expliquer les défaites des généraux par des intentions criminelles et de guillotiner les gens qui n'avaient pas été capables de réaliser les espérances qu'une opinion, revenue souvent aux superstitions de l'enfance, avait rêvées. Notre code pénal renferme encore pas mal d'articles paradoxaux venant de ce temps : aujourd'hui on ne comprend plus facilement que l'on puisse accuser sérieusement un citoyen de pratiquer des

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machinations ou entretenir des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens. Un pareil crime suppose que l'Etat peut être mis en péril tout entier par le fait d'une personne : cela ne nous paraît guère croyable (1).

Les procès contre les ennemis du roi furent toujours conduits d'une manière exceptionnelle ; on simplifiait les procédures autant qu'on le pouvait ; on se contentait de preuves médiocres, qui n'auraient pu suffire pour des délits ordinaires ; on cherchait à faire des exemples terribles et profondément intimidants. Tout cela se retrouve dans la législation robespierrienne. La loi du 22 prairial se contente de définitions assez vagues du crime politique, de manière à ne laisser échapper aucun ennemi de laRévo-' lution ; quant aux preuves, elles sont dignes de la plus pure tradition de l'Ancien Régime et de l'Inquisition. « La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peiipke^t toute espèce de documents, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obtenir l'assentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie ; leur but est le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis. » Nous avons, dans

(1) C'est cependant larlicle que Ion a appliqué ;i Dreyfus, sans qu'on ait jamais clicri^lié, iriiilleurs, à démontrer (pie la Krance ait clé en danger de guerre par suite de la livraison de documents à rAllemagnc.

cette loi terroriste célèbre, la plus forte expression de la doctrine de l'Etat {\).

La philosophie du xvine siècle était venue renforcer encore ces tendances ; elle prétendait, en effet, formuler un retour au droit naturel ; l'humanité avait été, jusqu'alors, corrompue, par la faute d'un petit nombre de gens qui avaient eu intérêt à la duper ; mais on avait enfin découvert le moyen de revenir aux principes de bonté primitive, de vérité et de justice ; toute opposition à une réforme si belle, si facile à appliquer et d'un succès si certain, était l'acte le plus criminel que l'on put imaginer ; les novateurs étaient résolus à se montrer inexorables pour détruire l'influence néfaste que des mauvais citoyens pouvaient exercer en vue d'empêcher la régénération de l'humanité. L'indulgence était une faiblesse coupable, car elle ne tendait à rien moins qu'à sacrifier le bonheur des multitudes aux caprices de gens incorrigibles qui montraient un entêtement incompréhensible, refusaient de reconnaître l'évidence et ne vivaient que de mensonges.

De l'Inquisition à la justice politique de la royauté et de celle-ci aux tribunaux révolutionnaires, il y avait eu constamment progrès dans le sens de l'arbitraire des règles, de l'extension de la force et de l'amplification de l'autorité. L'Eglise avait eu, très longtemps, des doutes sur la valeur des procédures exceptionnelles que prati-

(1) Les détails mêmes de celte loi ne peuvent s'expliquer que par leur rapprochement avec les règles de l'ancien droit pénal .

140 iiKi'i.r.xiONS si:u i..\. vioi.knci':

quaient ses inquisiteurs (1), La roj'auté n'avait plus eu autant de scrupules, surtcnit quand elle eut acquis sa pleine maturité ; mais la Révolution étalait au grand jour le scandale de son culte superstitieux de l'Etat.

Une raison d'ordre économique donnait alors à l'Etat une force que n'avait jamais eue l'Eglise. Au début des temps modernes, les gouvernements, par leurs expéditions maritimes et les encouragements donnés à l'industrie, avaient occupé une très grandi' place dans la production ; mais au \viii« siècle cette place était devenue exceptionnellement énorme dans l'esprit des théoriciens. Tout le monde avait alors la tôte pleine de grands projets ; on concevait les royaumes sur le plan de vasti's compagnies qui entreprennent de mettre le sol en valeur et on s'attachait à assurer le bon ordre dans le fonctionnement de ces compagnies. Aussi l'Etat était-il le dieu des réformateurs : « Ils veulent, ditTocqueville, emprunter les mains du pouvoir central et l'employer à tout briser et à tout refain» suivant un nouveau plan qu'ils ont conçu eux-mêmes; lui seul leur parait en ét;it d'accomplir une telle t;\che. La puissance de l'Etat doit être sans limites, comme son droit, disent-ils ; il ne s'agit que de lui persuader d'en faire un usage convenable (2). » Les physiocrates paraissaient disposés à sacrifier les individus

(I) nos ailleurs moi le nies, |ii'imi,iiiI à l.i Ici Ire ce ri aines ins- Iriiclidiis (le 1,1 |i;i|i,iiil(', oui |iii soiilciiii' i|iie rini|uisilion avait éli' rclaliNciiiciil iiuiiil^MMilc, en ('^ani aux iinnii-s du lenii>s.

(2)Tocqucvillc. L'Ancien Régime et la Révolution, p. 127.

LES PRÉJUGÉS CONTnE LA VIOLENCE lil

h Tutilité générale ; ils tenaient fort peu à la liberté et trouvaient absurde l'idée d'une pondération des pouvoirs ; ils espéraient convertir l'Etat ; leur système est défini par Tocqueville « un despotisme démocratique » ; le gouvernement eût été en tbéorie un mandairede tous, contrôlé par une opinion publique éclairée ; pratiquement il était un maître absolu (I). Une des cboses qui ont le plus étonné Tocqueville, au cours de ses études sur l'Ancien Régime, est l'admiration que les physiocrates avaient pour la Chine, qui leur paraissait le type du bon gouvernement, parce que là il n'y a que des valets et des commis soigneusement catalogués et choisis au concours.

Depuis la Révolution, il y a eu un tel bouleversement dans les idées que nous avons peine à bien comprendre les conceptions de nos pères (2). L'économie capitaliste a mis en pleine lumière l'extraordinaire puissance des individus ; la confiance que les hommes du xvin<= siècle avaient dans les capacités industrielles de l'Etat, paraît puérile à toutes les personnes qui ont étudié la production ailleurs que dans les insipides bouquins des sociologues ; ceux-ci conservent encore fort soigneusement le culte des àneries du temps passé ; — le droit de la nature est devenu un sujet inépuisable de railleries pour les per-

(1) Tocqueville, op. cit., pp. :26u-26G et pp. 2G9 271.

(2) Il faut, dans riiistoire <les idées juridicpies en France, tenir grand compte du morcellement de la propriété foncière, qui, en multipliant les chefs indépendants d'unités de production, a plus contribué à répandre dans les masses des idées juridiques que les plus beaux traités de philosophie n"cn ont l'épandu dans les classes lettrées.

sonnes qui ont la moindre teinture de l'histoire ; — l'emploi de tribunaux comme moyen de coercition contre des adversaires politiques soulève l'indignation universelle, et les gens qui ont le sens commun, trouvent qu'il ruine toute notion juridique.

Sumner Maine fait observer que les rapports des gouvernements et des citoyens ont été bouleversés de fond en comble depuis la fin du xviii^ siècle ; jadis l'Etat était toujours censé être bon et sage ; par suite, toute entrave apportée à son fonctionnement était regardée comme un délit grave ; le système libéral suppose, au contraire, que le citoyen, laissé libre, choisit le meilleur parti et qu'il exerce le premier de ses droits en critiquant le gouvernement, qui de maître devient serviteur (1). Maine ne dit pas quelle est la raison de cette transformation ; la raison me semble être surtout d'ordre économique. Dans le nouvel état de choses, le crime politique est un acte de simple révolte, qui ne saurait comporter aucune infamie, et que l'on arrête par des mesures de prudence, mais qui ne mérite plus le nom de crime, car son auteur ne ressemble point aux criminels.

Nous nesommcs peut-être pasmeilleurs, plus humains, plus sensibles aux malheurs d'autrui que n'étaient les hommes de 93 ; je serais même assez disposée admettre que le pays est probablement moins moral qu'il n'était à cette époque ; mais nous n'avons plus, autant que nos pères, la superstition du Dieu Etat, auquel ils sacrifièrent

(1) Sumner Maine, Essais sur le gourernetnent populaire, Irad. franc., p. 20.

tant de victimes. La férocité des Conventionnels s'explique facilement par l'influence des conceptions que le Tiers Etat avait puisées dans les pratiques détestables de l'Ancien Régime.

Il serait étrange que les idées anciennes fussent complètement mortes ; l'affaire Dreyfus nous a montré que l'immense majorité des officiers et des prêtres concevait toujours la justice à la manière de l'Ancien Régime et trouvait toute naturelle une condamnation pour raison d'Etat (1). Cela ne doit pas nous surprendre, car ces deux catégories de personnes, n'ayant jamais eu de rapports directs avec la production, ne peuvent rien comprendre au droit. Il y eut une si grande révolte dans le public éclairé contre les procédés du ministère de la Guerre, que l'on put croire un instant que la raison d'Etat ne serait bientôt plus admise (en dehors de ces deux catégories) que par les lecteurs du Petit Journal^ dont la mentalité se trouverait ainsi caractérisée et rapprochée de celle qui existait il y a un siècle. Nous avons \ti, hélas ! par une

(I) L'extraordinaire et illégale sévéï'ité que l'on apporta dans l'application de la peine, s'explique par ce fait que le but du procès était de terrifier certains espions que leur situation mettait hors d'atteinte ; on se souciait assez peu que Di'eyfusfùt coupable ou innocent ; l'essentiel était de mettre l'Etat à l'abri de trahisons et de rassurer les Français affolés par la peur de la guerre.

m HÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

cruelle expérience, que l'Etat avait encore des pontifes et de fervents adorateurs parmi les dreyfusards.

L'affaire Dreyfus était à peine terminée que le gouvernement de Défense républicaine commençait une autre affaire politique.au nom de !a raison d'Etat et accumulait presque autant de mensonges que l'Etat-major en avait accumulés dans le procès de Dreyfus. Aucune personne sérieuse ne doute, en effet, aujourd'hui, que legrand complot pour lequel Déroulède, Buffet et Lur-Saluces furent condamnés, était une invention de la police : le siège de ce qu'on a appelé le fort Chabrol avait été arrangé pour faire croire aux Parisiens qu'ils avaient été à la veille d'une guerre civile. On a amnistié les victimes de ce forfait juridique, mais Tamnistie ne devrait pas suffire ; si les dreyfusards avaient été sincères, ils auraient réclamé que le Sénat reconnût la scandaleuse erreur que les mensonges de la police lui ont fait commettre : je crois qu'ils ont trouvé, tout au contraire, très conforme aux principes de la Justice éternelle, de maintenir, le plus longtemps possible, une condamnation fondée sur la fraude la plus évidente.

Jaurès et beaucoup d'autres éminents dreyfusards approuvèrent le général André et Combes d'avoir organisé un système régulier de délation. Kautsky lui a vivement reproché sa conduite ; l'écrivain allemand demandait que le socialisme ne présentât point comme de grandes actions démocratiques « les misérables procédés de la République bourgeoise » et qu'il demeurât « fidèle au principe qui déclare que le dénonciateur est la dernière des canailles >. {Déhats, \'^ novembre 1904). Ce qu'il y eut de plus triste dans cette affaire, c'est que

Jaurès prétendit que le colonel Hartmann (qui protestait contre le système des fiches) avait employé lui-même des procédés tout semljlables (1) ; celui-ci lui écrivait : « Je vous plains d'en être arrivé à défendre aujourd'hui et par de tels moyens les actes coupables que vous flétrissiez avec nous il y a quelques années ; je vous plains de vous croire obligé de solidariser le régime républicain avec les procédés vils de mouchards qui le déshonorent. » {Débats, D novembre 1904.)

L'expérience nous a toujours montré jusqu'ici que nos révolutionnaires arguent de la raison d'Etat, dès qu'ils sont parvenus au pouvoir, qu'ils emploient alors les procédés de police, et qu'ils regardent la justice comme une arme dont ils peuvent abuser contre leurs ennemis. Les socialistes parlementaires n'échappent point à la règle commune; ils conservent le vieux culte de l'Etat; ils sont donc préparés à commettre tous les méfaits de l'Ancien Régime.

On pourrait composer un beau recueil de vilaines sentences politiques en compulsant VHisloire socialiste

(i) Dans V Humanité du 17 novembre 1904 se trouve une lettre de Paul Guieysse et de Yazeilles déclarant qu'il ny a aucim fait de ce genre à imputer au colonel Hartmann. Jaurès fait suivre cette lettre d'un commentaire étrange : il estime que les délateurs agissaient avec une parfaite loyauté et il regrette que le colonel ait fourni « imprudemment un aliment de plus à la campagne systématique des journau.K réactionnaires ». Jaurès ne s'est pas douté que ce commentaire aggravait fort son cas et n'eût pas été indigne d'un disciple d'Escobar.

446 RÉFLEXIONS SUU LA VIOLENCK

de Jaurès : je n'ai pas eu la patience de lire les 1824 pages consacrées à raconter la Révolution entre le 10 août 1792 et la chute de Robespierre ; j'ai seulement feuilleté ce fastidieux bouquin et j'ai vu qu'on y trouvait mêlées une philosopliie parfois digne de monsieur Pantalon et une politique de pourvoyeur de guillotine. J'avais, depuis longtemps, estimé que Jaurès serait capal)le de toutes les férocités contre les vaincus ; j'ai reconnu que je ne m'étais pas trompé ; mais je n'aurais pas cru qu'il fût capable de tant de platitude : le vaincu à ses yeux a toujours tort, et la victoire fascine tellement notre grand défenseur de la Justice éternelle qu'il est prêt à souscrire toutes les proscriptions qu'on exigera de lui : « Les révolutions, dit-il, demandent à l'homme le sacrifice le plus effroyable, non pas seulement de son repos, non pas seulement de sa vie, mais de l'immédiate tendresse humaine et de la pitié » (1). Pourquoi avoir tant écrit sur l'inhumanité des bourreaux de Dreyfus ?Eux aussi sacrifiaient « l'immédiate tendresse humaine » à ce qui leur paraissait être le salut de la patrie

Il y a quelques années, les républicains n'eurent pas assez d'indignation contre le vicomte de Vogui' qui, recevant ITanotaux à l'Académie franijalse, appelait le coup d'Etat de 1851 une « opération de police un peu rude » (2). Jaurès, instruit par I histoire révolution-

(1) J. Jaurès. La Conrpiition. p. 1732.

(2) Celait le 25 mars 189.S, dans un moment particulièrement critique de Taffairc Droyl'us, alors (jue les nationalistes domendaioni qu'on halayAl les i)or(uri)atoiM'scl les ennemis de rarinéc. J. Ueinach dil que de Vogue conviait ouverte-

naire, raisonne maintenant tout juste comme le jovial vicomte (1) ; il vante, par exemple, « la politique de vigueur et de sagesse » qui consistait à forcer la Convention à expulser les Girondins « avec une sorte de régularité apparente » (2) .

Les massacres de septembre 1792 ne sont pas sans le gêner un peu : la régularité n'est pas ici apparente ; mais il a de grands mots et de mauvaises raisons pour toutes les vilaines causes ; la conduite de Danton ne fut pas très digne d'admiration au moment de ces tristes journées ; mais Jaurès doit l'excuser, puisque Danton triomphait durant cette période « II ne crut pas de son devoir de ministre révolutionnaire et patriote d'entrer en lutte avec ces forces populaces égarées. Comment épurer le métal des cloches quand elles sonnent le tocsin de la liberté en péril (3) ? » Il me semble que Cavaignac aurait pu expliquer de la même manière sa conduite dans l'afFaire Dreyfus : aux gens qui lui reprochaient de marcher avec les antisémites, il aurait pu répondre que son devoir de ministre patriote ne le forçait pas à entrer en lutte avec la populace égarée et que les jours où le salut de la défense nationale est en jeu on ne peut épurer le

ment l'armée à recommencer l'œuvre de 1851 {Histoire de l'affaire Dreyfus, tome III, p, 545).

(1) De A'oguë a l'habitude, dans ses polémiques, de remercier ses adversaires de l'avoir beaucoup amusé : c'est pourquoi je me permets de l'appeler jovial, bien que ses écrits soient plutôt endormants.

(2) J. Jaurès, op. cit., p. 1434.

(3) J. Jaurès, op. cit., p. 77.

métal des clochos qui sonnent le tocsin de la patrie en danger.

Lorsqu'il arrive au temps oii Camille Desmoulins chercbe à provoquer un mouvement d'opinion capable d'arrêter la Terreur, Jaurès se prononce avec énergie contre cette tentative. — Il reconnaîtra cependant, quelques pages plus loin, que le système de la guillotine ne pouvait toujours durer ; mais Desmoulins, ayant succombé, a tort aux yeux de notre humble adorateur du succès. Jaurès accuse l'auteur du Vieiijc Cordelier d'oublier les conspirations,, les trabisons, les corruptions et tous les rêves dont se nourrissait l'imagination afTolée des terroristes ; il a même l'ironie de parler de la « France libre !» et il prononce cette sentence digne d'un élève jacobin de Joseph Prudhomme : « Le couteau de Desmoulins était ciselé avec un art incomparable, mais il le plantait au cœur de la Révolution (1). » Lorsque Robespierre ne disposera plus de la majorité dans la Convention, il sera, tout naturellement, mis à mort par les autres terroristes, en vertu du jeu légitime des institutions parlementaires de ce temps ; mais faire appel à la seule ojHîiion pub/if/tœ contre les chefs du gouvernement, voilà quel était le « crime » de Desmoulins. Son crime fut aussi celui de Jaurès au temps où il défendait Dreyfus contre les grands chefs de l'armée et le gouvernement ; que de fois n'a-t-on pas reproché à Jaurès de compromettre la défense nationale? Mais ce temps est déjà bien éloigné ; et, à cette époque, notre tribun, n'ayant pas

(1) .1. Jaurès, op. rit., p. 1731.

encore goûté les avantages du pouvoir, n'avait pas une théorie de l'Etat aussi féroce que celle qu'il a aujourd'hui.

Je crois qu'en voilà assez pour me permettre de conclure que si, par hasard, nos socialistes parlementaires arrivaient au gouvernement, ils se montreraient de bons successeurs de l'Inquisition, de l'Ancien Régime et de Robespierre ; les tribunaux politiques fonctionneraient sur une grande échelle et nous pouvons même supposer que l'on abolirait la malencontreuse loi de 1848, qui a supprimé la peine de mort en matière politique. Grâce à cette réforme^ on pouri'ait voir de nouveau l'Etat triompher par la main du bourreau.

Les violences prolétariennes n'ont aucun rapport avec ces proscriptions ; elles sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes. Tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance ; en guerre on ne tue pas les vaincus ; on ne fait pas supporter à des êtres inofTensifs les conséquences des déboires que les armées peuvent avoir éprouvées sur les champs de bataille (1) ; la force s'étale alors suivant sa nature, sans jamais prétendre rien

(d) Je signale ici un fait qui n'est peut-être pas très connu : la guerre d'Espagne, au temps de Napoléon, fut l'occasion d'atrocités sans nombre ; mais le colonel Lafaille dit qu'en Catalogne les ;meurtres et les ci'uaulés ne furent jamais le fait des soldats espagnols enrégimentés depuis un certain temps et ayant pris^les mœurs propres à la guerre [Mémoires sur les campagnes\de Catalogne de 1808 à 18 ii, pp. 164- 165).

emprunter aux procédui'esjuridiquesque la sociétéengage contre des criminels.

Plus le syndicalisme se développera, en abandonnant les vieilles superstitions qui viennent de l'Ancien Régime et de l'Eglise — par le canal des gens de lettres, des professeurs de philosophie et des historiens de la Révolution, — plus les conflits sociaux prendront un caractère de pure lutte semblable à celles des armées en campagne. On ne saurait trop exécrer les gens qui enseignent au peuple qu'il doit exécuter je ne sais quel mandat superlativement idéaliste d'une justice en marche vers l'avenir. Ces gens travaillent à maintenir les idées sur l'Etat qui ont provoqué toutes les scènes sanglantes de 93, tandis que la notion de lutte de classe tend à épurer la notion de violence. »

Le syndicalisme se trouve engagé, en France, dans une propagande antimilitariste qui montre clairement l'immense distance qui le sépare du socialisme parlementaire sur cette question de l'Etat. Beaucoup de journaux croient qu'il s'agit là seulement d'un mouvement humanitaire exagéré, qu'auraient provoqué les articles de Hervé ; c'est une grosse erreur. Il ne faut pas croire que l'on proteste contre la dureté de la discipline, ou contre la durée du service militaire, ou contre la présence dans les grades supérieurs d'officiers hostiles aux institutions actuelles (1);

(1) Suivant Joseph Uoinach on a ou le lorl, après la guerre,

ces raisons-là sont celles qui ont conduit beaucoup de bourgeois à applaudir les déclamations contre l'armée au temps de l'affaire Dreyfus, mais ce ne sont pas les raisons des syndicalistes.

L'armée est la manifestation la plus claire, la plus tangible et la plus solidement rattachée aux origines, que l'on puisse avoir de l'Etat. Les syndicalistes ne se proposent pas de réformer l'Etat comme se le proposaient les hommes du xviii^ siècle; ils voudraient le détruire (1) parce qu'ils veulent réaliser cette pensée de Marx : que la révolution socialiste ne doit pas aboutir à remplacer une minorité gouvernante par une autre minorité (2). Les syndicalistes marquent, encore plus fortement, leur doctrine quand ils lui donnent un aspect plus idéologique et se déclarent antipatriotes — à la suite du Manifeste eommunisie.

Sur ce terrain il est impossible qu'ail y ait la moindre entente entre les syndicalistes et les socialistes officiels ; ceux-ci parlent bien de tout briser, mais ils attaquent plutôt les hommes au pouvoir que le pouvoir lui-même ; ils espèrent posséder la force de l'Etat et ils se rendent

de faire une part trop grande aux élèves des écoles militaires ; la vieille noblesse et le parti catholique avaient pu ainsi s'emparer du commandement. (Loc. cit., pp. 355-556.)

(1) «La société qn'i organisera la production sur les bases dune association de producteui-s libres et égalitaires, transportera toute la machine de l'Etat Là où est dès lors sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de pierre. » (Engels, Les Origines de la socie'fé, trad. franc., p. 280.)

(2) Manifeste communiste, trad. Andler, tome 1, p. 39.

152 nÉFLEXioxs Sun la violence

compte que le jour où ils détiendraient le gouvernement, ils auraient besoin d'une armée ; ils feraient de la politique étrangère et, par suite, auraient, eux aussi, à vanter le dévouement à la patrie.

Les socialistes parlementaires sentent bien que l'antipatriotisme tient fort aux cœurs des ouvriers socialistes et ils font de grands efforts pour concilier ce qui est inconciliable : ils ne voudraient pas trop beurter des idées qui sont devenues cbères au prolétariat, mais ils ne peuvent pas abandonner leur cber Etat qui leur promet tant de jouissances. Ils se sont livrés aux acrobaties oratoires les plus cocasses pour se tirer d'affaire. Par exemple, après l'arrêt de la Cour d'assises de la Seine condamnant Hervé et les antimilitaristes, le Conseil national du parti socialiste vota un ordre du jour flétrissant le « verdict de baine et de peur », déclarant qu'une justice de classe ne saurait respecter « la liberté d'opinion », protestant conti-e l'emploi des troupes dan: les grèves et affirmant « hautement la nécessité de l'action et de Yeiii tente internationale des travailleurs pour la suppression de la guerre » {Socialiste, 20 janvier 1906). Tout cela est fort habile, mais la question fondamentale est esquivée.

Ainsi on ne pourrait plus contester qu'il n'y ait une opposition absolue entre le syndicalisme révolutionnaire et l'Etat ; cette opposition prend en France la forme particulièrement âpre de l'antipatriotisme, parce que les hommes politiques ont mis en œuvre toute leur science pour arriver à jeter la confusion dans les esprits sur l'essence du socialisme. Sur le terrain du patriotisme, il ne peut y avoir de compromissions et de position

LES PRÉJUGÉS CONTRE LA VIOLENCE doS

moyenne ; c'est donc sur ce terrain que les syndicalistes ont été forcés de se placer lorsque les bourgeois de tout acabit ont employé tous leurs moyens de séduction pour corrompre le socialisme et éloigner les ouvriers de l'idée révolutionnaire. Ils ont été amenés à nier l'idée de patrie par une de ces nécessités comme on en rencontre, à tout instant, au cours de l'bistoire (1) et que les philosophes ont parfois beaucoup de peine à expliquer, — parce que le choix est imposé par les conditions extérieures et non librement fait pour des raisons tirées de la nature des choses. Ce caractère de nécessité historique donne au mouvement antipatriotique actuel une force qu'on chercherait vainement à dissimuler au moyen de sophismes (2).

Nous avons le droit de conclure de là que l'on ne saurait confondre les violences syndicalistes exercées au cours des grèves par des prolétaires qui veulent le renversement dejl'Etat, avec ces actes de sauvagerie que la

(1) Cf. l'enquête du 3Ioiwement socialiste : L'idée de patrie et la classe ouvrière. Après le procès de Hervé. Léon Daudet écrivait : « Ceux qui ont suivi ces débats ont frémi aux dépositions nullement théâtrales des secrétaires des syndicats. » {Libre Parole, 31 décembre 1905.)

(2) Jaurès a eu cependant Taudace de déclarer à la Chambre, le il mai 1907, qu'il y avait seulement « à la surface du mouvement ouvrier quelques formules d'outrance et de paradoxe, qui procèdent non de la négation de la pairie, mais de la condamnation de l'abus qu'on a fait si souvent de ridée et du mot ». Un tel langage n'a pu être tenu que devant une assemblée qui ignore tout du mouvement ouvrier.

superstition de l'Etat a suggérés aux révolutionnaires de 93, quand ils eurent le pouvoir en main et qu'ils purent exercer sur les vaincus l'oppression, — en suivant les principes qu'ils avaient reçus de l'Eglise et de la royauté. Nous avons le droit d'espérer qu'une révolution socialiste poursuivie par de purs syndicalistes ne serait point souillée par les abominations qui souillèrent les révolutions boura^eoises.

I. — Confusion du socialisme parlementaire et clarté de la grève générale. — Les mythes dans l'histoire. — Preuve expérimentale de la valeur de la grève générale.

II. — Recherches faites pour perfectionner le marxisme. — Manière de l'éclairer en partant de la grève générale : lutte de classe ; — préparation à la révolution et absence d'utopies; — caractère irréformable de la révolution.

III. — Préjugés scientifiques opposés à la grève générale ; doutes sur la science. — Les parties claires et les parties obscures dans la pensée. — Incompétence économique des parlements.

Toutes les fois que l'on cherche à se rendre un compte exact des idées qui se rattachent à la violence prolétarienne, on est amené à se reporter à la notion de grève générale ; mais la même notion peut rendre bien d'autres services et fournir des éclaircissements inattendus sur toutes les parties obscures du socialisme. Dans les dernières pages du premier chapitre, j'ai comparé la grève générale à la bataille napoléonienne qui écrase définitivement l'adversaire ; ce rapprochement va nous

456 HIÎFI.EXIONS SLH LA VIOLli.NCE

aider à comprendre le rôle idéologique de la grève générale.

Lorsque les écrivains militaires actuels veulent discuter de nouvelles méthodes de guerre appropriées à l'emploi de troupes infiniment plus nombreuses que n'étaient celles de Napoléon et pourvues d'armes bien plus perfectionnées que celles de ce temps ils ne supposent pas moins que la guerre devra se décider dans des batailles napoléoniennes. Il faut que les tactiques proposées puissent s'adapter au drame que Napoléon avait conçu ; sans doute, les péripéties du combat se dérouleront tout autrement qu'autrefois ; mais la fin doit être toujours la catastrophe de l'ennemi. Les méthodes d'instruction militaire sont des préparations du soldat en vue de cette grande et effroyable action, à laquelle chacun doit être prêt à prendre part au premier signal. Du haut en bas de l'échelle, tous les membres d'une armée vraiment solide ont leur pensée tendue vers cette issue catastrophique des conflits internationaux.

Les syndicats révolutionnaires raisonnent sur l'action socialiste e.Kactement de la même manière que les écrivains militaires raisonnent sur la guerre; ils enferment tout le socialisme dans la grève générale ; ils regardent toute combinaison comme devant aboutira ce fait; ils voient dans chaque grève ime imitation réduite, un essai, une préparation du grand bouleversement final.

La nouvelle école qui se dit mar.xisle, syndicaliste et révolutionnaire, s'est déclarée favorable à l'idée de grève générale, dès qu'elle a pu prendre une claire conscience du sens vrai de sa doctrine, des conséquences de son activité, ou de son originalité propre. Elle a été conduite

ainsi à rompre avec les anciennes chapelles officielles, utopistes et politiciennes, qui ont horreur de la grève générale, et à entrer, au contraire, dans le mouvement propre du prolétariat révolutionnaire — qui, depuis longtemps, fait de l'adhésion à la grève générale le test au moyen duquel le socialisme des travailleurs se distingue de celui des révolutionnaires amateurs.

Les socialistes parlementaires ne peuvent avoir une grande influence que s'ils parviennent k s'imposer à des groupes très divers, en parlant un langage embrouillé : il leur faut des électeurs ouvriers assez naïfs pour se laisser duper par des phrases ronflantes sur le collectivisme futur ; ils ont besoin de se présenter comme de profonds philosophes aux bourgeois stupides qui veulent paraître entendus en questions sociales ; il leur est très nécessaire de pouvoir exploiter des gens riches qui croient bien mériter de l'humanité en commanditant des entreprises de politique socialiste. Cette influence est fondée sur le galimatias et nos grands hommes travaillent, avec un succès parfois trop grand, à jeter la confusion dans les idées de leurs lecteurs ; ils détestent la grève générale, parce que toute propagande faite sur ce terrain est trop socialiste pour plaire aux philanthropes.

Dans la bouche de ces prétendus représentants du prolétariat, toutes les formules socialistes perdent leur sens réel. La lutte de classe reste toujours le grand principe; mais elle doit être subordonnée à la solidarité nationale (l). L'internationalisme est un article de foi.

(1) Le Petit Parisien, qui a la prétention de traiter en

ib8 RÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

en rhonneur duquel les plus modérés se déclarent prêts à prononcer les serments les plus solennels; mais le patriotisme impose aussi des devoirs sacrés (1). L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, comme on l'imprime encore tous les jours, mais la véritable émancipation consiste à voter pour un professionnel de la politique, à lui assurer les moyens de se faire une bonne situation, à se donner un maître. Enfin l'Etat doit disparaître et on se garderait de contester ce que Engels a écrit là-dessus ; mais cette disparition aura lieu seulement dans un avenir si lointain que l'on doit s'y préparer en utilisant provisoirement l'Etat pour gaver les politiciens de bons morceaux ; et la meilleure politique pour faire disparaître l'Etat consiste provisoirement à renforcer la machine gouvernementale ; Gribouille, qui se jette à l'eau pour ne pas être mouillé par la pluie, n'aurait pas raisonné autrement. Etc., etc.

spécialiste et en socialisle les (lueslions ouvrières, avertissait, le 31 mars 1907, des grévistes (ju'ils « ne doivent jamais se croire au-dessus des devoirs de la solidarité sociale ».

{i) A l'époque où les antimilitaristes commencèrent à préoccuper le public, le Pe/il Parisien se distingua par son patriotisme : le 8 octobre 1903 article sur « le devoir sacré » et sur (( le culte de ro drapeau tricolore qui a parcouru le monde avec nos gloires et nos libertés » ; le 1er janvier 190G lélicitalions au Jury de la Seine : « Le drapeau a été vengé des outrages jetés par ses détracteurs sur ce noble emblèuie. Quand il passe dans nos rues, on le salue. Les jurés ont l'ait plus que de s'incliner; ils se sont rangés avec respect autour de lui. » Voilà du socialisme ti*ès sage.

LA GRÈA'E PROLÉTARIENNE 159

On pourrait remplir des pages entières avec l'exposé sommaire des thèses contradictoires, cocasses et chariatanesques qui forment le fond des harangues de nos grands hommes ; rien ne les embarrasse et ils savent combiner, dans leurs discours pompeux, fougueux et nébuleux, l'intransigeance la plus absolue avec l'opportunisme le plus souple. Un docteur du socialisme a prétendu que l'art de concilier les oppositions par le galimatias est le plus clair résultat qu'il ait tiré de l'étude des œuvres de Marx (i). J'avoue ma radicale incompétence en ces matières difficiles ; je n'ai d'ailleurs nullement la prétention d'être compté parmi les gens auxquels les politiciens concèdent le titre de savants ; cependant, je ne me résous point facilement à admettre que ce soit là le fond de la philosophie marxiste.

Les polémiques de Jaurès avec Clemenceau ont montré, d'une manière parfaitement incontestable, que nos socialistes parlementaires ne peuvent réussir à en imposer au public que par leur galimatias et qu'à force de

{i) On venait de discuter longuement au Conseil national deux motions, l'une proposant d'inviter les fédérations dépai'tementales à engager la lutte électorale partout où cela serait possible, l'autre décidant de présenter des candidats partout. Un membre se leva : « J'ai besoin, dit-il, d'un peu d'attention, car la thèse que je vais soutenir peut paraître d'abord bizarre et paradoxale. [Ces deux motions] ne sont pas inconciliables, si on essaie de résoudre cette contradiction suivant la îiiéfhode nature/le et marxiste de résoudre toute contradiction. » {Socialiste, 7 octobi*e 1905.) Il semble que personne ne comprit. Et c'était, en effet, inintelligible.

tromper leurs lecteurs, ils ont fini par perdre tout sens de la discussion honnête. Dans Y Aurore du 4 septembre 1905, Clemenceau reproche à Jaurès d'embrouiller l'esprit de ses partisans « en des subtilités métaphysiques où ils sont incapables de le suivre » ; il n'y a rien à objecter à ce reproche, sauf l'emploi du mot mèlaplnjsique : Jaurès n'est pas plus métaphysicien qu'il n'est juriste ou astronome. Dans le numéro du 26 octobre, Clemenceau démontre que son contradicteur possède « l'art de solliciter les textes » et termine en disant : « II m'a paru instructif de mettre à nu certains procédés de polémique dont nous avons le tort de concéder trop facilement le monopole à la congrégation de Jésus. »

En face de ce socialisme bruvant, bavard et menteur qui est exploité par les ambitieux de tout calibre, qui amuse quelques farceurs et qu'admirent les décadents, se dresse le syndicalisme révolutionnaire qui s'efforce, au contraire, de ne rien laisser dans l'indécision ; la pensée est ici honnêtement exprimée, sans supercherie et sans sous-entendus ; on ne cherche plus à diluer les doctrines dans im fleuve de commentaires embrouillés. Le syndicalisme s'efforce d'employer des moyens d'expression qui projettent sur les choses une pleine lumière, qui les posent parfaitement à la place que leur assigne leur nature et qui accusent toute la valeur des forces mises en jeu. Au lieu d'atténuer les oppositions, il faudra, pour suivre l'orieutation syndicaliste, les mettre en relief; il faudra donner un aspect aussi solide que possible aux groupements qui luttent entre eux ; enfin on représentera les mouvements des masses révoltées de telle

LA GRÈVE PROLÉTARIKXXE j(jl

manière que l'a nie des révoltés en reçoive une impression pleinement maîtrisante.

Le langage ne saurait suffire pour produire de tels résultats dime manière assurée ; il faut faire appel à des ensembles d'images capables d'évoquer en bloc et par la seule indddon, avant toute analyse réfléchie, la masse des sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les syndicalistes résolvent parfaitement ce problème en concentrant tout le socialisme dans le drame de la grève générale ; il n'y a plus ainsi aucune place pour la conciliation des contraires dans le galimatias parles savants officiels ; tout est bien dessiné, en sorte qu'il ne puisse y avoir qu'une seule interprétation possible du socialisme. Cette méthode a tous les avantages que présente la connaissance totale sur l'analyse, d'après la doctrine de Bergson ; et peut-être ne pourraiton pas citer beaucoup d'exemples capables de montrer d'une manière aussi parfaite la valeur des doctrines du célèbre professeur (1).

On a beaucoup disserté sur la possibilité de réaliser la grève générale : on a prétendu que la guerre socialiste ne pouvait se résoudre en une seule bataille ; il semble

(I) La nalure de ces articles ne comporte pas de 1od"-s développements sur ce sujet ; mais je crois que l'on pourrait lau-e une application plus complète encore des idées de Bergson à la théorie de la grève générale. Le mouvement, 'lans la philosophie bergsonienne est regardé comme un toiil indivise ; oc .pii nous conduit justement à la conception catastrophique du socialisme.

162 ItÉFLEXlONS SCR LA VIOLKXCET

aux gens sages, pratiques et savants, qu'il serait prodigieusement diflicile de lancer avec ensemble les grandes masses du prolétariat ; on a analysé les difficultés de détail que présenterait une lutte devenue énorme. Au dire des socialistes-sociologues, comme au dire des politiciens, la grève générale serait une rêverie populaire, caractéristique des débuts d'un mouvement ouvrier ; on nous cite l'autorité de Sidney Webb qui a décrété que la grève générale était une illusion de jeunesse (I), dont s'étaient vite débarrassés ces ouvriers anglais — que les propriétaires do la science sérieuse nous ont si suuvent présentés comme les dépositaires de la véritable conception du mouvement ouvrier.

Que la grève générale ne soit pas populaire dans l'Angleterre contemporaine, c'est un pauvre argument à faire valoir contre la portée blslorique de l'idée, car les Anglais se distinguent par une extraordinaire incompréhension de la lutte de classe ; leur pensée est restée très dominée par des influences médiévales : la corporation, privilégiée ou protégée au moins par les lois, leur apparaît toujours comme 1 idéal de l'organisation ouvrière; c'est pour l'Angleterre que l'on a inventé le terme d'aristocratie ouvrière pour parler des syndiqués et, en effet, le tradeunionisme poursuit l'acquisition de faveurs légales (2). Nous pourrions donc dire que l'aversion que l'Angleterre éprouve pour lu grève générale devrait être regardée

(1) LJourdeau, Kroluliun du suciati.^me, p. "lo'l.

(2) Cest ce (|uon voit, par exemple, dans les elïoris faits par les trade-unions pour obtenir des lois leur évitant la responsabilité civile de leurs actes.

LA GKKVE PROLÉTAIUENNE 163

comme une forte présomption en faveur de celle-ci, par tous ceux qui regardent la lutte de classe comme l'essentiel du socialisme.

D'autre part, Sidney Webb jouit d'une réputation fort exagérée de compétence ; il a eu le mérite de compulser des dossiers peu intéressants et la patience de composer une des compilations les plus indigestes qui soient, sur l'histoire du trade-unionisme ; mais c'est un esprit des plus bornés qui n'a pu éblouir que des gens peu habitués à réfléchir (Ij. Les personnes qui ont introduit sa gloire en France n'entendaient pas un mot au socialisme; et si vraiment il est au premier rang des auteurs contemporains d histoire économique, comme l'assure son traducteur (2), c'est que le niveau intellectuel de ces historiens est assez bas ; bien des exemples nous montrent d'ailleurs qu'on peut être un illustre professionnel de l'histoire et un esprit moins que médiocre.

(1) Tarde no i)Ouvail arriver à se rendre compte de la répulatioQ (jue Ton avait laite à Sidnej 'Webb, qui lui semblait un barbouilleur de papier.

(2) Métin, Le socialisme eti Angleterre, p 210. Cet écrivain a reçu un brevet de socialisme du gouvernement ; le 26 juillet 190i, le Commissaire général français de lExposilion de Saint-Louis disait : « M. Mélin est animé du meilleur esprit démocratique; c'est un excellent républicain; c'est même un socialiste que les associations ouvrières doivent accueillir comme un ami. » {Association oMt'n'ére, 30 juillet 1901.) Il y aurait une étude amusante à faire sur les personnes qui possèdent de pareils brevets délivrés soit par le gouvernement, soil par le Musée social, soit par la presse bien informée.

164 ItKI-I.KXIONS Sun LA VIOLENCE

Je n'attache pas d'importance, non plus, aux objections que l'on adresse à la grève générale en s'appuyant sur des considérations d'ordre pratique ; c'est revenir à l'ancienne utopie que vouloir fabriquer sur le modèle des récits historiques des hypotlièses relatives aux luttes de l'avenir et aux moyens de supprimer le capitalisme. Il n'y a aucun procédé pour pouvoir prévoir l'avenir d'une manière scientifique, ou même pour discuter sur la supériorité que peuvent avoir certaines hypothèses sur d'autres ; trop d'exemples mémorables nous démontrent que les plus grands hommes ont commis des erreurs prodigieuses en voulant, ainsi, se rendre maîtres des futurs, même des plus voisins (ii.

Et cependant nous ne saurions agir sans sortir du présent, sans raisonner sur cet avenir qui semble condamné à échapper toujours à notre raison. L'expérience nous prouve que des construc lions diin avenir indéterminé dans les temps peuvent avoir une grande efficacité et n'avoir que bien peu d'inconvénients, lorsqu'elles sont d'une certaine nature ; cela a lieu quand il s'agit de mythes dans lesquels se retrouvent les tendances les plus fortes d'un peuple, d'un parti ou d'une classe, tendances qui viennent se présenter à l'esprit avec l'insistance d'instincts dans toutes les circonstances de la vie et qui donnent un aspect de pleine réalité à des espoirs d'action prochaine sur lesquels se fonde la réforme d<' la volonté. Nous savons que ces mythes sociaux

(1) l.cs ciTCiM's roinniises par Marx sont ni)iiil)rouscs et parfois éiioriias. (Cf. G. Sorol. Sa;/f/i di criti< a del marxismo, pp. 51-57.)

n'empêchent d'ailleurs nullement l'homme de savoir tirer profit de toutes les observations qu'il fait au cours de sa vie et ne font point obstacle à ce qu'il remplisse ses occupations normales (1).

C'est ce que l'on peut montrer par de nombreux exemples.

Les premiers chrétiens attendaient le retour du Christ et la ruine totale du monde païen, avec l'instauration du royaume des saints, pour la fin de la première génération. La catastrophe ne se produisit pas, mais la pensée chrétienne tira un tel parti du mythe apocalyptique que certains savants contemporains voudraient que toute la prédication de Jésus eût porté sur ce sujet unique (2). — Les espérances que Luther et Calvin avaient formées sur l'exaltation religieuse de lEurope ne se sont nullement réalisées ; très rapidement ces Pères de la Réforme ont paru être des hommes d'un autre monde ; pour les protestants actuels, ils appartiennent plutôt au Moyen Age qu'aux temps modernes et les problèmes qui les inquiétaient le plus occupent fort peu de place dans le protestantisme contemporain. Devrons-nous contester, pour cela, l'immense résultat qui est sorti de leurs rêves de rénovation chrétienne? — On peut reconnaître facilement

(1) On a souvent fait remarquer que dos seclaires anglais ou américains, dont Texaltation religieuse était enlrctenue par les mythes apocalyp1i(iues, n'en étaient pas moins souvent des hommes très pratiques.

(2) Cette doctrine occupe, à l'heure actnelle, une grande place dans rexégèse nHemandc ; elle a été apportée en France par l'abbé Loisy.

166 RÉFLEXIONS Rin LA VIOI.KNCR

que l(>s vrais développem'»nts de la nrvolution ne ressemblent nullement aux tableaux enchanteurs qui avaient enthousiasmé ses premiersadeples : mais sans ces tibhMux la Révolution aurait-elle pu vaincre? Le mythe était fort mêlé d'utopies (1), parce qu il avait été formé par une société passionnée poui' la littérature d'imagination, pleine de confiance dans la pelile science et fort peu au courant de l'histoire économique du passé. Ces utopies ont été vaines; mais on peut se demander si la Révolution n'a pas été iino transformation beaucoup plus profonde que C(>llos qu'avaient rêvées les g'^ns qui, au xv!!!*" siècle, fabriquaient des utopies sociales. — Tout près de nous, Mazzini a poursuivi ce que les hommes sages de son temps nommèrent une folle chimère ; mais on ne peut plus douter aujourd'hui que sans Mazzini l'Italie ne serait jamais devenue une grande puissance et que celui-ci a beaucoup plus fait pour l'unité italienne que Cavour et tous les politiques de son école.

Il importe donc fort peu de savoir ce que les mvthes renferment de détails destinés à apparaître réellement sur le plan de 1 histjire future ; ce ne sont pas des almanachs astrologiques ; il peut même arriver que rien de ce qu'ils renferment ne se produise, — comme ce fut le cas pourlacatastrophe attendue par les premierschrétiens(2). Dans la vie courante ne sommes nous pas habitués à

(1) Cf. la Ici Ire à Daniel lliilrv.v, iv

(2) J'ai essiivé de ninnlrer rommeni à ce nivlhe social qui sesl évanoui, a succédé luie di-volion (pii a conservé une importance (ii|iilalc ilans la vie catlioli(|ne : cette évoluticn du social à riini'.\iiiiiol nie s'inhie I;>mIc natiuvllc dans imc religion. {Le si/s/ '■/ne /lisfo-if/ir (/r RriKin. |i[i. 374-382.)

reconnaître que la réalité diffère beaucoup des idées que nous nous en étions faites avant d'agir? Et cela ne nous empêche pas de continuer à prendre des résolutions. Les psychologues disent qu'il y a hétérogénéité entre les fins réalisées et les fins données : la moindre expérience de la vie nous révèle cetteloi,que Spencer a transportée dans la nature, pour en tirer sa théorie de la multiplication des effets (1).

Il faut juger les mythes comme des moyens d'agir sur le présent et toute discussion sur la manière de les appliquer matériellement sur le cours de l'histoire est dépourvue de sens. C'est r ensemble du mythe qui importe seul ; ses parties n'offrent d'intérêt que par le relief qu'ils donnent à l'idée contenue dans la construction. Il n'est donc pas utile de raisonner sur les incidents qui peuvent se produire au cours de la guerre sociale et sur les conflits décisifs qui peuvent donner la victoire au prolétariat; alors même que les révolutionnaires se tromperaient, du tout au tout, en se faisant un tableau fantaisiste de la grève générale, ce tableau pourrait avoir été, au cours de la préparation cà la révolutioTi, un élément de force de premier ordre, s'il a admis, d'une manière parfaite, toutes les aspirations du socialisme et s'il a donné à l'ensemble des pensées révolutionnaires une précision et une raideur que n'auraient pu leur fournir d'autres manières de penser.

Pour apprécier la portée de l'idée de grève générale, il faut donc abandonnerions les procédés de discussion qui

(1) Je crois Bien que tout révolutionnisme de Spencer doit s'expliquer, d'ailleurs, par une émigration de la psychologie dans la physique .

168 hkpm:.\io.\s sir i.a violknck

ont cours entre politiciens, sociologues ou gens ayant des prétentions à la science pratique. On peut concéder aux adversaires tout ce qu'ils s'efforcent de démontrer, sans réduire, en aucune façon, la valeur de la thèse qu'ils croient pouvoir réfuter ; il importe peu que la grève générale soit une réalité partielle, ou seulement un produit de l'imagination populaire. Toute la question est de savoir si la grève générale contient bien tout ce qu'attend la doctrine socialiste du prolétariat révolutionnaire.

Pour résoudre une pareille question, nous ne sommes plus réduits à raisonner savamment sur l'avenir ; nous n'avons pas à nous livrer à de hautes considérations sur la philosophie, sur l'histoire et sur l'économie ; nous ne sommes pas sur le domaine des idéologies^ mais nous pouvons rester sur le terrain des faits que Ton peut observer. Nous avons à interroger les hommes qui prennent une part très active au mouvement réellement révolutionnaire au sein du prolétariat, qui n'aspirent point à monter dans la bourgeoisie et dont l'esprit n'est pas dominé par des préjugés corporatifs. Ces hommes peuvent se tromper sur une infinité de questions de politique, d'économie ou de morale ; mais leur témoignage est décisif, souverain et irréformable quand il s'agit de savoir quelles sont les représentations qui agissent sur eux et sur leurs camarades de la manière la plus efficace, qui possèdent, au plus haut degré, la faculté de s'identifier avec leur conception socialiste, et grâce auxquelles la raison, les espérances et la perception des faits particuliers semblent ne plus faire qu'une seule unité (1).

(l) C'est encore une aiiplicalion des thèses bergsonicnnes.

LA GKKVK PIIOI.ÉTAIUENXR 169

Grâce à eux, nous savons que la grève générale est bien ce que j'ai dit : le mythe dans lequel le socialisnne s'enferme tout entier, une organisation d'images capables d'évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus profonds elles plus moteurs qu'il possède ; la grève générale les groupe tous dans un tableau d'ensemble et, par leur rapprochement, donne à chacun d'eux son maximum d'intensité ; faisant appel à des souvenirs très cuisants de conflits particuliers, elle colore d'une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience. Nous obtenons ainsi cette intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas nous donner d'une manière parfaitement claire — et nous l'obtenons dans un ensemble perçu instantanément (1).

Nous pouvons encore nous appuyer sur un autre témoignage pour démontrer la puissance de l'idée de grève générale. Si cette idée était une pure chimère, comme on le dit si fréquemment, les socialistes parlementaires ne s'échaufferaient pas tant pour la combattre ; je ne sache pas qu'ils aient jamais rompu des lances contre les espérances insensées que les utopistes ont continué de faire miroiter aux yeux éblouis du peuple (2). Dans une

(1) C'est la ronnaissaurc iiai'laitc «le la philosophie bergsonienne.

(2) Je n'ai pas souvenir que les socialistes officiels aient iiinnlré tout le riilii-ulc des romans de Bellamv, qui ont eu

170 RKFi.ExiONS srn i..\ violence

polémique relative aux réformes sociales réalisables, Clemenceau faisait ressortir ce qu'a de machiavélique l'attitude de Jaurès quand il est en face d'illusions populaires : il met sa conscience à l'abri de « quelque sentence habilement balancée », mais si habilement balancée qu'elle « sera distraitement accueillie par ceux qui ont le plus grand besoin d'en pénétrer la substance, tandis qu'ils s'abreuveront avec délices à la rhétorique trompeuse des joies terrestres avenir » (Aurore, 28 décembre 1905). Mais quand il s'agit de la grève générale, c'est tout autre chose ; nos politiciens ne se contentent plus de réserves compliquées ; ils parlent avec violence et s'efforcent d'amener leurs auditeurs à abandonner cette <;onception.

La cause de cette attitude est facile à comprendre : les politiciens n'ont aucun danger à redouter des utopies qui présentent au peuple un mirage trompeur de l'avenir et orientent « les hommes vers des réalisations prochaines de terrestre félicité, dont une faible partie ne peut être scientifiquement le résultat que d'un très long effort ». (Cest ce que font les politiciens socialistes d'après Clemenceau.) Plus les électeurs croiront facilement aux forces mafji(/Hcs de l'Etal, plus ils seront disposés à voter pour le candidat qui promet des merveilles ; dans la lutte

un si gnuiil smcos. (".os romans nuraient iraiilanf mieux nécessité une <Ti(i([uc (juils prôscntoni au peuple un idéal de vie toute bourgeoise. Ils étaient un [)roduil naturel de r.Vniéri([iio, pays qui ignore la lutte de classe ; mais en Europe, les liiéonoiens de la lutte <le classe ne les auraientils pas compris i

électorale, il y a une surenchère continuelle : pour que les candidats socialistes puissent passer sur le corps des radicaux, il faut que les électeurs soient capables d'accepter toutes les espérances (1) ; aussi, nos politiciens socialistes se gardent-ils bien de combattre d'une manière efficace l'utopie du bonheur facile.

S'ils combattent la j^rève générale, c'est qu'ils reconnaissent, au cours de leurs tournées de propagande, que l'idée de grève générale est si bien adaptée à l'àme ouvrière qu'elle est capable de la dominer de la manière la plus absolue et de ne laisser aucune place aux désirs que peuvent satisfaire les parlementaires. Ils s'aperçoivent que cette idée est tellement motrice qu'une fois entrée dans les esprits, ceux-ci échappent à tout contrôle de maîtres et qu'ainsi le pouvoir des députés serait réduit à rien. Enfin ils sentent, d'une manière vague, que tout le socialisme pourrait bien être absorbé par la grève générale, ce qui rendrait fort inutiles tous les compromis entre les groupes politiques en vue desquels a été constitué le régime parlementaire.

L'opposition des socialistes officiels fournit donc une confirmation de notre première enquête sur la portée de la grève générale .

(1) Dans rariicle que j'ai dt'jà citt", Clemenceau rappelle que Jaurès a prati'|ué cette surenchère dans un grand dis- ■cours prononcé à Béziers. ,

17i UÉFLEXIONS Sril I..V VIOLENCK

Il nous faut maintenant aller plus loin et demander si le tableau fourni par la grève générale est vraiment complet, c'est à dire s'il comprend tous les éléments de la lutte reconnus par le socialisme moderne. Mais tout d'abord il faut bien préciser la question, ce qui sera facile en partant des explication» données plus baut sur la nature de cette construction. Nous avons vu que la grève générale doit être considérée comme un ensemble indivisé ; par suite aucun détail d'exécution n'offre aucun intérêt pour l'intelligence du socialisme ; il faut même ajouter que l'on est toujours en danger de perdre quelque cbose de cette intelligence quand on essaie de décomposer cet ensemble en parties. Nous allons essayer de montrer qu'il y a une identité fondamentale entre les tlièses capitales du marxisme et les aspects d'ensemble que fournit le tableau de la grève générale.

Cette affirmation ne manquera pas que de paraître paradoxale à plus d'une personne ayant lu les publications des marxistes les plus autorisés. Il a existé, en effet, pendant très longtemps, une hostilité fort déclarée dans les milieux marxistes contre la grève générale. Cette tradition a beaucoup nui aux progrès de la doctrine de Marx ; et ce n'est pas le plus mauvais exemple que l'on puisse prendre pour montrer que les disciples tendent, en général, à restreindre la portée de la pensée magistrale.

La nouvelle école a eu beaucoup de peine à se dégager de ces influences ; elle a été formée par des personnes qui avaient reçu à un très haut degré une empreinte marxiste et elle a été longtemps avant de connaître que les objections adressées à la grève générale provenaient de l'incapacité des repi'ésentants officiels du marxisme plutôt que des principes mêmes de la doctrine (1).

La nouvelle école a commencé son émancipation le jour où elle a clairement discerné que les formules du socialisme s'éloignaient souvent beaucoup de l'esprit de Marx et qu'elle a préconisé un retour à cet esprit. Ce n'était pas sans une certaine stupéfaction qu'elle s'apercevait que l'on avait mis sur le compte du maître de prétendues inventions qui provenaient de ses prédécesseurs ou qui même étaient des lieux communs à l'époque où fut rédigé le Manifeste communiste. Suivant un auteur qui a sa place parmi les gens biens informés — selon le gouvernement et le Musée Social — « l'accumulation [du capital dans les mains de quelques individus] est une des grandes découvertes de Marx, une des trouvailles dont il était le plus fier » (2). N'en déplaise à la science historique de ce notable universitaire, cette thèse

(1) Dans un article sur V Introduction à la métaphysique, publié en 1903, Bergson signale que les disciples sont toujours portés à exagérer les divergences qui existent entre les maîtres et (jue « le maître, en tant qu'il formule, développe, traduit en idées abstraites ce qu'il apporte, est déjà, en quebiue sorte, tui disciple vis-à-vis de lui-même ». {Cahiers de la Quiacaine, lâ*^ cahier de la iv<^ série, pp. 22-i23.)

(2) A. Métin, op. cit., p. 191.

174 UÉFLEXIOXS SL'H LA VlOLEXCt:

était une de celles qui couraient les rues avant que Marx eût jamais rien écrit et elle était devenue un doj,^nie dans le monde socialiste à la fin du règne de Louis-Philippe. Il y a quantité do tlièses marxistes du uiéme genre.

Un pas décisif fut fait vers la réforme lorsque ceux des marxistes qui aspiraient à penser librement, se furent mis à étudier le mouvement syndical ; ils découvrirent que « les purs syndicaux ont plus à nous apprendre qu'ils n'ont à apprendre de nous » (Ij. C'était le commencement de la sagesse ; on s'orientait vers la voie réaliste qui avait conduit Marx à ses véritables découvertes ; on pouvait revenir aux seuls procédés qui méritent le nom de philosophiques, a car les idées vraies et fécondes sont autant de prises de contact avec des courants de réalité », et elles « doivent la meilleure part de leur luminosité à la lumière que leur ont renvoyée, par rédexion. les faits et les applications où ellesont conduit, la clarté d'un concept n'étant guère autre chose, au fond, que l'assurance enfin contractée de le manipuler avec profit » (2). Et on peut encore utilement citer une autre profonde pensée de Bergson : « On n'obtient pas de la réalité une intuition, c'est-à-dire une sijnij)at/iie inlellectuelle avec ce quelle a déplus intérieur, si l'on n'a pas gagné sa confiance par une large camaraderie avec ses manifestations superficielles. Et il ne s'agit pas simplement de s'assimiler les faits marquants ; il en faut accumuler et fondre oni'QwxhXexxnQi^x énorme masse qu'on

{{) G. Sorel, Avenir socialiste des si/ndicat-. [>. \-2. (2) Bergson, Ijc. cit.. p. -2[.

LA CiHKVE PliOLÉTARlEXXE JYg

soit assuré, dans cette fusion, de neutraliser les unes par les autres toutes les idées préconçues et prématurées que les observateurs oiitpu déposer, à leur insu, au fond de leurs observations Alors seulement se dé-age la matérialité brute des faits connus. « On parvient enfin à ce que Bergson nomme une expérience inléyrale {{).

Grâce au nouveau principe, on arriva bien vite à reconnaître que toutes les affirmations dans le cercle desquelles on avait prétendu enfermer le socialisme, sont d une déplorable insuffisance ou qu'elles sont souvent plus dangereuses qu'utiles. C'est le respect superstitieux voue par la socialdémocratie à la scolastique de ses doctrines qui a rendu stériles tous les efforts tentés en Allemagne en vue de perfectionner le marxisme.

Lorsque la nouvelle école eni acquis une pleine intelligence de la grève générale et quelle eut ainsi atteint la profonde intuition du mouvement ouvrier, elle découvrit que toutes les thèses socialistes possédaient une clarté qui leur avait manqué jusque-là, dès qu'on les interprétait en évoquant à leur aide cette grande construction ; elle s'aperçut que l'appareil lourd et fragile que l'on avait fabriqué en Allemagne pour expliquer les doctrines de Marx, était à rejeter si l'on voulait suivre exactement les transformations contemporaines de l'idée prolétarienne ; elle découvrit que la notion de la grève générale mettait en mesure d explorer avec fruit tout le vaste domaine du marxisme, qui était resté jusque-là à peu près inconnu aux pontifes qui prétendaient régenter

(1) Bergson, toc. cit., pp. 24-2o.

476 RÉKLKXIOXS Sl'H I. A VIDLEXCK

le socialisme. Ainsi les principes fondamentaux du marxisme ne seraient parfaitement intelligibles que si l'on s'aide du tableau de la grève générale, et, d'autre part, on peut penser que ce tableau ne prend toute sa signification que pour ceux qui sont nourris de la doctrine de Marx.

A. — Tout d'abord, je vais parler de la lutte de classe, qui est le point de départ de toute réilexion socialiste et qui a tant besoin d'être élucidée depuis que des sophistes s'efforcent d'en donner une idée fausse.

\° Marx parle de la société comme si elle était coupée en deux groupes foncièrement antagonistes : cette thèse dichotomique a été souvent combattue au nom de l'observation et il est certain qu'il faut un certain effort de l'esprit pour la trouver vérifiée dans les phénomènes de la vie commune.

La marche de l'atelier capitaliste fournit une première approximation et le travail aux pièces joue un rôle essentiel dans la formation de 1 idée de classe ; il met, en effet, en lumière une opposition très nette d'inléréts se manifestant sur le prix des objets (I) : les travailleurs se sentent dominés par les patrons d'une manière analogue à celle dont se sentent dominés les paysans par les marchands et les prêteurs d'argent urbains ; l'histoire montre qu'il n'y a guère d'opposition économique plus clairement sen-

(I) Je ne sais |»as si les .sy/(v////v oui IduJDui's Ijicii compris le rôle du Iravail aux [tioccs. Il csl évident (pie la rameuse ronmilc : « Le prodiictenrdcvi'ail pouvoir rachclcr son protliiil I) |ii-ovienl de ri'lloxioiis l'aili's sur le Irava'l aux {l'ècos.

LA GRÈVE rnOLÉTARIENNE I77

tie que celle-ci ; campagnes et villes forment deux pays ennemis^puis qu'il y a une civilisation (1) Le travail aux pièces montre aussi que dans le monde des salariés Il y a un groupe d hommes ayant la confiance du patron et qm n'appartiennent pas au monde du prolétariat.

La grève apporte une clarté nouvelle ; elle sépare mieux que les circonstances journalières de la vie les intérêts et les manières de penser des deux groupes de salaries ; il devient alors clair que le groupe administratif aurait une tendance naturelle à constituer une petite aristocratie ; c'est pour ces gens que le socialisme d'Etat serait avantageux, parce qu'ils s'élèveraient d'un cran dans la hiérarchie sociale.

Mais toutes les oppositions prennent un caractère de netteté extraordinaire quand on suppose les conflits grossis jusqu'au point [de la grève générale ; alors toutes les parties de la structure économico-juridique, en tant que celle-ci est regardée du point de vue de la lutte de classe sont portées à leur perfection ; la société est hien divisée en deux camps, et seulement en deux, sur un champ de bataille. Aucune explication philosophique des faits observés dans la pratique ne pourrait fournir d'aussi vives lumières que le tableau si simple que l'évocation de la grève générale met devant les yeux.

2» On ne saurait concevoir la disparition du commandement capitaliste si l'on ne supposait l'existence d'un

(1) « On peut dire que Ihisloire économique de la société roule sur cette anlilhèse », de la (ville et de la campagne {Capita/, tome I, p. 152, col. 1.) ""

178 RÉFLEXIONS SCn LA VlOLENCET

ardent sentiment de révolte qui ne cesse de dominer l'àme ouvrière ; mais l'expérience montre que, très souvent, les révoltes dun jour sont bien loin d'avoir le ton qui est véritablement spécifu|ue du socialisme ; les colères les plus violentes ont dépondu, plus d'une lois, de passions (|ui pouvaient trouver satisfaction dans le monde bourgeois; on voit beaucoup de révolutionnaires abandonner leur ancienne intransigeance lorsqu'ils rencontrent une voie favorable (1). — Ce ne sont pas seulement les satisfactions d'ordre matériel qui produisent ces fréquentes et scandaleuses conversions ; l'amour-propre est,, encore plus que l'argent, le grand moteur du passage de la révolte à la bourgeoisie. — Cela serait peu decbose s'il ne s'agissait que de personnages exceptionnels ; mais on a souvent soutenu que la psychologie des masses ouvrières est si facilement adaptable à l'ordre capitaliste que la paix sociale serait rapidement obtenue pour peu que les patrons voulussent bien y mettre un peu du leur.

G. Le lion prétend qu'on se trompe beaucoup lorsqu'on croit aux instincts révolutionnaires des foules, que leurs tendances sont conservatrices, que toute la puissance du socialisme provient de l'état mental, passablement détra({ué, de la bourgeoisie ; il est persuadé que

(1) On se riip|icllo (|iie réru|ilion do la Martinique a fait périr un i^Njiivoi'iiciir iiiii. (mi 187!>. avail éli' un dos prolaj,'0uislcs du congrès socialiste tle Marseille. La Coinnninc, ellemême, n'a pas élé funcsle à tous ses partisans; plusieurs ont eu d'assez hollos carrières ; raiul)assa«lour de la Franco, à Rome, s'était distinirué, on J87I. parmi ceux ([ui avaient demandé la mort des otages.

LA GRÈVE PROLÉTARIE.XXE a-tq

les masses iront touiours à un fp^ar M\ ti

de v,ai dans es jugLents Z'Z^^ Z t" ^^

naissance très étendue des civilisations ; mai "iC a "u"

soaale possiUe, pU,s do .ouUne re^s" e pk' detr"' 3.as,„e pour dos n.aitres bienfaisantsCgIo eu, e io!;

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180 RÉKLKXIOXS SUR l.A VIOLKNCK

constituent un très grand obstacle au maintien delà notion de lutte de classe. Le monde a toujours vécu de transactions entre les partis et l'ordre a toujours été provisoire ; il n'y a pas de changement, si considérable qu'il soit, qui puisse être regardé comme impossible dans un temps comme le nôtre, qui a vu tant de nouveautés s'introduire d'une manière imprévue, (^est par des compromis successifs que s'est réalisé le progrès moderne ; pourquoi ne pas poursuivre les fins du socialisme par des procédés qui ont si bien réussi? On peut imaginer beaucoup de moyens propres à donner satisfaction aux désirs les plus pressants des classes malheureuses. Pendant longtemps ces projets d'amélioration furent inspirés par un esprit conservateur, féodal ou catholique ; on voulait, disait-on, arracher les masses à l'influence des démagogues. Ceux-ci, menacés dans leurs situations, moins par leurs anciens ennemis que par les politiciens socialistes, imaginent aujourd'hui des j)rojets pourvus de couleurs progressives, dénidcratiques, libre-penseuses. On commence enfin à nous menacer de compromis socialistes !

On ne prend pas toujours garde à ce que beaucoup d'organisations politiques, de systèmes d'administration et de régimes financiers peuvent se concilier avec la domination d'une bourgeoisie. Il ne faut pas toujours attacher grande valeur à des attaques violentes formulées contre la bourgeoisie ; elles peuvent être motivées par le désir de réformer le capitalisme et de le perfectionner (1). II

(t) Je connais, |)ar oxcniple. nncallioliqnc fort éiiairé <[u\ manifosie avec nno singidiorc ncrimonio son iii(''|iris i)onr

LA GRÈVE PROLKTAlllENM-: 181

semble quil y ait aujourd'liui pas mal de gens qui sacrifieraient volontiers riiérltage, comme les saint-simonicns, tout en étant fort loin de désirer la disparition du régime capitaliste (1).

La grève générale supprime toutes les conséquences idéologiques de toute politique sociale possible ; ses partisans regardent les réformes, môme les plus populaires, comme ayant un caractère bourgeois ; rien ne peut atténuer pour eux l'opposition fondamentale de la lutte de classe. Plus la politique des réformes sociales deviendra prépondérante, plus le socialisme éprouvera le besoin d'opposer au tableau du progrès qu'elle s'efforce de réaliser, le tableau de la catastrophe totale que la grève générale fournit d'une manière vraiment parfaite.

B. — Examinons maintenant divers aspects très essentiels de la révolution marxiste en les rapprochant de la grève générale.

1" Marx dit que le prolétariat se présentera, au jour de la révolution, discipliné, uni, organisé par le mécanisme même de la production. Cette formule si concentrée ne serait pas bien claire si nous ne la rapprochions du

In ])Ourgeoisie IVanraise : mais son idéal est raméricanisme cest-à-dire un capitalisme très jeune et très actif.

(l) P. de Rousiers a été très frappé de voir aux Etats-Unis comment des pères riches forcent leurs fils à gagner leur vie ; il a rencontré souvent « des Français profondément choiiucs de ce qu'ils appellent l'égoïsme des pères américains. Il leur semble révoltant qu'un homme riche n'établisse pas son fils ». {La vie américaine, L'éducation et la société-, p. 9.)

182 RÉFLEXIONS SIH L.V VIOLENCE

contexte : d'après M irx, la classe ouvrière sent peser sur elle un régiiTie dans lequel « s'accroît la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation » et contre lequel elle organise une résistance toujours croissante, jusqu'au jour où toute la structure sociale s'efTondro (1). ^Maintes fois on a contesté l'exactitude de cette description fameuse, qui semble beaucoup mieux convenir aux temps du Maiiifesle (18i7) qu'aux temps du Capital (1867) ; mais cette objection ne doit pas nous arrêter et elle doit être écartée au moyen de la théorie des m3-thes. Les divers termes que Marx emploie pour dépeindre la préparation au combat décisif, ne doivent pas être pris pour des constatations matérielles, directes et déterminées dons le temps ; c'est l'ensemble seul qui doit nous frapper et cet ensemble est parfaitement clair : Marx entend nous faire comprendre que toute la préparation du prolétariat dépend uniquement de l'organisation d'une résistance obstinée, croissante et passionnée contre l'ordre de choses existant.

Cette thèse est d'une importance suprême pour la saine intelligence du marxisme; mais elle a été souvent contestée, sinon en théorie, du moins en pratique ; on a soutenu que le prolétariat devait se préparer à son rôle futur par d'autres voies que par celles du syndicalisme révolutionnaire. C'est ainsi que les docteurs de la coopération soutiennent qu'il faut accorder à leur recette une place notable dans l'œuvre d'affranchissement ; les démocrates disent qu'il est essentiel de supprimer tous les pré-

Ci) Capital, tome I, p. 342, col. 1,

jugés qui proviennent de l'ancienne influence catholique, etc. Beaucoup de révolutionnaires croient que, si utile que puisse être le syndicalisme, il ne saurait suffire à organiser une société qui a besoin d'une philosophie, d'un droit nouveau, etc. ; comme la division du travail est une loi fondamentale du monde, le socialisme ne doit pas rougir de s'adresser aux spécialistes qui ne manquent point en matière de philosophie et de droit. Jaurès ne cesse de répéter ces balivernes. Cet èlargisseinent du socialisme est contraire à la théorie marxiste aussi bien qu'à la conception de la grève générale ; mais il est évident que la grève générale commande la pensée d'une manière infiniment plus claire que toutes les formules. 2° J'ai appelé l'attention sur le danger que présentent pour l'avenir d'une civilisation les révolutions qui se produisent dans une ère de déchéance économique ; tous les marxistes ne semblent pas s'être bien rendu compte delà pensée de Marx sur ce point. Celui-ci croyait que la grande catastrophe serait précédée d'une crise économique énorme ; mais il ne faut pas confondre les crises dont Marx s'occupe, avec une déchéance ; les crises lui apparaissaient comme le résultat d'une aventure trop hasardeuse de la production qui a créé des forces productives hors de proportion avec les moyens régulateurs dont dispose automatiquement le capitalisme de l'époque. Une telle aventure suppose que l'on a vu l'avenir ouvert aux plus puissantes entreprises et que la notion du progrès économique est tout à fait prépondérante à une telle époque. Pour que les classes moyennes dont les conditions d'existence passable correspondent encore à l'ère capitaliste, puissent se joindre au prolétariat, il faut que la pro-

18i IIKFI.KXIÛNS Sll! LA VIOI.K.NCF,

(luction tu tare soit capable de leur apparaître aussi brillante qu'apparut autrefois la conquête de l'Amérique aux paysans anglais qui quittèrent la vieille Europe pour se lancer dans une vie d'aventures.

La grève générale conduit aux mêmes considérations. Les ouvriers sont habitués à voir réussir leurs révoltes contre les nécessités imposées par le capitalisme durant les époques de prospérité, en sorte qu'on peut dire que le seul fait d'identifier révolution et grève générale éloigne toute pensée de concevoir qu'une transformation essentielle du monde puisse résulter de la décadence économique. Les ouvriers se rendent également bien compte que les paysans et les artisans ne marcheront avec eux que si l'avenir paraît tellement beau que l'industrie soit en état daméliorer non seulement le sort de ses producteurs, mais encore celui de tout le monde (1).

Il est très important de mettre toujours en relief ce caractère de haute prospérité que doit posséder l'industrie pour permettre la réalisation du socialisme ; car l'expérience nous montre que c'est en cherchant à combattre le progrès du capitalisme et à sauver les moyens d'existence des classes en voie de décadence que les prophètes de la paix sociale cherchent surtout à capterla faveur populaire.

(I) On ne saurait trop insister sur oc point et il n'est pas iliriiciicdo reconnaître que les propagandistes sont amenés à revenir tVéqucinnionl sur cet aspect de la révolution sociale. • Iclle-ci se produira quanil les classes intorniédiaircs seront encore en vie, njais «juand elles auront été écœurées par les l'.irces fie la paix sociale cl «piand il se trouvera des condilioûs de si grand progi'os économique (jue lavcnirse colorera d'une manière favorable pour tout le monde.

LA GRÈVK PROLÉTARIENNE J85

Il faut présenter, d'une manière saisissante, les liens qui rattachent la révolution au progrès constant et rapide de l'industrie (1).

3" On ne saurait trop insister sur ce fait que le marxisme condamne toute hypothèse construite par les utopistes sur l'avenir. Le professeur Brentano, de Munich, a raconté qu'en 1869 Marx écrivait à son ami Beesly, qui avait publié un article sur l'avenir de la classe ouvrière, qu'il l'avait tenu jusque-là pour le seul Anglais révolutionnaire et qu'il le tenait désormais pour un réactionnaire, — car, disait-il, « qui compose un programme pour l'avenir est un réactionnaire » (2). Il estimait que le prolétariat n'avait point à suivre les leçons de doctes inventeurs de solutions sociales, mais à prendre, tout simplement, la suite du capitalisme. Pas besoin de programmes davenir ; les programmes sont réalisés déjà dans l'atelier. L'idée de la continuité technologique domine toute la pensée marxiste .

La pratique des grèves nous conduit à une concep-

(1) Kautskv est souvent revenu sur cette idée qui était narticuherement chère à Engels.

(2) Bernstein dit, à ce propos, que Brentano a pu exagérer un peu, mais que « le mot cité par lui ne s'éloigne pas beaucoup de la pensée de Marx ». {Mouvement socialiste, 1er sentembre 1899, p. 270. ) - Avec quoi peuvent se faire les utopies ! avec du passé et souvent avec du passé fort reculé • c'est probablement pour cela que Marx traitait Beeslv de reV/rfwnnmre, alors .|ue tout le monde s'étonnait de sa hardiesse révolutionnaire. Les catholiques ne sont pas les seuls à être hypno .ses par le Moyen Age, et Yves Gujot s'amuse du « .roubadounsme collectiviste » de Lafargue. (Lafarguc et ». <niyot, La propriété,])^. ■121-122.)

186 HKKLKXIOXS SUR I. A VIOLENCE

tion identique à celle de Marx. Les ouvriers qui cessent de travailler, ne viennent pas présenter aux patrons des projets de meilleure organisation du travail et ne leur olTrent pas leur concours pour mieux diriger les affaires; en un mot, l'utopie n'a aucune place dans les conflits économiques. Jaurès et ses amis sentent fort bien qu'il y a là une terrible présomption contre leurs conceptions relatives à la manière de réaliser le socialisme : ils voudraient que dans la pratique des grèves s'introduisissent déjà des fragments de programmes industriels fabriqués par les doctes sociologues et acceptés par les ouvriers ; ils voudraient voir se produire ce qu'ils appellent le parlementii'i^mc indus/ rie/, qui comporterait, tout comme le parlementarisme politique, des masses conduites et des rliéteurs qui leur imposent une direction Ce serait l'apprentissage de leur socialisme qui devrait commencer dès maintenant.

Avec la grève générale, toutes ces belles choses disparaissent ; la révolution apparaît comme une pure et simple révolte et nulle place n'est réservée aux sociologues, aux gens du monde amis des réformes sociales, aux Intellectuels qui ont embrassé la profession de penser pour /e proiêlarial.

C — Le socialisme a toujours effrayé, en raison de l'inconnu énorme qu'il renferme ; on sent qu'une transformation de ce genre ne permettrait pas un retour en arrière. Les utopistes ont employé tout leur art littéraire à essayer d'endormir les àmos par des tableaux si enchanteurs que toute crainte fût bannie ; mais plus ils accumulaient de belles promesses, plus les gens sérieux

soupçonnaient des pièges. — en quoi ils n'avalent pas complètement tort, car les utopistes eussent mené le monde à des désastres et à la tyrannie, si on les avait écoutés.

Marx avait, au plus haut degré, l'Idée que la révolution sociale dont il parlait constituerait une transfornialion irréfnrmable et qu'elle marquerait une séparation absolue entre deux ères de l'histoire ; il est revenu souvent sur ces points et Engels a essayé de faire comprendre, sous des images parfois grandioses, comment l'affranchissement économique serait le point de départ dune ère n'ayant aucun rapport avec les temps antérieurs.. Rejetant toute utopie, ces deux fondateurs renonçaient aux ressources que leurs prédécesseurs avaient possédées pour rendre moins redoutable la perspective d'une grande révolution ; mais si fortes fussent les expressions qu'ils employaient, les effets qu'elles produisent sont encore bien inférieurs à ceux qui résultent de l'évocation de la grève générale. Avec cette construction il devient impossible de ne pas voir qu'une sorte de flot irrésistible passera sur l'ancienne civilisation.

Il y a là quelque chose de vraiment effrayant ; mais je crois qu'il est très essentiel de maintenir très apparent ce caractère du socialisme, si l'on veut que celui-ci possède toute sa valeur éducative. Il faut que les socialistes soient persuadés que l'œuvre à laquelle ils se consacrent est une œuvre grave, redoutable et sublime ; c'est à cette condition seulement qu'ils pourront accepter les innombrables sacrifices que leur demande une propagande qui ne peut procurer ni honneurs, ni profits, ni même satisfactions immédiates. Quand l'idée de la grève générale n'aurait

1S8 RÉFLEXIONS Sl'R I.A VIOI.KNCK

pour résultai que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait, déjà par cela seul, être regardée comme ayant une valeur inappréciable.

Les rapprochements que je viens de faire entre le marxisme et la grève générale pourraient être encore étendus et approfondis ; si on les a négligés jusqu'ici, c'est que nous sommes beaucoup plus frappés par la forme des choses que par le fond ; il semblait difficile à nombre de personnes de bien saisir le parallélisme qui existe entre une philosophie issue de l'hégélianisme et des constructions faites par des hommes qui ne possèdent point de culture supérieure. Marx avait pris en Allemagne le goût des formules très concentrées, et ces formules convenaient trop bien aux conditions au milieu desquelles il travaillait, pour qu'il n'en fit pas un grand usage. Il n'avait pas sous les yeux de grandes et nombreuses expériences lui permettant de connaître dans le détail les moyens que le prolétariat peut employer pour se préparer à la révolution. Cette absence de connaissances expérimentales a beaucoup pesé sur la pensée de Marx ; il évitait d'employer des formules trop concrètes qui auraient eu l'inconvénient de donner une consécration à des institutions existantes qui lui semblaient médiocres ; il était donc heureux de pouvoir trouver dans les usages des écoles allemandes une habitude de langage abstrait, qui lui permit d'éviter toute discussion sur le détail (ij.

(I) J'ai émis ailleurs Ihypothèsc que, peut-circ, Marx, • liiiis raviml-(lerni(M' ili.'ipilre (hi tonio |iremier fin Capital. i\ voulu établir une (lilloronce entre le processus du prolélarial

II n'y a peut-être pas de meilleure preuve à donner pour démontrer le génie de Marx, que la remarquable concordance qui se trouve exister entre ses vues et la doctrine que le syndicalisme révolutionnaire construit lentement, avec peine, en se tenant toujours sur le terrain de la pratique des grèves.

L'idée de grève générale aura longtemps encore beaucoup de peine à s'acclimater dans les milieux qui ne sont pas spécialement dominés par la pratique des grèves. Il me semble très utile de chercher ici quelles sont les raisons qui expliquent les répugnances que l'on rencontre chez des gens intelligents et de bonne foi, que trouble la nouveauté du point de vue syndicaliste. Tous les adhérents de la nouvelle école savent qu'il leur a fallu de sérieux efforts pour combattre les préjugés de leur éducacation, pour écarter les associations d'idées qui montaient automatiquement à leur pensée, pour raisonner suivant des modes qui ne correspondissent point à ceux qu'on leur avait enseignés.

Au cours du xix*= siècle, a existé une incroyable naï-

et celui de la lorce bourgeoise. Il dit que la classe ouvi'ière est disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Il y a peut-être une indication d'une marche vers la liberté (jui s'oppose à la marche vers l'automatisme qui sera signalée plus loin à propos de la force bourgeoise. {Sagfii di crilica, pp. 46-47.)

veté scienlirK[ue, (jui est la suite des illusions qui avaient fait délirer la fin du xyiii*^ (1). Parce que l'astronomie parvenait à calculer les tables de la lune, on a cru que le but de toute science était de prévoir avec exactitude l'avenir ; parce que Le Verrier avait pu indiquer la position probable de la planète Neptune — qu'on n'avait jamais vue et qui rendait compte des perturbations des planètes observables, — on a cru que la science était capable de corriger la société et d'indiquer les mesures à prendre pour faire disparaître ce que le monde actuel renferme de déplaisant. On peut dire que ce fut la conception bourgeoise de la science : elle correspond bien à la manière de penser de capitalistes qui, étrangers à la lecbnique perfectionnée des ateliers, dirigent cependant l'industrie et trouvent toujours d'ingénieux inventeurs pour les tirer d'embarras. La science est pour la bourgeoisie un moulin qui produit des solutions pour tous les problèmes qu'on se pose (2) : la science n'est plus considérée comme une manière perfectionnée de con-

(1) Ij'liisloiro (les siipcislilions scicnliliinies présente un int(''rrl (Je pi-tMiiicr onli-e puur les iiliilosoplies <|ui veuloat comprendre lo soci.ilisnic. Ces superstitions sont dcmourécs chères h noire (lémocralie. cd'nme elles avaient été chères aux li('anx-os|)nls de rAncien Uégime : j'ai indi(]uo quelques as{)efls do celle hisloire dans les ffl usions du progrès. Engels a été souvent sons rinllin-noe île ces erreurs et Marx n'en a pas lonjoin-s et»' nlTriuiciii.

(2) Marx rilo cello ciiricnsc piirnsc de L'rc écrite vere 18;{0 ; « Celle invention viciil à l'appui de la doctrine déj.'i développée par nous: c'est que sWe capital enrôle fa science, la main reitelle du lia\ail apjirend toujours à être docile. »• (Capital, tome 1. ji. 188. col. 2.)

LA GRÈVE PROLÉTARIENNE 19t

naître, mais seulement comme une recette pour se procurer certains avantages (1).

J'ai dit que Marx rejetait toute tentative ayant pour objet la détermination des conditions d'une société future ; on ne saurait trop insister sur ce point, car nous voyons ainsi que Marx se plaçait en dehors de la science bourgeoise. La doctrine de la grève générale nie aussi cette science et les savants ne manquent pas d'accuser la nouvelle école d'avoir seulement des idées négatives ; quant à eux, ils se proposent le noble but de construire le bonheur universel. Il ne me semble pas que les chefs de la socialdémocralie aient été toujours fort marxistes sur ce point ; il y a quelques années, Kautsky écrivait la préface d'une utopie passablement burlesque (2).

Je crois que, parmi les motifs qui ont amené Bernstein à se séparer de ses anciens amis, il faut compter l'horreur qu'il éprouvait pour les utopies de ceux-ci» Si Bernstein avait vécu en France et avait connu notre syndicalisme révolutionnaire, il aurait vite aperçu que celui-ci est dans la véritable voie marxiste; mais ni en Angleterre, ni en Allemagne, il ne trouvait un mouvement ouvrier pouvant le guider ; voulant rester attaché aux réalités, comme l'avait été Marx, il crut qu'il valait mieux faire de la politique sociale, en poursuivant

(1) Pour employer le langage de la nouvelle école, la science était considérée du iioiut de vue du consommateur et non du point de vue du produi:leur.

(2i Atlanticus, Eiii Blick in den Zakunftsstaat. — E. Seillière en a donné un compte rendu dans les Débats da 16 aoiU 1899.

des fins pratiques, que de sendorinir au son des belles phrases sur le l)onheur de l'humanité future.

Les adorateurs de la science vaine et fausse dont il est question ici, ne se mettaient guère en peine de l'objection qu'on eût pu leur adresser an sujet de l'impuissance de leurs moyens de détermination. Leur conception de la science, étant dérivée de l'astronomie, supposerait que toute chose est susceptible d'être rapportée à une loi mathématique. Evidemment il n'y a pas de lois de ce genre en sociologie; mais l'homme est toujours sensible aux analogies qui se rapportent aux formes d'expression : on pensait qu'on avait déjà atteint un haut degré de perfection, et qu'on faisait déjà de la science lorsqu'on avait pu présenter une doctrine d'une manière simple, ckire, déductive, en partant de principes contre lesquels le bon sens ne se révolte pas, et qui peuvent être regardés comme confirmés par quelques expériences communes. Cette prétendue science est toute de bavardage (1).

(1) « On lia pas assez remarqué combien la portée <lc la (Jt'flnction osl faillie dans les sciences psycholotriques et morales... Bien vite il l'aiil en appeler au lion sens, c'est-àdire à l'expérience continue du réel, pour infléchir les conséquencos déduites et les recourhor le long dos sinuosités de la \ie. Ln ({t'dwtion ne réussi/ rfa/is /es r/ioses morales que métaphoriquement, pour ainsi dire. » (Bergson, Erolution créatrice, pp. %\{-%M.) — Newman avait écrit quelque chose d'analogue et do plus net oncoi-e : «' Le logicien change de belles rivières sinueuses et rapides en canaux navigables... Ce qu'il cherche, ce n'est pas à vérifier des faits dans le concret, mais à trouver dos tonnes niovens : cl pourvu ([u'entre ces termes moyens et leurs extrêmes, il n'y ait pas

Les utopistes excellèrent dans l'art d'exposer suivant ces préjugés; il leur semblait que leui's inventions fussent d'autant plus convaincantes que l'exposition était plus conforme aux exigences d'un livre scolaire. Je crois qu'on devrait renverser leur thèse et dire qu'il faut avoir d'autant plus de défiance, quand on se trouve devant des projets de réforme sociale, que les difficultés semblent résolues d'une manière en apparence plus satisfaisante.

Je voudrais examiner ici, très sommairement, quelques-unes des illusions auxquelles a donné lieu ce qu'on peut nommer la petite science, qui croit atteindre la vérité en atteignant la clarté d'exposition. Cette petite science a beaucoup contribué à créer la crise du marxisme, et nous entendons, tous les jours, reprocher à la nouvelle école de se complaire dans les obscurités que l'on avait déjà tant reprochées à Marx, tandis que les socialistes français et les sociologues belges... !

Pour donner une idée vraiment exacte de l'erreur des faux savants, contre lesquels la nouvelle école combat, le mieux est de jeter un coup d'œil sur des ensem.bles et de faire un rapide voyage à travers les produits de l'esprit, en commençant par les plus hauts.

A. — 1° Les positivistes, qui représentent, à un degré éminent, la médiocrité, l'orgueil et le pédantisme,

place pour trop d'équivoques et que ses disciples puissent soutenir brillamment une discussion, il nen demande pas davantage. » (Grammaire de l'assentiment, pp. 216-217.) Le bavardage est ici dénoncé sans aucune atténuation.

avalent décrété que la philosophie devait disparaître devant leur science ; mais la philosophie n'est point morte et elle s'est réveillée, avec éclat, grâce à Bergson, qui loin de vouloir tout ramener à la science, a revendiqué pour le philosophe le droit de procéder d'une manière tout opposée à celle qu'emploie le savant. On peut dire que la métaphysique a reconquis le terrain perdu en montrant à l'honi me l'illusion des prétendues solutions scientifiques et en ramonant l'esprit vers la région mystérieuse que la petite science abhorre. Le positivisme est encore admiré par quelques Belges, les employés de l'Office du travail et le général André (1) : ce sont gens qui comptent pour peu de chose dans le monde où l'on pense.

2" Il ne semble point que les religions soient sur le point de disparaître. Le protestantisme libéral meurt parce qu'il a voulu, à tout prix, rabattre la théologie chrétienne sur le plan des expositions parfaitement claires et rationalistes. A. Comte avait fabriqué une caricature du catholicisme, dans laquelle il n'avait conservé que la défroque administrative, policière et hiérarchique de cette Eglise ; sa tentative n'a eu de succès qu'auprès des gens qui aiment à rire de la simplicité de leurs dupes. Le catholicisme a repris, au cours du xix^ siècle, une vigueur extraordinaire, parce qu'il n'a rien voulu abandonner ; il a renforcé môme ses mystères, et, chose

(1) r.el illiisirc guerrior (?) s'osi jnèlé. il y a (|iiel(iucs années, de faire écarter du Collègo de France Paul Tannery, dont iéru(Ution était universellement reconnue en Europe, au profil d'un positiviste. Les positivistes oonslitucnl une congrégation laïiiuc ipii est prèle à toutes les sales besognes.

curieuse, il gagne du terrain dans les milieux cultivés, qui se moquent du rationalisme jadis à la mode dans l'Université (1).

S'' Nous considérons aujourd'hui comme une parfaite cuistrerie l'ancienne prétention qu'eurent nos pères de créer une science de l'art ou encore de décrire Fœuvre dart d'une manière si adéquate, que le lecteur puisse prendre dans le livre une exacte appréciation esthétique du tableau ou de la statue. Les efforts que Taine a faits dans le premier but sont fort intéressants, mais seulement pour l'histoire des écoles. Sa méthode ne nous fournit aucune indication utile sur les œuvres elles-mêmes. Quant aux descriptions, elles ne valent quelque chose que si les œuvres sont très peu esthétiques et si elles appartiennent à ce qu'on nomme parfois la. peinlure littéraire. La moindre photographie nous apprend cent fois plus sur le Parthénon qu'un volume consacré à vanter les merveilles de ce monument ; il me semble que la fameuse Prière surf acropole, que l'on a si souvent vantée comme un des beaux morceaux de Renan, est un assez remarquable exemple de rhétorique, et qu'elle est bien plus propre à nous rendre inintelligible l'art grec qu'à nous faire admirer le Parthénon. Malgré tout son enthousiasme (parfois cocasse et exprimé en charabia) pour Diderot, Joseph Reinach est obligé de reconnaître

(1) Pascal a protesté éloquemment contre ceux qui regardent l'obscurité comme une objection contre le catholicisme, et c'est avec raison que Brunetière le regarde comme étant le plus anticartésien des hommes de son temps. {Etudes critiques, 4« série, pp. 144-149 )

496 RÉrLExioxs sun la violence

que son héros manquait du sentiment artistique dans ses fameux Salons, parce que Diderot appréciait surtout les tableaux quand ils sont propres à provoquer des dissertations littéraires (1). Brunetièrc a pu dire que les Salons de Diderot sont la corruption de la critique, parce que les œuvres d'art y sont discutées comme pourraient l'être dos livres (2).

L'impuissance du discours provient de ce que l'art vit surtout de mystère, de nuances, d'indéterminé ; plus le discours est méthodique et parfait, plus il est de nature à supprimer tout ce qui distingue un chef-d'œuvre ; il le ramène aux proportions du produit académique.

Ce premier examen des trois plus hauts produits del'csprit nous conduit à penser qu'il y a, dans tout ensemble complexe, à distinguer une région claire et une région obscure, et que celle-ci est peut-être la plus importante. L'erreur des médiocres consiste à admettre que cette deuxième partie doit disparaître par le progrès des lumières et que tout finira par se placer sur les plans de la petife science. Cette erreur est particulièrement choquante pour l'art, et surtout peut-être pour la peinture moderne qui exprime, de plus en plus, des combinaisons de nuances qu'on aurait refusé jadis de prendre en considération à cause de leur peu de stabilité, et par suite de la difficulté de les exprimer par le discours (3).

(d).l. Heinach, Diderot, yy. 110-117. 12S-127, 131-132.

(2) brunctière, Evolution des genres, \\. 122. Il appelle ailleurs Diderol \\\\ philistin, p. irj3.

(3) Les impressionnistes eurent le grand mérite de montrer que Ion peut traduire ces nuances par la peinture;

B. — 1° Dans la morale, la partie que l'on peut exprimer facilement dans des exposés clairement déduits, est celle qui se rapporte aux relations équitables des hommes ; elle renferme des maximes qui se retrouvent dans beaucoup de civilisations différentes ; on a cru, en conséquence, pendant longtemps, que l'on pourrait trouver dans un résumé de ces préceptes les bases d'une morale naturelle propre à toute l'humanité. La partie obscure de la morale est celle qui a trait aux rapports sexuels ; elle ne se laisse pas facilement déterminer par des formules ; pour la pénétrer, il faut avoir habité un pays pendant un grand nombre d'années. C'est aussi la partie fondamentale ; quand on la connaît, on comprend toute la psychologie d'un peuple ; on s'aperçoit alors que la prétendue uniformité du premier sj'stème dissimulait, en fait, beaucoup de différences : des maximes à peu près identiques pouvaient correspondre à des applications fort diverses ; la clarté n'était que leurre.

2° Dans la législation, tout le monde voit tout de suite que le code des obligations constitue la partie claire, celle qu'on peut nommer scientifique ; ici encore on trouve une grande uniformité dans les règles adoptées par les peuples et on a cru qu'il y aurait un sérieux intérêt à rédiger un code commun fondé sur une revision raisonnée de ceux qui existent ; mais la pratique montre encore que, suivant les pays, les tribunaux ne comprennent pas,

mais ils ne tardèrent pas à peindre, eux aussi, par des procédés d'école et alors il y eut un scandaleux contraste entre leurs œuvres et les fins qu'ils prétendaient encore se proposer.

198 nÈFLEXIOXS SUR I.A VIOLENCE

en général, les principes communs de la même manière; cela tient à ce qu'il y a quelque chose de plus fondamental. La région mystérieuse est celle de la famille, dont l'organisation influence toutes les relations sociales. Le Play avait été extrêmement frappé d'une opinion émise par Tocqueville à ce sujet : « Je m'étonne, disait ce grand penseur, que les publicistes anciens et modernes n'aient pas attribué aux lois sur les successions une plus grande influence dans la marche des affaires humaines. Ces lois appartiennent, il est vrai, à l'ordre civil, mais elles devraient être placées en tête de toutes les institutions politiques, car elles influent incroyablement sur l'état social dos peuples, dont les lois politiques ne sont que l'expression (1). » Cette remarque a dominé toutes les recherches de Le Play.

Cette division de la législation en une région claire et une région obscure a une curieuse conséquence : il est fort rare de voir des personnes étrangères aux professions juridiques se mêler de disserter sur les obligations ; elles comprennent qu'il faut être familier avec certaines règles de droit pour pouvoir raisonner sur ces questions : un profane s'exposerait à se rendre ridicule : mais quand il s'agit du divorce, de l'autorité paternelle, de l'héritage, tout homme de lettres se croit aussi savant que le jurisconsulte, parce que dans cette région obscure il n'y a plus de principes bien arrêtés, ni de déductions régulières.

(l)Tocqiievillo, Démocratie en Amérique, lome 1, chap.ni. Le Play, Réforme sociale en France, chap. 17, iv.

3° Dans réconomie, la même distinction est, peutêtre, encore plus évidente ; les questions relatives à l'échange sont d'une exposition facile ; les méthodes d'échange se ressemblent beaucoup dans les divers pays, et on ne se hasarde guère à proposer des paradoxes trop violents sur la circulation monétaire ; au contraire tout ce qui est relatif à la production présente une complication parfois inextricable ; c'est là que se maintiennent, le plus fortement, les traditions locales ; on produira indéfiniment des utopies ridicules sur la production sans trop choquer le bon sens des lecteurs . Nul ne doute que la production ne soit la partie fondamentale de l'économie ; c'est une vérité qui joue un grand rôle dans le marxisme et qui a été reconnue même par les auteurs qui n'ont

pas su en comprendre l'importance (1).

C. — Examinons maintenant comment opèrent les assemblées parlementaires. Pendant longtemps on a cru que leur principal rôle consistait à raisonner sur les plus hautes questions d'organisation sociale et surtout sur les constitutions ; là, on pouvait procéder en énonçant des principes, en établissant des déductions et en formulant, dans un langage précis, des conclusions très claires. Nos pères ont excellé dans cette scolastique, qui comprend la partie lumineuse des discussions politiques.

(1) Dans V Introduction à l'économie moderne, j'ai montré comment on peut se servir de cette distinction pour éclairer beaucoup de questions qui étaient demeurées jusqu'ici fort embrouillées et notamment apprécier, d'une manière exacte, des thèses très importantes de Proudhon.

200 RKKLEXIOXS SUR LA VIOLKNCK

Certaines grandes lois peuvent encore donner lieu à de belles joutes oratoires, depuis que l'on ne disserte plus guère sur les constitutions ; ainsi pour la séparation de l'Eglise et l'Etat, les professionnels des principes ont pu se faire écouter et même se faire applaudir ; on a été d'avis que rarement le niveau des débats avait été aussi élevé ; on était encore sur un terrain qui se prête à la scolastique. Mais, plus souvent, on s'occupe de lois d'affaires ou de mesures sociales ; alors s'étale dans toute sa splendeur l'ànerie de nos représentants : ministres, présidents ou rapporteurs de commissions, spécialistes, rivalisent à qui sera le plus stupide ; — c'est que nous sommes ici en contact avec l'économie, et l'esprit n'est plus dirigé par des moyens simples de contrôle ; pour donner des avis sérieux sur ces questions, il faudrait les avoir connues pratiquement, et ce n'est point le cas de nos honorables. Il y a là beaucoup de représentants de la petite science ; le o juillet 1905, un notable guérisseur de véroles (1) déclarait qu'il ne s'occupait point d'économie politique, ayant « une certaine défiance pour cette science conjecturale ». Il faut sans doute entendre par là qu'il est plus difficile de raisonner sur la production que de diagnostiquer des chancres syphilitiques.

La petite science a engendré un nombre fabuleux de

(1) liO tloc.IcMir Aii^-'iii^noiir fui lon;,'loiiips une des ^^loircs (Iccetio catégorie dlnlcllecluols (|ui roganlaienl le socialisme comme une variété du drcyfiisisnio ; ses grandes prolesla- Tions en faveur de la justice l'ont conduit à devenir gouverneur de Madagascar, ce i|ui prouve i|uc la vertu est quelquefois réconipcusée.

sophismes que l'on rencontre, à tout instant, sur son chemin et c{ui réussissent admirablement auprès des gens ayant la culture médiocre et niaise que distribue l'Université. Ces sophismes consistent à tout niveler dans chaque système par amour de la logique ; ainsi on ramènera la morale sexuelle aux rapports équitables entre contractants, le code de la famille à celui des obligations, la production à l'échange.

De ce que, dans presque tous les pays et tous les temps, l'Etat a pris soin de régler la circulation, soit monétaire, soit fiduciaire, ou qu'il a constitué un système légal de mesures, il n'en résulte nullement que, par amour de l'uniformité, il y ait également avantage à confier à l'Etat la gestion des grandes entreprises : ce raisonnement est cependant de ceux qui séduisent beaucoup de médicastres et de nourissons de l'Ecole de droit. Je crois bien que Jaurès ne peut encore parvenir à comprendre pourquoi l'économie a été abandonnée par des législateurs paresseux aux tendances anarchiques des égoïsmes ; si la production est vraiment fondamentale, comme le dit Marx, il est criminel de ne pas la faire passer au premier rang, de ne pas la soumettre à un grand travail législatif conçu sur le plan des parties les plus claires, c'est-à-dire de ne pas la faire dériver de grands principes analogues à ceux que l'on manie quand il est question de lois constitutionnelles.

Le socialisme est nécessairement une chose très obscure, puisqu'il traite de la production , c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus mystérieux dans l'activité humaine, et qu'il se propose d'apporter une transformation radicale dans cette région qu'il est impossible de décrire avec la

clarté que l'on trouve dans les régions superficielles du monde. Aucun clfortde la pensée, aucun progrès des connaissances, aucune induction raisonnable ne pourront jamais faire disparaître le mystère qui enveloppe le socialisme ; et c'est parce que le marxisme a bien reconnu ce caractère qu'il a acquis le droit de servir de point de départ pour toutes les études socialistes.

Mais il faut se hâter d'ajouter que cette obscurité se rapporte seulement au discours par lequel on prétend exprimer les moijens du socialisme ; on peut l'appeler scolastique et elle n'empêche nullement qu'il soit facile de se représenter le mouvement prolétarien d'une façon totale, exacte et saisissante, par la grande construction que l'a me prolétarienne a conçue, au cours des conllits sociaux, et que l'on nomme grève générale. Il ne faut jamais oublier que la perfection de ce mode de représentation s'évanouirait à l'instant, si l'on prétendait résoudre la grève générale en une somme de détails historiques ; il faut s'approprier son tout indivisé et concevoir le passage du capitalisme au socialisme comme une catastrophe dont le processus échappe à la description.

Les docteurs de la petite science sont vraiment difficiles à satisfaire. Ils affirment bien haut qu'ils ne veulent admettre dans la pensée que des idées claires et distinctes ; c'est en fait une règle insuffisante pour l'action, car nous n'exécutons rien de grand sans l'intervention d'images fortement colorées et nettement dessinées, qui absorbent toute notre attention : mais peut-on trouver quelque chose de plus satisfaisant que lagrève générale à leur point de vue? — Mais, disent-ils, il ne faut s'appuyer que sur des réalités données par l'expérience : le tableau de la

grève générale serait-il donc composé en partant de tendances qui ne soient pas données par l'observation du mouvement révolutionnaire? serait-ce une œuvre de raisonnement fabriquée par des savants de cabinet occupés à résoudre le problème social suivant les règles de la logique ? serait-ce quelque chose d'arbitraire ? n'est-ce point, au contraire, un produit spontané analogue à tous ceux que l'histoire retrouve dans les périodes d'action ? — On insiste et l'on invoque les droits de l'esprit critique ; nul ne songe à les contester : il faut sans doute contrôler ce tableau et c'est ce que j'ai essayé de faire ci-dessus ; mais l'esprit critique ne consiste point à remplacer des données /lis toriques par le charlatanisme d'une fausse science.

Si l'on veut critiquer le fond même de l'idée de grève générale, il faut s'attaquer aux tendances révolutionnaires qu'elle groupe et qu'elle représente en actions ; il n'y a pas d'autre moyen sérieux que de montrer aux révolutionnaires qu'ils ont tort de s'acharner à agir pour le socialisme et que leur véritable intérêt serait d'être politiciens : ils le savent depuis longtemps et leur choix est fait ; comme ils ne se placent point sur le terrain utilitaire, les conseils qu'on pourra leur donner seront vains.

Nous savons parfaitement que les historiens futurs ne manqueront pas de trouver que notre pensée a été pleine d'illusions, parce qu'ils regarderont derrière eux un monde achevé. Nous avons au contraire à agir, et nul ne saurait nous dire aujourd'hui ce que connaîtront ces historiens ; nul ne saurait nous donner le moyen de modifier nos images motrices de manière à éviter leurs critiques.

Notre situation ressemble fort à celle des physiciens qui se livrent à de grands calculs en partant de théories qui ne sont pas destinées à durer éternellement. On a aujourd'hui abandonné tout espoir de soumettre, d'une manière rijrourcuse, la nature à la science ; le spectacle des révolutions scientifiques modernes n'est même pas encourageant pour les savants, et a pu conduire assez naturellement beaucoup de gens à proclamer la faillite de la science, — et cependant il faudrait être fou pour faire diriger l'industrie par des sorciers, des médiums ou des thaumaturges. Si le philosophe ne cherche pas d'application, il se place au point de vue de l'historien futur des sciences et alurs il conteste le caractère absolu des thèses scientifiques contemporaines ; mais il est aussi ignorant que le physicien actuel dès qu'il s'agit de savuir comment il faudrait corriger les explications que donne celui-ci.

Il n'y a plus aujourd'hui de philosophes sérieux qui acceptent la position sceptique; leur grand but est de tnontrer, au contraire, la légitimité d'une science qui cependant ne sait pas les choses et qui se borne à définir des rapports utilisables. C'est parce f[ue la sociologie est entre les mains de gens impropres k toute intelligence philosophique qu'(m peut nous reprocher — au nom de la petite science — de nous contenter de procédés qui sont fondés sur la loi de l'action, telle que nous la révèlent tous les grands mouvements historiques.

Faire de la science, c'est d'abord savoir quelles sont les forces qui existent dans le monde, et c'est se mettre en état de les utiliser en raisonnant d'après l'expérience. C'est pourquoi je dis qu'en acceptant l'idée de grève générale et tout en sachant que c'est un mythe, nous opérons

exactement comme le physicien moderne qui a pleine confiance dans sa science, tout en sachant que l'avenir la considérera comme surannée. C'est nous qui avons vraiment l'esprit scientifique, tandis que nos critiques ne sont au courant ni de la science ni de la philosophie modernes ; — et cette constatation nous suffit pour avoir l'esprit tranquille.

I. — Emploi des syndicats par les politiciens. — Pression sur les parlements. — Grèves générales de Belgique et de Russie.

II. — Différences des deux courants d'idées correspondant aux deux conceptions de la grève générale : lutte de classe ; Etat ; élite pensante.

III. — Jalousie entretenue par les politiciens. — La guerre comme soui'ce d'héroïsme et comme pillage. — Dictature du prolétariat et ses antécédents historiques.

IV. — La force et la violence. — Idées de Marx sur la force. — Nécessité d'une théorie nouvelle pour la violence prolétarienne.

Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d'apaches. Ils ont horreur des organisations purement prolétariennes, et les discréditent autant qu'ils le peuvent ; ils en nient souvent même l'efficacité, dans l'espoir de détourner les ouvriers de groupements qui seraient sans avenir selon eux. Mais quand ils s'aperçoivent c|ue leurs haines sont impuissantes, que les objurgations

208 HÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCi:

n'empêchent pas le fonctionnement des organismes détestés et que ceux-ci sont devenus forts, alors ils cherchent à faire tourner à leur profit les puissances qui se sont manifestées dans le prolétariat.

Les coopératives ont été longtemps dénoncées comme n'ayant aucune utilité pour les ouvriers ; depuis qu'elles prospèrent, plus d"un politicien fait les yeux doux à leur caisse et voudrait obtenir que le Parti vécût sur les revenus de la boulangerie et de l'épicerie, comme les consistoires Israélites, dans beaucoup de pays, vivent sur les redevances de la boucherie juive (1).

Les syndicats peuvent être fort utilement employés à faire de la propagande électorale ; il faut, pour les utiliser avec fruit, une certaine adresse, mais les politiciens ne manquent pas de légèreté de main. Guérard. le secrétaire du syndicat des chemins de fer, fut autrefois un des révolutionnaires les plus fougueux de France ; mais il a Uni par comprendre qu'il était plus facile de faire de la politique que de préparer la grève générale (2) ;

(1) En Algérie, les scand.tlcs de radininislralion des consisloires. «pii éluicnt devcmis des oriicincs de corruplion électorale, ont obligé le gouvernement ù les réformer; mais la loi récente sur la sé|tara(ion des Eglises cl de ÏVAal va probableuiont permettre le retour des anciens usages.

(-2) Une tentative de grève des chemins de fer fut faite en 1898 ; Joseph Reinach en parle ainsi : « Un individu très loiiihe. fliiérard, qui avait fondé vmc association des ouvriers et eniployt's des cheiuins de fer, et recueilli {dus de 20.000 adiiésions, intervint [dans Icconllit des terrassiers de Paris] avec l'annonce d'ime grève générale de son syndical... Brisson ordonna des perquisitions, fil occuper niililaircincnl les

il est aujourd'hui l'un des hommes de confiance de la Direction du Travail et, en 1902, il se donna beaucoup de mal pour assurer l'élection de Millcrand. Dans la circonscription où se présentait le niinislre socialiste^ se trouve une très grande gare, et sans l'appui de Guérard, Millerand serait probablement resté sur le carreau. Dans le Socialiste du 14 septembre 1902, un guesdiste dénonçait cette conduite qui lui semblait doublement scandaleuse : parce que le congrès des travailleurs des chemins de fer avait décidé que le syndicat ne ferait pas de politique et parce qu'un ancien député guesdiste se portait contre Millerand. L'auteur de l'article redoutait que « les groupes corporatifs ne fassent fausse route' et n'en arrivent, sous prétexte d'utilisé)' la politique, à devenir les instruments d'une politique ». Il voyait parfaitement juste; dans les marchés conclus entre les représentants des syndicats et les politiciens, le plus clair profit sera toujours pour ceux-ci.

Plus d'une fois, les politiciens sont intervenus dans des grèves, dans le désir de ruiner le prestige de leurs adversaires et de capter la confiance des travailleurs. Les grèves du bassin deLongwy, en 1905, eurent pour point de départ des efforts tentés par une fédération réjmbli-

gares, détacha des cordons de sentinelles le long des voies ; personne ne bougea. » {Histoire de l'affaire Dreyfus, tome IV, pp. 310-311). — Aujourd'hui, le syndicat Guérard est tellement bon que le gouvernement kii a accordé la faveur d'émettre une grande loterie. Le 14 mai 1907, Clemenceau le citait à la Chambre comme une réunion de « gens raisonnables ei sages m opposés aux agissements de la Coniédération du Travail.

210 nÉFLEXiONS Sun la violence

cai/ie qui voulait organiser des syndicats qui fussent capables de servir sa politique contre celle des patrons (1) ; les affaires ne tournèrent pas au gré des promoteurs du mouvement, qui n'étaient pas assez familiers avec ce genre d'opérations Quelques politiciens socialistes sont, au contraire, d'une habileté consommée pour combiner les instincts de révolte en une force électorale. L'idée devait donc venir à quelques personnes d'utiliser dans un but politique de grands mouvements des masses populaires.

L'bistoire de l'Angleterre a montré, plus d'une fois, un gouvernement reculant, lorsque de très nombreuses manifestations se produisaient contre ses projets, alors même qu'il aurait été assez fort pour repousser, par la force, tout attentat dirigé contre les institutions. Il semble que ce soit un principe admis du régime parlementaire, que la majorité ne saurait s'obstiner à suivre des plans qui soulèvent contre eux des manifestations atteignant un trop fort degré. C'est une des applications du système de compromis sur lequel est fondé ce régime ; aucune loi n'est valable quand elle est regardée par une minorité comme étant assez oppressive pour motiver une résistance violente. Les grandes démonstrations tumultueuses font voir que l'on n'est pas bien loin d'avoir atteint le moment où pourrait éclater la révolte armée ; devant de telles démonstrations les gouvernements respectueux des bonnes traditions cèdent 2).

(1) Monvptnevt socialiste. i^^-Wt décembre 1905. p. 130.

(2) Le parli clérical a cru riuil iiourrail employer celte

Entre la simple promenade menaçante et l'émeute, pourrait prendre place la grève générale politique, qui serait susceptible d'un très grand nombre de variétés : elle peut être de courte durée et pacifique, ayant pour but de montrer au gouvernement qu'il fait fausse route et qu'il y a des forces capables de lui résister ; elle peut être aussi le premier acte d'une série d'émeutes sanglantes.

Depuis quelques années, les socialistes parlementaires ont moins confiance dans une rapide conquête des pouvoirs publics et ils reconnaissent que leur autorité dans les Chambres n'est pas destinée à s'accroître indéfiniment. Lorsqu'il n'y a pas de circonstances exceptionnelles qui peuvent forcer un gouvernement à acheter leur appui par de grandes concessions, leur puissance parlementaire est assez réduite. Il serait donc fort utile pour eux de pouvoir exercer sur les majorités récalcitrantes une pression du dehors, qui aurait l'air de menacer les conservateurs d'un soulèvement redoutable.

S'il existait des fédérations ouvrières riches, bien centralisées et capables d'imposer à leurs membres une sévère discipline, les députés socialistes ne seraient pas très embarrassés pour imposer parfois leur direction à leurs collègues. Il leur suffirait de profiter d'une occasion favorable à un mouvement de révolte, pour arrêter une

tactique pour arrêter rappHcation de la loi sur les congrégations ; il a cru que des manifestations violentes feraient céder le ministère ; celui-ci a tenu bon et on peut dire qu'un des ressorts essentiels du régime parlementaire sest trouvé ainsi faussé, puisque la dictature du parlement connaît moins d'obstacles qu'autrefois.

212 nÉKLEXlOXS SUR LA VIOLENCE

branche d'industrie pendant quelques jours. On a, plus d'une fois, proposé de mettre ainsi le gouvernement au pied du mur par un arrêt dans l'exploitation des mines (1) ou dans la marclie des chemins de fer. Pour qu'une pareille tactique pût produire tous ses effets, il faudrait que la grève pût éclater à l'improviste sur le mot d'ordre lancé par le Parti et qu'elle s'arrêtât au moment où celui-ci aurait signé un pacte avec le gouvernement. C'est pourquoi les politiciens sont si partisans d'une centralisation des syndicats et parlent si souvent de discipline (2). On comprend assez i)icn qu'il s'agit d'une discipline subordonnant le prolétariat à leur commandement. Des associations très décentralisées et groupées en Bourses du Travail leur offriraient moins de garanties ; aussi regardent-ils volontiers comme des anarchlsles tous les gens qui ne sont point partisans d'une solide concentration du prolétariat autour des chefs du Parti .

(1) En 1890, le congrès nalional (hi parli gucsdisto vola, à Lille, une rôsoliifion par huiuolle il drclarail que la grève générale des niinoiii's èlail actiielloinonl possible et que la seule grève générale des mineurs permcllrait d'obtenir tous les résullals que l'on demande en vain à un arrêt de toutes les professions.

(2) « S'il y a place dans le Parli pour Tinitialive individuelle, les fantaisies arbitraires de 1 individu doivent être écartées. Le règlomenl est lesaliil du Parti ; il faut nous y attacher forlcuiont. C"csl la constitution que nous nous sommes librement donnée, qui nous lie les uns aux autres et qui nous permet tons cnsenddc de viiincre ou de luonrir. » Ainsi parlait un docteur soi'ialiste an (lonseil nalional. {Socialiste, 7 octobre 1905.) Si un jésuite s'exprimait ainsi, on dénoncerait le fanatisme monacal.

La grève générale politique offre cet immense avantage qu'elle ne met pas en grand péril ks vies précieuses des politiciens^; elle constitue une amélioration de l'insurrection morale dont usa la Montagne, au mois de mai 1793, pour forcer la Convention à expulser de son sein les Girondins ; Jaurès, qui a peur d'effrayer sa clientèle de financiers (comme les Montagnards avaient peur d'effrayer les départements), admire fort un mouvement qui ne serait pas compromis par des violences qui auraient afflige tJnimanilé (1); aussi n'est-il pas un ennemi irréconciliable de la grève générale politique.

Des événements récents ont donné une force très grande à l'idée de la grève générale politique. Les Belges obtinrent la réforme de la constitution par une démonstration que l'on a décorée, peut-être un peu ambitieusement, du nom de grève générale. Il paraît que les choses n'avaient pas eu l'allure tragique qu'on leur a quelquefois prêtée : le ministère était bien aise de forcer la Chambre à adopter un projet de loi électorale que la majorité réprouvait ; beaucoup de patrons étaient fort opposés à cette majorité ultra-cléricale ; ce qui se produisit alors fut ainsi tout le contraire d'une grève générale prolétarienne, puisque les ouvriers servirent les fins de l'Etat et de capitalistes. Depuis ces temps déjà lointains, on a tenté une autre poussée sur le pouvoir central, en vue de l'établissement d'un mode de suffrage plus démocratique ; cette tentative échoua d'une manière

(1) Jaurès, Convention, p. 1384.

complète; cette fois, le ministère n'était plus implicitement d'accord avec les promoteurs pour faire adopter une nouvelle loi électorale. Beaucoup de Belges restèrent fort ébahis de leur insuccès et ne purent comprendre que le roi n'eût pas renvoyé ses ministres pour faire plaisir aux socialistes ; il avait autrefois imposé à des ministres cléricaux leur démission en présence de manifestations libérales ; décidément ce roi ne comprenait rien à ses devoirs et, comme on le dit alors, il n'était qu'un roi de carton.

L'expérience belge n'est pas sans intérêt, parce qu'elle nous conduit à bien comprendre l'extrême opposition qui existe entre la grève générale prolétarienne et celle des politiciens. La Belgique est un des pays où le mouvement syndical est le plus faible ; toute l'organisation du socialisme est fondée sur la boulangerie, lépicerie et la mercerie, exploitées par des comités du Parti ; l'ouvrier, habitué de longue date à une discipline cléricale, est toujours un inférieur qui se croit obligé de suivre la direction des gens qui lui vendent les produits dont il a besoin, avec un léger rabais, et qui l'abreuvent de harangues, soit catholiques, soit socialistes. Non seulement nous trouvons l'épicerie érigée en sacerdoce, mais encore c'est de Belgique que nous vint la fameuse théorie des sers'ices publics, contre laquelle Guesde écrivit en 1883 une si violente brochure et que Deville appelait, à la mémo époque, une contrefaçon belge du collectivisme M). Tout le socialisme belge tend au développement de l'industrie d'Etat, à la constitution d'une classe de travail-

(l) Deville, Le Capital, p. 10.

leurs-fonctionnaires, qui serait solidement disciplinée sous la main de fer de chefs que la démocratie accepterait (1). Il est tout naturel que dans un tel pays la grève générale soit conçue sous la forme politique ; le soulèvement populaire doit avoir, dans de telles conditions, pour but de faire passer le pouvoir d'un groupe de politiciens à un autre groupe de politiciens, — le peuple restant toujours la bonne bête qui porte le bat (2).

Les troubles tout récents de Russie ont contribué à populariser l'idée de grève générale dans les milieux des professionnels de la politique. Beaucoup de personnes ont été surprises des résultats que les grands arrêts concertés du travail ont produits ; mais on ne sait pas très bien comment les choses se sont passées et quelles conséquences ont eues ces troubles. Des gens qui connaissent - le pays estiment que Witte avait des relations avec beaucoup de révolutionnaires et qu'il a été fort heureux de terrifier le tsar pour pouvoir enfin éloigner ses ennemis

(1) Paul Leroy-Beaulieu a proposé récemment d'appeler « quatrième Etat » l'ensemble des employés du gouvernement et « cinquième Etat », ceux de l'industrie privée ; il dit que les premiers tendent à former des castes héréditaires. {Débats, 28 novembre 1905.) Plus on ira, plus on sera amené à distinguer ces deux groupes ; le premier fournit un grand appui aux politiciens socialistes, qui voudraient le plus complètement discipliner et lui subordonner les producteurs industriels.

(2) Ceci n'empêche pas Vandervelde d"assimiler le monde futur à l'abbaye de Thélème, célébrée par Rabelais, où chacun faisait ce qu'il voulait, et de dire qu'il aspire à la « communauté anarchiste ». (Destrée et Vandervelde, Le socialisme en Belgique, p. 289.) Oh ! magie des grands mots !

et obtenir des institutions qui, à son jugement, devaient rendre difficile le retour de l'ancien régime. On doit être frappé de ce que, pendant assez longtemps, le gouvernement a été comme paralysé et que l'anarchie était à son comble dans l'administration, tandis que le jour oîi Witte a cru nécessaire à ses intérêts personnels d'agir avec vigueur, la répression a été rapide ; ce jour est arrivé (comme l'avaient prévu quelques personnes), lorsque les financiers eurent besoin de faire remonter le crédit de la Russie. Il ne semble pas vraisemblable que les soulèvements antérieurs eussenteu jamais la puissance irrésistible qu'on leur a attribuée ; le Petit Parisien, qui est l'un des journaux françaisqui avaient affermé l'entretien de la gloire de Witte, disait que la grande grève d'octobre 1905 se termina par suite de la misère des ouvriers ; d'après lui, on l'avait même prolongée d'un jour, dans l'espoir que les Polonais prendraient part au mouvement et obtiendraient des concessions comme en avaient obtenu les Finlandais ; puis il félicitait les Polonais d'avoir été assez sages pour ne jxis bouger et ne pas donner un prétexte à une intervention allemande {^Pelil Parisien, 7 novembre lUO.'j;.

Il ne faut donc pas trop se laisser éblouir par certains récits, et Ch. lîonnier avait raison de faire des réserves dans le Socialiste du 18 novembre 1905 au sujet des événements de Russie; il avait toujours été un irréductible adversaire de la grève générale et il notait qu'il n'y avait pas un seul point commun entre ce qui s'était produit en Russie et ce qu'imaginent « les purs syndicalistes en France. » Là-bas, la grève aurait été seulement, selon lui, le couronnement d'une œuvre très complexe,

un moyen employé avec beaucoup d'autres, qui avait réussi en raison des circonstances exceptionnellement favorables au milieu desquelles elle s'était produite.

Voilà bien un caractère très propre à distinguer deux genres de mouvements que Ton désigne par le même nom. Nous avons étudié une grève générale prolétarienne qui est un tout indivisé ; maintenant nous avons à considérer une grève générale politique, qui combine des incidents de révolte économique avec beaucoup d'autres éléments qui dépendent de systèmes étrangers. Dans le premier cas, on ne doit considérer à part aucun détail ; dans le second, tout dépend de l'art avec lequel des détails hétérogènes sont combinés. Il faut maintenant considérer isolément les parties, en mesurer l'importance et savoir les harmoniser. Il semble qu'un pareil travail devrait être regardé comme purement utopique (ou même tout à fait absurde) par les gens qui sont habitués à opposer tant d'objections pratiques à la grève générale prolétarienne ; mais si le prolétariat abandonné à lui-môme n'est bon à rien, les politiciens sont bons à tout. N'est-ce pas un dogme de la démocratie que rien n'est au-dessus du génie des démagogues ; et la grève générale politique n'est-elle pas un des moyens que peuvent employer les démagogues pour vaincre les résistances qui leur sont opposées ?

Je ne m'arrêterai pas à discuter les chances de réussite de cette tactique et je laisse aux boursicotiers qui lisent V Humanité le soin de chercher les moyens d'empêcher la grève générale politique de tomber dans l'anarchie. Je vais m'occuper seulement de chercher à mettre en pleine

lumière la grande différence qui existe entre les deux conceptions de grève générale.

Nous avons vu que la grève générale syndicaliste est une construction qui renferme tout le socialisme prolétarien ; on y trouve non seulement tous ses éléments réels, mais encore ils sont groupés de la même manière que dans les luttes sociales et leurs mouvements sont bien ceux qui correspondent à leur essence. Nous ne pourrions pas opposer à cette construction un autre ensemble d'images aussi parfait pour représenter le socialisme des politiciens ; cependant, en faisant de la grève générale politique le noyau des tactiques des socialistes à la fois révolutionnaires et parlementaii'es, il devient possible de se rendre un compte exact de ce qui sépare ceux-ci des syndicalistes.

A . — On reconnaît immédiatement que la grève générale politique ne suppose point qu'il y aune lutte de classe concentrée sur un cbamp de bataille oii le prolétariat attaque la bourgeoisie ; la division de la société en deux armées antagonistes disparaît ; car ce genre de révolte peut se produire avec n'importe quelle structure sociale. Dans le passé, beaucoup de révolutions furent le résultat de coalitions entre groupes mécontents ; les écrivains socialistes ont souvent montré que les classes pauvres se firent massacrer, plus d'une fois, sans autre profit que d assurer le pouvoir à des maîtres qui avaient su utiliser,

à leur avantage et avec beaucoup d'astuce, un mécontentement passager du peuple contre les autorités anciennes.

Il semble bien que les libéraux russes eussent espéré voir se réaliser quelque cbose d'analogue en 1905; ils étaient heureux de tant de soulèvements paysans et ouvriers ; on assure même qu'ils avaient été fort satisfaits d'apprendre les défaites de l'armée de Mandcbourie (1) ; ils croyaient que le gouvernement effrayé finirait par avoir recours à leurs lumières ; comme parmi eux il y a quantité de sociologues, la petite science aurait remporté ainsi un fort beau succès ; mais il est probable que le peuple n'aurait eu qu'à se brosser le ventre.

Je suppose que les capitalistes actionnaires de V Humanité ne sont d'aussi ardents admirateurs de certaines grèves qu'en raison des mêmes raisonnements ; ils estiment que le prolétariat est bien commode pour déblayer le terrain et ils croient savoir, par l'expérience de l'histoire, qu'il sera toujours possible à un gouvernement socialiste de mettre à la raison les révoltés. Ne conservet-on pas d'ailleurs soigneusement les lois faites: contre les anarchistes dans une heure d'affolement ? On les stigmatise de temps en temps du nom de lois scélérates ; mais elles peuvent servir à protéger les capitalistes-socialistes (2).

(1) Le correspondant des Débats racontait dans le numéro du 2o novembre 1906 que des députés de la Douma avaient félicité un journaliste japonais des victoires de ses compatriotes. (Cf. Débats, ±0 décembre 1907.)

(2) On peut se demander aussi dans quelle mesure les anciens ennemis de la justice militaire tiennent à la dispa-

B. — 1* Il ne serait plus vrai de dire que toute l'organisation du prolétariat soit contenue dans le syndicalisme révolutionnaire. Puisque la grève générale syndicaliste ne serait plus toute la révolution, il faut des organismes à coté des syndicats ; de plus, comme la grève ne saurait être qu'un détail savamment combiné avec beaucoup d'autres incidents qu'il faut savoir déchaîner à l'heure propice, les syndicats devraient recevoir l'impulsion des comités politiques, ou tout au moins marcher en parfait accord avec ces comités qui représentent l'intelligence supérieure du mouvement socialiste. En Italie, Ferri a symbolisé cet accord d'une manière assez drùle en disant que le socialisme a besoin de deux jambes; cette figure a été empruntée à Lessing qui ne se doutait guère qu'elle pût devenir un principe de sociologie. Dans la deuxième scène de Minna de Banihelm, l'aubergiste dit à Just qu'on ne peut rester sur un verre d'eaude-vic, de même qu'on ne va pas bien avec une jambe ; il ajoute encore que les bonnes choses sont tierces et qu'une corde à quatre tours n'en est que plus solide. J'ignore si la sociologie a tiré quelque parti de ces derniers aphorismes, qui valent bien celui dont Ferri abuse. 2° Si la ^rii\c: générale syndicaliste évoque l'idée d'une ère de haut progrès économique, la grève générale poli-

rition des conseils de guerre. Pendant longtemps les nationalistes ont pu soutenir, avec une apparence de raison, qu'on les conservait pour ne pas être obligé de renvoyer Dreyfus devant une Cour d'assises au cas où la Cour de cassation ordonnerait un troisième jugement ; un conseil de guerre peut être plus facile à composer qu'un jury.

tique évoque plutôt celle d'une dégénérescence. L'expérience montre que les classes en voie de décadence se laissent prendre plus facilement aux harangues fallacieuses des politiciens que les classes en voie de progrès, en sorte que la perspicacité politique des hommes semble êti*e en rapport étroit avec les conditions qui règlent leur existence. Les classes prospères peuvent commettre souvent de très grosses imprudences, parce qu'elles ont trop confiance dans leur force, qu'elles regardent l'avenir avec trop de hardiesse et qu'elles sont dominées, pour un instant, par quelques délires de gloire. Les classes affaiblies se tournent régulièrement vers les gens qui leur promettent la protection de l'Etat, sans chercher à comprendre comment cette protection pourrait mettre d'accord leurs intérêts discordants ; elles entrent volontiers dans toute coalition qui a pour but de conquérir les faveurs gouvernementales ; elles accordent toute leur admiration aux charlatans qui parlent avec aplomb. Le socialisme a beaucoup de précautions à prendre pour ne pas tomber au rang d'un antisémitisme à grandes phrases (1) et les conseils d'Engels n'ont pas été toujours suivis sur ce point.

La grève générale politique suppose que des groupes sociaux, très divers, aient une égale foi dans la force magique de l'Etat ; cette foi ne manque jamais chez les groupes en décadence et elle permet aux bavards de se donner pour des gens ayant une compétence universelle.

(1) Engels, La question agraire et. le socialisme, dans le Mouvement socialiste, 15 octobre 1900, p. 462. Cf. pp. 458- 459 et p. 463.

222 HÉI-LEXIOXS SLR LA VIOLENCE

Elle trouverait de très utiles auxiliaires dans la niaiserie des philanthropes ; et cette niaiserie est toujours un fruit de la dégénérescence des classes riches. Elle réussirait d'autant mieux qu'elle aurait devant elle des capitalistes lAches et découragés.

30 L'on ne saurait plus maintenant se désintéresser des plans relatifs à la société future ; ces plans que le marxisme tournait en ridicule et que la grève générale syndicaliste écartait, deviennent un élément essentiel du nouveau système. La grève générale politique ne saurait être proclamée que le jour où l'on aurait acquis la certitude qu'on a sous la main des cadres complets pour régler l'organisation future. C'est ce que Jaurès a voulu faire entendre dans ses articles de 1901, quand il a dit que la société moderne « reculera devant une entreprise aussi indéterminée et aussi creuse que la [grève syndicaliste] comme on recule devant le vide » (1).

Il ne manque pas de jeunes avocassons sans avenir qui ont rempli de gros cahiers avec leurs projets détaillés d'organisation sociale. Si nous n'avons pas encore le bréviaire de la révolution que Lucien Ilerr avait annoncé en 1900, nous savons tout au moins qu'il y a déjà des règlements tout préparés pour assurer le service de la comptabilité dans la société collectiviste et Tarbouriech a même étudié des modèles de paperasses à recommander à la bureaucratie future (2). Jaurès ne cesse de faire

(1) Jaurès, Eludes sociaiisles, [t. 1U7.

(2) On trouve beaucoup de ces choses follement sérieuses dans la Ciié future de Tarbouriech. — Des personnes qui se disent bien inronnces, assurent ([u'.^rlhur Fontaine, Uircc-

appel aux lumières qui sont obligées de rester sous le boisseau capitaliste, et il ne doute pas que la révolution dépend bien moins des conditions auxquelles pensait Marx, que des élucubrations de génies méconnus.

C. — J'ai appelé l'attention sur ce qu'a d'effrayant la révolution conçue à la manière de Marx et des syndicalistes, et j'ai dit qu'il importe beaucoup de lui conserver son caractère de transformation absolue et irrélbrmable, parce qu'il contribue puissamment à donner au socialisme sa bauts valeur éducative. Cette gravité de l'œuvre poursuivie par le prolétariat ne saurait convenir à la clientèle jouisseuse de nos politiciens ; ceux-ci veulent rassurer la bourgeoisie et lui promettent de ne pas laisser le peuple s'abandonner à ses instincts anarcbiques. Ils lui expliquent qu'on ne songe nullement à supprimer la grande macbine de l'Etat, en sorte que les socialistes sages désirent deux cboses : s'emparer de cette macbine pour en perfectionner les rouages et les faire fonctionner au mieux des intérêts de leurs amis, — et rendre plus stable le gouvernement, ce qui sera fort avantageux pour tous les bommes d'affaires. Tocqueville avait observé que, depuis le commencement du xix"^ siècle, les institutions administratives de la France ayant très peu changé, les révolutions n'ont plus produit de très grands

leur du Travail, a dans son portefeuille des solutions étonnantes de la question sociale et qu'il les révélera le jour où il sera à la retraite. Nos successeurs le béniront do leur avoir ainsi réservé des plaisirs que nous n'aurons pas connus.

2H lu';i'LE.\IONS Sfll I.A VIOLRXCE

bouleversements (1). Les financiers socialistes n'ont pas lu Tooqueville, mais ils comprennent, d'instinct, que la conservation d'un Etat bien centralisé, bien autoritaire, bien démocratique, offre d'immenses ressources pour eux et les met à l'abri de la révolution prolétarienne. Les transformations que pourront réaliser leurs amis, les socialistes parlementaires, seront toujours assez limitées, et il sera toujours possible, grâce à l'Etat, de corriger les imprudences commises.

La grève générale des syndicalistes éloigne du socialisme les financiers en quête d'aventures ; la grève politique leur sourit assez, parce qu'elle serait faite dans des circonstances propices au pouvoir des politiciens — et par suite aux opérations de leurs alliés de la finance (2).

Marx suppose, tout comme les syndicalistes, que la révolution sera absolue et irréformable, parce quelle aura

(1) Tocquovillo, L'Ancien Réf/ime et la lîérolalion, p. MiJO.

(2) Dans V Avant-Garde du 29 orlobre 1905, on lit un rapport (le Lucien IJoIliiiid iiii Conseil national du parti socialiste unifié sur rélection de Louis Dreyfus, spéculateur en grains et actionnaire de Vlfiimanitë, à Florac. « J'eus l'immense iloulcur. dit Holland, d'entendre un des rois de ('époque se réclamer de notre Internationale, de notre rouge draitcau, de nos principes, crier : Vive la République sociale ! » Les personnes qui ne connaîtront celte élection que par le rapport officiel publié- dans le Socialiste du 128 octobre 1905, en auront une idée singulièrement fausse . Se défier des documents olficiels socialistes. Je ne crois pas que, <lurant l'afTaire Dreyfus, les amis de IKtat-major aient Jamais tant iiiai[uillé la vérité que le firent les socialistes officiels en cette occasion.

pour effet de remettre les forces productives aux mains d'hommes libres, c'est à-dire d'hommes qui soient capables de se conduire dans l'atelier créé par le capitalisme, sans avoir besoin de maîtres. Cette conception ne saurait nullement convenir aux financiers et aux politiciens qu'ils soutiennent ; car les uns elles autres ne sont propres qu'à exercer la noble profession de maîtres. Aussi, dans toutes les études que l'on fait sur le socialisme sage, est-on amené à reconnaître que celui-ci suppose la société divisée en deux groupes : l'un forme une élite organisée en parti politique, qui se donne pour mission de penser à la place d'une masse non pensante, et qui se croit admirable parce qu'elle veut bien lui faire part de ses lumières supérieures (1) ; — l'autre est l'ensemble des producteurs. L'élite politicienne n'a pas d'autre profession que celle d'employer son intelligence et elle trouve très conforme aux principes de la Justice immanente (dont elle est propriétaire), que le prolétariat travaille à la nourrir et à lui faire une vie qui ne rappelle pas trop celle des ascètes.

Cette division est si évidente qu'on ne songe généralement pas à la dissimuler : les officiels du socialisme parlent constamment du Parti comme d'un organisme possédant une vie propre. Au congrès socialiste international de 1900, on a mis en garde le Parti contre le danger que pouvait lui faire courir une politique capable de trop le séparer du prolétariat ; il faut qu'il inspire confiance aux

(1) Los Intellectuels ne sont pas, comme on le dit souvent, les hommes qui pensent : ce sont les gens ([ui font profession de penser et qui prélèvent un salaire aristocratique en raison de la noblesse de cette profession.

226 RÉFLEXIONS SIR 1..V VIOLKNCE

masses, s'il veut les avoir derrière lui au jour du grand combat (1). Le grand reproche (|ue Marx adressait à ses adversaires de l'Alliance, étaitjustemenl cette sc'paration des dirigeants et des dirigés qui avait pour effet de restaurer rEtat(2) et qui est aujourd'hui si marquéeen Allemagne.. . et ailleurs.

A. — Nous allons maintenant entrer plus avant dans l'analyse des idées qui se rattachent à la grève politique et tout d'abord examiner ce que devient la notion de classe.

i*' Les classes ne pourront plus être définies par la place que leurs membres occupent dans la production capitaliste ; on revient à l'ancienne distinction des groupes riches et des groupes pauvres; c'est de cette manière que les classes apparurent aux anciens socialistes, qui cherchaient le moyen de réformer les iniquités de la distribution actuelle des richesses. Les catlioliques sociaux se placent sur le même terrain et veulent améliorer le sort des

(1) Par exemple Vaillant dil : « Puisque nous avons à livrer cette grande bataille, crojcz-vous (juc nous puissions la cragncr si nous n'avons pas le prob'-larial derrière nous? Il iaul bien (|uc nous 1 "ayons ; et nous ne l'aurons pas si nous l'avons découragé, si nous lui avons montré que le Parti socialiste ne représente plus ses intérêts. » {Cahiers de la Quincaine. Hj" de la n'= série, p. 159.) Ce iascicule renferme le compte rendu slénograpliiquc du congrès.

(2) L'AI/iance de la démocratie socialiste et l' Associer tion internationale des travailleurs, |». 14.

pauvres, non seulement par la charité, mais par une foule d'institutions propres à atténuer les douleurs causées par l'économie capitaliste. Il parait qu'encore aujourd'hui c'est à ce point de vue que les choses sont considérées dans le monde qui admire Jaurès comme un prophète ; on m'a raconté que celui-ci a cherché à convertir Buisson au socialisme en faisant appel à son bon cœur et que ces deux augures eurent une discussion fort cocasse sur la manière de corriger les fautes de la société.

La masse croit qu'elle souffre parce qu'elle subit une conséquence d'un passé qui était plein de violences, d'ignorance et de méchanceté ; elle a confiance dans le génie de ses chefs pour la rendre moins malheureuse; à une hiérarchie malfaisante, elle croit que la démocratie substituerait, si elle était libre, une hiérarchie bienfaisante. — Les chefs qui entretiennent leurs hommes dans cette douce illusion voient le monde à un tout autre point de vue ; l'organisation sociale actuelle les révolte dans la mesure où elle crée des obstacles à leur ambition ; ce sont moins les classes qui leur font horreur que les positions acquises parleurs aines ; le jour où ils ont suffisamment pénétré dans les sanctuaires del'Etat, dans les salons, dans les lieux de plaisir, ils cessent généralement d'être révolutionnaires et parlent savamment de l'évolution.

2o Le sentiment de révolte que l'on rencontre dans les classes pauvres se colorera dès lors d'une atroce jalousie^ Nos journaux démocratiques entretiennent cette passion avec beaucoup d'art, dans la pensée que c'est le meilleur moyen d'abrutir leur clientèle et de se l'attacher; ils exploitent les scandales qui surgissent dans les classes riches ; ils entraînent leurs lecteurs à éprouver un plaisir

228 nÉKLKXioNS sin i.a vioi.knce

sauvage à voir la honte pénétrer au foyer des grands de la terre. Avec une impudence qui ne laisse pas que d'étonner parfois, ils prétendent servir ainsi la cause de la morale superline qui leur tiendrait autant à cœur, à ce qu'ils disent, que le bien-être des classes pauvres, et que leur liberté ! Mais il est probable que leurs intérêts sont les seuls mobiles de leurs actions (l).

La jalousie est un sentiment qui semble être surtout propre aux êtres passifs; les chefs ont des sentiments actifs, et la jalousie se transforme chez eux en une soif d'arriver, coûte que coûte, aux positions les plus enviées, en employant tous les moyens qui permettent décarter les gens qui gênent leur marche en avant. Dans la politique il n'y a pas plus de scrupules que dans les sports : l'expérience apprend tous les jours avec quelle impudence les concurrents dans les courses de tout genre corrigent les hasards défavorables.

3" La masse commandée n'a quune notion très vague et prodigieusement naïve des moyens qui pourraient servir à améliorer son sort; les démagogues lui font croire facilement que le meilleur moyen consiste à en)pl(>ver la force de l'Etat pour embèler les riches; on

(1) Je no(c ici, en passant, (juc le Petit Pari.<ien, dont rimporlanco est si grantle connue orirano de la polilii]ue de réfonnos sociales, s'est passionné pour les tribulations de la princesse de Saxe et du charmant précepteur Giron; ce journal, très préoccupe de moraliser le peuple, ne peut comprendre que le mari trompé s'obstine à ne pas reprendre sa fernuie. Le ii septembre 190611 flisait qu'elle « brisa avec la morale vulgaire » ; on peut conclure de là que la morale du Petit Parisien ne doit pas être banale !

passe ainsi de la jalousie à la vengeance, et on sait que la vengeance est un sentiment d'une puissance extraordinaire, surtout chez les êtres faibles. L'histoire des cités grecques et des républiques italiennes du Moyen Age est pleine de lois fiscales qui étaient fort oppressives pour les riches et qui n'ont pas médiocrement contribué à la ruine de ces gouvernements. Au xv^ siècle, ^^ïnéas Sylvius (le futur pape Pie II) notait avec étonnement l'extraordinaire prospérité des villes commerçantes d'Allemagne et la grande liberté dont y jouissaient les bourgeois, qui en Italie étaient persécutés (I). Si on regardait de près la politique sociale contemporaine, on trouverait qu'elle est, elle aussi, empreinte des idées de jalousie et de vengeance ; beaucoup de réglementations ont plutôt pour but de donner des moyens d'embêter les patrons, que d'améliorer la situation des ouvriers ; quand les cléricaux sont les plus faibles dans un pays, ils ne manquent jamais de recommander des mesures de sévère réglementation pour se venger de patrons francs-maçons (2).

Les chefs trouvent des avantages de toute sorte dans ces procédés ; ils font peur aux riches et les exploitent à leur profit personnel ; ils crient plus fort que personne contre les privilèges de la fortune et savent se donner

(1) Janssen, L Allemagne et la Réforme, trad. franc.., tome I, p. 361.

(2) L'application des lois sociales donne lieu, en France du moins, à de très singulières inégalités de traitement ; les poursuites judiciaires dépendent de conditions politiques.. . ou financières. On se rappelle l'aventure de ce grand couturier qui fut décoré par Millerand, et contre lequel avaient été dressés tant de procès-verbaux.

toutes les jouissances que procure celle-ci ; en utilisant les mauvais instincts et la sottise de leurs hommes, ils réalisent ce curieux paradoxe de faire applaudir par le peuple l'inégalité des conditions au nom de l'égalité démocratique. Il serait impossible de comprendre les succès des démagogues, depuis les temps d'Athènes jusqu'à la Xew-York contemporaine, si on ne tenait compte de la force extraordinaire que possède l'idée de vengeance pour oblitérer tout raisonnement.

Je ne crois pas qu'il y ait de moyens propres à faire disparaître cette iniluence funeste dos démagogues, autres que ceux que peut employer le socialisme en propageant la notion de grève générale prolétarienne ; il éveille au fond de l'àme un sentiment du sublime en rapport avec les conditions d'une lutte gigantesque et il fait tomber au dernier rang le besoin de satisfaire la jalousie par la méchanceté; il fait apparaître au premier rang l'orgueil de l'homme libre et ainsi mot l'ouvrier à l'abri du charlatanisme des chefs ambitieux et avides de jouissances.

B. — Les grandes différences qui existent entre les deux grèves générales (uu les deux socialismes) deviennent encore plus claires quand on rapproche les luttes sociales et la guerre : celle-ci est, en effet, susceptible de donner aussi naissance à deux systèmes opposés, en sorte que l'on peut dire sur la guerre les choses les plus contradictoires, en s'appuyant également sur des faits incontestables.

On peut la considérer du coté noble, c'est-à-dire comme l'ont considén''o les poètes célébrant les armées qui ont

été particulièrement illustres ; en procédant de cette manière, nous y trouvons :

V L'idée que la profession des armes ne peut être comparée à aucune autre, — qu'elle met l'homme qui s'y livre dans une catégorie supérieure aux conditions communes de la vie, — que l'histoire repose tout entière sur les aventures des gens de guerre, en sorte que l'économie n'existe que pour les entretenir ;

2^ Le sentiment de la gloire que Renan a si justement regardé comme une des créations les plus singulières et les plus puissantes du génie humain, et qui s'est trouvé être une valeur incomparable dans l'histoire (l) ;

3" Le désir ardent de se mesurer dans les grandes batailles, de subir Tépreuve en raison de laquelle le métier des armes revendique sa supériorité, et de conquérir la gloire au péril de ses jours.

Je n'ai pas besoin d'appeler longuement l'attention des lecteurs sur ces caractères pour leur faire comprendre le rôle que cette conception de la guerre a eu dans l'ancienne Grèce. Toute l'histoire classique est dominée par la guerre conçue héroïquement ; les institutions des républiques grecques eurent, à l'origine, pour base l'organi-i sation d'armées de citoyens; l'art grec atteignit son apogée dans les citadelles ; les philosophes ne concevaient d'autre éducation que celle qui peut entretenir une tradition héroïque dans la jeunesse et s'ils s'attachaient à réglementer la musique, c'est qu'ils ne voulaient pas

(1) Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome IV, pages 499-200.

233 IIÉKLEXIONS suit I.A VIOLKXCE

laisser se développer des sei^timenls étrangers à cette discipline ; les utopies sociales furent faites en vue de maintenir un noyau de guerriers homériques dans les cités ; etc. De notre temps les guerres de la Liberté n'ont guère été moins fécondes en idées que celles des anciens Grecs.

Il y a un autre aspect de la guerre (jui n'a plus aucun caractère de noblesse et sur lequel insistent toujours les pacifistes (1). La guerre n'a plus ses fins en elle-même ; elle a pour objet de permettre aux hommes politiques de satisfaire leurs ambitions ; il faut conquérir sur l'étranger pour se procurer de grands avantages matériels et immédiats ; il faut aussi que la victoire donne au parti qui a dirigé le pays pendant les temps de succès, une telle prépondérance qu'il puisse se permettre de distribuer beaucoup de faveurs à ses adhérents ; on espère enfin que le prestige du triomphe enivrera tellement les citoyens qu'ils cesseront de bien apprécier les sacrifices qu'on leur demande et qu'ils se laisseront aller à des conceptions enthousiastes de l'avenir. Sous l'influence de cet état d'esprit, le peuple permet facilement à son gouvernement de développer son organisme d'une manière abusive, en sorte que toute conquête au dehors peut être considérée comme ayant pour corollaire une conquête à l'intérieur, faite par le parti qui détient le pouvoir.

La grève générale syndicaliste olïre les plus grandes analogies avec le premier système de guerre : le prolétariat s'organise pour la bataille, en se séparant bien des

(1) La (listlnclioii des deux as|iecls do la giicrro est la base du livre de l'roudlion sur l.a <iiievvf et l(t /laix.

LA GUÈVt; GKNKRALE POLITIQUE 233

autres parties de la nation, en se regardant comme le grand moteur de l'histoire, en subordonnant toute considération sociale à celle du combat ; — il a le sentiment très net de la gloire ([ui doit s'attacher à son rôle historique et de l'héroïsme de son attitude militante ; — il aspire à l'épreuve décisive dans laquelle il donnera toute la mesure de sa valeur. Ne poursuivant point une Cùncjuête, il n'a point à faire des plans pour utiliser ses victoires : il compte expulser les capitalistes du domaine productif et reprendre ensuite sa place dans l'atelier créé par le capitaliste.

Celte grève générale marque, d'une manière très claire, son indifférence pour la conquête, en affirmant qu'elle se propose de supprimer l'Etat ; 1 Etat a été, en effet, l'organisateur de la guerre de conquête, le dispensateur de ses fruits, et la raisond'ètre des groupes dominateurs qui profitent de toutes les entreprises dont l'ensemble de la société supporte les charges.

Les politiciens se placent à l'autre point de vue ; ils raisonnent sur les conflits sociaux exactement de la même manière que les diplomates raisonnent sur les afîaires internationales ; tout l'appareil proprement guerrier des conflits ne les intéresse que médiocrement ; ils ne voient dans les combattants que des instruments. Le prolétariat est leur armée, qu'ils aiment de l'amour qu'un administrateur colonial peut avoir pour les bandes qui lui permettent de soumettre beaucoup de nègres à ses caprices ; ils s'occupent de l'entraîner parce qu'ils sont pressés de gagner bien vite les grandes batailles qui doivent leur livrer l'Etat ; ils entretiennent l'ardeur de leurs hommes comme on a toujours entretenu l'ardeur

23 i RÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

des troupes de mercenaires, par des exliorlations au prochain pillage, par des appels à la haine et aussi par les menues faveurs que leur permet déjà de distribuer roccupation de quelques places politiques. Mais le prolétariat est pour eux de la cliair à canon et pas autre chose, comme Marx le disait en 1873 (1).

Le renforcement de l'Etat est à la base de toutes leurs conceptions ; dans leurs organisations actuelles les pohticiens préparent déjà les cadres d'un pouvoir fort, centralisé, discip'iné, qui ne sera pas troublé par les critiques d'une opposition, qui saura imposer le silence et qui décrétera ses mensonges.

C. — II est très souvent question dans la littérature socialiste d'une future diclalnre du prolétariat sur laquelle on n'aime pas beaucoup à donner des explications ; quelquefois on perfectionne celte formule et on ajoute l'épilbèle imjiersonnelle au substantif dictature, sans que ce progrés éclaire beaucoup la question, liernstein signalait, il y a quelques années, que celte dictature serait probablement celle « d'orateurs de clubs et de littérateurs » (2) et il estimait que les socialistes de 1848

(1) L' Allianct' lie la (h-inocralie socialiste, \^. 15. .Marx ro|ii-orliait à si>s ailvors;iiros do s'inspirer des pratiques bonaparlislcs.

{i) La (icnsre de Beriistcin se reporte évidemment ici à im article célèbre de Proudlion, dont il cite d'ailleurs un fragment à la [tage 47 de son livre. Cet article se termine par des im[)réoalions contre les Intellectuels : « Alors vous saurez co i|ii(^ cVsl ipriiiie révoliitim provoqur-e par des avocats.accumjdie par (K's artistes, conduite |);u- des romanciers

avaient eu en vue, en parlant de cette dictature, une imitation de 1793, « un pouvoir central dictatorial et révolutionnaire, soutenu par la dictature terroriste des clubs révolutionnaires » ; il était effrayé par cette perspective et il assurait que tous les ouvriers avec lesquels il avait eu occasion de s'entretenir, se méfiaient beaucoup de l'avenir (1). De là il concluait à la nécessité de baser la politique et la propagande socialistes sur une conception plus évolutionniste de la société moderne. Son analyse me semble insuffisante.

Dans la dictature du prolétariat, nous pouvons, tout d'abord, signaler un souvenir de l'Ancien Régime; les socialistes ont, pendant très longtemps, été dominés par l'idée qu'il faut assimiler le capitalisme au régime féodal ; je ne connais guère d'idée plus fausse et plus dangereuse ; ils s'imaginaient que la féodalité nouvelle disparaîtrait sous l'influence de forces analogues à celles qui ont ruiné le régime féodal. Celui-ci succomba sous les coups d'un pouvoir fort, centralisé et pénétré de la conviction qu'il avait reçu de Dieu la mission d'employer des mesures exceptionnelles contre le mal ; les rois du nouveau

cl des poètes. Néron jadis fut artiste, artiste h-rique et dramatique, amant passionné de l'idéal, adorateur de l'antique, collecteur de médailles, touriste, poète, orateur, bretteur, sophiste, un don Juan, un Lovelace, un gentilhomme plein desprit, de fantaisie, de sympathie, en qui regorgeait la vie et la volupté. C'est pour cela qu'il fut Néron. » [Représentant du peuple. 29 avril 18-48.)

(1) Bernstein, Socialisme théorique et socialdémocratie 2)ratique, pp. 298 et 226.

236 RKFLKXIONS SUR I.A VIOl.ENCK

modèle (1), qulétablirentlo droit monarchique moderne, furent de terribles despotes (|ui manquèrent totalement de scrupules ; mais les historiens les ont absous de leurs violences, parce qu'ils ont écrit en des temps où l'anarchie féodale, les mœurs barbares des anciens nobles et leur manque de culture, joints à un défaut de respect pour les idéologues du passé Çl), paraissaient des crimes contre lesquels la force royale avait eu le devoir d'agir avec vigueur. Il est à supposer c|ue c'est en vue de traiter avec une vigueur toute royale les chefs du capitalisme que l'on parle aujourd'hui d'une dictature du prolétariat.

Plus tard la royauté se relâcha de sou despotisme et alors intervint le gouvernement constitutionnel ; on admet aussi que la dictature du prolétariat devra s'atténuer à la longue et disparaître pour faire place finalement à une société a)iarchujue, mais on oublie de nous expliquer comment cela pourra se produire. Le despotisme royal n'est pas tombé tout seul ou par la bonté des souverains ; il faudrait être bien naïf pour supposer que les gens qui profiteraient de la dictature démagogique, en abandonneraient facilement les avantages. *

(1) (icrviiiiis. Iiilrodiirlinii à /'/lisfoirc fin XIA' siècle, trad. fram;., p. ^7.

(i) L'histoire de l;i |i,i|i:ml('' embarrasse beaucoup les écrivains modernes ; i|iiolqiies-uns lui sont foncièrcnieni hostiles en raison do leur liaine pour le clirislianisnie, mais beaucoup son! entraînés à absoudre les plus grandes fautgs fie la politi(|Me papale au Moyen Age, en raison de la sympathie nalurolle ipii les enirafne à atliniror toutes les tentatives lailes par dos iili-olo^ucs pour tyranniser le monde.

LA GRÈVE GK.VliaALE POLITIQUE 237

Ce que Bernstein a bien reconnu, c'est que la dictature du prolétariat correspond à une division de la société en maîtres et en asservis ; mais il est curieux qu'il n'ait pas aperçu que l'idée de grève politique (qu'il accepte aujourd'hui dans une certaine mesure) se rattache, de la manière la plus étroite, à cette dictature des politiciens qu'il redoute. Les hommes qui auraient pu organiser le prolétariat sous la forme d'une armée, toujours prête à obéira leurs ordres, seraient les généraux qui établiraient l'état de siège dans la société conquise ; nous aurions donc au lendemain d'une révolution la dictature exercée par l'ensemble des politiciens qui ont déjà formé un groupe compact dans le monde actuel.

J'ai déjà rappelé ce que Marx disait des gens qui restaurent l'Etat, en créant un embryon de société future de maîtres dans la société contemporaine. L'histoire de la Révolution française nous montre comment les choses se passent. Les révolutionnaires adoptent des dispositions telles que leur personnel administratif soit prêt à prendre l'autorité dès que l'ancien personnel abandonne la place, de sorte qu'il n'y ait aucune solution de continuité dans la domination. Rien n'égale l'admiration de Jaurès pour ces opérations, qu'il l'encontre au cours de son Histoire socialisle, dont il ne comprend point parfaitement le sens, mais dont il devine l'analogie avec ses propres conceptions de révolution sociale. La veulerie des hommes de ce temps fut si grande que parfois la substitution du nouveau personnel à l'ancien prenait des allures bouffonnes ; nous trouvons toujours un Etat surnuméraire (un Elal postiche^ pour employer une expression de ce temps), qui est organisé d'avance à côté

de l'Etat Irgal, qui se regarde comme un pouvoir légitime avant de devenir un pouvoir légal, et qui est tout prêt à profiter du moindre incident pour prendre le gouvernement (jue lâchent les mains débiles des autorités constituées (I).

L'adoption du drapeau rouge constitue un des épisodes les plus singuliers et les plus caractéristiques de cette époque. Cet insigne était employé, en temps de troubles, pour prévenir que la loi martiale allait être appliquée ; le 10 août iT!)2 il devint le symbole révolutionnaire en vue de proclamer a la loi martiale du peuple contre les rebelles du pouvoir exécutif ». Jaurès commente ce fait en ces ternies : « C'est nous, le peuple, qui sommes le droit... Nous ne sommes pas des révoltés. Les révoltés

(1) Une des comédies cocasses de la Révolution est celle que raconte Jaurès dans la Conr-enfion, pp. 138(j-l:>88. Au mois do niiii 17'J3 s"ctait étal)!! à rEvéolié un comité insurrectionnel, qui l'orme un Etat posfic/iecl (pii, le 31 mai, se rend à rilùtol do ville cl décl.iio ipio le peuple do l'aris retire les pouvoirs de toutes les autorités constituées; le Conseil eénéral de la Commune n'avanl aucun moven de défense « n'avait plus qu'à céder », mais il le fit en se donnant des grands airs tragiiiucs : discours pouipoux, crubrassades générales, « pour attester (pi'il n"v a ni dépit daiiioiu'-propre chez les uns, ni orgueil de doniiuation chez les autres », et puis (( un serment civiijuo fort, modéré et grave » ; enfin la bouffonnerie se termine jjar un arrêté réintégrant dans ses fonctions le Conseil qu'on vient de dissoudre. Jaurès a ici des mots charmants : le comité révolutionnaire « déliait [lautorilé h'-galo] de toutes les entraves de la légalité ». Celte belle réilcxion est la reproduction du fameux mot des bonapartistes : « Sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. »

sont aux Tuileries, et, contre les factieux de la Cour et du modérantisme, nous retournons le drapeau des répressions légales » (l). Ainsi les insurgés commencent par proclamer qu'ils détiennent le pouvoir légitime ; ils combattent un Etat n'ayant qu'une apparence de légitimité et ils prennent le drapeau rouge pour symboliser le rétablissement de l'ordre véritable par la force; vainqueurs, ils traiteront les vaincus de conspirateurs et demanderont qu'on punisse leurs complots La véritable conclusion de toute cette belle idéologie devait être le massacre des prisonniers en septembre.

Tout cela est parfaitement simple et la grève générale politique se développerait en produisant des événements tout pareils. Pour que cette grève réussisse, il faut que le prolétariat soit largement entré dans des syndicats recevant l'impulsion des comités politiques, qu'il existe ainsi une organisation complète dépendant des hommes qui vont prendre le gouvernement et qu'il y ait à faire une simple transmutation dans le personnel de l'Etat. L'organisation de VEtat postiche devrait être plus complète qu'elle ne le fut à l'époque de la Révolution, parce que la conquête de l'Etat ne semble pas aussi facile à faire qu'autrefois ; mais le principe serait le même ; on pourrait même supposer que la transmission de l'autorité s'opérant aujourd'hui avec plus de régularité, grâce aux ressources nouvelles que procure le régime parlementaire, et le prolétariat étant parfaitement encadré dans des syndicats officiels, nous verrions la révolution sociale aboutir à une merveilleuse servitude.

(1) Jaurès, Législative, p. 1288.

240 UKFLEXIO.NS SI It LV VlOl.K.NCK

LV'tude de la givve politi(|uo nous conduit à mieux comprendre une distinction qu'il faut avoir toujours présente à l'esprit quand on réPlécliit sur les questions sociales contemporaines. Tantôt on emploie les termes force et violence en parlant des actes de l'autorité, tantôt en parlant des actes de révolte. Il est clair que les deux cas donnent lieu à des conséquences fort différentes. Je suis d'avis qu'il y aurait grand avantage à adopter une terminologie qui ne donnerait lieu à aucune ambiguïté et qu'il faudrait réserver le terme violence pour la deuxième acception ; nous dirons donc que la force a pour objet d'imposer l'organisation d'un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre lEtat par la violence.

Depuis longtemps, j'étais convaincu qu'il importerait beaucoup d'approfondir la tbéorie des puissances sociales ; mais je n'avais pu apercevoir la distinction capitale, dont il est question ici, avant d'avoir réiléclii sur la grève générale. Il ne me semble pas d'ailleurs que Marx ait jamais examiné d'autres puissances sociales que la force. Dans les Saf/fji dicrilicn dcl //Kir.risi/i/), j'avais cbercbé, il y a quelques années, à résumer les thèses marxistes sur l'iidaplation de l lioiiiine aux conditions du capita-

lisme et j'avais présenté ces thèses de la manière suivante, aux pages 38-40 :

« 1° Il y a un système en quelque sorte mécanique, dans lequel l'homme semble soumis à de vraies lois tialurelles ; les économistes classiques placent à l'origine cet automatisme qui est le dernier produit du régime capitaliste. « Il se forme, dit Marx (I), une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l'éducation, la tradition, l'habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. » L'intervention d'une volonté intelligente dans la coercition apparaîtrait comme une exception.

« 2° Il y a un régime d'émulation et de grande concurrence, qui entraine les hommes à écarter les obstacles traditionnels, à chercher constamment du nouveau et à imaginer des conditions de vie qui leur semblent mei leures. C'est dans cette tâche révolutionnaire que la bourgeoisie excella selon Marx.

« 3° Il y a le régime de la violence qui a un rôle très important dans l'histoire et qui revêt plusieurs formes distinctes :

« a) Au plus bas degré nous avons la violence dispersée, qui ressemble à la concurrence vitale, qui agit par la médiation des forces économiques et qui opère une expropriation lente mais certaine ; une telle violence se manifeste surtout avec l'aide de régimes fiscaux (2).

(1) Capital, tome I, p. 327, col. 1 .

(2) Marx fait observer qu'en Hollande, l'impôt fut employé pour faire renchérir arlificiellcment les objets de première nécessité ; ce fut l'application d'un principe de gouverne-

€ b) Vient ensuite la force concentrée et organisée de l'Etat qui agit directement sur le travail, « pour régler le salaire, c'est à- dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée du travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu; c'est là un moment essentiel de l'accu mulation primitive » (I).

« c) Nous avons enfin la violence proprement dite qui occupe une si grande place dans l'histoire de l'accumulation primitive et qui constitue l'objet principal de l'histoire. »

Quelques observations complémentaires ne seront pas inutiles ici.

Il faut, toutd'abord. obsers'erque ces divers moments sont placés sur une échelle logique, en partant des états qui rappellent le plus un organisme et dans lesquels n'apparaît aucune volonté distincte, pour aller vers les états où des volontés mettent leurs plans réfléchis en évidence : mais l'ordre historique est tout le contraire de celui-là.

A l'origine de l'accumulation capitaliste, nous trouvons des faits historiques bien distincts, qui apparaissent chacun en son temps, avec ses caractères propres et dans des conditions assez marquées pour être inscrits dans les

nienl : ce régime exerça une arlion délélère sur la classe ouvrière cl ruina le paysan, larlisan et les autres éléments (le la classe niovcnno : niais il assurait une parfaite soumission (le l'ouvrier a\i p;itrou des manu factures. [Capital, tome I, p. 338. col. 2.)

(1) Capital, tome I. p. 327, col. t.

chroniques. C'est ainsi que l'on rencontre l'expropriation des paysans et la suppression de l'ancienne législation qui avait constitué « le servage et la hiérarchie industrielle. » Marx ajoute : « L'histoire de cette expropriation n^est pas matière à conjectures, elle est inscrite dans les annales de Thumanité en lettres de sang et de feu indélébiles (1). »

Plus loin, Marx nous fait voir comment l'aurore des temps modernes fut marquée par la conquête de l'Amérique, l'esclavage des nègres et les guerres coloniales : « Les diverses méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fit éclore, se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, entre le Portugal, l'Espagne, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du xvn^ siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois Je régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale ; mais toutes, sans exception, exploitent le pouvoir de l'Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de Tordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste, et d'abréger les phrases de transition. » C'est à cette occasion qu'il compare la force à une accoucheuse et dit qu'elle multiplie le mouvement social (2).

(1) Capital, iome I, p. 315.

(2) Capital, tome I, p. 336, col. 1. — Le texte allemand perle que la force est œkonomische Potenz (Kapital,i^ édition, p. 716) ; le texte français porte que la force est un

Ainsi nous voyons des puissances économiques se mêler d'une manière étroite à la puissance politique et finalement le capitalisme se perfectionner à ce point qu'il n'ait plus besoin de faire un appel direct à la force publique, sauf dans des cas très exceptionnels, k Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l'action des lois nalurelles de la société, c'est-àdire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production (1). »

Lorsqu'on est parvenu au dernier terme historique, l'action de volontés distinctes disparait et l'ensemble de la société ressemble à un corps organisé, fonctionnant tout seul ; les observateurs peuvent alors fonder une science économique qui leur paraît aussi certaine que les sciences de la nature physique. L'erreur de beaucoup d'économistes a consisté à ne pas voir que ce régime, qui leur semblait naturel ou primitif (2), est le résultat d'une série de transformations qui auraient pu ne pas se produire et dont la combinaison reste toujours fort instable,

a<jent éconinn'uiiw. ronricr appelle /jiiissfnicie/lp^ les progressions g(-oinélriijiios {Xouveau monde industrielet sociétaire, p. l{7()). Marx a évidemment employé le mot Potenc dans le sens (lemullipliealeur ; Cf. dans le Capital, p. 17G, col. 1. le terme : travail puissancié pour travail d'une productivité niulli|»liée.

(1) Capital, tome I. p. 327, col. \.

(2) Naturel, au sons inarxislo, est ee qui ressemble à un mouveniont physique, ce qui s'o]q)ose h la création d'une volonté intelligente; — pour les déistes du xvui" siècle, naturel était ce qui avait été créé par Dieu et était à la fois priinilif et excellent; c'est encore le point de vue de (i. de Molinari.

LA GniiVE r.KNKllAI.E POLITIQI'K 245

car elle pourrait être détruite par la force, comme elle a été créée par l'intervention de celle-ci ; — la littérature économique contemporaine est, d'ailleurs, pleine de plaintes relatives aux interventions de l'Etat qui troublent les /ois iialurelles.

Aujourd'hui les économistes sont peu disposés à croire que le respect de ces lois nalurelles s'impose en raison du respect dû à la Nature : ils voient bien qu'on est parvenu tardivement au régime capitaliste, mais ils estiment qu'on y est parvenu par un progrès qui devrait enchanter l'àme des hommes éclairés. Ce progrès se traduit, en effet, par trois faits remarquables : il est devenu possible de constituer une science de l'économie ; — le droit peut atteindre ses formules les plus simples, les plus sûres, les plus belles, puisque le droit des obligations domine tout capitalisme avancé ; — les caprices des maîtres de l'Etat ne sont plus aussi apparents et ainsi on marcherait vers la liberté. Tout retour au passé leur semble être un attentat contre la science, le droit et la dignité humaine.

Le socialisme considère cette évolution comme étant une histoire de la force bourgeoise et il ne voit que des modalités là où les économistes croient découvrir des hétérogénéités : que la force se présente sous l'aspect d'actes historiques de coercition ou d'oppression fiscale, ou de conquête, ou de législation du travail, ou encore qu'elle soit tout enveloppée dans l'économie, il s'agit toujours de la force bourgeoise travaillant, avec plus ou moins d'adresse, 'à produire l'ordre capitaliste.

Marx s'est attaché, avec beaucoup de minutie, à décrire les phénomènes de cette évolution ; mais il est

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très sobre de détails sur l'organisation du prolétariat. Cette lacune de son œuvre a été souvent expliquée; il trouvait on Angleterre, sur l'histoire du capitalisme, une masse énorme de matériaux assez bien classés et déjà soumis à des discussions économiques; il pouvait donc approfondir les diverses particularités de l'évolution bourgeoise; mais il n'avait pas beaucoup d'éléments pour raisonner sur l'organisation du prolétariat ; il devait donc se contenter d'expliquer en formules très abstraites l'idée qu'il se faisait du chemin que celui-ci avait à parcourir pour atteindre l'heure de la lutte révolutionnaire. Cette insuffisance de l'œuvre de Marx a ou pour conséquence do faire dévier le marxisme de sa véritable nature.

Les gens qui se piquaient d'orthodoxie marxiste n'ont voulu ajouter rien d'essentiel à ce qu'avait écrit leur maître et ils ont cru qu'ils devaient utiliser, pour raisonner sur le prolétariat, ce qu'ils avaient appris dans l'histoire de la bourgeoisie. Ils n'ont donc pas soupçonné qu'il y avait une diiïérence à établir entre la force qui marche vers l'autorité et cherche à réaliser une obéissance automatique, et la violence qui veut briser cette autorité. Suivant eux, le prolétariat doit acquérir la force comme la bourgeoisie l'a acquise, s'en servir comme elle s'en est servie et aboutir à un Etat socialiste remplaçant l'Ktat bourgeois.

L'Etat ayant joué autrefois un rôle de premier ordre dans les révolutions qui suj)primèrent l'ancienne économio, c'est encore l'Etat qui devra supprimer le capitalisme. Les travailleurs doivent donc tout sacrifier à un seul but : amener au pouvoir des hommes qui lui pro-

mettent solennellement de ruiner le capitalisme au profit du peuple; c'est ainsi que se forme un parti socialiste parlementaire. D'anciens militants socialistes pourvus d'emplois modestes, des bourgeois lettrés, légers et avides de bruit, et des spéculateurs de la Bourse imaginent qu'un âge d'or pourrait naître pour eux à la suite d'une révolution sage, bien sage, qui ne toucberait pas gravement 1 Etat traditionnel. Ces futurs maîtres du monde rêvent tout naturellement de reproduire l'histoire de la force bourgeoise et ils s'organisent pour être en mesure de tirer le plus possible de profit de cette révolution. Un groupe considérable de clients pourrait prendre rang dans la hiérarchie nouvelle, et ce que Paul Leroy-Beaulieu nomme le « Quatrième Etat » deviendrait vraiment une basse-bourgeoisie (1).

Tout l'avenir de la démocratie pourrait bien dépendre de cette basse-bourgeoisie, qui espère utiliser, pour son plus grand avantage personnel, la force des organisa-

il) Dans un article du Radical (2 janvier 1906), Ferdinand Buisson expose que les catégories de travailleurs actuellement les plus favorisées continueront à s'élever au-dessus des autres ; les ouvriers des mines, de la voie ferrée, des manufaclux'es de l'Etat ou des services municipaux qui sont bien organisés, forment une « aristocratie ouvrière » qui réussit d'autant plus facilement qu'elle a à discuter avec des collectivités qui font « profession de reconnaître les droits de l'homme, la souveraineté nationale, l'autorité du suffrage universel ». Sous ce galimatias on trouve tout simplement la reconnaissance de relations existant entre des clients obséquieux et des politiciens.

:2iS RKFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

lions vraiment prolétariennes (I). Les politiciens croient qu'elle aura toujours des tendances pacifiques, qu'elle est susceptible d'être bien disciplinée et que, les chefs de si sages syndicats comprenant comme eux l'action de l'Etat, (•ette classe formera une clientèle excellente. Ils voudraient qu'elle leur servit à gouverner le prolétariat : c'est pourquoi Ferdinand Buisson et Jaurès sont partisans des syndicats des petits fonctionnaires, ([ui, en entrant dans les Bourses du Travail, inspireraient au prolétariat leur attitude éteinte et pacifique.

La grève générale politique concentre toute cette conception dans un tableau d'une intelligence facile ; elle nous montre comment l'Etat ne perdrait rien de sa force, comment la transmission se ferait de privilégiés à privilégiés, comment le peuple des producteurs arriverait à changer de maîtres. Ces maîtres seraient très probablement moins habiles que ceux d'aujourd'hui ; ils feraient de plus beaux discours que les capitalistes ; mais tout porte à croire qu'ils seraient beaucoup plus durs et plus insolents que leurs prédécesseurs.

La nouvelle école raisonne tout autrement ; elle no peut accepter l'idée que le prolétariat ait pour mission histori- (|ue d'imiter la bourgeoisie ; elle ne conçoit pas qu'une révolution aussi prodigieuse que celle qui supprimerait le capitalisme, puisse être tentée pour un minime etdou-

(I) « Uni- |);ulic île la nation s'arirèye au prolétariat iiour demander des droits ». dit Maxime Leroy dans un livre •■oiisacr.'' ;i (li-fendro les syiidicals de ronclionnaires. {Le& trauaformatiitns de la puissance publique, p. 21().)

teux résultat, pour un changement de maitres, pour la satisfaction d'idéologues, de politiciens et spéculateurs, tous adorateurs et exploiteurs de l'Etat. Elle ne veut pas s'en tenir aux formules de Marx : si celui-ci n'a point fait d'autre théorie que celle de la force bourgeoise, ce n'est point à ses yeux une raison pour s'en tenir rigoureusement à l'imitation de la force bourgeoise.

Au cours de sa carrière révolutionnaire, Marx n'a pas été toujours bien ii'ispiré et trop souvent il a suivi des inspirations qui appartiennent au passé ; dans ses écrits, il lui est même arrivé d'introduire quantité de vieilleries provenant des utopistes. La nouvelle école ne se croit nullement tenue d'admirer les illusions, les fautes, les erreurs de celui qui a tant fait pour élaborer les idées révolutionnaires ; elle s'efforce d'établir une séparation entre ce qui dépare l'œuvre de Marx et ce qui doit immortaliser son nom ; elle prend ainsi le contrepied des socialistes officiels qui veulent surtout admirer dans M-irx ce qui n'est pas marxiste. Nous n'attacherons donc aucune importance aux textes nombreux qu'on peut nous opposer pour nous montrer que Marx a souvent compris l'histoire comme les politiciens.

Nous savons maintenant quelle est la raison de son attitude ; il ne connaissait pas la distinction qui nous apparaît aujourd'hui si claire entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, parce qu'il n'a point vécu dans des milieux qui eussent acquis une conception satisfaisante de la grève générale (1). Aujourd'hui nous pos-

(1) Les insullisances et les erreurs que renferme l'œuvro (ii^ Marx, en tout ce qui touche à l'organisation révolution-

■250 HÉI'LEXIONS SUR LA VIOLENCE

«édons assez d'éléments pour comprendre aussi bien la grève syndicaliste que la grève politique ; nous savons en quoi le mouvement prolétarien se différencie des anciens mouvements bourgeois ; nous trouvons dans l'attitude des révolutionnaires en présence de l'Etat le moyen de distinguer des notions qui étaient encore bien confuses dans l'esprit de Marx.

La méthode qui nous a servi à marquer la différence qui existe entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, peut servir aussi à résoudre beaucoup de questions qui se présentent au cours des recherches relatives à l'organisation du prolétariat. En rapprochant les essais d'organisation de la grève syndicaliste et ceux de la grève politique, on peut souvent juger ce qui est bon et ce qui est mauvais, c'est-à-dire ce qui est spécifiquement socialiste et ce qui a des tendances bourgeoises.

L'éducation populaire, par exemple, semble être entièrement dirigée dans un esprit bourgeois ; tout l'elfort historique du capitalisme a été de conduire les masses à se laisser gouverner par les conditions de l'économie capitaliste, en sorte que la société devint un organisme ; tout l'effort révolutionnaire tend à créer des hommes libres ; mais les gouvernements démocratiques se donnent pour mission de réaliser Y unité morale de la France. Cette unité morale, c'est la discipline automatique desproduc-

nairc du [)rolclarial, peuvent être signalées comme des illiisiralions inénioraltlcs de cette loi qui nous oiiipi'^che de penser autre chose (pie ce qui a des bases réelles dans la vie. Ne conlondons pas pennée el imagination.

teurs qui seraient heureux de travailler pour la gloire de leurs chefs intellectuels.

On peut encore dire que le grand danger qui menace le syndicalisme serait toute tentative d'imiter la démocratie; il vaut mieux pour lui savoir se contenter, pendant un temps, d'organisations faibles et chaotiques que de tomber sous la domination de syndicats qui copieraient des formes politiques de la bourgeoisie.

Les syndicalistes révolutionnaires ne s'y sont jamais trompés, parce que ceux qui cherchent à les diriger dans la voie simili-bourgeoise sont des adversaires de la grève générale syndicaliste et se sont ainsi dénoncés euxmêmes comme des ennemis.

I. — Observations de P. Bureau et de P. de Rousiers. — L'ère des martyrs. — Possibilité de maintenir la scission avec peu de violences grâce à un mythe catastrophique.

II. — Anciennes habitudes de brutalité dans les écoles et les ateliers. — Les classes dangereuses. — Indulgence pour les crimes de ruse. — Les délateurs.

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