IV. — Recherche du sublime dans la morale. — Proudhon
— Pas de genèse morale dans le trade-unionisme. — Le sublime en Allemagne et la notion catastrophique.
Les codes prennent tant de précautions contre la vio • lence et l'éducation est dirigée en vue d'atténuer tellement nos tendances à la violence que nous sommes conduits instinctivement à penser que tout acte de violence est une manifestation d'une régression vers la barbarie. Si l'on a si souvent opposé les sociétés industrielles aux sociétés militaires, c'est que l'on a considéré la paix comme étant le premier des biens et la condition essentielle de tout progrès matériel : ce dernier point de vue nous explique pourquoi, depuis le xviii« siècle et près-
que sans interruption, les économistes ont été partisans de pouvoirs forts et assez peu soucieux des libertés politiques. Condorcet adresse ce reproche aux élèves de Quesnay ; ot Napoléon TU n'eut peut-être pas de plus grand admirateur que Michel Chevalier (1).
On peut se demander s'il n'y a pas quelque peu de niaiserie dans l'admiration que nos contemporains ont pour la douceur ; je vois, en effets que quelques auteurs, remarquables par leur perspicacité et leurs hautes préoccupations morales, ne semblent pas autant "redouter la violence que nos professeurs officiels.
P. Bureau a été extrêmement frappé de rencontrer en Norvège une population rurale qui est demeurée très profondément chrétienne : les paysans n'en portent pas moins un poignard à la ceinture ; quand une querelle se termine à coups de couteau, l'enquête de la police n'aboutit j)as, en général, faute de témoins disposés à déposer, — L'auteur ajoute : « Le caractère amolli et efféminé des hommes est plus redoutable que leur sentiment, même exagéré et brutal, de l'indépeuciance, et un coup de couteau donné par un homme honnête en ses mœurs, mais violent, est un mal social moins grave et plus facilement guérissable que les débordements de la luxure déjeunes gens réputés plus civilisés (2). »
(l)rii jour Miclicl CJiov.iIiiM' entra rayonna ni dans la salle de Tt'ÛM:\'un\ du Join-na /(/('.'< ftphafs : u Ses |ii'oiiiicr mois lurent : J'ai con(|uis la liberli- 1 Onélail plein dallcnle, on dciuanda des explications. Il s'aifissail rie la liberté de la boucherie.» (Ilenan, Fciiillea détarliécs, p. \\\).)
(2) W lUueau. Lo /lai/san des fjords de Norvège, pp. Ili Cl 115.
J'emprunte un second exemple à P. de Rousiers, qui est, tout comme P. Bureau, un catholique fervent et préoccupé de morale. Il raconte comment, vers 1860, le pays de Denver, grand centre minier des Montagnes-Rocheuses, fut purté des bandits qui l'infestaient ; la magistrature américaine étant impuissante, de courageux citoyens se mirent à l'œuvre : « La loi de Lynch était fréquemment appliquée ; un homme convaincu de meurtre ou de vol pouvait se voir arrêter, juger, et. . . pendre, en moins d'un quart d'heure, pour peu qu'un comité de vigilance énergique s'emparât de lui... L'Américain honnête a l'excellente hal)itude de ne pas se laisser écraser, sous prétexte qu'il est honnête ; un homme d'ordre n'est pas nécessairement un tremhleur, comme cela arrive trop souvent chez nous ; au contraire, il considère que son intérêt doit passer avant celui d'un repris de justice ou d'un joueur. De plus, il possède l'énergie nécessaire pour résister, et le genre de vie qu'il mène le rend apte à résister, efficacement, même à prendre l'initiative et la responsabilité d'une mesure grave, quand les circonstances l'exigent Un tel homme, placé dansun pays neufet plein
de ressources voulant profiter des richesses qu'il renferme et conquérir par son travail une situation élevée, n'hésitera pas à supprimer, au nom des intérêts supérieurs qu'il représente, les bandits qui compromettent l'avenir de ce pays. Voilà pourquoi tant de cadavres se balançaient à Denver, il y a vingt-cinq ans, au-dessus du petit pont de bois jeté sur le Cherry-Creek (1) . »
(1) De Rousiers, La vie américaine, Ranc/ies, fermes et usines, pp. 224-225.
256 KKFLKXIOXS SLR LA VIOLEXCK
C'est bien là chez P. de Bousiers une opinion réfléchie, car il revient encore, ailleurs, sur cette question. « Je sais, dit-il, que la loi de Lynch est pénéralement considérée en France comme un symptôme de barbarie.- ; mais si les honnêtes gens d'Europe pensent ainsi, les honnêtes gens d'Amérique pensent tout autrement (1). » Il approuve hautement le comité de vigilance de la Nouvelle-Orléans qui en 1890 pendit, « à la grande satisfaction de tous les honnêtes gens », des maffiosi acquittés par le jury (2).
Il ne semble pas qu'au temps où la vendetta fonctionnait régulièrement en Corso, pour compléter ou corriger l'action d'une justice trop boiteuse, la population eût une moindre moralité qu'aujourd'hui. Avant la conquête française, la Kabylie ne connaissait pas d'autre mode de répression que la vengeance privée et les Kabyles n'étaient pas de mauvaises gens.
On concédera aux partisans de la douceur que la violence peut gêner le progrès économique et même qu'elle peut être dangei'euse pour la moralilé, lorsquelle dépasse une certaine limite. Cette concession ne peut point être opposée à la doctrine exposée ici, parce que je considère la violence seulement au point de vue de ses conséquences idéologiques. Il est certain que pour amener les travailleurs à regarder les condits économiques comme des imagos alTaiblios do la grande bataille (jui décidera de layeuir, il n'est point nécessaire qu'il y ait un grand
(1) 1>L' Uoiisiors. La rie anirrirainp. L'éihtcalion et In société, I». 218.
(2) De Uousiors, toc. rit., p. 2i>l.
développement de la brutalité et que le sang soit versé à flots. Si une classe capitaliste est énergique, elle affirme constamment sa volonté de se défendre, son attitude franchement et loyalement réactionnaire contribue, au moins autant que la violence prolétax'ienne, à marquer, la scission des classes qui est la base de tout le socialisme.
Nous pouvons utiliser ici la grande expérience historique fournie par les persécutions que le christianisme eut à subir durant les premiers siècles. Les auteurs modei'nes ont été si frappés par le langage des Pères de TEglise et par les détails donnés dans les Actes des martyrs, qu'ils se sont représenté généralement les chrétiens comme des proscrits dont le sang ne cessait de couler avec abondance. La scission fut extraordinai rement marquée entre le monde païen et le monde chrétien ; sans cette scission, jamais celui-ci n'aurait pu acquérir sa pleine personnalité ; mais cette scission a pu se maintenir sans que les choses se soient passées comme on le pensait autrefois.
Personne ne croit plus que les chrétiens se réfugiaient dans des carrières souterraines pour échapper aux perquisitions de la police; les catacombes furent creusées, à très grand frais, par des communautés disposant d'importantes ressources, sous des terrains qui appartenaient, en général, à de puissantes familles, protectrices du nouveau culte. Personne ne met plus en doute qu'avant la fin du premier siècle, le christianisme avait des adhérents au sein de l'aristocratie romaine ; « dans la très ancienne catacombe de Piùscille, on a retrouvé la
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sépulture do la lignée chrétienne des Acilii, du i'' au IV siècle » (1). Il semble qu'il faille abondonner aussi l'opinion ancienne relative au grand nombre de martyrs. Renan admettait encore que la littérature des martyrs devait être prise au sérieux : « Les détails des Actes des martyrs, disait-il, peuvent être faux pour la plus grande partie, l'elTroyable tableau qu'ils déroulent devant nous n'en fut pas moins une l'éalité. On s'est souvent fait de trompeuses images de cette lutte terrible... on n'en a pas exagéré la gravité (2) ». Les recherches de Ilarnack conduisent à une toute autre conclusion ; il n'y aurait aucune mesure entre le langage des auteurs chrétiens et l'importance matérielle des persécutions ; il y aurait eu très peu de martyrs avant le milieu du m"' siècle. Tortullien est l'écrivain qui a le plus fortement marqué l'horreur que la nouvelle religion éprouvait pour ses persécuteurs, et cependant voici ce que Harnack dit : « In regard jeté à l'aide des ouvrages de Tertullien sur Cartilage et l'Afrique du nord, montre qu'avant l'an 180 il n'y eut dans ces régions aucun martyr et que depuis lors jusqu'à la mort de Tertullien (après 220) elles n'en comptèrent, même en y joignant la Numidie et les Mauritanies, guère plus de deux douzaines (3) ». Il faut songer (ju'à cette époque il y avait en Afrique un assez grand nombre de montanistes qui exaltaient beaucoup la gloire du martyre et n'admettaient point que l'on eût le droit de fuir la persécution.
(1) V. .MIard, /tir h'rons sur h- tnavtyre, p. 171, [H.) llcniin. Ef//ise c/iréfii'/iiw, p. 317 (:{) P. Allar.l', o/K rit . \>. 1:57.
P, AUard a combattu la thèse de Harnack par des arguments qui me semblent assez faibles (1) ; il ne parvient pointa comprendre l'énorme distance qui peut exister entre l'idéologie des persécutés et la réalité. « Les chrétiens, dit le professeur allemand (2), pouvaient se plaindre d'être comme des troupeaux poursuivis, et poui'tant eela n'avait pas lieu d'ordinaire ; ils pouvaient se considérer comme des modèles d'héroïsme, et cependant étaient rarement mis à l'épreuve ; » et j'appelle l'attention sur cette fin de la phrase : « Ils pouvaient se placer au-dessus des grandeurs du monde et, en fait, s'accommodaient toujours plus à lui. » Il y a, en effet, quelque chose de paradoxal, au premier abord, dans la situation de l'Eglise, qui avait des fidèles dans les hautes classes, obligés de vivre en faisant beaucoup de concessions aux usages, et qui cependant pouvait maintenir une idéologie de la scission. Les inscriptions de la catacoinbe de Priscille nous montrent « la perpétuité de la foi dans une série de générations d'Acilii, dans lesquelles se rencontrent non seulement des consuls et des magistrats de l'ordre le plus élevé, mais des prêtres, des prêtresses, même des enfants, membres des illustres collèges idolâtriques, réservés par privilège aux patriciens et à leurs fils » (3). Si l'idéologie chrétienne avait été rigoureusement déterminée par les faits matériels, un tel paradoxe eut été impossible.
(1) Revue des questions historiques, juillet 1905.
(2) P. Allard, op. cit., p. Ii2. Cf. ce que jai dit dans Le système historique de Renan, pp. 3i2-31o.
(3) P. Alhn-d, op. cit., p. 200.
La statistique des persécutions ne joue donc pas ici un grand rôle ; des circonstances notables, qui se produisaient au cours des scènes de martyre, avaient beaucoup plus d'importance que la fréquence des supplices. C'est en raison de faits assez rares, mais très béroïques, que l'idéologie s'est construite : les martyrs n'avaient pas besoin d'être nombreux pour prouver, par lépreuvc, la vérité absolue de la nouvelle religion et l'erreur absolue de l'ancienne, pour établir ainsi qu'il v avait deux voies incompatibles entre elles, pour faire comprendre que le règne du mal aurait un terme. « On peut, dit Ilarnack, malgré le petit nombre des martyrs, estimer à sa juste valeur le courage qu'il fallait pour devenir chrétien et vivre en chrétien ; on doit avant tout louer la conviction du martyr qu'un mot ou un geste pouvait rendre indemne et qui préférait la mort à l'impunité. » Les contemporains, qui voyaient dans le martyre une épreuvejudiciaire constituant un témoignage en l'honneur du Christ (1), tiraient de ces faits de tout autres conclusions que celles que peut en tirer un historien moderne qui raisonne avec nos idées modernes ; jamais idéologie n'a pu être aussi éloignée des faits ([ue celle-là.
L'administration romaine était extrêmement dure pour tout homme qui lui semblait susceptll>le de troubler la tranquillité publique et surtout pour tout accusé qui bravait sa majesté. En frappant, de temps à autre, quelques chrétiens qui lui étaient dénoncés (pour des raisons demeurées généralement inconnaissables aux modernes),
(t) 0. Sorel, S;/str>iio /lisforit/iip de Itevnn. pp. 335-336.
elle ne croyait pas faire un acte qui fût destiné à occuper jamais la postérité, et il semble que le grand public n'y prenait pas beaucoup garde lui-même ; c'est ce qui explique pourquoi les persécutions ne laissèrent presque pas de traces dans la littérature païenne. Les païens n'avaient pas de raison pour attacher au martyre l'extraordinaire importance que lui attribuaient les fidèles et les gens qui leur étaient déjà sympathiques.
Cette idéologie ne se serait certainement pas formée d'une manière aussi paradoxale, si on n'avait cru fermement aux catastrophes décrites parles nombreuses apocalypses qui furent composées à la fin du i siècle et au commencement du ii6 ; on était persuadé que le monde allait être livré complètement au règne du mal et que le Christ viendrait ensuite donner la victoire définitive à ses élus. Tout incident de persécution empruntait à la mythologie de l'Antéchrist quelque chose de son caractère effroyablement dramatique ; au lieu d'être apprécié en raison de son importance matérielle, comme un malheur frappant quelques individus, une leçon pour la communauté ou une entrave temporaire apportée à la propagande, il était un élément de la guerre engagée par Satan, prince de ce monde, qui allait bientôt révéler son Antéchrist. Ainsi la scission découlait, à la fois, des persécutions et d'une attente fiévreuse d'une bataille décisive. Lorsque le christianisme fut suffisamment développé, la littérature des apocalypses cessa d'être beaucoup cultivée, encore que l'idée qui en faisait le fond continuât à excercer son influence ; les Actes des martyrs furent rédigés de manière à provoquer les sentiments qu'engendraient les apocalypses et on peut dire
qu'ils les remplacèrent (I) : parfois on trouve consignée, dans la littérature des persécutions, d'une manière aussi claire que dans les apocalypses, l'horreur que les fidèles éprouvaient pour les ministres de Satan qui les poursuivaient (2).
Nous pouvons donc concevoir que le socialisme soit parfaitement révolutionnaire encore qu'il n'y ait que des conflits courts et peu nombreux, pourvu que ceux-ci aient une force suffisante pour pouvoir s'allier à l'idée de la grève générale : tous les événements apparaîtront alors sous une forme amplitiée et, les notions catastrophiques se maintenant, la scission sera parfaite. Ainsi se trouve écartée l'objection que l'on adresse souvent aux révolutionnaires : la civilisation n'est point menacée de succomber sous les conséquences d'un développement de la brutalité, puisque l'Idée de grève générale permet d'alimenter la notion de lutte de classe au moyen dincidents qui paraîtraient médiocres aux historiens bourgeois.
Lorsque les classes gouvernantes, n'osant plus gouverner, ont honte de leur situation privilégiée, s'achar-
(1) U esl |ii'ol>alil(' ([lie l;i iirciniére géiiéralion rlirélieniie n'ont pas une eoiii|ii(''lo iiilclligence ife la iiossibililé do remplacer les apocalypses imitées (li> la lilléralurc juive par les Arles dos uiartvi's ; on s'ox[)lii|n(M'ait ainsi poni-i|noi nous ne possédons point de récits antérieurs à lan 155 (ioltre des Snijrnioles racontant la mort de saint Polycai'pc) cl pourquoi le souvenir d'un certain nombre de 1res anciens martyrs romains a pu être perdu.
(2) Hcnan, Man-Aiiri^/p, p. 500.
lient à faire des avances à leurs ennemis et proclament leur horreur pour toute scission dans la société, il devient beaucoup plus difficile de maintenir dans le prolétariat cette idée de scission sans laquelle il serait impossible au socialisme de remplir son rôle historique. Tant mieux, déclarent les braves gens ; nous pouvons donc espérer que l'avenir du monde ne sera pas livré aux gens grossiers qui ne respectent pas même l'Etat, qui se moquent des hautes idéologies bourgeoises et qui n'ont pas plus d'admiration pour les professionnels de la pensée élevée que pour les curés. Faisons donc tous les jours davantage pour les déshérités, disent ces messieurs ; montrons-nous plus chrétiens ou plus philanthropes, au plus démocrates (suivant le tempérament de chacun) ; unissons-nous pour l'accomplissement du devoir social, et nous aurons raison de ces affreux socialistes qui croient possible de ruiner le prestige des Intellectuels, après que les Intellectuels ont ruiné celui de l'Eglise. En fait ces combinaisons savantes et morales ont échoué ; la raison n'en est pas difficile à voir.
Le beau raisonnement de ces messieurs, des pontifes du devoir social, suppose que la violence ne pourra plus augmenter, ou même qu'elle diminuera au fur et à mesure que les Intellectuels feront plus de politesses, de platitudes et de grimaces en l'honneur de l'union des classes. Malheureusement pour ces grands penseurs, les choses se passent tout autrement ; il se trouve que la violence ne cesse de s'accroître au fur et à mesure qu'elle devrait diminuer d'après les principes de la haute sociologie. Il y a, en effet, de misérables socialistes qui profitent de la lâcheté bourgeoise pour entraîner les masses dans un
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mouvement qui, tous les jours, devient moins semblable à celui qui devrait résulter des sacrifices consentis par la bourgeoisie en vue d'obtenir la paix. Pour'un peu, les sociologues déclareraient que les socialistes tricbent et emploient des procédés déloyaux, tant les faits répondent mal à leurs prévisions.
11 était cependant facile de comprendre que les socialistes ne se laisseraient pas vaincre sans avoir employé toutes les ressources que pouvaitleur fournir la situation. Des gens qui ont voué leur vie à une cause qu'ils identifient à celle de la rénovation <lu monde, ne pouvaient hésiter à user de toutes les armes pour développer d'autant plus l'esprit de lutte de classe que l'on faisait plus d'elTorts pour le faire disparaître. Les rapports sociaux existants se prêtent à une infinité d'incidents de violence et l'on n'a pas manqué d'engager les travailleurs à ne pas reculer devant la brutalité quand celle-ci peut leur rendre service. Les bourgeois philanthropes faisant fête aux syndiqués qui voulaient bien consentir à venir discuter avec eux, dans l'espoir que ces ouvriers, fiers de leurs fréquentations aristocratiques, donneraient des conseils pacifiques à leurs camarades, des soupçons de trahison devaient naître assez rapidement contre les partisans des réformes sociales. Enfin, et c'est le fait le phn remarquable de cette histoire, l'antipatriotisme devient un élément essentiel du programme syndicaliste (1).
(1) Comme nous considérons tontes choses du point de vue liisloijinio, il iin|iorte p(Mi de savoir f|iiolles raisons se iloiun'ionl les iircinicrs a|iùlros(k' raiilipalriolisine : les raisons de ce genre ne sont, iircscpic jamais, les bonnes ; l'es-
L'introduction de l'antipatrlotisnie dans le mouvement ouvrier est d'autant plus remarquable qu'elle s'est produite au moment où le gouvernement était en train de faire passer dans la pratique les théories solidaristes. Léon Bourgeois a beau faire ses grâces les plus aimables au prolétariat ; vainement il l'assure que la société capitaliste est une grande famille et que le pauvre a une créance sur la richesse générale ; il peut soutenir que toute la législation contemporaine s'oriente vers les applications de la solidarité ; le prolétariat lui répond en niant, de la manière la plus grossière, le pacte social, par la négation du devoir patriotique. Au moment où il semblait que l'on avait trouvé le moyen de supprimer la lutte de classe, voilà donc qu'elle renaît sous une forme particulièrement déplaisante (l) .
Ainsi tous les braves gens arrivent à des résultats qui sont en pleine contradiction avec leurs efforts ; c'est à désespérer de la sociologie ! S'ils avaient le sens commun et s'ils avaient vraiment le désir de protéger la société contre un accroissement de la brutalité, ils n'acculeraient pas les socialistes à la nécessité de la tactique qui s'impose aujourd'hui à eux ; ils resteraient tranquilles au lieu de se dévouer pour le devoir social ; et ils béniraient les
sonlielest que pour la très grande majorité des syndicalistes révolutionnaires, l'antipatrioUsme apparaisse comme inséparable de leur action syndicaliste
(1) Cette propagande a produit des résultats qui ont dépassé de beaucoup les espérances de ses promoteurs, et qui seraient inexplicables sans l'idée révolutionnaire.
26<» UKKLKXIO.NS SLll I.A VIOLENCE
propagandistes de la grève générale (lui, on fait, travaillent à reiu/re le mainlien du socialisme compatible avec le moins do bvulalilé possible. Mais les braves gens n'ont pas le sens commun ; et il l'aiulra qu'ils subissent encore bien des horions, bien des humiliations et bien des pertes d'argent avant ([u'ils se décident à laisser le socialisme suivre sa voie.
Nous allons maintenant approfondir davantage nos recherches et nous demander sur quels motifs se fonde la prolonde aversion que montrent les moralistes quand ils se trouvent en face des actes de violence ; une énumération trts sommaire des quelques changements très curieux, qui sont survenus dans les mœurs des classes ouvrières, est d'abord indispensable.
A. — J'(»bserve, en premier, lieu, c(uo rien n'est plus remarquable que le changement (|ui s'est produit dans la manière d'élever les enfants ; jadis, on crovait que la férule était l'outil le [)lus nécessaire pour le niaître d'école; aujourd hui, les peines corporelles ont disparu de notre enseignement public. Je crois que la concurrence que celui-ci avait à soutenir contre l'enseignement congréganistea eu une très grande part dans ce progrès : les Frères appliquaient, avec une rigueur extrême, les vieux principes de la pédagogie cléricale ; et on sait que celle-ci a toujours comporté beaucoup de coups et de peines excessives, en vue de dompter le démon qui suggère
à l'enfant beaucoup de mauvaises habitudes (l). L'administration fut assez intelligente pour opposer à cette éducation barbare une éducation plus douce qui lui concilia beaucoup de svmpathics ; il ne me paraît pas douteux que la dureté des châtiments cléricaux n'ait été pour beaucoup dans le déchaînement des haines actuelles contre lesquelles se débat si péniblement l'Eglise. En 1901 , j'écrivais : « Si '^l'Eglise] était bien inspirée, elle supprimerait complètement les œuvres consacrées à l'enfance; elle supprimerait écoles et ouvroirs; elle ferait ainsi disparaître la source principale où s'alimente l'anticléricalisme ; — loin de vouloir entrer dans cette voie, elle paraît vouloir développer, de plus en plus, ces établissements, et ainsi elle assure encore de beaux jours à la haine du peuple contre le clergé (2). » — Ce qui s'est passé depuis 1901 dépasse encore mes prévisions.
Jadis existaient des habitudes de très grande brutalité dans les usines et surtout dans celles où il fallait employer des hommes dune force supérieure auxquels on donnait le nom de « grosses culottes » ; ils avaient fini par se faire charger de l'embauchage, parce que « tout individu embauché par d'autres était sujet à une infinité de misères et même d'insultes » ; celui qui voulait entrer dans leur atelier devait leur payer à boire et le lendemain il fallait régaler les camarades. « Le fameux quand est-ce marche ; chacun y prend son allumette... Le quand est-ce
(1) Y. Guyot, La morale, p. 212-215. Ci'. Alphonse Daudet, XuDia Roumestan, rhap. iv.
(2) G. Sorel, Essai sur f Eglise et l'Etat, p. 63.
268 RÉKLEXIOXS Sl"R LA VIOLENCE
est le condensateur des économies ; dans un atelier où l'on a l'habitude du quand est-ce, il faut y passer ou gare à vous. » Denis l*oulot, auquel j'emprunte ces détails, observe que les machines ont supprimé le prestige des f/rosses culolles, qui n'étaient plus guère qu'un souvenir au moment où il écrivait en 1870 (1).
Les mœurs des compagnonnages furent longtemps fort remarquables parleur brutalité; avant 18iO, il y avait constamment des bagarres, souvent sanglantes, entre les groupes de rites différents ; Martin Saint-Léon a donné, dans son livre sur le compagnonnage, des extraits de chansons vraiment barbares (2) ; les réceptions étaient phnnes d'épreuves très dures ; les jeunes gens étaient traités comme de vrais parias dans les Devoirs de Jacques et de Soubise : « On a vu, raconte Perdiguier, des compagnons [charpentiers] se nommer le Fléau des renards ^des aspirants], la Terreur des renards... En province, un renard travaille rarement dans les villes ; on le chasse, comme on dit, dans les broussailles (3) ». Beaucoup de scissions survinrent lorsque la tyrannie des compagnons se trouva en opposition avec les habitudes plus libi'rales qui dominaient la société. Quand les ouvriers n'eurent ])lus autant besoin d'un protecteur, surtout pour trouver du travail, ils ne consenti-
{{) licnis Poiilol. Le sub/ime p|». I.i0-I5.H. Je cilo «1 après rédilion de 18S7. (".et aiileur dit (lue les f/rosses culottes ont beaucoup gêné le progrès dans les forges,
(2) Marlin Saint-Léon, Le compagnonnarje, pp. Ho, 123, 270-27:5,277.
(:5) .Martin Saint-Léon, op. cil, p .07. CI', pp. 91-92. p. 107.
rent plus aussi facilement à subir des exigences qui avaient jadis paru avoir peu d'importance par rapport aux avantages du compagnonnage. La lutte pour le travail mit plus d'une fois en présence aspirants et compagnons qui voulaient se réserver des privilèges (1). On pourrait trouver encore d'autres raisons pour expliquer le déclin d'une institution qui, tout en rendant de sérieux services, avait beaucoup contribué à maintenir l'idée de brutalité (2).
Tout le monde estime que la disparition de ces anciennes brutalités est chose excellente ; de cette opinion il était trop facile de passer à l'idée que toute violence est un mal, pour que ce pas ne fût point franchi ; et, en effet, la masse des gens, qui sont habitués à ne pas penser, est parvenue à cette conclusion, qui est acceptée aujourd'hui comme un dogme par le troupeau bêlant des moralistes. Ils ne se sont pas demandé ce qu'il y a de répréhensible dans la brutalité.
Quand on ne veut pas se contenter de la niaiserie vulgaire, on s'aperçoit que nos idées sur la disparition de la violence dépendent bien plus d'une transformation très
(1) En 1823, les compagnons menuisiers prétendent se réserver La Rochelle, qu'ils avaient abandonnée longtemps comme trop peu importante ; ils ne s'arrêtaient qu'à Nantes et Bordeaux (Martin Saint-Léon, op. cit., p. 103). — L'union des travailleurs du Tour de France se forma en rivalité avec le compagnonnage, de 1830 à 1832. à la suite de relus opposés à quelques demandes assez anodines de rélormes présentées par les aspirants (pp. 108-116, 126-131).
(2) Cf. mon article sur le compagnonnage dans les Etudes socialistes (Jacques, éditeur : 1903.)
importante qui s'est produite dans le monde criminel que de principes éthiques. C'est ce que je vais essayer dé montrer.
B. — Les savants de la bourgeoisie n'aiment pas à s'occuper des classes dangereuses (Ij ; c'est une des raisons pour lesquelles toutes leurs dissertations sur l'histoire des mœurs demeurent toujours superficielles ; il n'est pas très dificile de reconnaître que c'est la connaissance de ces classes qui permet seule de pénétrer dans les mystères de la pensée morale des peuples.
Les anciennes classes dangereuses pratiquaient le délit le plus simple, celui qui était le mieu.xà leur disposition, celui qui est aujourd'hui relégué dans les groupes déjeunes voyous sans expérience et sans jugement. Les délits de brutalité nous semblent être aujourd'hui quelque chose d'anormal à tel point que si la brutalité a été énorme, nous nous demandons souvent si le coupable jouit bien de son bon sens. Cette transformation ne tient évidemment pas à ce que les criminels se sont moralises, mais à ce qu'ils ont changé leur manière de procéder, en raison des conditions nouvelles de l'économie, comme nous le verrons plus loin. Ce changement a eu la plus grande influence sur la pensée populaire
Nous savons tous ([ue les associations de malfaiteurs parviennent à maintenir dans leur sein une excellente discipline, grAce à la brutalité .• quand nous voyons mal-
(1) Le :i() niiM-s l'.»l)6. Monis disail an Séiial : «On no potil pas écrii'e duiis un Icxlo législatif ipie la proslilution e.vitite en Krancc pour les deux sexes. »
traiter un enfant, nous supposons instinctivement que ses parents ont des mœurs de criminels ; les procédés qu'employaient les anciens maîtres d'école et que les maisons ecclésiastiques s'obstinent à conserver, sont ceux des vagabonds qui volent des enfants et qui dressent leurs victimes pour en faire des acrobates adroits ou des mendiants intéressants. Tout ce qui rappelle les mœurs des anciennes classes dangereuses nous est souverainement odieux.
La férocité ancienne tend à être remplacée par la ruse et beaucoup de sociologues estiment que c'est là un progrès sérieux ; quelques philosophes qui n'ont pas l'habitude de suivre les opinions du troupeau, ne voient pas très bien en quoi cela constitue le progrès au point de vue de la morale : « Si l'on est choqué de la cruauté, de la brutalité des temps passés, dit Hartmann, il ne faut pas oublier que la droiture, la sincérité, le vif sentiment de la justice, le pieux respect devant la sainteté des mœurs caractérisent les anciens peuples (I); tandis que nous voyons régner aujourd'hui le mensonge, la fausseté, la perfidie, l'esprit de chicane, le mépris de la propriété, le dédain de la probité instinctive et des mœurs légitimes , dont le prix souvent n'est plus compris. Le vol, le men-
^1) Hartmann s'appuie ici sur raulorilé du naturaliste anglais Wallace, qui a beaucoup vanté la simplicité des mœurs des Malais : il y a là sûrement une grosse part d'exagération, encoi'e que d'autres voyageurs aient fait des observationsanalogues sur (juelques tribus do Sumatra. Hartmann veut démontrer qu'il n'y a pas de progros vers le bonlieur. et cette préoccupation le conduit à exagérer le bonheur antique.
songe, la fraude augmentent malgré la répression des lois dans une proprjrtion plus rapide que ne diminuent les délits grossiers et violents. L'égoïsme le plus has brise sans pudeur les liens sacrés de la famille et de l'amitié, partout où il se trouve en opposition avec eux (1). »
Aujourd'hui, d'ordinaire, on estime que les pertes d'argent sont des accidents que l'on est exposé à rencontrer à tout pas que l'on fait et qui sont facilement réparables, tandis que les accidents corporels ne le sont pas facilement; on estime donc qu'un délit de ruse est infiniment moins grave qu'un délit de brutalité, et les criminels profitent de cette transformation qui s'est produite dans les jugements ; quant aux raisons de celte transformation, elles sont très faciles à trouver.
Notre code pénal avait été rédigé dans un temps où Ton se représentait le citoyen sous les traits d'un propriétaire rural, uniquement préoccupé de gérer son domaine en ])on prre de famille et de ménager à ses enfants une situation honorable ; les grandes fortunes réalisées dans les affaires, par la politique, par la spéculation étaient rares et considérées comme de vraies monstruosités ; la défense de 1 épargne des classes moyennes étiiit un des grands soucis du législateur. Le régime antérieur avait été encore plus terrible dans la répression des fraudes, puisque la d(''cla ration rovale du a août 1725 punissait de mort le banqueroutier frauduleux ; on ne peut rien imaginer qui soit plus éloigné de nos mœurs actuelles? Nous sommes aujourd'hui disposés à croire
(1) ilartniaon. Philosophie de l'inconscient. Irad. frani,'., tome 11, pp. 404- iG5.
que des délits de ce genre ne peuvent être généralement commis que grâce à une imprudence des victimes et qu'ils ne méritent que par exception des peines afflictives ; et encore nous contentons-nous de peines légères.
Dans une société riche, occupée de grandes affaires, où chacun est très éveillé pour la défense de ses intérêts, comme est la société américaine, les délits de ruse n'ont point les mêmes conséquences que dans une société qui est ohligée de s'imposer une rigoureuse parcimonie ; il est, en effet, très rare que ces délits puissent apporter un trouble profond et durable dans l'économie ; c'est ainsi que les Américains supportent, sans trop se plaindre, les excès de leurs politiciens et de leurs financiers. P. de Rousiers compare l'Américain à un capitaine de navire qui, pendant une navigation difficile, n'a pas le temps de surveiller son cuisinier qui le vole. « Quand on vient dire aux Américains que leurs politiciens les volent, ils vous répondent d'ordinaire : Parbleu, je le sais bien ! Tant que les affaires marchent, tant que les politiciens ne se trouvent pas entravers de la route, ils échappent, sans trop de peine, aux châtiments qu'ils méritent (1). »
Depuis que l'on gagne facilement de l'argent en Europe, des idées analogues à celles d'Amérique se sont répandues parmi nous. De grands brasseurs d'affaires ont pu échapper à la répression, parce qu'ils avaient été assez habiles, aux heures de leurs succès, pour se créer de nombreuses amitiés dans tous les mondes ; on a fini par trouver qu'il serait bien injuste de condamner des négo-
(i) De Rousiers, La vie atnéricai/ie, L'éducation et la
société, p. 217.
ciants banqueroutiers et des notaires qui se retiraient ruinés après de médiocres catastrophes, alors que les princes de l'escroquerie financière continuaient à mener joyeuse vie. Peu à peu la nouvelle économie a créé une nouvelle indulgence extraordinaire pour tous les délits de ruse dans les pays de haut capitalisme (1).
Dans les pays où subsiste encore aujourd'hui l'ancienne économie familiale, parcimonieuse et ennemie de la spéculation, l'appréciation relative des actes de brutalité et des actes de ruse n'a pas suivi la même évolution qu'en Amérique, qu'en Angleterre, qu'en France; c'est ainsi que l'Allemagne a conservé beaucoup d'usages de l'ancien temps (2) et qu'elle ne ressent point la même horreur que nous pour les punitions brutales ; celles-ci ne lui semblent point, comme à nous., propres aux classes les plus dangereuses.
Il n'a pas manqué de philosophes pour protester contre un tel adoucissement des jugements ; d'après ce que nous avons rapporté plus haut de Hartmann, nous devons nous attendre à le rencontrer parmi les protestataires : « Nous sommes déjà, dit-il. près du temps où le vol et le mensonge que la loi condamme, seront méprisés comme des fautes vulgaires, comme une maladresse grossière,
(1) Oiicl(|ucs petits pays ont afiopic ces idées par imilalion, pour être à. la hauteur dos grands pays.
(2) Il tant noter <|n'on Alloniagnc il y a tellcnioni de .luifs dans le monde des spé( iiliilonrs ipie les idées américaines éprouvent une diflictdté particulière à se répandre. Le spéculateur apparail an jdiis j^'i-and nombre comme étant un étranger qui pitic lu luiliuii.
par les adroits filous qui savent respecter le texte de la loi, tout en violant le droit d'autrui. J'aurais assurément mieux aimé, pour mon compte, vivre parmi les anciens Germains, au risque d'être tué à l'occasion, que d'être obligé, dans nos cités modernes, de regarder chaque homme comme un escroc ou un coquin, tant que je n'ai pas de preuves évidentes de sa probité. » Hartmann ne tient pas compte de l'économie ; il raisonne à son point de vue tout personnel et ne regarde point ce qui se passe autour de lui; personne ne voudrait aujourd'hui être exposé à être tué par les anciens Germains ; une escroquerie ou un vol ne sont que des dommages très facilement réparables.
C. — Pour aller, enfin, tout à fait au fond de la pensée contemporaine, il faut examiner de quelle manière le public apprécie les relations qui existent entre l'Etat et les associations criminelles ; de telles relations ont toujours existé ; ces sociétés, après avoir pratiqué la violence, ont fini par pratiquer la ruse, ou, tout au moins, leurs violences sont devenues assez exceptionnelles.
On trouverait aujourd'hui étrange que des magistrats se missent à la tête de bandes armées, comme cela avait lieu à Rome durant les dernières années de la République. Au cours du procès Zola, les antisémites recrutèrent des troupes de manifestants soldés, qui étaient chargés d'exprimer les indignations patriotiques ; le gouvernement de Méline protégeait ces manœuvres qui eurent, pendant quelques mois, un assez grand succès et qui contribuèrent beaucoup à empêcher une loyale revision de la condamnation de Dreyfus.
276 nÉFLEXioxs sur la violence
Je ne crois pas me tromper en disant que cette tactique de lEglise a été la cause i)rincipale de toutes les mesures que nous voyons prendre contre le catholicistne depuis 1901 : la bourgeoisie libérale n'aurait jamais accepté ces mesures si elle n'avait été encore sous l'inlluence de la peur qu'elle avait ressentie durant l'afîaire Dreyfus ; — le grand argument que Clemenceau a employé pour exciter ses troupes au combat contre l'Eglise, était celui de la peur : il ne cessait de dénoncer le péril que la fuel ion romaine faisait courir à la République ; — les lois sur les congrégations, sur l'enseignement, sur le régime des Eglises ont été faites en vue d'empêcher le parti catholique de reprendre les allures belliqueuses qu'il avait eues et qu'Anatole France rapprochait si souvent de celles de la Ligue : ce sont des lois de peur. Beaucoup de conservateurs ont si bien senti cela qu'ils ont vu, avec déplaisir, les résistances opposées récemment aux inventaires des églises ; ils ont estimé que l'emploi des bandes d'r//>r/ches pieux devait avoir pour résultat de rendre la classe moyenne plus hostile à leur cause (1) ; on n'a pas été peu surpris devoir lîrunetière, qui avait été un des admirateurs des apaches antidreyfusards, conseiller la soumis-
(1) Dans la séance du Conseil niuiiicipal <lo Paris en dalc du 2G mars 1900. le proi'et de |)olice a <iit que la résislanoe lut organisée par un comité siégeant 80, rue de Richelieu, cpii enihaucliait des apaches pieux à raison de 3 à 4 francs par jour. Il a prétendu (juc 52 curés de Paris lui avaient promis soit de faciliter les inventaires, soit de se contenter d'une résistance passive, lia accusé les politiciens catholiques d'avoir forcé la main au clergé.
sion ; c'est que rexpérlence l'avait éclairé sur les conséquences de la violence.
Les associations qui opèrent par la ruse ne provoquent point de telles réactions dans le public ; au temps de la République cléricale, la Société de saint Vincent-de-PauI était une belle officine de surveillance sur les fonctionnaires de tout ordre et de tout grade ; il ne faut donc pas s'étonner si la franc-maçonnerie a pu rendre au gouvernement radical des services identiques à ceux que la philanthropie catholique avait rendus aux gouvernements antérieurs. L'histoire des affaires récentes de délation a montré, d'une manière très claire, quel était définitivement le point de vue du pays.
Lorsque les nationalistes furent en possession des dossiers constitués par les dignitaires des Loges sur les officiers, ils crurent que leurs adversaires étaient perdus ; la panique qui régna durant quelques jours dans le camp radical, parut donner raison à leurs prévisions ; mais bientôt la démocratie n'eut plus que moqueries pour ce qu'elle nomma « la petite vertu » des gens qui dénonçaient à l'opinion les procédés du général André et de ses complices. Henry Bérenger montra, en ces jours difficiles, qu'il connaissait à merveille la moralité de ses contemporains ; il n'hésita pas à approuver ce qu'il appelait « la surveillance légitime exercée par des organisations d'avant-garde sur les castes dirigeantes » ; il dénonça la lâcheté du gouvernement qui avait « laissé outrager comme délateurs [ceux] qui ont assumé la rude tâche de faire face à la caste militaire et à l'Eglise romaine, de les enquêter, de les dénoncer » (Aciion, .31 octobre 1904) ; il couvrit d'injures les rares dreytusards qui osèrent manifester de
278 RÉKLEXIONS SUR I.A VIOLENCE
rindiirnatlon ; ratlitude de Joseph Rrinach lui parut particulièrLMiionl scandaleuse ; il lui semblait quecelui-ei aurait du se trouver trop honoré d'être toléré dans la Ligue des Droits de l'homme qui se décidait à mener enfin « le bon combat pour la défense des droits du citoyen, trop longtemps sacrifiée à celle d'un homme » (Action, 22 décembre lOOi). Finalement, on vota une loi d'amnistie pour déclarer qu'on no voulait plus entendre parler de toutes ces vétilles.
II y eut en province quelques résistances (1); mais furent-elles bien sérieuses ? Je me permets d'en douter quand je consulte le dossier publié par Péguv dans le neuvième numéro de la sixième série de sesCa/tiers de la quinzaine. Quelques personnages au verbe abondant, sonore et plein de galimatias, se trouvèrent un peu gênés sans doute devant les sourires moqueurs dos notables épiciers et des éminents pharmaciens, qui constituent lélile des sociétés savantes et musicales devant lesquelles ils étaient habitués à pérorer sur la Justice, la Vérité et la Lumière. Ils éprouvèrent le besoin de se donner des allures stoïques.
Est-il rien de plus beau que ce passage d'une lettre du professeur Rouglé, grand docteur es scioncos sociales, que je trouve à la page \'.\ : « J'ai été bien heureux d'apprendre que la Ligue allait enfin dire son mot. Son. silence étonne et effraie » ? Voilà un garçon qui doit avoir TeiTroi et Tétonnement bien faciles. Francis de Pressensé eut aussi ses angoisses ; il est spécialiste en ce genre ;
(I) La province n'est pas, on effet, aussi habituée que Paris il rindnlj^oncc pour los rnsos ol les brigandages pacifiques.
mais elles étaient d'une espèce fort distinguée, comme il convient à un gentilhomme socialiste; il avait peur que la démocratie ne fût menacée d'une nouvelle « guillotine sèche », semblable à celle qui avait fait tant de mal aux démocrates vertueux durant les scandales de Panama (1). Quand il vit que le public acceptait facilement la complicité du gouvernement et d'une association philanthropique transformée en association criminelle, il lança ses foudres vengeresses sur les protestataires. Parmi les plus drôles de ces protestataires je signale un pasteur politicien de Saint-Etienne, nommé L. Comte. Il écrivait, dans cette langue extraordinaire que parlent les membres de la Ligue des Droits de l'homme : « J'espérais que l'AfTaire nous aurait guéris définitivement de la malaria morale dont nous souffrons et qu'elle aurait nettoyé la conscience républicaine du virus clérical dont elle était imprégnée. Il n'en était rien. Nous sommes plus cléricaux que jamais » (2). En conséquence, cet homme austère demeurait dans la Ligue ! Logique protestante et bourgeoise ! On ne sait jamais si la Ligue ne pourra pas rendre de petits services aux excellents ministres du Saint-Evangile. J'ai insisté un peu longuement sur ces incidents grotesques, parce qu'ils me semblent propres à caractériser la
(1) Cahiers de la quincaine, 9' de la VI<' série, p. 9. F. de Pressensé était, au temps du Panama le principal commis de Ifébrard ; on sait ([ue celui-ci fut l'un des principaux bénéllciaires du pillage panamiste; cela ne l'a pas déconsidéré auprès des austères huguenots ; le Temps continue à être l'oracle de la démocratie raisonnable et des ministres du Saint-Evangile.
(2) Cahiers de la quinzaine, loc. cit ., p. t3.
280 RKFI.KXIONS SUR I.A VIOLENCE
pensée morale des gens qui ont la prétention de nous diriger. Il est désormais acquis que les associations politico-criminelles qui fonctionnent par la ruse, ont une ^lace reconnue dans une démocratie parvenue à sa maturité. P. de Bousiers croit que l'Amérique arrivera un jour à se guérir des maux qui résultent des n.^anœuvres coupables de ses politiciens. Ostrogorski, après avoir fait une longue et minutieuse enquête sur « la df'rnocratie et l'organisation des partis politiques ), «îroit avoir trouvé des solutions qui permettraient de flébarrasser les Etats modernes de l'exploitation que les partis exercent sur eux. Ce sont là des vœux platoniques ; aucune expérience historique ne permet de supposer que l'on puisse faire fonctionner une démocratie, dans un pays capitaliste, sans les abus criminels que l'on constate aujourd'hui partout. Lorsque Rousseau demandait que la démocratie ne supportât dans son sein aucune association particulière, il raisonnait d'après la connaissance qu'il avait des républiques du Moyen Age; il savait mieux que ses contemporains cette histoire et était frappé du rôle énorme qu'avaient joué alors les associations politico criminelles ; il constatait l'impossibiliU'" de concilier la raison d^n?, une démocratie avec l'existence dételles forces; mais I expérience devait nous apprendre qu'il n'y a pas de moyen de les faire disparaître (I).
(I) lloiissejiii, posant la (iiicslioii d'une manière absiraite. a |iaru condamner toute sorte il "association cl nos i.'ouvernemcnts se sont apiMiyés longtemps siu- son autorité pour somnettrc tonte assoeiation à 1 'arl)ili'aire.
Les explications précédentes vont nous permettre de comprendre les idées que se forment les démocrates éclairés et les braves gens sur le rôle des syndicats ouvriers.
On a très souvent félicité Waldeck-Rousseau d'avoir fait voter, en 1884, la loi sur les syndicats. Pour se rendre compte de ce qu'on attendait de cette loi, il faut se représenter quelle était la situation de la France à cette époque : de grands embarras financiers avaient conduit le gouvernement à signer avec les compagnies de chemins de fer des conventions que les radicaux avaient dénoncées comme étant des actes de brigandage ; la politique coloniale donnait lieu aux plus vives attaques et était foncièrement impopulaire (1) ; le mécontentement qui devait se traduire, quelques années plus tard, sous la forme du boulanglsme, était déjà très marqué ; et les élections de 1885 faillirent donner la majorité aux conservateurs. — Waldeck-Rousseau, sans être un très profond voyant, était assez perspicace pour comprendre le dan-
(1) Dans sa Morale publiée en 1883, Y. Guvol s'élève avec violence contre celte politique : « Malgré les expériences désastreuses [de deux siècles], nous prenons la Tunisie, nous sommes sur le point d'aller en Egypte, nous partons pour le Tonkin, nous rêvons la conquête de l'Africiue centrale. » (p. 339.)
282 KKKLKXIOXS SDR LA VIOl.EXCK
ger qui pouvait monacer la l^''piil)liquo opportuniste et assez fvnique pour chercher des moyens de défense dans une organisation politico-criminelle capable de mater les conservateurs.
Au temps de l'Empire, le gouvernement avait cherché à diriger les sociétés de secours mutuels, de manière à être le maître des employés et dune partie des artisans : plus tard, il avait cru possible de trouver dans les associations ouvrières une arme capable de ruiner l'autorité du parti libéral sur le peuple et d'effrayer les classes riches qui lui faisaient une opposition acharnée depuis 1863. Waldeck-Rousseau s'inspirait de ces exemples et espérait organiser parmi les ouvriers une hiérarchie placée sous la direction de la police (1).
Dans une circulaire du 25 août 1881, Waldeck-Rousseau expliquait aux préfets qu'ils ne devaient pas s'enfermer dans la fonction trop modeste de gens chargés de faire respecter la loi ; ils devaient stimuler l'esprit d'association, « aplanir sur sa route les difficultés qui ne sauraient manquer de naître de l'inexpérience et du défaut d'habitude de cette liberté )> ; leur rôle serait d'autant plus utile et plus grand qu'ils seraient parvenus à inspirer davantage confiance aux ouvriers: le ministre leur recommandait, en termes diplomatiques, de prendre la direction morale du mouvement syndical (2) : « lîien
(1) .l'ai si.ynalé déjà cela danslL're nouvelle, mars 1894,
(2) Daprès le député socialiste Marias Devèze, le préfet du (iard a jtris celte direction du mouvement syndical sous le luinislèi'o Comités, (h'/inlrs sorialisfp.<i. p. 323.) — .lo trouve
que l'administration ne tienne de la loi du 21 mars aucun rôle oljligatoire dans la poursuite de [la solution des grands problèmes économiques et sociaux], il n'est pas admissible qu'elle demeure indifférente et je pense que c'est un devoir pour elle (Tij participer en mettant à la disposition de tous les intéressés ses services et son dévouement ». Il faudra agir avec beaucoup de prudence pour ne « pas exciter des méfiances », montrer à ces associations ouvrières à quel point le gouvernement s'intéresse à leur développement, les diriger « quand il s'agira pour elles d'entrer dans la voie des applications ». Les préfets devaient se préparer « à ce rôle de conseiller et de collaborateur dévoué par l'étude approfondie de la législation et des organismes similaires existant en France et à l'étranger ».
En 1884, le gouvernement ne prévoyait nullement que les syndicats pussent participer à une grande agitation révolutionnaire et la circulaire parlait avec une certaine ironie du « péril hypothétique d'une fédération antisociale de tous les travailleurs !>. Aujourd'hui on serait assez tenté de sourire de la naïveté d'un homme qu'on nous a si souvent présenté comme le roi des malins ; mais pour se rendre compte do ses illusions, il faut se reporter à ce qu'écrivaient les démocrates à cette époque. En 1887, dans la préface à la troisième édition du Sublime, Denis Poulot, industriel expérimenté,
dans la France du Sud-Ouest (2.j janvier 1904) une note annonranl que le préfet de la Manclic, délégué par le gouvernement, le sous-préfet, le mau'c et la municipalité ont inauguré officiellement la Bourse ihi Travail de Cherijourg.
ancien maire du XP arrondissoment et gambcttiste, disait que les syndicats tueraient les grèves ; il croyait que les révolutionnaires étaient sans influence sérieuse sur les ouvriers organisés et voyait dans l'école primaire un moyen certain de faire disparaître le socialisme ; comme presque tous les opportunistes de ce temps, il était beaucoup plus préoccupé des 7ioii'!t que des rouges. Yves Guyot lui-même ne semble pas avoir été beaucoup plus perspicace que Waldeck-Rousseau ; car, dans sa Morale (1883). il regarde le collectivisme comme étant seulement un mot; il dénonce la législation existante qui « a pour but- d'empêcher les ouvriers de s'organiser pour vendre leur travail au plus haut prix possible, pour débattre leurs intérêts », et il s'attend à ce que les syndicats aboutiront « à organiser la vente du travail en gros ». Les curés sont très violemment attaqués par lui et la famille Chagot est dénoncée parce qu'elle force les mineurs de ^lontceau à aller à la messe (1). Tout le monde comptait alors sur l'organisation ouvrière pour détruire l'autorité du parti clérical.
Si Waldeck-Rousseau avait eu l'esprit de prévision un peu développé, il aurait surtout aperçu le parti que les conservateurs ont essayé de tirer de la loi sur les syndicats en vue de restaurer dans les campagnes la fiair sociale sous leur direction. Il y a quelques années on a dénoncé le péril que faisait courir à la République la
(1) Y. (ùiyol. Morale, p. -2!»3. pp. 183-I8i, [i. {±1. p. 148 cl p. :{-20.
formation d'un parti agrarien (1) ; le résultat n'a pas répondu aux espérances des promoteurs des syndicats agricoles, mais il aurait pu être sérieux ; pas un instant Waldeck-Rousseau ne s'en est douté ; sa circulaire ne laisse même pas voir qu'il ait soupçonné les services matériels que les nouvelles associations devaient rendre à l'agriculture (2). S'il avait eu l'idée de ce qui pouvait se passer, il aurait pris des précautions dans la rédaction de la loi ; il est certain que ni lui, ni la commission ne comprirent l'importance du mot « agricole », qui fut introduit, par voie d'amendement, à la demande dOudet, sénateur du Doubs (3)
Des associations ouvrières dirigées par des démocrates, usant de ruses, de menaces et parfois aussi quelque peu de violence, pouvaient rendre les plus grands services au gouvernement dans sa lutte contre les conservateurs alors si menaçants. Les personnes qui ont récemment transformé Waldeck-Rousseau en Père de la Patrie, ne manqueront pas de se récrier contre une interprétation aussi
(1) De Rocquignv, Les syndicats agricoles et leur œuvre, p. 42, pp. 391-394.'
(2) Cela est d'autant plus remarquable que les syndicats sont représentés dans la cu'culaire comme pouvant aider l'industrie française à lutter contre la concurrence éti'angère.
(3) On crut qu'il s'agissait de permettre aux ouvriers ruraux de se syndiquer ; Tolain déchira, au nom de la Commission, qu'il n'avait jamais songé à les exclure du bénéfice de la nouvelle loi. (De Rocquigny, op. cit., p. tO.) En fait, les syndicats agricoles ont servi d'agences commerciales aux chefs de culture.
:JS(i BKI'LEXIOXS Sl'U LA VIOLENCK
peu rcspoctuouse de sa politique ; mais cette interpréta lion ne semblera nullement invraisemblable aux gens qui ont gardé le souvenir du cynisme avec lequel gouvernait alors celui qu'on nous représente aujourd'bui comme un ip-intd libéral : on avait l'impression que la France était à la veille de connaître un régime rappelant les folies, la luxure et la brutalité des Césars. D'ailleurs, lorsque des circonstances imprévues ramenèrent Waldeck-Rousseau au pouvoir, il s'empressa de reprendre son ancienne politique et cbercba à utiliser les syndicats contre ses adversaires.
On ne pouvait plus essayer, en 1899, de conduire les associations ouvrières sous la direction des préfets, comme l'avait prévu la circulaire de 1884 ; mais il y avait d'autres moyens à employer et, en appelant Millerand au ministère, Waldeck-Uousseau crut avoir fait un coup de maître. Puisque Millerand avait su s'imposer comme cbef aux socialistes jusque-là divisés en groupes irréconciliables, ne pouvait-il pas devenir le courtier qui ferait manœuvrer discrètement les syndicats en agissant sur leurs chefs / On mil en œuvre tous les moyens de séduction pour assagir les ouvriers et les amener à avoir confiance dans les agents supérieurs du gouvernement de Défense républicaine.
On ne peut faire autrement que de penser à la politique que Napoléon entendait suivre en signant le Concordat ; il avait reconnu qu'il ne lui serait pas possible d'agir directement sur l'Eglise, comme un Henri VIII. « Faute de cette voie, dit ïaine, il en prend une autre qui conduit au même but... 11 ne veut pas altérer la croyance de ses
peuples ; il respecte les choses spirituelles et veut les dominer sans les loucher, sans s'en mêler ; il veut les faire cadrer à sa politique, mais par l'influence des choses temporelles (1). » De même, Millerand fut chargé d'assurer aux ouvriers qu'on ne toucherait pas à leurs convictions socialistes ; on se contenterait de dominer les syndicats et de les faire cadrer à la politique du gouvernement.
Napoléon avait dit : « Vous verrez quel parti je saurai tirer des prêtres (2). » Millerand fut chargé de donner aux chefs des syndicats toutes sortes de satisfactions d'amour-propre (3), tandis que les préfets avaient pour mission d'amener les patrons à accorder des avantages matériels aux travailleurs; on comptait qu'une politique si napoléonienne devait donner des résultats aussi considérables que celle que l'on suivait avec l'Eglise. Le Directeur des Cultes, Dumay, était parvenu à créer un épiscopat docile, formé de gens que les catholiques ardents nommaient, avec mépris, des préfets violets : en mettant dans les bureaux du ministère un chef de service avant de l'habileté (4), ne pouvait-on pas espérer former des
(1) Taine, Le régime moderne, tome II, p. 10.
(2) Taine, loc. cit., p. 14.
(3) C'est ce que remarque très judicieusement Mme Georges Renard dans un comple rendu dune l'ète ouvrière donnée par Millerand. (L. de Seilhac, Le Monde socialiste, p. 308.)
(4) Millerand ne conserva point l'ancien directeur de l'Office du Travail qui n'était sans doute pas assez souple pour la politique nouvelle. Il me semble bien établi qu"on fit alors au ministère un grand travail (ïenquète morale sur
288 HKI-LKXIONS SL'K LA VIOLENCE
préfets t'OïKjcs ? Tout cela était assez bien raisonné et correspondait parfaitement au genre de talent de Waldeck-Kousseau, qui fut, toute sa vie, grand partisan du Concordat etainiait à négocieravecUoine;il nelui déplaisait pas de négocier avec les rouges : rien que l'originalité de l'entreprise aurait suffi puur séduire son esprit amoureux de subtilités.
Dans un discours du 1''' décembre 1905, Marcel Sembat, (jui avait été particulièrement bien placé pour savoir comment les clioses s'étaient passées au temps de Millerand, a raconté quelques anecdotes qui ont fort stupéfait la Cbambre. II lui a appris que le gouvernement, désirant être désagréable aux conseillers municipaux nationalistes de Paris et réduire leur influence sur la Bourse du Travail, avait demandé « aux syndicats de faire auprès de lui des démarches devant justifier » la réorganisation de l'administration de cet établissement. On avait été quelque peu scandalisé d avoir vu, le jour de l'inauguration (lu monument de Dalou sur la place de la Nation, défiler des drapeaux rouges devant les tribunes officielles; nous savons maintenant que cela avait été le résultat de négociations ; le préfet de police liésitait beaucoup, mais Waldeck-Rousseau avait prescrit d'autoriser les insignes révolutionnaires. Il importe peu
les niilitaiils des svndirals, en vue, évidoiniiionl. de savoir quels niovens nii poiu'rait employer pour les conseiller. Ch. Guieysse a révélé rela dans les Par/es libres du 10 (h'comhre 11*04 ; les prolcsialions du minislèrc et celles de MilIcraïKl ne iiaraisscnl pas dn loiit s(''i'ienses. (Voi.r fin peuple, dS. '2.') décendjre l'JOi, I" janvier 11)05, i2o juin, "21 aoiil.;
que le gouvernement ait nié toute relation avec les syndicats: un mensonge de plus ou de moins ne pouvait gêner un politicien de l'envergure de Waldeck-Rousseau.
La révélation de ces manœuvres nous montre que le ministère comptait sur les syndicats pour faire peur aux conservateurs ; il devient dès lors facile de comprendre l'attitude qu'il a eue durant plusieurs grèves : d'une part Waldeck-Rousseau proclamait, avec une force extraordinaire, la nécessité d'accorder la protection de la force publique à un seul ouvrier qui voudrait travailler malgré les grévistes ; et d'autre part il fermait, plus d'une fois, les yeux sur des violences : c'est qu'il avait besoin d'ennuyer et d'effrayer les progressistes (1 ) et qu'il entendait se réserver le droit d'intervenir, par la force, le jour où ses intérêts politiques lui commanderaient de faire disparaître tout désordre. Dans l'état précaire où était son autorité dans le pays, il ne croyait pouvoir gouverner qu'en faisant peur et en s'imposant comme un souverain arbitre des différends industriels (2).
(1) On peut se demander si Waldeck-Rousseau n'a pas dépassé la mesure et ainsi lancé le gouvernement dans une voie bien diftVrente de relie qu'il désirait lui faire prendre ; il me semble que la loi sur les associations n'eût pas été votée sans la peur, mais il est certain que la rédaction en a été beaucoup plus anticléricale que n'eût voulu son promoteur.
(2) Dans un discours du 21 juin 1907, Charles Benoist s'est plaint de ce que l'alfaire Dreyfus eût jeté du discrédit sur la raison d'Etat et conduit le gouvernement à faire appel aux éléments de désordre pour l'aire de Tordre .
2!I0 ni':iLExio.Ns suh la violkxce
Transformer les syndicats en associations politicocriminelles servant d'auxiliaires au gouvernement démocratique, tel fut le plan de Waldeck-Rousseau depuis 1884 ; les syndicats devaient jouer un rôle analogue à celui que nous avons vu jouer aux Loges : celles-ci servant à faire l'espionnage des fonctionnaires, ceux-là étant destinés à menacer les intérêts des patrons peu favorables à l'administration; les francs- maçons étant récompensés par des décorations et des faveurs accordées à leurs amis ; les ouvriers étant autorisés à arracher à leurs patrons des suppléments de salaire. Cette politique était simple et ne coûtait pas cher.
Pour que ce système puisse fonctionner convenablement, il faut qu'il y ait une certaine modération dans la conduite des ouvriers; non seulement la violence doit rester discrète, mais encore les demandes ne doivent pas dépasser certaines limites. Il faut appliquer ici les mêmes principes que pour les pots-de-vin touchés par les politiciens : ceux-ci sont approuvés par tout le monde quand ils savent limiter leurs exigences. Les gens qui sont dans les affaires savent qu'il y a tout un art du pot-de-vin ; certains courtiers ont acquis une habileti' toute particulière pour l'appréciation des remises à offrir aux hauts fonctionnaires ou aux députés qui peuvent faire aboutir une convention (1). Si les fmanciers sont, presque toujours, obligés d'avoir recours aux bons officos de spécialistes, à plus forte raison des ouvriers, nullement habitués aux usages du monde, doi-
(i) .le suppose ipio pcrsonno ii"iirnorc iiiriuicimi' .'ilTairc ini]»ortanlc ne se traite sans pol-do-vin.
LA 5I0HALITÉ DE LA VIOLENCE 29i
vent-ils avoir besoin d'intermédiaires pour fixer la somme qu'ils peuvent exiger de leurs patrons sans excéder des limites raisonnables.
Nous sommes ainsi amenés à considérer l'arbitrage sous un jour tout nouveau et à le comprendre d'une manière vraiment scientifique, puisque, au lieu de nous laisser duper par les abstractions, nous l'expliquons au moyen des idées dominantes de la société bourgeoise, qui l'a inventé et qui veut l'imposer aux travailleurs. 11 serait évidemment absurde d'entrer cbez un charcutier et de le sommer de vous vendre un jambon à un prix inférieur au prix marqué, en réclamant un arbitrage; mais il n'est pas absurde de promettre à un groupe de patrons les avantages que peut leur procurer la fixité des salaires durant quelques années et de demander à des spécialistes quelles gratifications mérite cette garantie: cette gratification peut être considérable, si on peut espérer un bon courant d'affaires durant cette période. Au lieu de verser un pot-de-vin à un homme influent, les patrons donnent une augmentation de salaire à leurs ouvriers ; à leur point de vue, il n'y a nulle différence. Quant au gouvernement, il devient le bienfaiteur du peuple et il espère avoir de bonnes élections ; c'est là son profit particulier ; les avantages électoi"aux qui résultent pour le politicien d'une conciliation bien réussie, constituent pour lui un excellent pot- de- vin.
<3n comprend maintenant pourquoi tous les politiciens ont une admiration si grande pour l'arbitrage ; c'est qu'ils ne comprennent aucune affaire sans pot-devin. Beaucoup de nos hommes politiques sont avocats et les clients tiennent largement compte de leur influence
parlementaire quand ils leur confient des causes ; c'est ainsi qu'un ancien ministre de la Justice est toujours sûr d'avoir des procès rémunérateurs, alors même qu'il a peu de talent, parce qu'il a des moyens d'agir sur les magistrats dont il connaît très bien les défauts et qu'il peut perdre. Les grands avocats politiciens sont recherchés par les financiers qui ont de graves difficultés à vaincre devant les tribunaux, qui sont habitués à pratiquer de larges pots-de-vin et qui, en conséquence, payent très royalement (1). Le monde des patrons apparaît donc à nos gouvernants comme un monde d'aventuriers, de joueurs et d'écumeurs de Bourse; ils estiment que celte classe riche et criminelle doit s'attendre
(1) J'emprunte à un roinan céièJjre de Léon Daudet quelques traits de l'avocat Méderbe : « Celui-ci élail un personnage l)izarre, grand, mince, au corps assez élégant, surinonli- d'une lètode poisson mort, avec des yeux verts inipi'nétrabics, des cheveux collés et plats et. dans tout son individu, (juelque chose de glacé, de rigide... Il avait choisi la profession d'avocat, conrnuie propre à satisfaire ses besoins d'argent et ceux de sa femme .. il plaidait surtout les affaires financières, pour leurs gros prolits et les secrets (qu'elles lui livraient, et on les lui confiait en prévision de ses relations f!ouii-polili<iues, deini-jinliciaires, «jui lui assuraient toujours gain de cause. 11 rcdamait des honoraires fabuleux. Ce f/u'on fui pni/ait, c'était r acquittement sûr. Cet homme disposait donc d'un énorme pouvoir... Il donnait rim|)ression d'un bandit armé pour la vie sociale, sûr de l'impunité. »(Les j/iorticoles, pp. 287-288.; Il est évident que beaucoup de ces traits sont empruntés à celui «lue les socialistes ont si souvent appelé l'avocat d'Eiffel, avant don faire le demi-dieu de la Défense républicaine.
à subir, de temps à autre, les exigences d'autres groupes sociaux ; il leur semble que l'idéal de la société capitaliste, telle qu'ils l'aperçoivent, devrait être un arrangement des appétits sotis les auspices des avocats politiciens.
Les catholiques ne seraient pas fâchés, maintenant qu'ils sont dans l'opposition, de trouver des appuis dans les classes ouvrières ; il n'est flatteries qu'ils n'adressent aux travailleurs pour les convaincre qu'ils auraient tout avantage à abandonner les socialistes. Ils voudraient bien organiser, eux aussi, des syndicats politico-criminels, comme Waldeck Rousseau avait espéré en organiser il y a une vingtaine d'années ; mais les résultats obtenus par eux jusqu'ici sont plutôt médiocres. Leur but serait de sauver l'Eglise, et ils pensent que les capitalistes bien pensants pourraient faire le sacrifice d'une partie de leurs profits pour donner à des syndicats chrétiens les satisfactions nécessaires au succès de cette politique religieuse. Dernièrement un catholique instruit, qui s'occupe fort de questions sociales, me disait que les ouvriers seraient bien obligés, dans peu d'années, de reconnaître que leurs préjugés contre l'Eglise ne sont pas fondés. Je crois qu'il s'illusionne tout autant que se trompait Waldeck-Rousseau, en 1884, quand il regardait comme ridicule l'idée d'une fédération révolutionnaire des syndicats; mais l'intérêt de l'Eglise aveugle tellement les catholiques qu'ils sont capables de toutes les niaiseries.
Les catholiques ont d'ailleurs des manières de se représenter l'économie qui les rapproche beaucoup de nos plus vils politiciens. Le monde clérical a grand'peine,
294 RKI-LEXIONS SL'H LA VIOLENCE
en effet, à s'imaginer que les choses puissent marcher autrement que par la grâce, le favoritisme et les potsde-vin.
J'ai souvent entendu dire à des avocats que le prêtre ne parvient pas à comprendre que certains faits, que le Code ne punit point, sont cependant des scélératesses; et par le notaire d'un évéque que si la clientèle des couvents est excellente, elle est aussi fort dangereuse, parce qu'elle sollicite fréquemment la rédaction d'actes frauduleux. Beaucoup de personnes, en voyant les congrégations religieuses élever, il y a une quinzaine d'années, tant de monuments fastueux, se demandèrent si un vent de folie ne passait point sur l'Eglise ; ils ignoraient que ces constructions, permettaient à une foule de gens pieux et coquins de vivre aux dépens des trésors cléricaux. On a souvent signalé l'imprudence commise par les congrégations qui s'obstinaient à poursuivre des procès longs et coûteux contre le Trésor public ; cette tactique permettait aux radicaux d'entretenir contre les moines une vive agitation, en dénonrant l'avarice de gens qui se disent voués à la pauvreté ; mais ces procès faisaient très bien les affaires d'une armée de chicaneaux pieux. Je ne crois pas exagérer en disant que plus d'un tiers de la fortune ecclésiastique a été dilapidé au profit de vampires .
Dans le monde catholique règne donc une improbité générale, qui conduit les dévots à supposer que les relations économiques dépendent principalement des caprices des gens qui tiennent la caisse. Tout homme qui a profité d'une bonne aubaine — et pour eux tout profit
LA MORALITÉ DE LA VIOLENCE 29o
capitaliste est une ])onne aubaine (1) — doit en faire profiter les personnes qui ont droit à son affection ou à son estime : tout d'abord les curés (2) et ensuite les clients des curés. S'il ne respecte pas cette règle, il est une canaille, un franc-maçon ou un juif ; il n'y a pas de violences qui ne soient permises contre un pareil suppôt de Satan. Quand donc on entend des prêtres tenir un langage révolutionnaire, il ne faut pas s'arrêter aux formes et croire que ces orateurs véhéments ont quelques sentiments socialistes ; il faut seulement être certain que des capitalistes n'ont pas été assez généreux.
Ici encore l'ai'bitrage va s'imposer; il faudra faire appel aux hommes ayant une grande expérience de la vie, pour savoir quels sacrifices doivent être consentis par les riches en faveur des pauvres clients de l'Eglise,
L'étude que nous venons de faire ne nous a pas conduits à penser que les théoriciens de la paix sociale soient sur une voie qui puissent conduire à une morale digne d'être admise ; nous allons maintenant procéder à une
(1) Je ne crois pas qu'il y ait gens moins capables de comprendre l'économie de la production que les prêtres.
(2) En Turquie, lorsqu'un haut dignitaire du palais a reçu un pot-de-vin, le Sultan exige que l'argent lui soit remis et il rend ensuite à son employé une partie de la somme ; la fraction rendue varie suivant que le souverain est, plus ou moins, de bonne humeur. La morale du Sultan est aussi celle de l'Eglise.
2% RKILEXIONS SUR I.A VIOLICNCK
contre- épreuve et nous demander si la violence prolétarienne ne serait pas susceptible de produire les efl'ets que l'on demanderait en vain aux tactiques de douceur.
II faut observer, tout d'abord, que les pbilosopbes modernes semblent d'accord pour demander que la morale de l'avenir présente le caractère du sublime, ce qui la séparerait de la petite morale calbolique, qui est assez plate. Le grand reproche que l'on adresse aux théologiens est d'avoir fait la part trop large à la notion de probabilisme ; rien ne parait plus absurde (pour ne pas dire plus scandaleux) aux philosophes contemporains que de compter les opinions qui ont été émises pour ou contre une maxime, en vue de savoir si nuus devons y conformer notre conduite.
Le professeur Durkheim disait dernièrement àla Société française de philosophie (1 1 février 1900) qu'on ne saurait supprimer le sacré dans le moral et que ce qui caractérise le sacré est d'être incommensurable avec les autres valeurs humaines ; il reconnaissait ([ue ses recherches sociologiques l'amenaient à des conclusions très voisines de celles de Kant : il affirmait que les morales utilitaires avaient méconnu le problème du devoir et de l'obligation. Je ne veux pas ici discuter ces thèses ; je les cite seulement pour montrer à quel point le caractère du sublime s'impose aux auteurs qui, parla nature de leurs travaux, sembleraient les moins disposés à l'accepter.
Aucun écrivain n'a exprimé, avec plus de force que l'roudhon, les principes de cette morale que les temps modernes ont vainement cherché à réaliser : i Sentir et affirmer la dignité humaine, dit-il, d'abord dans tout ce
qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela sans retour d'égoïsme, comme sans considération aucune de diviniti.^ ou de communauté : voilà le droit. Etre prêt en toute cii'constance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité : voilà la Justice (1). » Clemenceau, qui ne pratique sans doute guère cette morale pour son usage personnel, exprimait la même pensée quand il écrivait : « Sans la dignité de la personne humaine, sans l'indépendance, la liberté, le droit, la vie n'est qu'un état bestial qui ne vaut pas la peine d'être conservé. » {Aurore, 12 mai 1905.)
On a fait à Proudhon un très juste reproche, le même d'ailleurs que celui qu'on a fait à beaucoup de très grands moralistes; on lui a dit que ses maximes étaient admirables, mais qu'elles étaient destinées à demeurer impuissantes. L'expérience nous a, en effet, prouvé malheureusement que les enseignements que les historiens des idées nomment des enseignements très élevés, restent d'ordinaire sans efficacité. Cela avait été évident pour les stoïciens ; cela n'a pas été moins remarquable pour le kantisme ; et il ne semble pas que l'influence pratique de Proudhon ait été bien sensible. Pour que l'homme lasse abstraction des tendances contre lesquelles s'élève la morale, il faut qu'il existe chez lui quelque ressort puissant, que la conviction domine toute la conscience et agisse avant que les calculs de la réflexion aient eu le temps de se présenter à l'esprit.
On peut même dire que tous les beaux raisonnements
(1) Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans V Eglise, tome I, p. 216.
298 RKFLEXIONS SUR I,A VIOLENCE
par lesquels les auteurs croient pouvoir cléterniiuer l'homme à agir moralement, seraient plutôt capables de l'entraîner sur la pente du probabilisme ; dès que nous raisonnons sur un acte à accomplir, nous sommes amenés à nous demander s'il n'y aurait pas quelque moyen propre à nous permettre d'échapper aux obligations strictes du devoir. A Comte supposait que la nature humaine changerait dans l'avenir et que les organes céréhrau.x qui engendrent l'altruisme (?), l'emporteraient ?ur ceux qui produisent l'égoïsme ; c'est que probablement il se rendait compte de ce fait que la décision morale est instantanée et sort des profondeurs de l'homme comme un instinct.
Proudlion en est réduit, comme Kant, à faire parfois appel à une scolastique pour expliquer le paradoxe de la loi morale : « Sentir son être dans les autres, au point de sacrifier à ce sentiment tout autre intérêt, d'exiger pour autrui le même respect que pour soi-même et de s'irriter contre l'indigne qui souffre qu'on lui manque, comme si le soin de sa dignité ne le regardait pas seul, une telle faculté semlile, au premier abord, étrange... Tout homme tend à déterminer et a faire prévaloir son essence, qui est sa dignité même. Il en résulte que l'essence étant identique et une pour tous les hommes, chacun de nous se sent tout à la fois comme personne et comme espèce; que linjure commise est ressentie par les tiers et par l'olTenscur lui-même comme par l'offensé, qu'en conséquence, la j)rotestation est commune, ce qui est précisément la Justice (1). »
(1) l'roiHlhoii. /or. ci/., pj). 21(1 217.
Les morales religieuses prétendent posséder ce ressort qui manquerait aux morales laïques (1); mais il faut faire ici une distinction si l'on veut éviter une erreur dans laquelle sont tombés ])eaucoup d'auteurs. La masse des chrétiens ne suit pas la vraie morale chrétienne, celle que le philosophe regarde comme vraiment spéciale à leur religion ; les gens du monde qui font profession de catholicisme, sont surtout préoccupés de prohal)ilisme, de rites mécaniques et de procédés plus ou moins apparentés à la magie qui sont propres à assurer leur bonheur présent et futur en dépit de leurs fautes (2).
Le christianisme théorique n'a jamais été une religion propre aux gens du monde ; les docteurs de la vie spirituelle ont toujours raisonné sur des personnes qui peuvent se soustraire aux conditions de la vie commune. « Quand le concile de Gangres, en 323, dit Renan, aura déclaré que les maximes de l'Evangile sur le renoncement (à la famille, sur la virginité, ne sont pas à l'adresse des simples fidèles, les parfaits se créeront des lieux à part,
(1) Proudhon estime que ce défaut existe pour l'antiquité païenne : « Pendant quelques siècles, les sociétés formées par le polythéisme eurent des mœurs ; elles n'eurent jamais (le morale. En l'absence d'une morale solidement établie en principes, les mœurs finirent par disparaître. » {Loc. rit., p. 173 )
(2) Henri Heine prétend que le catholicisme d'une épouse est chose très salutaire pour le mari parce que la femme ne reste pas sous le poids de ses fautes ; après la confession, elle se met « de nouveau à gazouiller et à rire. ». De plus, elle n'est pas exposée h raconter sa faute. {L'Allemagne, tome H. p. 322.)
300 RKI-I.EXIONS SIR I,.V VIOLENCE
OÙ la vie évangéliquo, trop haute pour lo commun des hommes, puisse être pratiquée sans atténuation. » Il ohserve encore fort hien que le « monastère va suppléer au martyre pour que les conseils de Jésus soient appliqués quclqui^ part » (1) ; mais il ne pousse pas assez loin ce rapprochement : la vie des firands solitaires sera une lutte matérielle contre les puissances infernales qui les poursuivront jusque dans le désert (2) et cette lutte continuera celle que les martyrs avaient soutenue contre leurs persécuteurs.
Ces faits nous mettent sur la voie qui nous conduit à l'intelligence des hautes convictions morales ; celles-ci ne dépendent point des raisonnements ou d'une éducation de la volonté individuelle ; elles dépendent d'un état de guerre auquel les hommes acceptent de particiciper et qui se traduit en mythes précis. Dans les pays catholiques les moines soutiennent le comhat contre le prince du mal qui triomphe dans le monde et voudrait les soumettre à ses volontés ; dans les pays protestants, de petites sectes exaltées jouent le rôle des monastères (3). Ce sont ces champs de bataille qui permettent à la morale chrétienne de se maintenir, avec ce caractère de suhlime qui fascine tant d';\mes encore aujourd'hui.
(1) Uoiian. M(in-.\urèlp. p. 5ri8
(2) Los saints <lii calholicisnio ne lullenl pas conire des ahsiraclions mais contre des appari lions se présenlanl avec tous les caraolorcs (le la rt'-alité. Liitlior, lui aussi, eut à se ballre contre le diable. aïKinel il jeta son encrier.
(3) Renan, loc. cit.. y. 0:27.
et lui donne assez de lustre pour entraîner dans la société quelques pâles imitations.
Lorsque l'on considère un état moins accentué de la morale chrétienne^ on est encore frappé de voir à quel point elle dépend des luttes. Le Play, qui était un excellent catholique, a souvent opposé (au grand scandale de ses coreligionnaires) la solidité des convictions religieuses qu'il rencontrait dans les pays à religions mélangées à l'esprit de mollesse qui règne dans les pays exclusivement soumis à l'influence de Rome. Chez les peuples protestants, il y a d'autant plus d'ardeur morale que l'Eglise établie est plus fortement battue en brèche par les sectes dissidentes. Nous voyons ainsi que la conviction se fonde sur la concurrence de communions, dont chacune se considère comme étant l'armée de la vérité ayant à combattre les armées du mal. Dans de telles conditions, il est possible de trouver du sublime ; mais quand les luttes religieuses sont très atténuées, leprobabilisme, les rites mécaniques et les procédés d'allure magique tiennent la première place.
Nous pouvons relever des phénomènes tout semblables dans l'histoire des idées libérales modernes. Pendant longtemps nos pères considérèrent d'un point de vue presque religieux la Déclaration des droits de l'homme qui nous semble aujourd'hui n'être qu'un recueil assez fade de formules abstraites, confuses et sans grande portée pratique. Cela tient à ce que des luttes formidables, étaient engagées à propos des institutions qui se rattachaient à ce document : le parti clérical prétendait démontrer l'erreur fondamentale du libéralisme ; organisait partout des sociétés de combat destinées à impo-
302 RÉFLEXIONS SLU LA ViOLK.N'CE
ser sa direction au peuple et au gouvernement ; se vantait de pouvoir bientôt écraser les défenseurs de la Révolution. A l'époque où Proudhon composait son livre sur la Justice, le conllit était loin d'être terminé ; aussi tout ce livre est-il écrit sur un ton belliqueux qui étonne le lecteur d'aujourd'hui : l'auteur parle comme s'il était un vétéran des guerres de la Liberté ; il veut prendre sa revanche contre les vainqueurs d'un jour qui menacent de supprimer toutes les acquisitions de la Révolution ; il annonce la grande révolte qui commence à poindre.
Proudhon espère que le duel sera prochain, que les deux partis donneront avec toutes leurs forces et qu'il y aura une bataille napoléonienne, écrasant définitivement l'adversaire. Il parle souvent la langue de l'épopée. Il ne s'aperçoit pas que ses raisonnements abstraits paraîtront faibles plus tard quand les idées belliqueuses auront disparu II y a dans toute son à me un bouillonnement qui la détermine et qui donne à sa pensée un sens caché, fort éloijjrné du sens scolastl([ue.
La fureur sauvage avec laquelle l'Eglise poursuivit le livre de Proudhon montre que dans le cani]) clérical on avait exactement la même conception que la sienne sur la nature et les conséquences du conflit.
Tant que le sublime s'imposait ainsi à l'esprit moderne, il paraissait possible de constituer une morale laïque et dém(tLrali([ue : mais de notre temps, une telle entreprise paraît plutôt comique ; tout a changé depuis que les cléricaux ne semblent plus redoutables ; il n'y a plus de convictions libérales depuis que les libéraux ne se sentent plus animés des passions guerrières d'autrefois. Aujour-
(l'hui tout est devenu si confus que les curés prétendent être les meilleurs de tous les démocrates ; ils ont adopté la Marseillaise pour leur hymne de parti ; et si on les en priait un peu fort, ils illumineraient pour l'anniversaire du 10 août 1792. De part et d'autre, il n'y a plus de sublime ; aussi la morale des uns et des autres est-elle d'une bassesse remarquable.
Kautsky a évidemment raison lorsqu'il affirme que de notre temps le relèvement des travailleurs a dépendu de leur esprit révolutionnaire : « C'est en vain, disait-il à la fin d'une étude sur les réformes sociales et la révolution, qu'on cherche pas des sermons moraux à inspirer à l'ouvrier anglais une conception plus élevée de la vie, le sentiment de plus nobles efforts. L'éthique du prolétaire découle de ses aspirations révolutionnaires ; ce sont elles qui lui donnent le plus de force et d'élévation. C'est l'idée de la révolution qui a relevé le prolétariat de l'abaissement (1). » Il est évident que, pour Kaustky,la morale est toujours subordonnée à l'idée du sublime.
Le point de vue socialiste est tout différent de celui que l'on trouve dans l'ancienne littérature démocratique : nos pères croyaient cjue l'homme est d'autant meilleur qu'il est plus rapproché de la nature et que l'homme du peuple est une espèce de sauvage ; ({ue par
(1) Mouvement socialiste, 15 octobre 1902, p. 1891. — .fai signalé ailleurs que la décadence de l'idée révolutionnaire chez d'anciens militants qui deviennent sages, semble s'accompagner d'une décadence morale, (jne j'ai comparée à celle qu'on trouve généralement chez le prêtre qui perd sa loi. {Inseynamenti sociali, pp. 344-345.)
iJ04 RÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCE
suite, on trouve d'autant plus de vertu qu'on descend davantage dans l'échelle sociale. Plus d'une fois, les démocrates ont fait observer, à l'appui de leur conception, que, durant les révolutions, les plus pauvres ont souvent donné les plus beaux exemples d'héroïsme ; ils expliquent cela en supposant que les héros obscurs étaient de véritables enfants de la nature. Je l'explique en disant que, ces hommes étant engagés dans une guerre qui devait se terminer par leur triomphe ou par leur esclavage, le sentiment du sublime devait naître tout naturellement des conditions de la lutte. Durant une révolution, les gens des hautes classes se présentent d'ordinaire sous un jour particulièrement défavorable ; c'est qu'appartenant à une armée en déroute, ils ont des sentiments de vaincus^ de suppliants ou de capitulards.
Dans les milieux ouvriers qui sont raisoiniab/es nu gré des professionnels de la sociologie, lorsque les condits se réduisent à des contestations d'intérêts matériels, il ne peut y avoir rien de plus sublime que lorsque des syndicats agricoles diseutent avec des marchands d'engrais au sujet des prix du guano ; on n'a jamais estimé que les discussions portant sur des prix soient de nature à exercer une iniluence moralisatrice sur les hommes; l'expérience des marchés de bestiaux pourrait conduire à supposer que dans de telles occurrences les intéressés sont amenés à admirer plutôt la ruse que la bonne foi ; les valeurs morales des maquignons ne passent point pour être très relevées. Parmi les grandes choses accomplies par les syndicats agricoles, de Rocquigny rapporte qu'en 1896 « la municipalité de Marmande ayant voulu soumettre les
bestiaux amenés sur le champ de foire à une taxe jugée inique par les éleveurs... les éleveurs se mirent en grève et cessèrent d'approvisionner le marché de Marmande, si hien que la municipalité se vit contrainte de céder » (1), Voilà un procédé très pacifique et qui a pu donner des résultats avantageux pour les paysans ; mais il est évident que la moralité n'a rien à faii'e dans un tel débat.
Lorsque les hommes politiques interviennent, il y a presque nécessairement même un abaissement notable de la moralité, parce que ceux-ci ne font rien pour rien et n'agissent qu'à la condition que l'association favorisée se classe dans leur clientèle. Nous voilà bien loin du chemin du sublime, nous sommes sur celui qui conduit aux pratiques des sociétés politico-criminelles.
Suivant beaucoup de savantes personnes, on ne saurait trop admirer le passage de la violence à la ruse qui se manifeste dans les grèves actuelles de l'Angleterre. Les trade-unions tiennent beaucoup à se faire reconnaître le droit d'employer la menace enveloppée de formules diplomatiques : elles désirent ne pas être inquiétées quand elles font circuler autour des usines des délégués chargés de faire entendre aux ouvriers qui veulent travailler, qu'ils auraient grand intérêt à suivre les indications des trade-unions ; elles consentent à exprimer leurs désirs sous une forme qui sera parfaitement claire pour l'auditeur, mais qui pourra être présentée au tribunal comme étant un sermon solidariste. J'avoue ne pas comprendre
(i) De Rocquignj, op. cit., pp. 379-380. Je serais curieux de savoir en quoi une taxe peut être inique ; mystère et Musée social ! Les braves gens parlent une langue spéciale.
30G RÉFLEXIONS SUR LA VIOLK.NCE
ce qu'il y a de si admirable dans cette tactique digne d'Escohar. Les catholiques ont souvent employé des procédés d intimidation analogues contre les libéraux ; aussi, je comprends Fort l>ien pour((uoi tant de braves (jens admirent les trade-unions, mais je trouve la morale des braves gens fort peu admirable.
Il est vrai qu'en Angleterre la violence est dépourvue, depuis longtemps, de tout caractère révolutionnaire. Que des avantages corporatifs soient poursuivis à coups de poing ou par la ruse, il n'y a pas une très grande différence à établir entre les deux méthodes; cependant, la tactique pacifi(]ue des trade-unions dénote une hypocrisie qu'il vaudi'ait mieux laisser aux braves gens. Dans les pays oii existe la notion de la grève générale, les coups échangés durant les grèves entre ouvriers et représentants de la bourgeoisie ont une toute autre portée ; leurs conséquences sont lointaines et elles peuvent engendrer du sublime.
Je crois que c'est à ces considération relatives au sublime qu'il faut avoir recours pour comprendre, au moins en partie, les répugnances que provoqua la doctrine de Bernstein dans la socialdémocratie allemande. L'Allemand a été nourri du sublime à un degré extraordinaire : d'abord par la littérature qui serattaclie aux guerres de riniléjteudance '1). puis par le rajeunisseuKMit du goût
(i) llcnaii a même écril : .< La guerre de 1813 à 1815 est la seule de noire siècle qui ait eu rpieliiuc chose frépique o\ d'élevé ; elle oorrespondail à un niouvenieni d'idées et cul une vraie signifioalion intellectuelle. Un homme qui prit part à celte lutte grandiose mo raoonlail (pie. réveillé par
pour les anciens chants nationaux qui suivit ces guerres, enfin par une philosophie qui se proposait des fins placées très loin des préoccupations vulgaires. — Il faut bien reconnaître aussi que la victoire de 1871 n'a pas peu contribué à donner aux Allemands de toute classe un sentiment de confiance en leurs forces qu'on ne trouve pas au même degré chez nous à l'heure actuelle ; que l'on compare, par exemple, le parti catholique allemand aux poules mouillées qui forment en France la clientèle de l'Eglise ! Nos cléricaux ne songent qu'à s'humilier devant leurs adversaires et sont heureux pourvu qu'il y ait beaucoup de soirées durant l'hiver ; ils n'ont aucun souvenir des services qui leur sont rendus (1).
Le parti socialiste allemand tira une force particulière de l'idée catastrophique que ses propagandistes répandaient partout et qui fut prise très au sérieux tant que les persécutions bismarckiennes maintenaient un esprit belliqueux dans les groupes. Cet esprit était si fort que les masses ne sont pas encore parvenues à comprendre
la canonnade dès la première nuit qu'il passa parmi les coi'ps Irancs réunis en Silésie, il crut assistera un immense service divin. » {Essais de morale et de critique, p. 116.) Se rappeler l'ode de Manzoni intitulée : « Mars 1821 » et dédiée à « la mémoire illustre de Théodore Koerner. poète et soldat de rindépendance germanique, mort sur le champ de bataille de Leipzig, nom cher à tous les peuples qui combattent pour dérendre ou pour reconquérir une patrie. » Nos guerres de la Liberté ont été épiques, mais n'ont pas eu une littérature aussi bonne que la guerre de 1813.
(1) Drumont a mille fois dénoncé cet état d'esprit du beau monde religieux.
parfaitement que leurs chefs ne sont rien moins que des révolutionnaires.
Lorsque Bernstoin, qui était trop sensé pour ne pas savoir quel était le véritable esprit de ses amis du comité directeur, annonça qu'il fallait renoncer aux grandioses espérances que l'on avait fait naître dans les âmes, il y eut un moment de stupéfaction ; peu de gens comprirent que les déclarations de lîernstein étaient des actes de courage et de loyauté, ayant pour but de mettre le langage en rapport avec la réalité. S'il fallait désormais se contenter d'une politique sociale, il fallait donc aussi négocier avec les partis du Parlement et avec le ministère, faire exactement ce que font les bourgeois ; cela paraissait monstrueux aux hommes qui avaient été nourris de théories catastrophiques. Maintes fois on avait dénoncé les ruses des politiciens bourgeois, opposé leurs habiletés à la franchise et au désintéressement des socialistes, montré tout ce que renferme de convenu leur attitude d'opposition ; on n'aurait jamais cru que les disciples de Marx pussent suivre les traces des libéraux. Avec la nouvelle politique, plus de caractères héroïques, plus de sublime, plus de convictions ! Les Allemands crurent que c'était le inonde renversé.
Il est évident que Bernslein avait mille fois raison lorsqu'il ne voulait pas maintenir une apparence révolutionnaire qui était en contradiction avec la pensée du Parti ; il ne trouvait pas dans son pays les éléments qui existent en France et en Italie ; il ne voyait donc pas d'autre moyen pour maintenir le socialisme sur le terrain des réalités que de supprimer tout ce qu'avait de trompeur un programme révolutionnaire auquel les
chefs ne croyaient plus. Kautsky voulait, au contraire, maintenir le voile qui cachait aux yeux des ouvriers la véritable activité du parti socialiste ; il recueillit ainsi beaucoup de succès auprès des politiciens, mais il a contribué, plus que personne, à rendre la crise du socialisme aiguë en Allemagne. Ce n'est pas en délayant les phrases de Marx dans de verbeux commentaires que Ton peut maintenir intacte l'idée révolutionnaire, — mais c'est en adaptant toujours la pensée aux faits qui peuvent ^prendre un aspect révolutionnaire. La grève générale seule peut aujourd'hui produire ce résultat.
Il y aurait à se poser maintenant une très grave question : « Pourquoi les actes de violence peuvent-ils, dans certains pays, se grouper autour du tableau de la grève générale et produire ainsi une idéologie socialiste, riche en sublime ; et ne semblent-ils pas le pouvoir dans d'autres ? » Les traditions nationales jouent ici un très grand rôle ; l'examen de ce problème conduirait peutêtre à jeter une vive lumière sur la genèse des idées ; nous ne l'aborderons pas ici.
I. — Morale et religion. — Mépris des démocraties pour la morale, — Préoccupations morales de la nouvelle école.
If. — Inquiétudes de Renan sur l'avenir du monde. — Ses prévisions. — Besoin du sublime.
III. — La morale de Nietzsche, — Hôle de la famille dans la genèse de la morale, théorie de Pi'oudhon. — Morale d'Aristole.
IV. — Hypothèses de Kautsky. — Analogies entre l'esprit de gi'ève générale et celui des guerres de la Liberté. — Effroi que cet esprit cause aux parlementaires.
V. — Le travailleur dans Latelier de haute production, l'artiste et le soldat des guerres de la Liberté : désir de dépasser toute mesure ; souci de l'exactitude ; abandon de ridée de l'exacte récompense.
Il y a cinquante ans, Proudhon signalait la nécessité de donner au peuple une morale conforme aux besoins nouveaux. Le premier chapitre des discours préliminaires, placés en tête de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, a pour titre : « Etat des mœurs au xix« siècle. Invasion du scepticisme moral : la société en péril. Où est le remède? » On y lit ces phrases redoutables :
12 RKI-LE.VIOXS SU» l.V VIOl.EXCIi
« La France a pordu ses mœurs Non pas que les hommes fie noire génération soient, en effet, pires que leurs pères... (juanii je dis que la France a perdu ses mœurs, j'entends, chose fort dill'érente, qu'elle a cessé de croire à SCS principes. Elle n'a plus ni intelligence ni conscience morale, elle a perdu jusqu'à la notion des mœurs. Nous sommes arrivés, de critique en critique, à cette triste conclusion, que le juste et l'injuste, dont nous pensions jadis avoir le discernement, sont termes de convention, vagues, indéterminables ; que tous ces mots Droit, Devoir, JMorale, Vertu, etc., dont la chaire et lécole font tant de bruit, ne servent à couvrir que de pures hypothèses, de vaines utopies, d'indémontrables préjugés ; qu'ainsi la pratique de la vie, dirigée par je ne sais quel respect humain, par des convenances, est au fond arbitraire {D. »
Cej)endant il ne pensait pas que la société contemporaine fût frappée de mort ; il pensait que depuis la Révolution riuimanité avait acquis une assez claire notion de la Justice pour (juelle pût triompher de déchéances passagères; par cette conception de l'avenir, il se séparait complètement de ce qui devait devenir la notion la plus fondamentale du socialisme actuel. « Celte foi juridique... cette science du droit et du devoir, que nous cherchons partout en vain, que l'Eglise ne posséda jamais et sans laquelle il nous est impossible de vivre, je dis que la Révolution en a produit tous les principes; que ces principes, à notre insu, nous régissent et nous soutiennent, mais que, tout en les affirmant au fond du cceur, nous y
(1) i'roiiiilion, Dr /(i Juslicf ila/is la Révolution cl dans rE(/li>ie, lome I. p. 70.
répugnons par préjugé, et que c'est cette infidélité à nousmêmes qui fait notre misère et notre servitude (1). » Il affirme qu'il est possible de faire la lumière dans les esprits, de présenter ce qu'il appelle « l'exégèse de la Révolution ; y) il va, pour cela, interroger l'histoire, montrer comment l'humanité n'a cessé de faire effort vers la Justice, comment la religion a été cause de corruption et comment « la Révolution française, faisant prédominer le principe juridique [sur le principe religieux] ouvre une période nouvelle, un ordre de choses tout contraire, dont il s'agit maintenant de déterminer les parties » (2. — <( Quoi qu'il advienne de notre race fatiguée, dit-il à la fin de ces discours, la postérité l'econaaitra que le troisième âge de l'humanité (3) a son point de départ dans la
(1) Proudhon, loc. cit., p. 74. Par foi Juridique, Proudhon entend ici une triple foi qui domine la famille, les contrats et les relations politiques. La première est « l'idée de la mutuelle dignité [des époux] qui, les élevant au-dessus des sens, les rende l'un à l'autre encore plus sacrés que chers, et leur fasse de leur communauté féconde une religion plus douce que l'amour même » ; — la seconde « élevant les âmes au-dessus des appétits égoïstes, les rend plus heureuses du respect du droit d'autrui que de leur propre fortune » ; — sans la troisième « les citoyens, livrés aux pures attractions de l'individualisme, ne sauraient être autre chose qu'un agrégat d'existences incohérentes et répulsives que dispersera comme poussière le premier souille ». {Loc. cit., pp. 72-73.) Au sens strict, la foi juridique serait la seconde dans cette énumération.
(2) Proudhon, loc. cit., p. 93.
(3) Les deux premiers âges sont ceux du paganisme et du christianisme.
314 HKi-LExioNS sua i.a violence
Révolution française ; que l'intelligence de la nouvelle loi a été donnée à quelques-uns de nous, dans sa plénitude ; que la pratique ne nous a pas non plus tout à fait manqué ; et que succomber dans cet enfantement sublime, après tout, n'était pas sans grandeur. A cette heure la Révolution se définit : elle vit donc. Le reste ne pense plus. L'èfre qui où el qui pense scra-t-il supprimé par le cadavre ? » (1)
J'ai dit, dans le chapitre précédent, que toute la doctrine de Proudhon était subordonnée à l'enthousiasme révolutionnaire et que cet enthousiasme s'était éteint depuis que l'Eglise avait cessé d'être redoutable ; aussi, ne faut-il pas s'étonner si l'entreprise que Proudhon jugeait facile (la création dune morale absolument débarrassée de toute croyance religieuse) paraît fort hasardée à beaucoup de nos contemporains, .le trouve la preuve de cette manière de penser dans un discours prononcé par Combes durant la discussion du budget des cultes, le 26 janvier 1003 : « Nous considérons, en ce moment, les idées morales telles que les Eglises les donnent, comme des idées nécessaires. Pour ma part, je me fais difficilement à l'idée d'une société contemporaine composée de philosophes semblables à M. AUard (2), que leur éducation pri-
(1) Frondlion, lor. ri/., ji. lOi.
(2) Ce (ir'[)iilé avait l'ait un (Jisfonrs très anticlérical dans lequel je relève cette idée étrange (lue « la religion juive fut l)icii la plus clériralo île totilos les religions, posséda le cléricaiisiue le plus sectaire et le [dus étroit ». Un peu plus haut il disait : « Moi, qui ne suis pas antisémite, je ne fais aux
maire aurait suffisamment garantis contre les périls et les épreuves de la vie. » Combes n'est pas homme à avoir des idées personnelles ; il reproduisait une opinion qui était courante dans son monde.
Cette déclaration provoqua un fort tapage à la Chambre ; tous les députés qui se piquent de philosophie intervinrent dans le débat ; comme Combes avait parlé de l'enseignement superficiel et borné de nos écoles primaires, F. Buisson crut devoir protester, en sa qualité de grand pédagogue de la troisième République : « L'éducation que nous donnons à l'enfant du peuple, dit-il, dans l'école primaire, n'est pas une demi-éducation ; c'est la fleur même et le fruit de la civilisation recueillie à travers les siècles, chez les peuples divers, dans les religions et législations de tous les âges et dans toute l'humanité. » Une telle morale abstraite ne peut être que prodigieusement dépourvue d'efficacité ; je me souviens d'avoir lu autrefois, dans un manuel de Paul Bert, que le principe fondamental de la morale s'appuie sur les enseignements de Zoroastre et sur la Constitution de l'an III : je pense
juifs qu'un seiil reproche, celui d'avoh" empoisonné In pensée aryenne, si haute et si large, avec le monothéisme hébreu ». 11 demandait l'introduction de Thisloire des religions dans les écoles primaires en vue de ruiner l'autorité de l'Eglise. D'après hii, le parti socialiste voyait dans « l'atlranchissernent intellectuel de la masse, la préface nécessaire du progrès et de l'évolution sociale des sociétés » . Ne serait-ce pas plutôt le contraire qu'il aurait fallu dire ? Ce discours ne prouve-t-il pas qu'il y a un antisémitisme de libre-pensée tout aussi étroit et mal informé que celui des cléricaux ?
316 RÉFLEXIONS SLll I,.V VIOLENCE
qu'il n'y a pas là une raison sérieuse pour faire agir un homme.
On peut se demander si l'Université n'a pas arrangé les programmes actuels dans l'espoir d'imposer la pratique morale aux élèves par le mécanisme de la répétition dos préceptes; elle multiplie à ce point les cours, qu'on peut se demander s'il ne faudrait pas ici appliquer (avec une légère correction) le vers connu de Boileau :
Ainicz-voiis la /luisra'/e f On en a mis partoiil.
Je crois que peu nombreux sont les gens qui ont la confiance naïve de F. Buisson et des universitaires dans leur morale. G. de Molinari estime, tout comme Combes, qu'il faut avoir recours à la religion, qui promet aux hommes une récompense dans l'autre monde et qui est ainsi « l'assureuse de la justice... C'est la religion qui, dans l'enfance des sociétés, a élevé l'édifice de la morale ; c'est elle (|ui le soutint et qui peut seule le soutenir. Telles sont les fonctions qu'a remplies et que continue à remplir la religion, et qui, n'en déplaise aux apôtres de la morale indépendante, constituent son utilité » (1). — « C'est à un véhicule plus puissant et plus actif que l'intérêt de la société qu'il faut avoir recours pour opérer les réformes dont l'économie politique démontre la nécessité, et ce vébicule on ne peut le trouver (|ue dans le sentiment religieux associé au sentiment de la justice (2). »
G. de Molinari s'exprime en termes volontairement vagues; il semble considérer la religion comme font beau-
(1) G. «le Moliiiaii, Science et reh'f/ian. \i. 9-1.
(2) (i. de .Molinari, op. cit., p. 198.
coup de catholiques modernes (genre Brunetière) : c'est un moyen social de gouvernement, qui devra être proportionné aux besoins des classes ; les gens des hautes classes ont toujours estimé qu'ils avaient moins besoin d'être disciplinés moralement que leurs subordonnés, et c'est pour avoir fait de cette belle découverte la base de leur théologie, que les jésuites ont tant de succès dans la bourgeoisie contemporaine. Notre auteur distingue quatre moteurs capables d'assurer l'accomplissement du devoir : « le pouvoir de la société investi dans l'organisme gouvernemental, le pouvoir de l'opinion publique, le pouvoir de la conscience individuelle et le pouvoir de la religion, » et il estime que ce mécanisme spirituel est visiblement en retard sur le mécanisme matériel (1). Les deux premiers moteurs peuvent avoir une action sur les capitalistes, mais n'ont pas d influence dans l'atelier ; pour le travailleur, les deux derniers moteurs sont seuls efficaces et ils deviennent tous les jours plus importants en raison de « l'accroissement de la responsabilité de ceux qui sont chargés de diriger ou de surveiller le fonc tionnement des muchines » (2) ; or, suivant G. de Molinari, on ne saurait concevoir le pouvoir de la conscience individuelle sans celui de la religion (3).
Je crois donc que G. de Molinari ne serait pas éloigné d'approuver les patrons qui protègent les institutions religieuses ; il demanderait, sans doute, seulement que
(1) G. de Molinari, op. cit, pp. 60-61.
(2) G de Molinari, op. cit., p M.
(3) G. de Molinari, op. cit., p. 87 et 93,
l'on mit plus de formes que n'en mettait jadis Cliagot à Montceau-les-Mines (1).
Les socialistes ont longtemps eu de grands préjugés contre la morale, en raison de ces institutions catholiques que de grands industriels établissaient chez eux ; il leur semblait que la morale n'était, dans notre société capitaliste, qu'un moyen d'assurer la docilité des travailleurs maintenus dans l'eiïroi que crée la superstition. La littérature dont raffole la bourgeoisie depuis longtemps décrit des mœurs si déraisonnables ou même si scandaleuses qu'il est difficile de croire que les classes riches puissent être sincères quand elles parlent de moraliser le peuple.
Les marxistes avaient une raison particulière de se montrer défiants pour tout ce qui touchait à l'éthique ; les propagateurs de réformes sociales, les utopistes et les démocrates avaient fait un tel abus de la Justice qu'on étarten droit de regarder toute dissertation sur un toi sujet comme un exercice de rhétorique ou comme une sophistique destinée à égarer toutes les personnes qui s'occupaient du mouvement ouvrier. C'est ainsi que Rosa Luxemburg appelait, il y a quelques années, l'idée de Justice « ce vieux cheval de retour monté depuis des siècles par tous les rénovateurs du monde, privés de plus sûrs moyens de locomotion historique, cette Rossinante
(I) .ImI déjà ilil iiircii IS8'.. V. (iuyol dénonçait avec violence hi coikUiKc de C.liagol, (pii plaça-il les ouvriers sous la diroclion dos prôlros cl los forçail à aller à la inesso. {Tm morale, p. ISiî.)
déhanchée sur laquelle ont chevauché tant de don Quichotte de l'histoire à la recherche de la grande réforme mondiale, pour ne rapporter de ces voyages autre chose que quelque œil poché » (1). De ces plaisanteries sur une Justice fantastique sortie de l'imagination des utopistes, on passait, parfois trop facilement, à de grossières facéties sur la morale la plus ordinaire ; on pourrait faire un assez vilain recueil des paradoxes soutenus par des marxistes officiels à ce sujet Lafargue s'est particulièrement distingué à ce point de vue (2).
La raison capitale, qui empêchait les socialistes d'étudier les problèmes éthiques comme ils le méritent, était la superstition démocratique qui les a si longtemps dominés et qui les entraînait à croire que leur action devait surtout avoir pour but la conquête de sièges dans les assemblées politiques.
Dès qu'on s'occupe d'élections, il faut subir certaines conditions générales qui s'imposent, d'une manière inéluctable, à tous les partis, dans tous les pays et dans tous les temps. Quand on est convaincu que l'avenir du monde dépend de prospectus électoraux, de compromis
(1) Mouvement socialiste, 15 juin 1899, p. 649, [±) Par exemple on lit dans le Socialiste du 30 juin 1901 : «. Comme, dans une société communiste, la morale qui encombre la cervelle des civilisés se sera évanouie ainsi qu'un affreux cauchemar, peut-être qu'une autre morale engagera les femmes à />f//jz7^««^r, selon le mot de Ch. Fourier,aulieu de se condamnera être la propriété d'un mule... Les femmes dans les tribus sauvages et barbares communistes sont d'autant plus honorées qu'elles distribuent leurs faveurs sur un plus grand nombre d'amants. »
320 «KKl.EXIOXS SUn I.A VIOLENCK
conclus entre gens influents, et de ventes do faveurs, on ne peut avoir grand souci des contraintes morales qui empêcheraient rhommed'aller là où se manifeste son plus clair intérêt. L'expérience montre que dans tous les pays où la démocratie peut développer librement sa nature, s'étale la corruption la plus scandaleuse, sans que personne juge utile de dissimuler ses coquineries ; le Tammany- Hall de New-York a toujours été cité comme le type le plus parfait de la vie démocratique et dans la plupart de nos grandes villes on trouve des politiciens qui ne demanderaient qu'à suivre les traces de leurs confrères d'Amérique. Tant qu'un homme reste fidèle à son parti, il ne peut commettre que des peccadilles ; mais s'il a l'imprudence de l'abandonner, on lui découvre immédiatement les tares les plus honteuses : il ne serait pas difficile de montrer, par des exemples fameux, que nos socialistes parlementaires pratiquent cette singulière morale avec un certain cynisme.
La démocratie électorale ressemble beaucoup au monde de la Bourse ; dans un cas comme dans l'autre, il faut opérer sur la naïveté des masses, acheter le concours de la grande presse, et aider le /lasardpav une infinité de ruses ; il n'y a pas grande différence entre un financier qui introduit sur le marché des affaires retentissantes qui sombreront dans quelques années, et le politicien qui promet à ses concitoyens une infinité de réformes qu'il ne sait comment faire aboutir (1) et qui
{\) Clciiicnccaii. r(''|)(»ii(l;Mit. le "li juin l!*07. à Millcraiid, lui (lisait i|ti'en rédii^oaul un projel de reirailes ouvrières sans s'occuper des ressources, il n'avait pas l'ait preuve d'être
se traduiront seulement par un amoncellement de papiers parlementaires. Les uns et les autres n'entendent rien à la production et ils s'arrangent cependant pour s'imposer à elle, la mal diriger et l'exploiter sans la moindre vergogne : ils sont éblouis par les merveilles de l'industrie moderne et ils estiment, les uns et les autres, que le monde regorge assez de richesses pour qu'on puisse le voler largement, sans trop faire crier les producteurs ; tondre le contribuable sans qu'il se révolte, voilà tout l'art du grand homme d'Etat et du grand financier. Démocrates et gens d'affaires ont une science toute particulière pour faire approuver leurs filouteries par des assemblées délibérantes ; le régime parlementaire est tout aussi truqué que les réunions d'actionnaires. C'est probablement en raison des affinités psychologiques profondes résultant de ces manières d'opérer, que les uns et les autres s'entendent si parfaitement : la démocratie est le pays de Cocagne rêvé par les financiers sans scrupules.
Le spectacle éooi'urant, donné au monde par les écumeurs de la finance et de la politique (1), explique le
« un yi-uml et;pril iiolUiiiue, ni nuMiie simplement un homme sérieux ». La riposte de .Millerand est tout à fait caractérisll<Hic de l'orgueil du politicien parvenu : « Ne parlez pas de choses (jne vous ignorez. » Et lui donc, de quoi parle-l-il ?
(1) Je suis bien aise de m'appuyer ici sur l'autorité incontestable de Gérault-Kichard qui, dans la Petite République du 19 mars 1903, dénonçait les « intrigants, arrivistes, liunéliques cl noceurs [ipu] voient unicpiement le gâteau ministériel à saisir » et <iui cherchaient aloi's à faire tomber C.onibcs. On voit dans le numéro suivant «lu'il s'agissait des
succès qu'obtinrent assez longtemps les écrivains anarchistes : ceux-ci fondaient leurs espérances de renouvellement du monde sur un progrès intellectuel des individus; ils ne cessaient dengager les ouvriers à s'instruire, à prendre une plus claire conscience de leur dignité d'hommes et à se montrer dévoués pour leurs camarades. Cette attitude leur était imposée par leur principe : comment, en effet, pourrait-on concevoir la formation d'une société d'hommes libres, si on ne supposait que les individus actuels eussent déjà acquis la capacité de se conduire eux-mêmes ? Les politiciens assurent que c'est là une pensée tout à fait naïve et que le monde jouira de tous les bonheurs qu'il pourra désirer, le jour où les bons apôtres pourront profiter de tous les avantages que procure le pouvoir ; rien ne sera impossible pour un Etat qui transformera en princes les rédacteurs de YHumanilé. Si à ce moment, on juge utile d'avoir des hommes libres, on fera quelques bons décrets pour en ^ fabriquer ; mais il est douteux que les amis et commanditaires de Jaurès trouvent cela nécessaire ; il leur suffira d'avoir des domestiques et des contribuables.
La nouvelle école s'est rapidement distinguée du socialisme officiel en reconnaissant la nécessité de perfectionner les mœurs (1), aussi est-il démode parmi les
amis de WaMcck-Uousseau, opposés, comme lui. à létranglemenf des congrégations.
(I) Ccsl ce que Iknoilollo Crooe a signalé dans la Crifira. juillel 1907, i»p. 317-311». — Cet. écrivain est fort connu en ilalie pour sa remarquable sagacité de criti(iuc cl de philosophe.
dignitaires du socialisme parlementaire de l'accuser d'avoir des tendances anarchistes ; je ne fais aucune difficulté, pour ma part, de me reconnaître anarcliisant à ce point de vue, puisque le socialisme parlementaire fait profession d'avoir pour la morale un mépris à peu près égal à celui qu'ont pour elle les plus vils représentants de la bourgeoisie boursicotière.
On reproche aussi parfois à la nouvelle école de revenir aux rêveries des utopistes ; cette critique montre combien nos adversaires comprennent mal les œuvres des anciens socialistes et la situation actaelie. Jadis on cherchait à fabriquer une moiale qui fût capable d'agir sur les sentiments des gens du monde pour les rendre sympathiques à ce qu'on nommait avec pitié les classes déshéritées, et les amener à faire quelques sacrifices eu faveur de frères malheureux. Les écrivains de ce temps se représentaient l'atelier sous un aspect tout autre que celui qu'il peut avoir dans une société de prolétaires voués à un travail progressif; ils supposaient qu'il pourrait ressembler à un salon dans lequel des dames se réunissent pour faire de la broderie ; ils embourgeoisaient ainsi le mécanismede la production. Enfin ils attiibuaient aux prolétaires des sentiments fort analogues à ceux que les explorateurs du xyu^ et du xv!!!*^ siècle avaient attribués aux sauvages : bons, naïfs et désireux d'imiter les hommes d'une race supérieure. Sur de telles hypothèses, il était facile de concevoir une organisation de paix et de bonheur : il s'agissait de rendre meilleure la classe riche et d'éclairer la classe pauvre. Ces deux opérations semblaient très faciles à réaliser, et alors la fusion s'opérait dans ces ateliers de salon, qui ont fait tourner la tète de
32i ni';pLi;xioxs sua la viulknce
tant d'utopistes (l). Ce n'est point sur un modèle idyllique, chrétien et bourgeois que la nouvelle école conçoit les choses; elle sait que le progrès de la production requiert des qualités tout autres que celles que l'on rencontre chez les gens du monde ; c'est en raison des valeurs morales nécessaires pour perfectionner la production qu'elle a un souci considérable de l'éthique.
Elle se rapproche donc des économistes bien plus que des utopistes; elle estime, comme G. de Molinari, que le progrès moral du prolétariat est aussi nécessaire que le progrès matériel de loutillage, pour porter l'industrie moderne au niveau toujours plus élevé que la science technologique permet d'atteindre ; mais elle descend bien plus que cet auteur dans la profondeur du problème et ne se contente pas de vagues recommandations sur le devoir religieux (2) ; dans son désir insatiable de l'éalité, elle cherche à atteindre les racines mêmes de ce perfectionnement moral et elle voudrait savoir comment peut se rri'rr (lujoiird'lim la morale des iirofluctenrn futurs.
{{) Pans la colonie Xew-Harniony, fondée par W. Owen, on Iravaillait peu el mal ; mais les amusements élaient al)oniliinls ; en 18^(1, le dur de Saxe-Weiinar fui éiiiorveillé par la iniisiijiie el les bals. (DoUéans, Robert Oœeu, pp. 2i7- 248.)
(2) (i. de Molinari paraît croire qu'une religion naturelle comme celle de J.-.I. Hoiisscaii cl de llobcspierre pourrait Suffire. Nous savons aiijourdliui que eesl lU) iiKiyen sans efficacité morale.
Au début de toute recherche sur la morale moderne, il faut se poser cette question : sous quelles conditions un renouvellement est-il possible ? Les marxistes ont eu mille fois raison de se moquer des utopistes et de soutenir qu'on ne crée point une morale avec des prédications tendres, des fabrications ingénieuses d'idéologies, ou de beaux gestes. Proudhon, faute d'avoir examiné ce problème, s'est fait de grandes illusions sur la persistance des forces qui donnaient de la vie à sa morale ; l'expérience devait démontrer bientôt que son entreprise était destinée à demeurer vaine. Et si le monde contemporain ne renferme pas des racines pour une nouvelle morale, que deviendra-t-il ? Les gémissements d'une bourgeoisie pleurnicharde ne le sauveront pas, s'il a vraiment perdu ses mœurs pour toujours.
Peu de temps avant sa mort, Renan était fort préoccupé de l'avenir moral du monde : « Les valeurs morales baissent, cela est sur ; le sacrifice disparait presque ; on voit venir le jour où tout sera syndiqué (1), oii l'égoïsme organisé remplacera l'amour et le dévouement.. Il y aura d'étranges tiraillements. Les deux choses qui,
(1) On voit que Renan n'avait point pour respril corporatif la vénération que montrent beaucoup de nos actuels idéalistes.
326 nKFI.EXIOXS SLR I.A YIOi.KXCE
jusqu'ici, ont seules résisté à la chute du respect, l'armée (t) et l'Eglise, seront bientôt entraînées parle torrent général (2). » Renan montrait une remarquable perspicacité en écrivant ces choses, juste au moment où tant d'esprits futiles annonçaient la renaissance de l'idéalisme et prévoyaient des tendances progressives dans l'Eglise réconciliée enfin avec le monde moderne. Mais Renan avait été troj) favorisé durant toute sa vie par la fortune, pour ne pas être optimiste ; il croj'ait donc que le mal se bornerait à l'obligation de traverser de mauvais jours, et il ajoutait : « N'importe, les ressources de Thumanité sont infinies. Les œuvres éternelles s'accompliront, sans que la source des forces vives, remontant toujours à la surface, soit jamais tarie. »
Quelques mois auparavant il avait terminé le cinquième volume de son Histoire du peuple d'Israël et ce volume, ayant été publié d'après le manuscrit, renferme certainement une expression plus fruste de sa pensée; on sait qu'il corrigeait, en effet, très longuement ses épreuves. Nous trouvons ici déplus sombres prcssentimonls ; l'auteur se demande môme si notre humanité atteindra sa véritable fin : a Si ce globe vient à manquera ses devoirs, il s'en trouvera d'autres pour pousser à outrance le programme de toute vie : lumière, raison, vérité (3). » Les temps prochains l'effrayaient : « L'avenir immédiat est obscur. II n'est pas certain qu'ilsoit assuré à la lumière. »
(I) Il no |)i'i''voyail pasipic son gt'nilrc s'agiterait lellemcnl contre l'armée (lin-ant laU'airo Drovfiis. (2; HiMian. Feuillp.< (It'tdcliees. p. xiv. (3) Renan, Ilisloire du peuple d'Israël, tome V, p. 421.
Il avait peur du socialisme et il n'est pas douteux qu'il entendait par socialisme la niaiserie humanitaire qu'il voyait paraître dans le monde des bourgeois stupides ; c'est ainsi qu'il a supposé que le catholicisme serait peutêtre le complice du socialisme (i).
Dans la même page il nous parle des scissions qui peuvent exister dans une société, et ceci a une importance considérable : « La Judée et le monde gréco-romain étaient comme deux univers roulant l'un à côté de l'autre sous des influences opposées .. L'histoire de l'humanité n'est nullement synchronique en ses diverses parties. Tremblons. En ce moment peut-être la religion de l'avenir se fait et se fait sans nous. Oh ! le sage Kimri qui voyait sous terre ! C'est là que tout se prépare, c'est là qu'il faudrait voir. » Ces paroles ne peuvent déplaire aux théoriciens de la lutte de classe ; j'y trouve le commentaire de ce que Renan dira un peu plus tard, au sujet de la « source des forces vives remontant à la surface » : la rénovation se ferait par une classe qui travaille souterrainement et qui se sépare du monde moderne comme le judaïsme se séparait du monde antique.
Quoi qu'en pensent les sociologues officiels, les classes inférieures ne sont nullement condamnées à vivre des ragots que leur abandonnent les classes supérieures ; nous sommes heureux de voir Renan protester contre cette doctrine imbécile. Le syndicalisme a la prétention de se créer une idéologie vraiment prolétarienne ; et, quoi qu'en disent les savants de la bourgeoisie, l'expé-
(1) Renan, loc. cit., p. 420.
328 HÉKLEXIO.NS SCR lA VIOLENCK
rience historit|uo, proclainée par Renan, nous apprend que cela est très possible et que de là peut sortir le salut du monde. C'est vraiment sous terre que se produit le mouvement syndicaliste ; les hommes qui s'y dévouent ne mènent pas grand tapage dans la société ; (|uelle différence entre eux et les anciens chefs de la démocratie travaillant à la con([uête du pouvoir !
Ceux-ci étaient enivrés par l'espoir que les hasards de l'histoire devaient les amener, quelque jour, à devenir des princes républicains (1). En attendant que la roue delà fortune tournât ainsi à leur avantage, ils obtenaient les profits moraux et matériels que procure la célébrité à tous les virtuoses dans une société qui est habituée à payer cher ce qui l'amuse. Beaucoup d'entre eux avaient pour principal moteur leur incommensurahle orgueil et Ils s'imaginaient que, leur nom devant briller d'un singulier éclat dans les annales de l'humanité, ils pouvaient acheter cette gloire future par quelques sacrifices.
Aucune de ces raisons d'agir n'existe pour les syndicalistes actuels, le prolétariat n'a pas les instincts serviles de la démocratie ; il n'asp-rc point à marcher à quatre pattes devant un ancien camarade devenu haut magistrat et à se pâmer d'aise devant les toilettes des dames des ministres (2;. Les hommes ([ui se dévouent à la cause
(1) Toute la démocratie est dans le mol prèle à Mme Flocon : « C'est nous qui sommes les princesses. » Ladéniocratio est licnronsp rpiand ollo voit Irailor avec dos honneurs princioi's un Ft'lix Fauic. iioniiiie iiK'iliorrc en toul (|iour ne pas être sévère).
(i) Le socialisme parlementaire esl iliine force carabinée
LA MllIiALE DKS PRODUCTEURS 329
révolutionnaire savent qu'ils devront rester toujours dans les conditions d'une vie infiniment modeste. Ils poursuivent leur travail d'organisation sans attirer l'attention, et le moindre écrivasson qui Ijarjjouille du papier pour l'Humanité est beaucoup plus célèlire que les militants de la Confédération du Travail ; pour la très grande masse du publie français, GrifTuelbes n'aura jamais la notoriété de Rouanet ; à défaut d'avantages matériels qu'ils ne sauraient espérer, ils n'ont même pas la satisfaction que peut procurer la célébrité. Mettant toute leur confiance dans les mouvements des masses, ils ne comptent point sur une gloire napoléonienne et laissent à la bourgeoisie la superstition des grands hommes.
Il est bon cju'il en soit ainsi, car le prolétariat peut se développer d'une manière d'autant plus solide qu'il s'organise dans l'ombre; les politiciens socialistes n'ai-
sur les bonnes manières, comme on peut s'en assurer en consultant de nombreux articles de Gérault-Uichard. J'en cite au hasard quelques exemples. Le 1" juin 1903, il déclare, dans la Petite République, que la reine Nathalie de Serbie mérite « un rappel aux convenances » pour avoir été écouter le 1^. Coubé prêcher à Aubervilliers et il demande qu'elle soit admonestée par le commissaire de police de son quartier. Le 26 septembre, il s'indigne de la gi'ossièreté et de lignorance des usages dont l'ail preuve l'amiral Maréchal. — Le pi'otocole socialiste a des mystères ; les fennnes des citoyens socialistes sont tantôt daines et tantôt citoyennes ; dans la société future, il y aura des disputes pour le tabouret, comme à Versailles. — Le 30 juillet 1903, Cassagnac s'amuse fort, dans V Autorité, d'avoir été repris par Gérault- Richard. lui donnant des leçons de bon ton.
ment pas les occupations qui ne procurent pas de célébrité (et partant pas de profits) ; ils ne sont donc point disposés à s'occuper des œuvres syndicales qui veulent demeurer prolétariennes; ils font la parade sur la scène parlementaire, et cela n'a pas généralement de graves conséquences. Les hommes qui participent vraiment au mouvement ouvrier actuel, donnent l'exemple de ce que l'on a toujours regardé comme étant les plus hautes vertus ; ils ne peuvent, en efîet, recueillir aucune de ces choses que le monde bourgeois regarde comme étant surtout désirables. Si donc l'histoire récompense l'abnégation résignée des hommes qui luttent sans se plaindre et accomplissent sans profit une grande œuvre de l'histoire, comme l'affirme Renan (1), nous avons une raison nouvelle de croire à l'avènement du socialisme, puisqu'il représente le plus haut idéal moral que l'homme ait jamais conçu. Ce n'est pas une rebgion nouvelle qui se ferait sous terre, sans l'aide des penseurs bourgeois ; c'est une vertu qui naît, une vertu que les Intellectuels de la bourgeoisie sont incapables de comprendre, une vertu qui peut sauver la civilisation, — comme Renan espérait que celle-ci serait sauvée, — mais par l'élimination totale de la classe dans laquelle Renan avait vécu.
Examinons maintenant de près les raisons qui faisaient redoutera Renan une décadence de la bourgeoisie (2) ;
(1) Renan, a/), rit., lome IV. p. 267.
(2) Renan a signalé un syniplùino do décaflcnce sur lequel il a (roi» pou inslslé, cl ipii ne semble pas avoir beaucoup frappé SOS loolcnrs ; il ôlail agacé par l'agilalion, les
il était très frappé de la ruine des idées religieuses : « Un immense abaissement moral, elpeul-ètre intellectuel, suivrait le jour où la religion disparaîtrait du monde. Nous pouvons nous passer de religion, parce que d'autres en ont pour nous. Ceux qui ne croient pas sont entraînés par la masse plus ou moins croyante ; mais le jour où la masse n'aurait plus d'élan, les braves eux-mêmes iraient mollement à l'assaut. » C'est l'absence de sublime qui fait peur à Renan ; comnie tous les vieillards en leurs jours de tristesse, il pense à son enfance et il ajoute : « L'homme vaut en proportion du sentiment religieux qu'il emporte de sa première éducation et qui parfume toute sa vie. » Il a vécu de ce qu'une mère chrétienne lui a enseigné de sublime ; nous savons, en effet, que madame Renan avait été une femme d'un haut caractère. Mais la source du sublime se tarit : « Les personnes ! religieuses vivent d'une ombre. Nous vivons de l'ombre \ d'une ombre. De quoi vivra-t on après nous? » (t).
Suivant son hal)itude, Renan cherche à atténuer les tristes perspectives que sa perspicacité lui fait entrevoir ; il est comme tant d'autres écrivains français qui, voulant plaire à un public frivole, n'osent jamais aller au fond des problèmes que soulève la vie (2) ; il ne veut pas
prétentions à l'originalité et les surenchères naïves de jeunes métaphysiciens : « Mais, mes chers enfants, c'est inutile de se donner tant mal à la tète pour n'arriver qu'à changer d'erreur. » (Feuilles détachées, p. x.) Une telle agitation (qui a pris aujourd'hui une allure sociologique, socialiste ou humanitaire) est un signe certain d'anémie.
(1) Renan. Feuilles détachées, i\. xvu-xvui.
(2) C'est Brunetière qui adresse ce reproche à la littérature
effrayer ses aimables admiratrices ; il ajoute donc qu'il n'est pas nécessaire d'avoir une religion chargée de dogmes, une religion analogue au christianisme ; le sentiment religieux pourrait suffire. Après lui, il n'a pas manqué de bavards pour nous entretenir de ce vague sentiment religieux qui pourrait suffire pour remplacer les religions positives qui s'effondrent. F. Buisson nous apprend qu'il « restera non pas une doctrine religieuse, mais une émotion religieuse qui, bien loin de contredire ou la science, ou l'art, ou la morale, ne fera que les replonger dans le sentiment d'une profonde harmonie avec la vie de l'Univers » (I). Voilà, si je n'ai la berlue, du triple galimatias.
« De quoi vivra-t-on après nous? « Voilà le grand problème que Uenan a posé et que la bourgeoisie ne résoudra pas. Si l'on pouvait avoir quelque doute sur ce point, les niaiseries que débitent les moralistes officiels démontreraient ([ue la décadence est désormais fatale; ce ne sont pas des considérations sur l'harmonie de l'Univers (même en personnifiant l'Univers), qui pourront donner aux hommes ce courage que Renan comparait à celui qui possède le soldat montant à l'assaut. Le sublime est mort dans la bourgeoisie et celle-ci est donc condamnée
IVjuK'iiist' : '( Si vous voulez savoir poiiriiuoi llacinc et -Molière, par exciiiplc, n'ont pas alleint celle profondeur de pensée que nous trouvons dans un Siiakcsi»carc, ou dans un (Id'tiie. ... clierelicz la femme, cl vous trouverez (jue la faute en esl à iinlUionee des salons et des fcinnies. » [Ecolutinn (/f'K genres, p. 12S.)
{i) Questions de wor^/^ (conférences par plusieurs professeurs) dans la nif/fit>i/irt/ui> des sciences socia/es. p. :{2S.
à ne plus avoir de morale (1). La liquidation de l'affaire Dreyfus, dont les dx-eyfusards ont su tirer un si bon parti, à la grande indignation du colonel Picquart (2), a montré que le sublime bourgeois est une valeur de Bourse. Dans cette affaire se manifestèrent toutes les tares intellectuelles et morales d'une classe atteinte de folie.
Avant d'examiner quelles sont les qualités que l'économie moderne requiert des producteurs libres, nous devons analyser les parties dont se compose la morale. Les philosophes ont toujours quelque peine à voir clair dans ces problèmes éthiques, parce qu'ils constatent l'impossibilité de ramener à l'unité les idées qui ont cours siuiultanément dans une classe, et qu'ils s'ima-
(1) J'appelle ratlention sur l"ex(i"aordinaire prudence que montre Uibot dans sa Psychologie des se»fime/its, à propos de révolution de la morale ; il semble, d"après les analogies avec d'autres sentiments, ([u'il aurait du conclure à une évolution vers un étal purement inlclleclucl et à la disparition de son el'licacité ; mais il n'a pas osé conclure pour la morale comme pour la religion.
(2) Je fais allusion à un article publié dans la Gaceite de Lausanne, au commencement de l'année 1906 et dont la Libre Parole du 2 avril donne un assez long extrait. Quelques mois après que j'écrivais ces lignes^ Picquart était luimême l'objet de faveurs exceptionnelles ; il avait été vaincu par les fatalités de la vie parisienne, c|ui ont terrassé des hommes plus forts que lui.
334 nÉFLExio.Ns sur la violence
ginent cependant que leur devoir serait de tout ramener à l'unité. Pour arriver ù se dissimuler l'hétt-rogénéité fondamentale de toute morale civilisée, ils recourent à une infinité de subterfuges, tantôt reléguant au rang d'exception, d'importation ou de survivance, tout ce qui les gène, tantôt noyant la réalité dans un océan de termes vagues, et, le plus souvent, employant ces deux procédés pour mieux embrouiller la (question. J'estime, au contraire, qu'un ensemble quelconque dans lliistoire des idées ne peut être bien connu {[ue si on cbcrclie à mettre en lumière toutes les contradictions. Je vais adopter ce partiel je prendrai pour point de départ l'opposition célèbre que Nietzsche a établie entre deux groupes de valeurs morales, opposition sur laquelle on a beaucoup écrit, mais que l'on n'a jamais convenablement étudiée.
A. — On sait avec quelle forte iSielzsche a vanté les valeurs construites par les maîtres, par une haute classe de guerriers qui, dans leurs expéditions, jouissent pleinement de lanVancliissement de toute contrainte sociale, retournent à la simplicité de la conscience du fauve, redeviennent des monstres triomj)bants qui rappellent toujours (y la superbe brute blonde rôdant, en quête de proie et de carnage », chez lesquels « un fond de bestialité cachée a besoin, de temps en temps, d'un exutoire». Pour bien comprendre celte thèse, il ne faut pas trop s'attacher à des formules qui ont été parfois exagérées à dessein, mais aux faits histori(jues ; l'auteur nous apprend qu'il a en vue c l'aristocratie romaine, arabe, germanique ou japonaise, les /léros homériques, les vikinirs Scandinaves ».
C'est surtout aux héros homériques qu'il faut penser pour comprendre ce que Nietzsche a voulu expliquer à ses contemporains. On doit se rappeler qu'il avait été professeur de grec à l'Université de Bàle et qu'il a commencé sa réputation avec un livre consacré à glorifier le génie hellénique {L'origine de la tragédie). Il ohserve que, même à l'époque de leur plus haute culture, les Grecs avaient conservé conscience de leur tempérament aristocratique : « Notre audace, disait Périclès, s'est frayé un passage par terre et par mer, s'élevant partout d'impérissables monuments en bien et en mal. » Aux héros de la légende et de 1 histoire hellénique s'applique ce qu'il admire dans « cette audace des races nobles, audace folle, absurde, spontanée ;... leur indifférence et leur mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être. » — N'est-ce point particulièrement à propos de l'Achille de V Iliade que l'on peut parler de « la gaieté terrible et de la joie profonde que goûtent [les héros] à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté » (1) ?
C'est bien au type de la Grèce classique que Nietzsche fait allusion quand il écrit : « Les jugements de valeurs de l'aristocratie guerrière sont fondés sur une puissante constitution corporelle, une santé florissante, sans oublier ce qui est nécessaire à l'entretien de cette vigueur débordante : la guerre, l'aventure, la chasse, la danse, les jeux et exercices physiques et en général tout ce
(1) Nietzsche, Généalogie de la morale, trad. franc., pp. 57-59.
336 mil i.icxioNS SI H la vioi.e.nck
qui implique uue activité robuste, libre et joyeuse (1). » Le type très anti([uo, le type acbéen célébré par Homère, n'est pas un simple souvenir ; il a reparu plusieurs fois dans le monde. « Il y a eu pendant la Honaissance un réveil superbe de l'idéal classique, de l'évaluation noble de toutes choses » ; et après la Révolution, « se produisit tout à coup la chose la plus prodigieuse et la plus inattendue : l'idéal antique se dressa eu personne et avec une splendeur insolite devant les yeux et la conscience de Ihumanité... Apparut Napoléon, homme unique et tardif s'il eu fut » (2).
Je crois que si Nietzsche n'avait pas été autant dominé par ses souvenirs de professeur de philologie, il aurait vu que le maître existe encore sous nos yeux, et que c'est lui qui fait, à l'heure actuelle, l'extraordinaire grandeur des Etats-Unis ; il aurait été frappé des singulières analogies qui existent entre le Yankee, apte à toutes les besognes, et l'ancien marin grec, tanlùt pirate, tantôt colon ou marchand; il aurait surtout établi un parallèle entre le héros antique et l'homme qui se lance à la conquête du Far-West (1^). 1*. de Rousiers a peint, d'une manière excellente, le type du mailve : « Pour devenir et rester
(1) Niolzschc, op. cil., y. i3.
(2) Nietzsche, oy>. c//.. pp. 7X-8().
(3) l'. fie Itoiisiers observe i|iio ilans loule rAiii(''i-i((iit> on Iroiivc à peu [très le même milieu s()eiiil,iesinéines lionunesà la lèle des grandes affaires ; iii;iis c eesl dans les contrées de rthiosi tpie se niimifeslenl, .ivi'e le plus d'i'neruie, les i|ii;ililésct lesiNMaiils (le ce |>eiiple exlraonliiiaire ;... <'\'sl là</i(e ne trouve 1(1 cli'f de tout le système sorial. » (La vie amérirtii/if. /'n/ii/ics. fermes et u.yi/ies. pp. S-!(, ('.1". p. 201.)
Américain, il faut considérer la vie comme une lutte et non comme un plaisir, y rechercher l'effort victorieux, l'action énergique et efficace, plus que l'agrément, plus que le loisir embelli par la culture des arts, et les raffinements propres à d'autres sociétés. Partout .. nous avons constaté que ce qui fait réussir l'Américain, ce qui constitue son type, .. c'est la valeur morale, l'énergie personnelle, l'énergie agissante, l'énergie créatrice » (1). Le mépris si profond que le Grec avait pour le Barbare, le Yankee l'a pour le travailleur étranger qui ne fait point d'effort pour devenir vraiment américain. « Beaucoup de ces gens-là seraient meilleurs si nous en avions cure, disait au voyageur français un vieux colonel de la guerre de Sécession, mais nous sommes une race impérieuse « ; un boutiquier dePottsville traitait devant lui les mineurs de Pensylvanie de « population déraisonnable » (2). Dans les Débats du 2 septembre 1902, J. Bourdeau a signalé l'étrange similitude qui existe entre les idées de A. Carnegie et de Roosevelt, et celles de Nietzsche, le premier déplorant qu'on gaspille de l'argent à entretenir des incapables, le second engageant les Américains à devenir des conquérants, une race de proie (3).
(1) De Rousiers, La rie américaine, L'éducation et la société, p. 325.
(2) De Rousiers, La rie américaine, Ranches, fermes et usines, pp. 303-305.
(3) Dans (7e feuilleton. J. Rourdeau nous apprend que « Jaurès a fort étonné les Genevois, en leur révélant que le héros de Nietzsche, le surhomme, n'est autre que le prolétariat. » Je n'ai pu me procurer de renseignements sur cette conférence de Jaurès : espérons qu'il la publiera quelque jour.
Je ne suis pas de ceux qui regardent le type achéen, chanté par Homère, le héros indompté, confiant dans sa force et se plaçant au-dessus des règles, comme devant disparaître dans l'avenir. Si on a cru souvent à sa future disparition, c'est qu'on s'est imaginé que les valeurs homériques étaient inconciliables avec d'autres valeurs issues d'un principe tout autre; Nietzsche avait commis cette erreur, qui devait s'imposer à tous les gens qui croient à la nécessité de Tu ni té dans la pensée. Il est tout à fait évident que la liberté serait gravement compromise si les hommes en venaient à regarder les valeurs homériques (qui sont bien près des valeurs cornéliennes) comme étant propres aux peuples barbares. Et bien des problèmes moraux cesseraient de forcer l'humanité au progrès, si quelque personnage révolté ne forçait le peu- ])le à rentrer en lui-même. Et l'art, qui est bien quelque chose aussi, perdrait le plus beau lleuron de sa couronne.
Les philosophes sont mal disposés à admettre le droit pour l'art de maintenir le culte de la « volonté de puissance » ; il leur semble qu'ils devraient donner des leçons aux artistes et non en recevoir d'eux ; ils estiment que, seuls, les sentiments brevetés par les Universités ont le droit de se manifester dans la poésie. L'art, tout comme l'économie, n'a jamais voulu se plier aux exigences des idéologues ; il se permet de troubler leurs plans d'harmonie sociale ; l'humanité s'est trop bien trouvée de la liberté de l'art pour ([u'elle songe à la subordonner aux fabricant* de plates sociologies. Les marxistes sont habitués à voir les idéologues prendre les choses à l'envers et, à l'encontre de leurs ennemis, ils doivent regarder lart comme une
réalité qui fait naître des idées et non comme une application d'idées.
B. — Aux valeurs construites par les maîtres, Nietzsche oppose le système construit par les castes sacerdotales, l'idéal ascétique contre lequel il a accumulé tant d'invectives. L'histoire de ces valeurs est beaucoup plus obscure et plus compliquée que celle des précédentes ; l'auteur allemand cherche à rattacher l'origine de l'ascétisme à des raisons physiologiques que je n'examinerai pas ici. Il se trompe certainement lorsqu'il attribue aux Juifs un rôle prépondérant ; il ne semble pas du tout que l'antique judaïsme ait eu un caractère ascétique ; il a, sans doute, attaché, comme les autres religions sémitiques, de l'importance aux pèlerinages, aux jeûnes, aux prières prononcées dans un appareil misérable ; les poètes hébreux ont chanté un espoir de revanche qui existait au cœur de persécutés ; mais jusqu'au second siècle de notre ère les Juifs ont demandé cette revanche aux arm.es (1) : — d'autre part, chez eux la vie de famille était trop forte pour que l'idéal monacal pût. devenir important.
Si pénétrée de christianisme que soit notre civilisation moderne, il n'en est pas moins évident que, même au Moyen Age, elle a subi des influences étrangères à l'Eglise, en sorte que les anciennes valeurs ascétiques se sont transformées peu à peu. Les valeurs auxquelles le
(1) Il faut toujours bien prendre garde que le Juif du Moyen Age, devenu si résigné, ressenibie beaucoup plus au chrétien qu'à ses ancélres.
3iO nKKLE.XIO.NS SUR LA VIOLK.NCE
monde contemporain tient le plus et ([u'il considère comme les vraies valeurs de vertu, ne se réalisent pas dans les couvents, mais dans la famille ; le respect de la personne liumaine, la iidélité sexuelle et le dévouement pour les i'aihles constituent les éléments de moralité dont sont fiers tous les hommes d'un cœur élevé ; — c'est même très souvent à cela que l'on réduit la morale.
Lorsqu'on examine, avec un esprit critique, les écrits si nombreux qui ont trait aujourd'hui au mariage, on voit que les réiormaleurs sérieux se proposent de perfectlonm-r les rapports familiaux de manière à assurer une meilleure réalisation de ces valeurs de vertu : ainsi, on demande que les scandales de la vie conjugale ne soient point étalés devant les tribunaux, que les unions ne soient plus maintenues quand la fidélité n'existe plus, que la tutelle des chefs ne soit pas détournée de son but moral pour devenir une exploitation, etc.
D'autre part, il est curieux d'observer à (juel point l'Eglise méconnaît ces valeurs cpie la civilisation chrlstiano-classique a produites : elle voit surtout dans le mariage un accord d'intérêts financiers et mondains ; elle est d'une extrême indulgence pour la galanterie; elle ne veut pas admettre que l'union soit rompue quand le ménage est devenu un enfer, et ne tient nul compte de l'obligation de se dévouer. Les prêtres s'entendent à merveille pour procurer de riches dots aux nobles appauvris, au point qu'un a pu accuser TEglise de considérer le mariage comme un accouplement de gentilsliommes vivant en murlous et de bourgeoises réduites au rôle de marniifes. Quand on la rétribue largement, elle a des raisons de divorce Imprévues et trouve moyen
LA MOItALE DES PRUliUCïEURS 341
d'annuler des unions gênantes pour des motifs cocasses : « Est-ce qu'un homme sérieux, demande ironiquement l^roudhon, un esprit grave, un chrétien, peut se soucier de l'amour de sa femme?. . . Passe encore si le mari qui demande le divorce, si la femme qui se sépare, alléguait le refus du dehlLum : alors il y aurait lieu à rupture, le service pour lequel le mai'iage est octroyé n'étant pas rempli (1). »
Notre civilisation en étant venue à faire consister presque toute la morale dans des valeurs dérivées de celles qu'on observe dans la famille normalement constituée, de là sont sorties deux très graves conséquences : 1" on s'est demandé si, au lieu de regarder la famille comme étant l'application de théories morales, il ne serait pas plus exact de dire que celle-ci est la base de ces théories ; 2" il a semblé que l'Eglise étant devenue incompétente sur l'union sexuelle, devait l'être aussi en morale. C'est bien à ces conclusions que Proudhon aboutissait : « La nature a donné pour organe à la Justice la dualité sexuelle... Produire de la Justice, tel est le but supérieur de la division androgyne : la génération et ce c[ui s'en suit, ne figure plus ici c[ue comme accessoire ■>■> (2) — « Le mariage, par son principe et sa destination, étant l'orfjaiie même du droit humain, la négation
(4) Proudhon. op. cit., tome IV. p. 99. — On sait que les théologiens n'aiuicnl pas beaucoup que les curieux consultent leurs auteurs sur le devoir conjugal cl sur la manière légitime de le remplir.
(2) Proudhon, loc. cit., p. 212.
3i2 UÉFLKXIOXS SIR LA VIOLENCE
vivante du droit divin, est en contradiction formelle avec la théologie et l'Eglise » (1).
L'amour, par l'enthousiasme qu'il engendre, peut produire le suhlime sans le([uel il n'y aurait point de morale efficace. Proudhon a écrit ii la fin de son livre sur la Justice des pages qui ne seront point dépassées sur le rôle qui appartient à la femme.
C. — Nous avons enfin à examiner des valeurs qui échappent à la classification de Nietzsche et qui ont trait aux rappot'ls civils. A l'origine, la magie fut très mêlée à l'évaluation de ces valeurs ; chez les Juifs, on a rencontré, jusqu'aux temps récents, un mélange de préceptes iiygiéni([ues, de règles sexuelles, de conseils relatifs à la prohité, à la bienveillance ou à la solidarité nationale, le tout enveloppé de superstitions magiques ; ce mélange, qui parait étrange au philosophe, eut sur leur moralité la plus heureuse influence, tant qu'ils pratiquèrent leur manière de vivre traditionnelle ; et on remarque, encore aujourd'hui, chez eux. une exactitude particulière dans l'exécution des contrats.
Les idées qui ont cours chez les moralistes modernes viennent, pour une très notable partie, de la Grèce décadente ; Aristote, vivant dans une époque de transition,
(1) l'rdiKlhon. (Kurrc.^. loinc X\. [). 1(>9. Ceci est cxirail de son m'-inoii-o on iliMonse. prôsenlé à la Cour de Paris, après sa condamnalion ;i Irois ans flo prison pour le livre sur l;i .liislicc. — Il est iliv'nc irnhserviition (pie l'on accusait l'romilion daKaipior le miu'iagc ! Colle affaire est une <lcs hontes «pii ont déshonoré l'Ejjlise sous Napoléon III.
combina des valeurs anciennes avec les valeurs qui devaient dominer de plus en plus ; la guerre et la production avaient cessé de préoccuper beaucoup les gens des villes, qui cherchaient à s'assurer une douce existence ; il s'agissait surtout d'établir des rapports d'amitié entre des hommes bien élevés et la règle fondamentale sera donc de demeurer toujours dans un juste milieu ; la nouvelle morale devra s'acquérir surtout par les habitudes que prendra le jeune Grec en fréquentant une société cultivée. On peut dire que nous sommes ici sur le terrain de la morale des consommateurs ; il ne faut pas s'étonner si des théologiens catholiques trouvent encore la morale d'Aristote excellente, car ils se placent, eux aussi, au même point de vue des consommateurs.
Dans la civilisation antique, la morale des producteurs ne pouvait guère être que celle du maître d'esclaves et elle n'a point paru mériter de longs développements à l'époque oii la philosophie fit l'inventaire des usages grecs. Aristote dit qu'il ne faut pas une science bien étendue et bien haute pour employer des esclaves : « Elle consiste seulement à savoir commander ce que les esclaves doivent savoir faire. Ainsi, dès qu'on peut s'épargner cet embarras, on en laisse la charge à un intendant, pour se livrer à la vie politique ou à la philosophie » (1); et un peu plus loin, il écrit : « Il faut donc avouer que le maître doit être pour l'esclave l'origine de la vertu, qui lui est spéciale, bien qu'il n'ait pas, en tant que maître, à lui communiquer l'apprentissage de ses travaux » (2). Nous
(i) Aristote, Politique, livre I. cliap. n, 23. (2) Aristote, op. cit., livre I, chap. v, 11.
344 RKFl.EXIONS SLR LA VIOLKNCE
voilà bien sur le terrain des préoccupations d'un consommateur urbain, qui regarde comme un grave ennui l'obligation de prêter la moindre attention aux conditions de la production (1).
Quant à l'esclave, il n'aura besoin que d'une très l'aiblo vertu : « 11 en aura ce quil en faut pour ne pas négliger ses travaux par intempéi'ance ou paresse. » Il convient de le traiter avec douceur, quoique certaines personnes estiment que les esclaves sont privés de raison et ne sont propres qu'à recevoir des ordres (2).
11 est facile d'observer que, pendant très longtemps, les modernes n'ont pas cru qu'il y eût autre cbose à dire des travailleurs que ce qu'en avait dit Aristote : on leur donnera des ordres ; on les reprendra avec douceur comme des enfants ; on les traitera comme des instru-
(1) Xénophoii. ([iii, on toutes choses, re|tréscnfe une coniO]»lion (If la vie grocipic l'orl iinlérioure à son (iMn]is. s'occupe (le lu nianicro de dresser un l)on conli-einaili'(> pour les travaux de la ferme {Economique, 1^-li). Marx roinar(|uo i|uc Xénoplion |)arlo de la division du travail dans lalelicr et cela lui paraît caractériser un instinct hourgeois (6V//>/7r//, tome 1, p. 159, col. 1) : jo crois (pie cela cariietérisc un observateur qui comprend I importance de la production, importance (|iie Platon ne coiiiiait mill(>meni. Pans ]i's Mr/tiorah/ps (livre 11. 7). Socrato conseille à un citoven. avant une nombreuse parente à sa charge, d'organiser un atelier avec ses parents : M. I'"lacli sujjpose (jue c'est là une nouveauté (bci.'on du l'J avril 1!K)7); il me semble plutcil (|uo c'est un retour à des mn'urs plus anciennes. Les liistorions de la iihilosophic ine paraissent avoir été très hostiles à Xénophon parce ipi'il est trop rifu.r Grrr ; l'Ialon leiu" convient mieux |iarc(> (pi'il est \i\\\ii nrisfocrate, et par suite jibis di'IaclK' de l'économie.
(2) Arislole, op. rit., livre I. cliap. v, !) et 11.
LA MOllALE DES PRODUCTEURS 345
nients passifs qui n'ont pas besoin de penser. Le socialisme révolutionnaire serait impossible si le monde ouvrier devait avoir une telle morale de faibles ; le socialisme d'Etat s'en accommoderait parfaitement, au contraire, puisqu'il est fondé sur la division de la société en une classe de producteurs et une classe de penseurs^ appliquant à la production les données de la science. La seule différence qui existerait entre ce prétendu socialisme et le capitalisme consisterait dans l'emploi de procédés plus ingénieux pour se procurer une discipline dans l'atelier. Les moralistes officiels du Bloc travaillent, à l'heure actuelle, à créer des moyens de gouvernement moral qui remplaceraient la vague religion que G. de Molinari croit nécessaire au capitalisme. Il est très évident, en effet, que la religion perd chaque jour son efficacité dans le peuple ; il faut trouver autre chose, si l'on veut donner aux Intellectuels le moyen de continuer à vivre en marge de la production.
Le problème que nous allons maintenant chercher à résoudre est le plus difficile de tous ceux que puisse aborder l'écrivain socialiste ; nous allons nous demander comment il est possible de concevoir le passage des hommes d'aujourd'hui à l'état de producteurs libres travaillant dans un atelier débarrassé de maîtres, il faut bien préciser la question ; nous ne la posons point pour le monde devenu socialiste, mais seulement
pour notre temps et pour la préparation du passage d'un monde à l'autre ; si nous ne faisions pas celte limitation, nous tomberions dans l'utopie.
Kautsky est fort préoccupé de ce qui se produirait au lendemain d'une révolution sociale ; il propose une solution qui me semble être aussi faible que celle de G. de Molinari. Si les syndicats ont été assez forts pour décider les ouvriers actuels à abandonner leurs ateliers et à subir de grands sacrifices durant les grèves soutenues contre les capitalistes, ils seront sans doute assez forts pour ramener les ouvriers à l'atelier et obtenir d'eux un excellent travail régulier, lorsqu'il aura été reconnu que ce travail est commandé par l'intérêt général (1). Kautsky ne paraît pas, d'ailleurs, avoir une très grande confiance dans l'excellence de sa solution.
Il n'y a évidemment aucune comparaison à établir entre une discipline qui impose aux travailleurs un arrêt général du travail, et celle qui peut les arnener à faire marcher des machines avec une adresse supérieure. L'erreur provient de ce que Kautsky est bien plus un idéologue qu'un disciple de Marx; il aime à raisonner sur des abstractions et croit avoir fait avancer une question lorsqu'il est parvenu à grouper des mots ayant une allure scientifique ; la réalité sous-jacente l'intéresse moins que le décor scolastique. Bien d'autres ont commis, d'ailleurs, la même erreur que lui et se sont laissé duper par la variété des sens du mot discipline ; an l'entend aussi bien pour parler d'une conduite régu;
(!) Mouvement socialiste, 15 février 1903. |i. 310.
lière fondée sur des ardeurs de l'a nie profonde que pour parler d'une contrainte extérieure.
L'histoire des anciennes corporations ne fournit pas de renseignements qui soient vraiment utilisables ; il ne semble pas qu'elles aient jamais eu pour effet de provoquer un mouvement progressif quelconque ; on pourrait plutôt penser qu'elles servaient à protéger la routine. Quand on examine de près le trade-unionisme anglais, il n'est pas douteu.\ qu'il ne soit aussi fort imbu de routine industrielle.
L'exemple de la démocratie n'est pas capable, non plus, de jeter des lumières sur la question. Un travail conduit démocratiquement serait réglementé par des arrêtés, surveillé par une police et soumis à la sanction de tribunaux distribuant des amendes ou de la prison. La discipline serait une contrainte extérieure fort analogue à celle qui existe aujourd'hui dans les ateliers capitalistes ; mais elle serait probablement encore plus arbitraire en raison des calculs électoraux des comités. Quand on réfléchit aux singularités que présentent les jugements en matière pénale, on se convainc aisément que la répression serait exercée d'une manière fort peu satisfaisante. On semble être d'accord pour reconnaître que les petits délits ne peuvent pas être facilement jugés par les tribunaux, suivant les règles d'un rigoureux système juridique ; on a souvent proposé d'établir des conseils administratifs pour statuer sur le sort des enfants; la mendicité est soumise, en Belgique, àun arbitraire administratif que l'on peut comparer à celui de la police des mœurs ; on sait que cette police, malgré d'innombrables réclamations, continue à être presque
o{8 RÉFLEXIONS SLR I..V VIOLF.XCK
souveraine en France. Il est même remarquable que pour les délits notables l'intervention administrative devienne tous les jours plus forte, car on accorde, de plus en plus, aux chefs des services pénitentiaires le pouvoir de tempérer ou même de supprimer les peines ; les médecins et les sociologues prêchent beaucoup pour ce système, qui tend à donner à la police un rôle aussi grand que celui qu'elle a eu dans l'Ancien Régime. L'e.xpérience montre que le régime de l'atelier capitaliste est fort supérieur à celui de la police, en sorte qu'on ne voit pas trop comment il serait possible de perfectionner la discipline capitaliste au moyen des procédés dont dispose la démocratie (I). J'estime qu'il y a quelque chose de juste dans l'hypothèse de Kautsky : celui-ci a eu l'intuition que le moteur du mouvement révolutionnaire devrait être aussi le moteur de la morale des producteurs ; c'est là une vue pleinement conforme aux principes marxistes, mais il convient d'appli(|uer cette idée tout autrement (|ue n'a fait l'auteur allemand. Il ne faut pas croire que l'action ilu syndicat sur le travail soit directe, comme il le sup- |)Ose ; rinfluence doit résulter de médiations.
On arrive à un résultat satisfaisant en partant des très curieuses analogies qui existent entre les qualités les plus
(1) <iii pourrai! iiiOnie se dcmandei' si ridéal des déiiioi.rates honnôles cl éclairés ne serait i»as, à Ihcure actuelle, la <listi|iline(lc rateher oapilalisle. Le rcnforceinent du pouvoir atlribiié aux maires cl aux irouvornours dElal en Ainérii|ue Mie senible élre un si.ijne de i-elle tendance. (Osirof,'orski, Art (If-morralic cl r()r;itiiii.<ntii>n îles partis politttiiiPS, tome II. I'. ."^(IT.)
remarquables des soldats qui firent les guerres de la Liberté, celles qu'engendre la propagande faite en faveur de la grève générale et celles que Ton doit réclamer d'un travailleur libre dans une société hautement progressive. Je crois que ces analogies constituent une preuve nouvelle (et peut-être décisive) en faveur du syndicalisme révolutionnaire.
Pendant les guerres de la Liberté, chaque soldat se considérait comme étant un perso?ina(/e ayant à faire quelque chose de très important dans la bataille, au lieu de se regarder comme étant seulement une pièce dans un mécanisme militaire confié à la direction souveraine d'un maître. Dans la littérature de ces temps, on est frappé de voir opposer constamment les hommes libres des armées républicaines aux automales des armées royales ; ce n'étaient point des figures de rhétorique que maniaient les écrivains français ; j'ai pu me convaincre, par une étude approfondie et personnelle d'une guerre de ce temps, que ces termes correspondaient parfaitement aux véritables sentiments du soldat.
Les batailles ne pouvaient donc plus être assimilées à des jeux d'échecs dans lesquels l'homme est comparable à un pion ; elles devenaient des accumulations d'exploits héroïques, accomplis par des individus qui puisent dans leur propre enthousiasme les motifs de leur conduite. La littérature révolutionnaire n'est pas totalement mensongère lorsqu'elle rapporte un si grand nombre de mots grandiloquents qui auraient été lancés par des combattants ; sans doute, aucune de ces phrases ne fut énoncée par les gens auxquels on les attribua ; la forme est due à des hommes de lettres habitués à manier la déclama-
350 RKFLEXioxs srn la violence
tion classique ; mais le fond est réel, en ce sens que nous avons, grâce aux mensonges de la rhétorique révolutionnaire, une représentation parfaitement exacte de l'aspect sous lequel les combattants voyaient la guerre, l'expression vraie des sentiments qu'elle provoquait et la tonalité même des combats tout homériques qui se livraient alors. Je ne pense point que jamais aucun des acteurs de ces drames ait protesté contre les paroles qui lui furent prêtées ; c'est que chacun y retrouvait son àme intime sousdes détails fantastiques (I).
Jusqu'au moment où parut Napoléon, la guerre n'eut point le caractère scientifique que les théoriciens ultérieurs delà stratégie ont cru parfois lui attribuer; trompés par l'analogie qu'ils trouvaient entre les triomphes des armées révolutionnaires et ceux des armées napoléoniennes, les historiens ont imaginé que les généraux antérieurs à Napoléon avaient fait de grands plans de campagne : de tels pians n'ont pas existé ou n'ont eu qu'une influence infiniment faible sur la marche des opérations. Les meilleurs officiers de ce temps se rendaient compte que leur talent consistait à fournir à leurs troupes les moyens mati-riels de manifester leur élan ; la viefoire élait assurée chaque fois que les soldats pouvaient dunner libre carrière à tout leur entrain, sans ètr& entravés par la mauvaise administration des subsistances et par la sottise des Représentants du peuple s'im-
{\) Celle histoire est cncoinljr(''e aussi d'une foule d'aventures qui ont élé ['al)ri(|uécs à rimilalion davenlurcs réelles, et qui ont une panMilé évidenle avec celles (pii devaient rendre [lopnlaires. I.ea trois mouxtjuefaires.
LA MORALE DES PRODUCTEURS 35f
provisant stratèges. Sur le champ de bataille, les chefs donnaient l'exemple du courage le plus audacieux et n'étaient que des premiers combattants, comme de vrais rois homériques : c'est ce qui explique le grand prestige qu'acquirent immédiatement, sur de jeunes troupes, tant de sous-oflîciers de l'Ancien Régime que l'acclamation unanime des soldats porta aux premiers rangs, au début de la guerre.
Si Ton voulait trouver, dans ces premières armées,, ce qui tenait lieu de l'idée postérieure dune discipline, on pourrait dire que le soldat était convaincu c[ue la moindre défaillance du moindre des troupiers pouvait compromettre le succès de l'ensemble et la vie de tous ses camarades — et que le soldat agissait en conséquence. Gela suppose qu'on ne tient nul compte des valeurs relatives des facteurs de la victoire, en sorte que toutes choses soient considérées sous un point de vue qualilalif et individualisle. On est, en efTet, prodigieusement frappé des caractères individualistes que l'on rencontre dans ces armées et on ne trouve rien qui ressemble à l'obéissance dont parlent nos auteurs actuels. Il n'est donc pas du tout inexact de dire que les incroyables victoiresfrançaises furent alors ducs à des baïonnettes intelli* gentes (I).
(1) Dans une brochure qui a fail i|iicl {ue scandale, le général Donop a dénoncé les efl'els ridicules de la discipline contemporaine ; il voudrait, comme Bugeaud et DragomirofT,. que chacun dans la bataille connût exactement le plan de ses chefs ; il trouve absurde « qu'on écarte et proscrive des actesde la guerre, (|ui mettent enjeu el à l'épreuve les facul-
352 RÉFLEXIONS SLR LA VKJLICNCK
I.e môme esprit se retrouve dans les groupes ouvriers qui sont passionnés parla grève générale ; ces groupes se représentent, en effet, la révolution comme un immense soulèvement qu'on peut encore qualifier d'individualiste : chacun marchant avec le plus d'ardeur possible, opérant pour son compte, ne se préoccupant guère de subordonner sa conduite à un grand plan d'ensem])le savamment combiné. (!e caractère de la grève générale prolétarienne a été, maintes fois, signalé et il n'est pas sans ed'rayer des politiciens avides qui comprennent parfaitement qu'une révolution menée de cette manière supprimerait toute chance pour eux de s'emparer du gouvernement.
Jaurès, que personne ne songera à ne pas classer parmi les gens les plus avisés qui soient, a très bien reconnu le danger qui le menace ; il accuse les partisans de la grève générale de morceler la vie et d'aller ainsi contre la révolution ilj. Ce charabia doit se traduire ainsi : les syndicalistes révolutionnaires veulent exalter l'Individualité de la vie du producteur ; ils vont donc contre les intérêts des politiciens, qui voudraient diriger la révolution de manière à transmettre le pouvoir à une nouvelle minorité : ils sapent les bases de l'Etat. Nous
lés les pi lis nobles de rhonime, dans les circonstances les plus ilifficilos et les plus li'ai(i(iii('s. la [lonsco, r;iine luiinaiiic. dans la [iléniliidc de' toute la puissance (jue Kieu, le Dieu des armées, lui a concédée pour la défense et le trioniplie des nobles causes » {Cummo/u/cnit'/iiet obéissance, pp. ^^-\\) et p. 37). ('e j^'cnéral a été l'un dos cliefs les plus cniinouls de notre cavalerie ; celle arme parjul avoir conscrvi- uu sentiment de la guerre l)ien supérieur à celui ijui ilouiouro dans les aulres ;ii'uics.
(t) Jaurès, Etudes socialistes, pp. 117-118.
sommes parfaitement d'accord sur tout cela ; et c'est justement ce caractère (effrayant pour les socialistes parlementaires, financiers et idéologues) qui donne une portée si extraordinaire à la notion de la grève générale.
On accuse les partisans de la grève générale d'avoir des tendances anarchistes ; on observe, en effet, que les anarchistes sont entrés en grand nombre dans les syndicats depuis quelques années et qu'ils ont beaucoup travaillé à développer des tendances favorables à la grève générale.
Ce mouvement s'explique de lui-même, en se reportant aux explications précédentes ; la grève générale, tout comme les guerres de la Liberté, est la manifestation la plus éclatante de la force individualisle dans des masses soulevées. Il me semble, au surplus, que les socialistes officiels feraient aussi bien de ne pas tant insister sur ce point ; car ils s'exposent ainsi à provoquer des réflexions qui ne seraient pas à leur avantage. On serait amené, en effet, à se demander si nos socialistes officiels, avec leur passion pour la discipline et leur confiance infinie dans le génie des chefs, ne sont pas les plus authentiques héritiers des armées royales, tandis que les anarchistes et les partisans de la grève générale représenteraient aujourd'hui l'esprit des guerriers révolutionnaires qui rossèrent, si copieusement et contre toutes les règles de l'art, les belles armées de la coalition. Je comprends que les socialistes homologués, contrôlés et dûment patentés par les administrateurs de V Humanité aient peu de goût pour les héros de Fleurus, qui étaient fort mal habillés et qui auraient fait mauvaise figure dans les salons des grands financiers ; mais tout le monde ne
Soi HÉFLBXIO.NS SUR LA VIOLENCE
subordonne pas sa pensée aux convenances des commanditaires de Jaurt's.
Nous allons maintenant chercher à signaler des ana logies qui montreront comment le syndicalisme révolutionnaire est la grande force éducative que possède la société contemporaine pour préparer le travail de l'avenir.
A. — Le producteur libre dans un atelier de haut progrès ne doit jamais mesurer les efforts qu'il fournit à un étalon extérieur ; il trouve médiocres tous les modèles qu'on lui présente et veut dépasser tout ce qui a été fait avant lui. La production se trouve ainsi assurée de toujours s'améliorer en qualité et on quantité ; l'idée du progrès indéfini est réalisée dans un tel atelier.
Les anciens socialistes avaient eu l'intuition de cette loi lorsqu'ils avaient demandé que chacun produisît suivant ses facultés ; mais ils ne savaient pas expliquer leur règle qui, dans leurs utopies, semblait plutôt faite pour un couvent ou pour une famille que pour une société moderne. Quelquefois cependant, ils imaginaient chez leurs hommes une ardeur semblable à celle que nous fait connaître l'histoire de certains grands artistes : ce dernier point de vue n'est nullement négligeable, encore que les anciens socialistes n'aient pas approfondi ce rapprochement.
Toutes les fois qucTon aborde une question relative au progrès industriel, on est amené à regarder l'art comme une anticipation de la plus haute production — quoique l'artiste, avec ses caprices, semble être souvent aux antipodes du travailleur moderne (1). Cette analogie est justifiée par le fait que l'artiste n'aime pas à reproduire des types reçus ; Y infinité de son vouloir le distingue de l'artisan qui réussit surtout dans la reproduction indéfinie des types qui lui sont étrangers. L'inventeur est un artiste qui s'épuise à poursuivre la réalisation de fins que les gens pratiques déclarent, le plus souvent, absurdes, et qui passe assez facilement pour fou, s'il a fait une découverte considérable ; — les gens praticjues sont analogues aux artisans. Dans toutes les industries, on pourrait citer des perfectionnements considérables qui ont eu pour origine de petits changements opérés par des ouvriers doués du goût de l'artiste pour linnovation.
Cet état d'esprit est encore exactement celui que l'on rencontrait dans lespremières armées qui soutinrent
(1) CJuand on parle delà valeur éducalive de rart,on oublie souvent que les mœurs des artisles modernes, fondées sur riniitation d'une anstocralic joviale, ne sont nullement nécessaires et dérivent dune tradition qui a été fatale à hoMucoup de beaux talents. — Lafargue paraît croire que le l)ijoulicr parisien pourrait bien avoir besoin de se vêtir élégamment, de manger des huîtres et de courir les filles pour « reproduire la ([u.'ililê artistique de sa main-d'œuvre ». {Journal des économistes, septembre 188i, p. 386.) Il ne donne aucune raison ;i ]'api)ui de ce paradoxe ; on pourrait d'nillcurs observer que l'esprit du gendre de iMarx est toujours obsédé par des préoccupations aristocratiques.
les guerres de la Liberté et celui que possèdent les propagandistes de la jrrève générale. Cet individualisme passionné manquerait totalement à des classes ouvrières qui auraient reçu leur éducation de politiciens; elles ne seraient aptes qu'à changer de maîtres. Les mauvais bergers espèrent bien qu'il en sera ainsi ; et les hommes de Bourse ne leur donneraient pas d'argent s'ils n'étaient persuadés que le socialisme parlementaire est très compatible avec les pillages de la Finance.
B. — L'industrie moderne est caractérisée par un souci toujours plus grand de l'exactitude ; au fur et à mesure que l'oulillagc devient plus scientifique, on exige que le produit présente moins de défauts cachés et que sa qualité réponde ainsi parfaitement, durant l'usage, aux apparences.
Si l'Allemagne n'a point conquis encore la place qui devrait lui revenir dans le monde économique en raison des richesses minéralogiques de son sol, de l'énergie de ses industriels et de la science de ses techniciens, cela tient à ce que, pendant longtemps, ses fabricants crurent qu'ilétait habile d'inonder le marché avec de la camelote; bien que la production allemande se soit fort améliorée depuis quelques années, elle ne jouit point encore d'une très haute considération.
Nous pouvons, ici encore, rapprocher l'industrie hautement perfectionnée et l'art. 11 y a eu des époques durant lesquelles le public appréciait surtout les moyens par lesquels on créait des illusions ; mais ces procédés n'ont jamais étt' reçus dans les grandes écoles et ils
sont universellement condamnés par les auteurs qui ont une autorité dans l'esthétique (Ij.
Cette probité, qui nous semble aujourd'hui aussi nécessaire dans l'industrie que dans Fart, ne fut guère soupçonnée par les utopistes (2); Fourier, au début de l'ère nouvelle, croyait que la tromperie sur la qualité des marchandises était un trait caractéristique des relations entre civilisés ; il tournait le dos au progrès et se montrait incapable de comprendre le monde qui se formait autour de lui ; comme presque tous les professionnels de la prophétie, ce prétendu voyant confondait l'avenii' avec le passé. Marx dira, tout au contraire, que « la tromperie sur la marchandise est injuste dans le système capitaliste de production », parce qu'elle ne correspond plus au système moderne des affaires (3).
Le soldat des guerres de la Liberté attachait une importance presque superstitieuse à l'accomplissement des moindres consignes. De là résulte qu'il n'éprouvait
(1) Voir dans Les sept lampes de l'architecture de Ruskin le chapitre intiluL'- : Lampe de rérite'.
('2) Il ne faut pas oublier qu'il y a deux nianières de raisonner sur l'art ; Nietzsche reproche à Kant d'avoir « comme tous les philosophes médité sur Tart et le beau en spectateur, au heu de viser le problème esthétique en se basant sur l'expérience de l'artiste, d\i créateur. » {Généalogie de la inorale, trad. franc., p. 195.) A l'époque des utopistes, l'esthétique était lui pur bavardage d'amateiu's, qui ne manquaient pas de s'extasier sur l'habileté avec laquelle l'artiste avait su tromper son public.
(3) Marx, Capital, trad. franc., tome III, première partie, p. 375.
aucune pitié pour les généraux ou les fonctionnaires qu'il voyait guillotiner aprî's quoique défaite, sous rinciilpation de manquement à leur devoir; il ne comprenait point ces événements comme peut les juger l'historien d'aujourd'hui ; il n'avait aucun moyen pour savoir si vraiment les condamnés avaient commis une trahison ; l'insuccès ne pouvait être expliqué à ses yeux que par quelque faute très grave imputable à ses chefs. Le haut sentiment que le soldat avait de son propre devoir et l'excessive probité qu'il apportait dans l'exécution des moindres consignes, l'amenaient à approuver les mesures de rigueur prises contre les hommes qui lui semblaient avoir causé le malheur de l'armée et fait perdre le fruit de tant d'héroïsmes.
Il n'est pas difficile de voir que le même esprit se retrouve durant les grèves; les ouvriers vaincus sont persuadés que leur insuccès tient à la vilenie de quelques camarades qui n'ont pas fait tout ce qu'on avait le droit d attendre deux ; de nombreuses accusations de trahison se produisent, parce que la trahison peut seule expliquer, pour des masses vaincues, la défaite de troupes héroïques ; beaucoup dr violences doivent ainsi se rattacher au sentiment que tous ont acquis de la probité qu'il faut apporter dans l'accomplissement des li\ches. Je ne crois pas que les aut^'urs qui ont écrit sur les faits qui suivent les grèves, aient assez réfléchi sur l'analogie qui existe entre les grèves et les guerres de la Liberté, et, par suite, entre ces violences et les exécutions de généraux accusés de trahison (1).
(1) r. Bureau a fonsacni un diapitro de son livre sur le
C. — Il n'y aurait jamais de grandes prouesses à la guerre, si chaque soldat, tout en se conduisant comme une individualité héroïque, prétendait recevoir une récompense proportionnée à son mérite. Quand on lance une colonne d'assaut, les hommes qui marchent en tète savent qu'ils sont envoyés à la mort et que la gloire sera pour ceux qui, montant sur leurs cadavres, entreront dans la place ennemie ; cependant ils ne réfléchissent point sur cette grande injustice et ils vont en avant.
Lorsque dans une armée le besoin de récompenses se fait très vivement sentir, on peut affirmer que sa valeur est en baisse. Des officiers qui avaient fait les campagnes de la Révolution et de l'Empire, mais qui ne servirent sous les ordres directs de Napoléon que durant les dernières années de leur carrière, furent très étonnés de voir mener grand tapage autour de faits d'armes qui, au temps de leur jeunesse, fussent passés inaperçus : « J'ai été comblé d'éloges, disait le général Duhesme, pour des choses qui n'eussent pas été remarquées à l'armée de Sambre-et-Meuse (1). » Le cabotinage était poussé par Murât jusqu'au grotesque, et les historiens n'ont pas assez remarqué quelle responsabilité
Contrat de travail à expliquer les raisons qui justifient le bojcoltage des ouvriers qui ne suivent pas leurs camarades dans les grèves ; il estime que ces gens mérilent leur sort parce qu'ilssont d'une valeur professionnelle et morale notoirement inférieure. Gela me semble fort insuffisant pour rendre compte des raisons qui, aux yeux des masses ouvrières, expliquent ces violences.
(1) Lalaille, Mémoires sur les campa ff nés de Catalogne de 1808 à 1814, p. 336.
;UiO RÉFLEXIONS SUR 1.A VIOLENCE
incombe à Napoléon dans celte dégénérescence du véritable esprit guerrier. Il était étranger à ce grand enthousiasme qui avait fait accomplir tant de merveilles aux hommes de 17!)4 ; il croyait qu'il lui appartenait de mesurer toutes les capacités et d'attribuer à chacun une récompense exactement proportionnée à ce qu'il avait accompli ; c'était déjà le principe sainl-simonien qui entrait en pratique (I) et tout officier était incité à se faire valoir. Le charlatanisme épuisa les forces morales de la nation alors que les forces matérielles étaient encore très considérables : Napoléon forma très peu d'officiers généraux distingués et fit surtout la guerre avec ceux que la Révolution lui avait légués ; cette impuissance constitue la plus absolue condamnation du système (2).
On a souvent signalé la pauvreté des renseignements que nous possédons sur les grands artistes gothiques. Parmi les tailleurs de pierre qui sculptaient les images des cathédrales, il y avait des hommes d un talent
(1) 1.0 ciiarlalanisino ilcs sainls-siinoiiions lui aussi ([(''goûtant que relui de Murât : d'ailh^urs l'iiisloirc de oetio ('colc est ininlc^lligihle (piand on ne hi rapproche pas des modèles napoli'-onions.
[±} Le yén(''riil Donop insiste beaucoup sur linsullisance des lieutenants de Na|»oléon. (|ui ol)éissaienl passivement à des ordres (|u'ils nccherdiaienl pas à eoniprendro et dont le maître surveillait rninulieiisenienl l'oxéeulion (o/j. cit.. [tp. 28-29 et pp. ;{2-:U). Dans une telle armt'c. tous les mérites étaient tli(''ori(picnient égalisés etcomportaient des mesures: mais prali(pienienl les erreurs de niesuiT étaient innombrables.
supérieur, qui semblent être demeurés toujours confondus dans la masse des compagnons ; ils ne produisaient pas moins des chefs-d'œuvre. Viollet-le-Duc trouvait étrange que les archives de Notre-Dame ne nous aient pas conservé de détails sur la construction de ce gigantesque monument et qu'en général les documents du Moyen Age soient très sobres de notices sur les architectes ; il ajoute que « le génie peut se développer dans l'ombre et qu'il est de son essence même de rechercher le silence et l'obscurité m (1). On pourrait même aller plus loin et se demander si les contemporains se doutaient que ces artistes de génie élevaient des édifices d'une gloire impérissable ; il me parait très vraisemblable que les cathédrales n'étaient admirées que par les seuls artistes. Cet effort vers le mieux qui se manifeste, en dépit de l'absence de toute récompense personnelle, immédiate et proportionnelle, constitue la verLu secrète qui assure le progrès continu dans le monde. Que deviendrait l'industrie moderne s'il ne se trouvait d'inventeurs que pour des choses qui doivent leur procurer une rémunération à peu près certaine ? Le métier d'inventeur est bien
(i) Viollel-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française lomc IV. pp. 42-43. Ceci n'est pas eu contradiction avec ce qu'on lit à l'article « architecte »; on y apprend ([ue les constructeurs inscrivaient souvent leur nom dans les cathédrales (tome I, pp. 109-Hl);on a conclu de là que ces œuvres n'étaient pas anonymes (Bréhier. Les églises (jothiques, p. 17) ; jnais que disaient ces quelques inscriptions aux gens de la ville ? Elles ne pouvaient avoir d'intérêt que poiu' les artistes qui venaient plus lard travailler dans le même édifice et qui connaissaient les écoles.
3()2 RÉFLEXIONS SCR L\ VIOI.EXCE
le plus misérable de tous, et cependant il n'est jamais abandonné. — Dans les ateliers, que de fois de petites modifications apportées dans le travail par des ouvriers ingénieux ont fini par provoquer, grâce à leur accumulation, de profonds perfectionnements, sans que les innovateurs aient jamais pu tirer un bénéfice durable et appréciable de leur ingéniosité? — Et même le simple travail aux pièces n'est-il point parvenu à engendrer un progrès lent, mais ininterrompu dans la productivité, progrès qui, après avoir quelque temps amélioré la situation de quelques travailleurs et surtout celle de leurs patrons, finit par profiter surtout aux acheteurs ?
Renan se demandait ce qui fait agir les héros des grandes guerres : « Le soldat de Napoléon se disait bien qu'il serait toujours un pauvre homme ; mais il sentait que l'épopée à laquelle il travaillait serait éternelle, qu'il vivrait dans la gloire de la F'rance. » Les Grecs avaient combattu pour la gloire ; les Russes et les Turcs se font tuer parce qu'ils attendent un paradis chimérique. « On ne fait pas le soldat avec la promesse des récompense-'' temporelles. Il lui faut l'immortalité. A défaut du paradis, il y a la gloire qui est une espèce d'immortalité (1;. »
Le progrès économique dépasse infiniment nos personnes et profite beaucoup plus aux générations futures qu'à ceux qui le créent ; mais donne-t-il la gloire ? y a-t-il une épopée économique qui puisse enthousiasmer
(1) Renan, //isfoire du peuple d'Israël, lomc IV, p. 1î(l. — Renan lue semble avoir assimilé un peu légèrement la f:l(iirc ri rijiunorlalité : il a éh'; viclime des figures de liiiigago.
les travailleurs? Le ressort de l'immortalité, que Renan regardait comme si puissant, est évidemment sans efficacité ici, car on n'a jamais vu des artistes produire des chefs-d'œuvre sous l'influence de lidée que ce travail leur procurerait une place dans le paradis, comme les Turcs se font tuer pour jouir du bonheur promis par Mahomet. Les ouvriers n'ont même pas complètement tort lorsqu'ils regardent la religion comme un luxe bourgeois, parce qu'en effet la religion n'a pas de ressources pour faire perfectionner les machines et pour donner des moyens de travailler plus rapidement.
Il laut se poser la question autrement que ne fait Renan ; il faut savoir s'il y a, dans le monde des producteurs, des forces d'enthousiasme capables de se combiner avec la morale du bon travail, en sorte que, dans nos jours de crise, celle-ci puisse acquérir toute l'autorité qui lui est nécessaire pour conduire la société dans la voie du progrès économique.
Nous devons prendre garde que le sentiment très vif que nous avons de la nécessité d'une telle morale et le désir ardent que nous avons de la voir se réaliser, ne nous induisent à accepter des fantômes comme des puissances capables de remuer le monde. L'abondante littérature idyllique des professeurs de rhétorique est évidemment une pure vanité. Sont vains également les efforts tentés par tant de savants pour trouver dans le passé des institutions à imiter, qui seraient capables de discipliner leurs contemporains : Timitation n'a jamais donné grand'chose de bon et a souvent engendré beaucoup de déboires ; combien n'est-elle pas absurde, l'idée d'emprunter à des structures sociales abolies des moyens propres à
contrôler une économie de la profluction qui se présente comme devant être, tous les jours davantage, en contradiction avec les économies précédentes ? N'y a-t-il donc rien à espérer?
La morale n'est point destinée à périr parce que ses moteurs seront changés ; elle n'est point condamnée à devenir un simple recueil de préceptes, si elle peut s'allier encore à im enthousiasme capable de vaincre tous les obstacles qu'opposent la routine, les préjugés et le besoin de jouissances immédiates. Mais il est certain que Ion ne trouvera point cette force souveraine en suivant les voies dans lesquelles voudraient nous faire entrer les philosophes contemporains, les experts en science sociale et les inventeurs de réformes profondes. Il n'y a qu'une seule force qui puisse aujourd'hui produire cet enthousiasme sans le concours duquel il n'y a point de morale possible, c'est la force qui résulle de la propagande en faveur de la grève générale.
Les explications précédentes ont montré que l'idée de la grève générale, rajeunie constamment par les sentiments que provoque la violence prolétarienne, produit un état d'esprit tout épique et, en môme temps, tond toutes les puissances de 1 "ùme vers des conditions qui permettent de réaliser un atelier fonctionnant librement et prodigieusement progressif; nous avons ainsi reconnu qu'il y a de très grandes parentés entre les sentiments de grève générale et ceux qui sont nécessaires pour provoquer un progrès continu dans la production. Nous avons donc le droit de soutenir que le monde moderne possède le moteur premier qui peut assurer la morale (les producteurs.
Je m'arrête ici, parce qu'il me semble que j'ai accompli la tâche que je m'étais imposée ; j^ai établi, en effet, que la violence prolétarienne a une toute autre signification historique que celle que lui atti-ihuent les savants superficiels et les politiciens ; dans la ruine totale des institutions et des mouirs, il reste quelque chose de puissant, de neuf et d'intact, c'est ce qui constitue, à proprement parler, l'àme du prolétariat révolutionnaire ; et cela ne sera pas entraîné dans la déchéance générale des valeurs morales, si les travailleurs ont assez d'énergie pour barrer le chemin aux corrupteurs bourgeois, en répondant à leurs avances par la brutalité la plus intelligible.
Je crois avoir apporté une contribution considérable aux discussions sur le socialisme ; ces discussions doivent désormais porter sur les conditions qui permettent le développement des puissances spécifiquement prolétariennes, c'est-à-dire sur la violence reliée à l'idée de grève générale. Toutes les vieilles dissertations abstraites deviennent inutiles sur le futur régime socialiste ; nous passons au domaine de l'histoire réelle, à l'interprétation des faits, aux évaluations éthiques du mouvement révolutionnaire.
Le lien que j'avais signalé, au début de ces recherches, entre le socialisme et la violence prolétarienne, nous apparaît maintenant dans toute sa force. C'est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut au monde moderne.