Sterne, dans TrUtram Shandy
ce n'est pas le divorce qui étoit permis à Rome, mais seulement la répudiation. Dans ces siècles Toisins de Tétat de nature, les sexes n'étoient point égaux en droit; la force avoit l'empire, et le divorce réciproque eût été regardé comme une loi de démence.
Dans tous les temps et dans tous les pays, les femmes ont été préposées à la garde des mœurs; mais plus Ton croit le dépôt sacré, plus Ton surveille et Ton asservit le dépositaire. Le divorce chez les Romains étoit donc un châtiment, et non une convention ; ils sevengeoient de leurs femmes coupables de deux manières également redoutées : par la mort réelle, ou par la répudiation, espèce de mort civile et d'opinion. Ainsi les femmes étoient soumises en même temps, et à la peine de mort qui les déclaroit esclaves, et à la peine de blâme ou plutôt de l'opprobre qui ne peut convenir qu'à des 'personnes , et cette combinaison est peutêtre .unique dans l'ordre social.
Les dames romaines, soumises à des lois si sévères, donnèrent peu de sujets de plaintes à leurs maris ; et il ne faut pas être surpris que cent ans se soient écoulés sans offrir un exemple
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de répudiation. Mais quel rapport pourroit-on trouver entre le divorce reçu chez les Romains et celui qu'on vient d'adopter? L'un étoit à la fois une loi d'esclavage et de modestie, l'autre une loi de liberté et d'audace. A Rome, le divorce étoit le gardien de la pudeur ; en France, il en sera le corrupteur. Et, si l'on eût admis parmi nous la répudiation telle qu'elle fut autorisée chez les Romains, les femmes en auroient été toujours les victimes ; l'on n'eût aimé en elles que des charmes passagers, et, dans la dépravation de nos mœurs, la première trace du temps auroit donné le signal d'une séparation ; les mariages n'auroient eu que la durée d'un printemps, et la rose décolorée eût été cruellement séparée de sa tige et livrée sans appui à tous les orages de la vie.
Cependant, et malgré la partialité d'une loi qui ne laisseroit qu'aux hommes la liberté du divorce, cette forme blesseroit moins les bonnes mœurs, qui, d'accord avec la nature, donnent toujours aux femmes le privilège d'une vertu de plus.
Si le divorce étoit permis, l'opinion sur les devoirs des femmes changeroit peut-être, et, le
mariage ayant presque les apparences d'une simple galanterie^ la douceur, l'indulgence^ la soumission même^ et toutes les qualités de sacrifice qui entretiennent la paix intérieure, seroient moins estimées; la fierté reprendroit tous ses droits : car, s'il est beau de s'humilier sans cesse devant ses sermens et ses devoirs, il est vil de fléchir continuellement devant de simples convenances d'état ou de fortune.
Tant qu'ils ne sont qu'amans nous sommes souveraines, Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines ; Mais après Thyménëe Us sont rois à leur tour.
Si Pauline avoit voulu faire divorce avec Po- Ijeucte pour épouser Sévère, Corneille ne lui auroit jamais prêté ce langage, dont tout le charme dépend de la vérité des sentimens et des situations, du doux souvenir d'un empire qui n'est plus, et du vertueux abandon de ses propres volontés.
Je sais qu'une infidélité rompt tous les sermens, et que le divorce est prononcé par le crime; mais, dans ce cas, le divorce est une flétrissure pour le coupable et un malheur pour l'offensé; et il ne peut pas être plus permis au
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parjure de former de nouveaux liens qu'à un homme mis hors la loi de rentrer dans le pays où il a été condamné; et, quant à Tépouse ou à répoux outragés, le sort est tombé sur eux, ainsi que nous l'avons déjà dit, pour donner un grand exemple de délicatesse; ils pleureront dans le désert comme la fille de Jephté, mais ils vivront solitaires comme elle, par respect pour des vœux prononcés en présence du Ciel; beaucoup de gens se sont destinés au célibat, qui n'ont pas eu des motifs si purs et si respectables.
Je crois avoir prouvé que la loi du divorce est contraire au bonheur des époux, à celui de leurs enfans, à la pureté des mœurs domestiques, et cependant je n^ai encore considéré les gens mariés que dans les plus beaux jours de leur vie. La marche rapide du temps semble s'être exprimée par celle de mes réflexions; et nous sommes arrivés au terme vers lequel tous les hommes cherchent à rassembler le petit nombre des biens qui sont à leur portée pour balancer le grand nombre des maux que la vieillesse nous y prépare, et pour apaiser la vie, lorsqu'il n'est plus temps d'en jouir.