ÇO REFLEXIONS
et les fleurs qu'on répand sur la tombe des jeunes filles et qui honorent leur innocence jusque dans l'empire de la mort^ et les bûchers des Brachmanes, et la peine de mort infligée aux femmes infidèles, et, sous des lois moins sévères, la grâce accordée aux époux qui ont vengé leur injure, et enfin les amèfes plaisanteries mêmes dont on déshonore les maris tfompés, tous ces usages, toutes ces lois, sont l'expression, douce ou barbare, du vceu général des hommes, des sociétés et des nations, pour la pureté et même pour l'austérité des mœurs des femmes. Les hommes même les plus corrompus choisissent la pudeur pour image ou pour accessoire à ce qu'ils estiment, à ce qui flatte leur goût, à ce qui enchante leurs sens et leur pensée : la beauté dans la première jeunesse, le parfum des fleurs aux premiers rajons du * jour, les duvets délicats qui couvrent les fruits, les jeux, la couleur et le roucoulement des colombes, la pureté d'un beau Ciel, enfin toute la nature apporte une offrande au peintre de la pudeur, et il n'est pas encore satisfait de son ouvrage. Le tableau du paradis dans la fraîcheur du premier printemps de la nature n'est
pas aussi ravissant que celui d'Eve, s'éloignant pour ne pas entendre, de la bouche même d'un ange, les sublimes instructions qu'elle ne veut et n'ose devoir qu'à son époux.
Ainsi la pudeur est une assurance de cette fidélité de désir, de volonté, de pensée, qui est la dernière et la plus délicate nuance de la pureté et de la fidélité du mariage ; et rien n'est plus fondé en raison que les hommages rendus de tout temps à la chasteté et à la pudeur. Sur ces deux vertus reposent à jamais toute la sécurité des familles, toute cette longue suite de certitude qui enchaîne les êtres l'un à l'autre.
Quand on veut parler des femmes, disoit Diderot, il faut tremper sa plume dans les co}Xr leurs de l'arc-en-ciel, et jeter sur ses lignes la poussière des ailes de papillon. Ces images \in peu recherchées laissent cependant une idée vague de cette élégance morale, de cette pi|r deur timide qui doit caractériser les femmes; le plus léger souffle flétrit et dissipe l'estime qu'on a pour elles, c'est le duvet du papillon ; car celui |d'une fleur n'est pas encore assez délié pour exprimer cette ^lobilité aérienne; et c'est dans le Ciel qu'il faut prendre des couleurs propres
à peindre une vertu si délicate et qui paroît en descendre.
La permission du divorce est contraire aux nobles et pures institutions de la nature, des sociétés et d'un goût moral exquis, supérieur à toutes les subtilités du raisonnement. Qu'il soit donc permis à la pudeur de soulever en tremblant le voile dont elle se couvre , et de révéler ses secrets. Lorsque les femmes ont toutes les qualités de leur sexe et que leur pureté naturelle n'a point été altérée, les relations du mariage sont une alliance intime de l'âme, un lien moral et sensible que rien ne peut rompre ; attachées pour jamais par leurs sacrifices, l'époux qu'elles ont accepté a reçu le talisman qui enchaîne le cœur et l'imagination de leur femme. Un changement, quelque avantageux qu'il puisse paroître d'ailleurs, est toujours, pour une femme pudique, l'abandon de toutes les véritables délicatesses.
Mais a-t-elle de la pudeur, celle qui, se prévalant de la loi du divorce, peut fixer d'un œil hardi l'époux qu'elle a quitté et celui qu'elle aime encore? A-t-elle de la pudeur, celle qui met en opposition ses penchans avec ses de-
voirs ; qui allègue le dérèglement de ses pensées en excuse du dérèglement de sa conduite, et qui subit ainsi volontairement la honte d'une double corruption? A-t-elle de la pudeur, celle qui dédaigne et abandonne Fépoux qu'elle a reçu dans ses bras, et dont elle a fait une partie d'elle-même? Ce sont ses faveurs qu'elle avilit ; elle leur ôte tout leur prix en dégradant celui qui en fut l'objet. A-t-elle de la pudeur, celle qui devient parjure en présence du Ciel même qu'elle avoit pris à témoin de sa fidélité? A-t-elle de la pudeur, celle qui déshonore les autorités en les faisant servir à ses passions et en n'implorant leur appui qu'au moment précis où la loi intimidée remet ses pouvoirs à la conscience? a C'est à cause de la dureté de votre cœur, disoit Jésus-Christ aux Israélites, que le divorce vous a été permis. » C'est aux hommes seuls qu'il s'adressoit,qu^auroit-il dit auxfemmes? Si les femmes de notre siècle s'étoient accoutumées, selon le but de leur existence, à ne connoître d'autre bonheur que celui qu'elles donnent, à mettre de la suite et de l'ensemble dans leur vie, à respecter le passé et à le considérer comme un des élémens de leur malheur ou de
leur félicité, elles n'auroient jamais pu supporter l'idée du divorce; mais leur nouvelle morale leur apprend à réunir toutes leurs pensées sur le présent; elles les séparent du passé et de l'avenir, afin de les affranchir de la reconnoissance, de les dispenser des sacrifices et de les délivrer à la fois des avis de l'expérience et des leçons de la sagesse : ainsi elles réduisent l'éternité à un jour, et ce jour à un instant. Eve ne fut pas plus fatale au genre humain en le privant de l'immortalité; mais, du moins, Eve se cachoit dans les bois à la vue des anges, tandis que, dans nos mœurs, les femmes sont toujours prêtes à se montrer et à soutenir des paradoxes contre l'honneur et les bienséances; foibles et méprisables composés de tous les défauts de la force, elles n'appartiennent plus à la nature, elles sont le travail de nos raisonneurs, à qui je prédis un sort contraire à celui de Pygmalion : le ciseau tombera de leurs mains, et ils auront peur de leur ouvrage. Ajoutons à ces traits caractéristiques des femmes de nos jours, qu'elles n'abandonnent pas aux hommes seuls le soin de détruire les mœurs par le ridicule, elles se plai*seut aussi à exercer cette police de la licence;
SUR LE DIYORCE 9$
elles s'efforcent de donner une empreinte dé leur façon aux vertus comme aux vices, et elles se flattent d'arrêter le cours des anciennes vertus en rejetant avec dérision tous les mots qui les expriment. Mais Ton a vu qu'il étoit difficile de mettre l'or au rebut pour faire adopter les assignats, et Cette opération, en morale comme en finance, prouve la pauvreté de ceux qui l'entreprennent. J'ai entendu, par exemple, donner à la pureté et à la régularité des mœurs tes épithètes dénigrantes de solenndUs et de solennité, afin de mettre l'ordre et les bienséances dans la classe des étiquettes ennuyeuses et assujettissantes, et de reléguer dans les vieilles archives la raison et la pudeur; mais ce rapprochement ridicule que l'exagération prête si facilement aux idées sérieuses ne peut jamais faire une longue illusion; l'âge avertit de toutes les vérités, et cet âge instructif commence pour les femmes avec le déclin de leur beauté. Jeunesse imprudente, vous la connoîtrez un jour cette ^ solennité dont vous parlez si légèrement; je la vois, elle s'avance lentement jusqu'à vous; mais elle vous atteint enfin ; c'est la vieillesse, c'est le souvenir de vos erreurs, c'est l'ennui du pré-
sent et le remords du passé, c'est tout le cortège imposant et terrible de la dégradation, du mépris et de la mort.
Peut-on attendre des femmes à qui le divorce est permis ce goût de retraite si nécessaire à l'exercice de leurs devoirs de mères et d'épouses? Dès que leur sort ne sera pas déterminé, elles -paroîtront dans la société des espèces d'amphibies, ni filles, ni mères, ni épouses, elles seront partout et n'existeront nulle part; leur imagination toujours en mouvement, leur amour-propre toujours sous les armes, les tiendront continuellement hors d'elles-mêmes, sans qu'elles cessent néanmoins d'être leur unique centre : ainsi le but de leur création sera manqué ; elles quitteront leur place dans la chaîne des êtres, et elles interrompront l'ordre de la nature, qu'elles n'auront pas voulu suivre.
Telles sont, dans Milton, les plaintes de notre premier père contre sa téméraire et vaine compagne. « Créateur de l'Univers, tu n'as pas introduit dans le Ciel cette nouveauté funeste. » Et il parloit de cette Eve qui, pendant les jours de son innocence, avoit embelli le Paradis même, ou le lui avoit fait oublier.
En France, dit-on, la loi défendit le divorce, et les mœurs étoient cependant très corrompues ; cette expérience ne prouve pas que la loi fût mauvaise, car les nations, ainsi que les hommes, résistent suivant leur caractère aux influences d'une excellente éducation. D'ailleurs, les lois qui règlent les mœurs sont soumises à deux empires distincts : la force publique et la force de l'opinion, et toutes les deux n'ont jamais réprimé en France l'anarchie des mauvaises mœurs; l'opinion même l'a favorisée, et les mots de foiblesse, de conquête, de victoire et de bonne fortune, montrent continuellement, par l'indulgence de la langue, celle des hommes qui la parlent ; les mœurs françoises ont été souvent en contradiction avec leurs lois; nos lois défendoient le meurtre, nos mœurs honoroient les duels; nos lois condamnoient le vol, nos mœurs autorisoient les dettes; nos lois interdisoient le divorce, et nos mœurs pardonnoient l'infidélité, etc. Car l'esprit d'une nation a toujours la puissance d^expliquer, de changer et même d'intervertir l'esprit de la loi; et les bonnes lois ne sont observées que dans les pays où la vertu est la seule mesure de l'estime.
Une grande partie des biens attachés à l'indissolubilité du mariage sont perdus pour une nation vaine, où Ton vit toujours dans les autres et pour les autres, et jamais dans un autre et pour un autre; où Ton travaille son existence morale, comme Tonce d'or que les orfèvres étendent en feuilles sur le plus grand espace possible, sans craindre de la rendre trop légère. Tous les usages favorisoient la galanterie en France, et cependant, au milieu de ces obstacles, la loi qui interdisoit le divorce a été extrêmement utile, elle a empêché la dissolution entière des sociétés et des relations domestiques; les enfans sont restés dans leurs pénates; et les femmes, ne pouvant se séparer de la considération, des intérêts et de Tétat de leur mari, ont toujours été leurs meilleures amies. Si donc la loi qui défend le divorce maintient encore à quelques égards l'union conjugale et préserve une partie des biens qui en dérivent, dans les pays même les plus corrompus, quel mal n'y produiroit point la liberté du divorce ? Certainement elle seroit moins nuisible dans un pays de bonnes mœurs« où l'opinion déf endroit ce que la loi permettroit ; aussi c'est en vain qu'on
voudroit faire yaloir en faveur du divorce la bonne intelligence des époux dans les pays protestans et la pureté des mœurs domestiques dans les premiers siècles de Rome. Cet argument me paroît nul; car il prouve seulement que la permission du divorce n'a aucune influence dangereuse dans les lieux où Ton n'en profite jamais. Le divorce n'est donc pas toujours autorisé lorsque la loi n'y met aucun obstacle : car partout oii les mœurs contredisent Us lois, les lois sont un acte de confiance dont on ne peut user, ou plutôt abuser, sans se couvrir de honte. Alors le divorce n'est pas, comme on le dit, le gardien des mœurs, mais lear pierre de touche; et le premier qu'on s'est permis dans notre heureuse patrie fut sans doute effacé sur le livre de nos destinées par une larme de notre ange tutélaire, comme la première faute du bon Tobie ^
Ces observations sur les pays protestans pourroient convenir également aux différentes époques de la République romaine; cependant il est inutile d'en faire l'application : car