‹ Réflexions sur le divorceChapitre 3 sur 11 · I. Sainte-Beuve^ Causeritidu LundU t* IV, p · texte numérisé non relu

I. Sainte-Beuve^ Causeritidu LundU t* IV, p

moire U respect de la postérité en lui permettant de mesurer l'étendue de la perte qu'il avait faite, que pour augmenter le prestige de la sienne, en montrant de quel poids il avait pesé personnellement dans cette argumentation passionnée en faveur de la pé^ rennité du mariage. Tout cela n'est pas inutile à constater d'abord à la décharge d'un homme honnête, consciencieux, religieux, qui, en dépit de toutes ses qualités, n^a pu se défendre entièrement du soupçon de rechercher l'occasion de se draper dans sa vertu et de trouver plaisir à poser d'avance pour sa statue. Il n'en aura sans doute point d'autre que celle d*une ressemblance, peut-être un peu flattée, mais d*un art naïf et d'un sentiment profond, que sa femme a taillée d'avance pour être placée au-dessus de la sienne sur son propre tombeau.

Les RÉFLEXIONS SUR LE DivoRCE, ainsi que l'explique l'intime éditeur, ne sont pas un écrit achevé. Son auteur n'eut pas le loisir de revoir et de finir cette protestation de sa conscience et de son caur contre la loi révolutionnaire qui portait atteinte à cette adoration, à cette religion conjugale qui fut le mobile de sa vie et l'inspiration de son talent. Car elle en a fait preuve, et au plus haut et plus

noble degré, dans cet ouvrage bien plus que dans les cinq volumes de MÉLAHGEStirés^de ses papiers, qui contiennent les bonnes fortunes de l'esprit des autres plus que du sien et sont surtout remplis des moissons de ses conversations, des butins de ses lectures, des trophées de ses conquêtes.

Les RÉFLEXIONS SUR LE DivoRCE appartiennent entièrement à M"^ Necker et la donnent tout entière ; elles suffisent à faire son éloge et à lui assu-rer dans notre littérature cette place modeste et respectée, à Vécart de la foule et du bruit, qui lui paraissait la seule digne des ambitions et convenable au râle d'une honnête femme ' .

Après le second ministère de M. Necker et cette subite élévation au faîte de la puissance et de la popularité, bientôt suivie d'une si proonde chute dans l'ingratitude et le dénigrement. M'»»* Necker

I. C'est M"« Necker qui a dit de l'utilité et de la sagesse de ce r6le modeste des femmes dans la société :

« Les femmes tiennent dans la conversation la place de ces légers duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaines ; on n'y fait point attention, mais si on les retire, tout se brise. 4tt4.^0C|

« Les vers luisants sont l'image des .femmes : tant qu'elles restent dans l'obscurité , on est frappé de leur éclat ; dès quelles veulent paraître au grand jour, on les méprise, et on ne voit que leurs défauts. »

zS ÉTUDE

se vit rendue par Vexil volontaire du héros et deU victime des vicissitudes de Vopinion aux dou-ceurs de. la vie privée et de la retraite dans le pays n^^ tal. Elle demanda, avec la joie mélancolique qui suit toutes les grandes commotions morales, au seul genre de vie pour lequel elle était faite, c^est-k-^ire à la pratique de la méditation, de la bienfaisance et de la vertu, dans cet air pur et serein des montagnes qui rapproche la pensée de Dieu, sinon la guérison de ses blessures, du moins Vapuisemeat de leur douleur. Par un retour touchant aux souvenirs de ce passé intime et heureux qui lui montrait si digne d'être aimé celui que les Parisiens avaient cessé d'admirer, elle consola les déceptions et vengea les affronts de sa foi politique en recherchant dans son cœur les raisons de justifier la fidélité totijows ardente et passionnée de sa foi conjugale. Elle ne voulut pas permettre que la disgrâce qui avait frappé ses idées touchât à ses sentiments, et qu'on put supposer que celui qui avait cessé d*etre Vidole des Français avait cessé d'être la sienne. Désabusée de ses illusions, dégoûtée de ses chimères d'autrefois, elle se rejeta avec d'autant plus d'élan sur et qu'elle sentait en elle d'invulnérable et <fVternel : la religion du devoir et du bonheur domes^

tiqut, la religion de cette passion conjugale qui avait été son unique passion et dont elle pouvait parler mieux que personne, car nulle n'avait été plus qu'elle, dans k plus beau sens du mot, la compagne de son mari. Nulle n'avait ressenti plus profondément le contre^coup des coups qu'it avait reçus durant les accès de cette fièvre natiO" nah aux brusques revirements, aux caprices fé" rocesy qui étouffait le lendemain ses favoris de la veille et n'avait que ses fureurs d'égales à ses engouements.

Cette influence des événements et des malheurs du temps, ces causes si diverses d'émotion et d'attendrissement, ont porté bonheur à l'écrit touchant que M"»* Necker traçait d'une main déjà défaillante et qui emprunte aux circonstances une sorte de solennité, de majesté testamentaire, car il fut écrit en 1793, et M'»« Necker mourut le 6 mai 1794, dans son habitation près de Lausanne, à l'âge de cinquante-sept ans. Son mari nt lui survécut que jusqu'au mois d'avril 1 804 c* alla la rejoindre au rendez-vous réparateur des séparaiicfM terrestres, après avoir consacré à honorer et à parer cette chère mémoire les dernières années dt sa v/c, attristée et consolée à la fois par ce culte

pUux et Undre des souvenirs de Vamour et des espérances de la foi.

Nous n'analyserons pas, nous n'apprécierons pas en détail un ouvrage trop peu connu, car il n'a pas été réimprimé depuis 1802 ' cf il a échappé, à notre étonnement et à notre regret, aux honneurs si mérités de la discussion à laquelle a donné lieu à la Chambre des députés une inopportune tentative de restauration du divorce^.

Nous préférons donner quelques extraits de Topinion d'un juge des plus compétents, des plus autorisés sur la matière, et qui, tout en contredisant jyfme Necker sur quelques points, lui a rendu un hommage sincère d'admiration. Le mot n'est pas trop fort pour traduire l'impression produite, dès

I . Réflexions sur It Divorce, par M™* Necker. A Lausanne, et se trouve à Paris, chez Aubin et Desenne, in-8® de 96 pages imprimé à Paris par J. M. Chevet. — Le même, nouvelle édition. Paris, Ch. Pougens, an X-i8oa, in-8° de 104 p.

. a. Le rapport sur la proposition de M. Naquet par M. Léon Renault a été déposé le i5 janvier 1880. La discussion a eu lieu le 8 février 1881. La majorité qui a repoussé l'adoption a été assez faible. La question a cessé d*étre à Tordre du jour de la Chambre, mais non à Tordre du jour de Topinion, et tout porte à croire qu'elle sera de nouveau posée à la prochaine législature.

floréal an VIII, par ce plaidoyer iToutre-iombe en faveur de l'indissolubilité du mariage^ sur les partisans et les adversaires d'une institution déjà discréditée par ses vices d'origine et les abus qu'elle favorisait, abus auxquels une main de femme portait la première un coup tout viril.

Kaderer constatait dès l*an VIII qu'il se faisait, dans l'opinion et dans les maurs, contre le divorce, une réaction qui trouva à propos ses griefs et ses objections formulés dans l'écrit de M»»^ Necker; il regrettait cette réaction, selon lui exagérée, comme toutes les réactions, et après avoir reconnu qu'elle était fondée sur des abus trop réels, il défendait pied à pied contre une argumentation qui empruntait ses ressources plus au sentiment qu'à la logique, le terrain étroit mais sûr dans lequel devait, selon lui, se cantonner la question,

a A la vérité, disait-il, le divorce a été institué sans règle et sans mesure ; il l'a été par des hommes abominables^ il l'a été en même temps que mille extravagances qui blessaient toutes les lois de la morale et de la nature; en un mot il l'a été au milieu de toutes les circonstances propres à le compromettre. Mais des esprits sages et éclairés ne résistent-ils pas également et aux erreurs favo-

3o ÉTUDE

riséts par les circonstances ef à VaUaqac des vérités qu'tllts contrarient^ Il nous paraît que le principt auqud conduisent l'intérêt de la morale et les Joe» de la justice se réduit à ce peu de mots : Le divorce doit être possible^ mais difficile. »

Arrivant à l'appréciation de l'ouvrage de M"** Necker dans son ensemble, avant de passer à sa critique et à sa réfutation en détail, il le ca» ractérisait en ces termes : « Entre les écrits qui ont pu autoriser le retour des esprits vers les anciennes erreurs lorsqu'ils se sont sauvés des modernes horreurs, V écrit de M"^ Necker sur le divorce tient la première place,

« Elle appuie tous ses raisonnements sur des principes pris dans les intérêts et les habitudes du. cœur humain, et ce mérite, absolument neuf dan$ une question oà pourtant il était nécessaire, donne d'abord un grand crédit à l'auteur. Une continuelle effusion de sentiments purs, délicats, pas^ siennes, revêtus de vives couleurs, pressés par un mouvement rapide, a complété le charme de l'ouvrage et assuré son ascendant, malgré la faus-' seté continuelle des raisonnements. Jamais l'éloquence ne montra mieux qu'elle savait quelquefois se passer de la logique et même l'offenser impu^

SUR MADAME NECKER St

némtnt. L'écrit de M"^ Necker a poussé au fa~ natismt ks esprits déjà excités par quelques m&tifs particuliers; ii a entraîné tous les esprits faibles tt incertains^ ébranlé un grand nombre des esprits les plus fermes, et s'il n'avait produit tous ces mauvais ^eis auxquels les circonstances ont contribué, les hommes les plus inflexibles dans leurs principes l'auraient eux-mêmes approuvé, non pas sans àoutt comme une hauie kçon de législation, mais comme une puissante exhortation de morale; non pas comme une démonstration de l'immoralité de tout divorce, mais comme une victorieuse censure des divorces immoraux, »

Et Kaderer, en sa qualité de législateur philo- SûphCy partisan d'un usage limité, tempéré du diuorce autant qu'ennemi de ses abus, tournait toutes ses ressources d'argumentation contre l'écrit de j^me Necker, « le plus fort, disait-^l, à ma connaissance, qui existe contre le divorce, » et il ne parvenait pas à ébranler les quatre considérations surksquelles reposait, comme sur quatre colormes, ce monument élevé par la piété conjugale à Tmdissolubilité du mariage : l'intérêt des époux pen^ dont la jeunesse; celui des enfants; celui des maurs ; celui des époux pendant le dernier âge de la vie.

Au cours de ses critiques, Kaderer ne pouvait s'empêcher de s^arreier pour rendre hommage à une des raisons les plus profondes et les plus touchantes alléguées par M"** Necker en faveur de l'indissolubilité du mariage :

« C'est un admirable phénomène que cette union, ce doublement de deux consciences qui s'avertissent, se suppléent l'une Vautre dans le caur de deux époux tendrement unis. M"»* Necker a, je pensty la gloire d'avoir été la première à Vob~ server; du moins il a échappé à Smith dans sa Théorie des Sentiments moraux, ouvrage plein de vérités neuves et intéressantes, qui a porté sur les affections du caur autant de jour que les Caractères de La Bruyère sur les habitudes de l'esprit, et dans lequel l'auteur a soumis les mouvements de Vâme à une analyse aussi exacte que celle qu'il a appliquée à la Richesse des Nations... »

Tout en réfutant sur certains points et en criïiquant surtout en ce qu'il avait d'absolu le système que M"^ Necker avait trouvé dans son caur et défendait si bien aux yeux de ceux qui pensent que le caur a aussi sa raison, plus forte souvent que celle de l'esprit, Kaderer revenait sans cesse à ce livre dont Vattrait est irrésistible pour les âmes honnêtes. Il y

trouvait l'occasion d'un généreux et éloquent appel à la pacification des esprits, à la reconciliation des coturs, précisément en prenant pour médiatrices ces femmes, ces épouses, ces mères dont Mp^ Necker avait si bien peint le rôle et l'influence :

a J'avais cherché dans la lecture solitaire de quelques livres de morale soit une distraction passa^ gère, soit de la force et du courage. Quelques pages vraiment célestes d'un écrit récent sur le Divorce m'ont ramené vers la chose publique, l'âme échauffée par des idées et des espérances de salut général que je me sens le devoir d'épancher. La vérité, la chaleur, la force avec laquelle la femme auteur de cet écrit parle de l'influence des femmes sur les maurs et par les maurs sur la félicité générale, la persuasion qu'elle exerce elle-même sur ses lecteurs par les paroles vertueuses et éloquentes qui ■coulent de sa plume, m'ont fait penser que la puis' sance publique ne pourrait rien faire de plus utile à la patrie^ dans les conjonctures présentes, que d'emprunter le secours des femmes pour rétablir au milieu de nous Vordre social troublé jusque dans ses sources les plus profondes, »

Un autre jour, réfutant des paradoxes spirituels mais licencieux de Vigée, attentatoires à la dignité

du mariage, Kadertr Vinvitaii, en expiation de sa faute, à relire te livre de M"^ Necker, « tivre ok le mariage et P amour conjugal sont peints avec plus de vérité, d'intérêt et de grandeur que dans aucun que je connaisse. Là, Vigée pourra voir ce que c*est que l'amour conjugal, ce qu'il a d'intime, de doux et de puissant ^ . »

Nous avons vu le cas qu'un contemporain qui ne partageait pas toutes ses idées faisait des sentiments et du talent de MJ"^ Necker. A cinquante ans de distance, nous retrouvons chez un des maîtres de la critique moderne la même impression favorable d'estime et de sympathie. Appréciant les RiFLEXiONS SUR LE DivoRCE^ Satnte-Beuve, après en avoir cité quelques passages, ajoute : « Ce sont là de ravissantes pensées et rendues d^aprh nature. ]kP«^ Necker, tout à côté, retrouve bien quelquesuns de ses anciens défauts. Elle abuse des compa-

I. Les jugements que nous avons cités de Rœderer sont extraits du Journal d'Écomomit politique, t. I*', ao •I )o fructidor an IV et I FO ▼endémiaire an Y (6 et i6 septembre et i*' octobre 1796]; du Journal de Paris du a 3 vendémiaire an IV (14 novembre 179S, de ses Oposcules, t. l^, p. 377, an VIII). Voir le Recueil de ses Œttvret publiées par son fils. Didot, 1 85 7, t. V, p. 129 2 i5t.

raisons mythologiques, des traits historiques, de Méléagre, d'Arria et de Pxtus. Elle cite mal à propos Henri I V pour le tableau de Kubens qui représente l'accouchement de Marie de Médicis. Henri IV et Marie de Médicis sont un exemple malheureux à rappeler à propos d'amour et de fidélité conjugale. C'est toujours chez elle le même manque de tact pour l'association des idées et Vaccord des nuances dans les comparaisons. Mais ces défauts se rachètent ici plus aisément qu'ailleurs ^ le sujet l'inspire; c'est élevé, c'est ingénieux, et, quand elle en vimt à la considération du mariage dans la vieillesse, à ce dernier but de consolation et quelquefois encore de bonheur dans cet âge déshéritéj elle a de belles et fortes paroles : « Le bonheur ou le malheur de la vieillesse n'est souvent que l'extrait de notre vie passée. »

Sainte-Beuve conclut en ces termes :

a M^*^ Necker mérite d'obtenir dans notre littérature un souvenir et une place plus marqués qu'on ne les lui a généralement accordés jusqu'à cette heure. La France lui doit M*^ de Staél, et ce itwgnipque présent a trop fait oublier le reste, M^^ Necker, avec des défauts qui choquent à première vue, et dont il est aisé de faire sourire, a eu

une inspiration à elle, un caractère. Entrée dans la société de Paris avec le ferme propos d'être femme d'esprit et en rapport avec les beaux esprits, elle a su préserver sa conscience morale, protester contre les fausses doctrines qui la débordaient de toutes parts, prêcher d'exemple, se retirer dans les devoirs au sein du grand monde, et, en compensation de quelques idées trop subtiles et de quelques locutions affectées, laisser après elle des monuments de bienfaisance, une mémoire sans tache, et même quelques pages éloquentes < . »

Nous n'avons rien à ajouter à ce jugement si autorisé et si honorable, sinon qu'il justifie pleinement la pensée que nous avons eue de réimprimer le chef-d'ceuvre de M"^^ Necker, celui qui donne le mieux l'idée de son talent littéraire, de sa valeur et de son influence morale, et qui traite avec tout le charme d'une raison éclairée par le caur un des sujets dont se préoccupe le plus en ce moment l'opinion publique,

M. DE Lescure.

Page 1