‹ Réflexions sur le divorceChapitre 1 sur 11 · LITTÉRAIRE ET MORALE · texte numérisé non relu

LITTÉRAIRE ET MORALE

SUR

|âdame Necker ne fut pas seulement une femme belle, savante, spirituelky aimable, maîtresse d'une maison hospitalière et d'un salon en crédit, .comme le XVIII^ siècle en compta beaucoup; elle fut une honnête femme, une épouse modèle, une mère exemplaire, ce qui y fut beaucoup plus rare; et elle ajouta à ses agréments mondains, à ses qualités sociales, cette pointe d'originalité et, comme on disait alors, de singularité, d'une piété

solide y d'une charité passionnée et d'une irrépro^ chable vertu.

Elle ne fut pas la seule assurément, même en un temps où il y avait encore, malgré l'exemple de Louis XVI et de Marie- Antoinette, qui remettait en honneur les vertus domestiques, beaucoup trop d'épouses légères et de mères indifférentes, g, chercher et à trouver le bonheur dans les devoirs du foyer, les sentiments légitimes, à se montrer modestement parée à la fois de l'admiration et de l'estime de ses amis, à témoigner par son exemple de V accord possible du sentiment et de la raison, du goût des lumières et de l'amour du bien. On pourrait citer encore jusqu'à quatre ou cinq grands noms du même temps, dignes de cette grave et doufie compagnie, et: que du reste le salon puritain de Necker compta parmi ses amies sinon ses fa* milières, la marquise de Créqui, la maréchale de Beauvau, la duchesse de Choiseul, M"^^ Helvétius,

Mais enfin M"^ Nxcker, dans l'histoire de nos mcturs, demeure cdU que distingua au plus haut degré cette originalité du, goût des plaisirs honnêtes et de la pratique des devoirs et des vertus dômestiquesy à une époque oU les doctrines matérialiste» avaient encore beaucoup, de par^ans, oii les vic^^

toins et conquêtes de la galanterie même vénale, avaient encore beaucoup de courtisans, oh l'approche de la Kévolution n'avait pas encore mis la vertu à la modcy et oà Von ne gagnait à la pratiquer qu'une satisfaction de conscience tempérée peut-être par la crainte d'un certain ridicule.

Cette crainte troubla moins que toute autre M"** Necker, qui avait pris de bonne heure, comme son mariy le parti de ne rechercher que les suffrages honorables, et qui, tout en devenant Française par Vesprit, était demeurée franchement Genevoise ou plutôt Vaudoise par le caur. Du reste, il faut convenir que si elle eut le mérite et brigua surtout Vhonneur d'être une épouse modèle et une mère exemplaire, cette noble ambition fut particulièrement bien servie par les circonstances, car elle était la femme de Jacques Necker, le financier philanthrope, le politique philosophe, le ministre réformateur, qui apporta pour son honneur et son malheur, dans la pratique des hommes et l'exercice du pouvoir, les illusions généreuses et dangereuses d*un esprit dogmatique; et elle fut la mère de Germaine Necker, future M'»* de Staël, la femme qui a eu le plus d'idées et de passions viriles et dont le talent a le plus approché du génie.

Ce double titre suffirait même à la gloire de Mme Decker, et, inscrit sur sa tombe, lui ferait une assez belle épitaphe , si la piété conjugale et filiale de ses plus proches n'avait trouvé une consolation à publier les écrits trouvés dans ses papiers et à orner d'une gloire littéraire posthume la mémoire de celle qui avait renoncé à cette gloire de son vivant par le plus touchant des scrupules et le plus noble des sacrifices.

Ce trait d'héroïsme intellectuel et moral clôtdi^ gnement notre esquisse préliminaire et justifie le soin que nous allons prendre de retracer avec une certaine curiosité de détails la physionomie de celle qui en fut capable, qui a écrit, à l'honneur de Vamour conjugal, les Réflexions sur le Divorce, et qui, à l'honneur de l'amour maternel, a allumé dans le caur de M"^^ de Staël cette flamme sacrée d'une vertu que n'y éteignirent jamais les erreurs d'idées et les fautes de passion qu'elle mêla à tant de qualités, de mérites, de services et de chefs-d'auvre.

Nous ne saurions emprunter à un meilleur juge et à un meilleur peintre que Sainte-Beuve le premier croquis, d'une telle saveur locale et d'une si piquante ressemblance qu'on le croirait fait d'après nature, de Suzanne Curchod, née dans le petit village de Crassier ou Crassy, situé sur la limite de la France et du pays de Vaud, le 2 juin lySy, de Louis-Antoine Curchod et de M''« d'Albert de Nasse, sa femme,

a Pour bien apprécier M"»* Necker, qui ne fut jamais à Paris qu'une fleur transplantée, il convient de la voir en sa fraîcheur première et dans sa terre natale. Son père était pasteur ou ministre du saint Evangile; sa mère, native de France, avait préféré sa religion à son pays. Elle fut élevée et nourrie dans cette vie de campagne et de presbytère où quelques poètes ont placé la scène de leurs plus charmantes idylles, et elle y puisa, avec les vertus du foyer, le principe des études sérieuses. Elle était belle de cette beauté pure, virginale, qui a besoin de la première jeunesse. Sa figure longue et un

peu droite s'animait d*une fraîcheur éclatante et s'adoucissait de ses yeux bleus pleins de candeur. Sa taille élancée n'avait encore que de la dignité décente, sans raideur et sans apprêt. Telle elle ap^ parut à Gibbon dans un séjour qu'elle fit à Lausanne < . »

Le futur historien de l'Empire romain était, — même en ces années de jeunesse qu'il passa à Lausanne lors de son premier séjour dans cette ville où l'exil lui fut si doux qu*il y revint plusieurs fois et s'y fixa plus tard assez longtemps pour y écrire son chef-d'œuvre, — aussi curieux d*idées que placide de sentiments. Il n'était hardi et actif qu'intellectuellement, et c'est pour lui faire cuver, selon son dire, en un pays rassis et dans un air grave et méthodique, sa première ivresse d* esprit, à la suite de laquelle il avait embrassé précocement le papisme qu'il devait abjurer non moins précocement, que son père l'avait envoyé d'Oxford à Lausanne, Il ne vit pas impunément celle qu'on n'appelait que la belle Curchod, et ressentit à sa vue cette impression enthousiaste que Stendhal a appelée le

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