‹ Réflexions sur le divorceChapitre 8 sur 11 · TROISIÈME BUT DU MARIAGE · texte numérisé non relu

TROISIÈME BUT DU MARIAGE

Pureté des maurs.

Ce but est manqué par le divorce.

ES mœurs I les mœurs! qu'on ne daigne pas même mettre aujourd'hui dans la classe des vertus, ont été destinées par la nature à conserver le dépôt sacré de notre bonheur domestique; elles méritent mieux que les sciences et les belles-lettres l'éloge tant cité qu'en a fait Cicéron. Des mœurs, dans la jeunesse, embellissent la beauté et la font jouir avant le temps de toutes les prérogatives de l'estime; gloire de l'âge mûr, elles honorent jusqu'aux vertus du plus grand genre, celles des hommes d'État; elles en sont le garant; elles ajoutent

la considération à la gloire et la foi à la rénommée : consolation de la vieillesse, elles rassemblent du moins autour d'elle tous les débris des affections de la jeunesse, et souvent elles entr*ouvrent les barrières qui nous séparent de l'avenir. Souvent une famille nombreuse, fruit d'une chaste et longue union, prolonge notre être dans un temps indéfini; l'amour et l'espérance nous découvrent le sort de notre postérité, et une épouse fidèle forme le nœud qui joint notre existence à celle des siècles futurs : mais ces jouissances délicates se perdent irrévocablement par la permission du divorce ; et cette loi odieuse dérobe aux vieillards, déjà dépossédés par le Temps, quelques fleurs échappées à sa faux et qu'ils pourroient glaner encore dans le champ moissonné de la vie.

Tous les états ont des devoirs différens, quoique sous l'empire de la même morale. Le mariage, en multipliant nos rapports, nous oblige à vivre hors de nous et dans les personnes dont le sort nous est confié; et c'est ainsi que les époux ont une double conscience, avec le droit d'en appeler de l'une à l'autre : ainsi les remords assoupis se réveillent ; ainsi les âmes ti-

morées se rassurent et se consolent. Les gens mariés ont donc deux fois à rougir quand ils quittent la route de la vertu ; et ce genre d'identité, le plus parfait de tous, ne peut se concilier arec la possibilité d'une séparation. Le mariage est, surtout pour les femmes, une nouvelle école de bienfaisance et de pudeur ; car la confiance et le bonheur d'un mari modeste et sensible s'ébranlent comme un roseau par le plus léger coup de vent ; et la réputation de sa jeune épouse, plus délicate que la rose, ne souffriroit pas, comme elle, sans en être flétrie, les innocens larcins des abeilles, ou le voltigement des papillons. Mais si l'on laisse aux femmes mariées la liberté de faire un nouveau choix, bientôt leurs regards eneront sur tous les hommes, et bientôt le seul privilège du parjure les distinguera des actrices, qui ont aussi le droit des préférences et le goût des changemens.

Il seroit à désirer, je le sais, que des femmes véritablement malheureuses par les procédés et les vices de leur mari pussent se dérober à leur tjrannie; mais les lois ne sont pas faites pour les exceptions; et telle est l'imperfection de

nos institutions humaines, que leurs modifications, combinées avec le plus de soins, exigent toujours des sacrifices. L'expérience, comme nous l'avons dit, adoucit un peu cette dure dé-^ cision : elle nous montre les dédommagemens que donne la vertu dans les circonstances las plus difficiles; elle nous montre que les victimes du devoir sont toujours couronnées de quelques fleurs ; mais ces victimes sont fort rares, tandis que la confédération des femmes qui sollicitent aujourd'hui le divorce est très nom* breuse. Elles obéissent à l'inquiétude dévorante de leur caractère, en croyant se dérober k des nœuds mal assortis; elles se flattent d'éviter par le changement le malheur qu'elles portent avec elles, mais il les attend encore dans leur nouvel engagement; car un tort commun ne fut jamais un lien de plus, tandis que les vertus et les sacrifices rapprochent les caractères les plus distans et peut-être les plus opposés. Des époux peu scrupuleux espèrent en vain d'établir entre eux une sorte d'harmonie; ils rentrent enfin dans le système invariable de l'ordre moral : leur maison, qui devoit être le paradis terrestre, devient bientôt la demeure de la déesse Até, avec tout

•on cortège, VInjure altière et les Prières boiteuses. C'est ainsi que le premier reproche fut prononcé dans le jardin même d'Éden, sous le berceau qui avoit été le témoin des transports d*Adam et d'Eve, lorsqu'ils avoient encore leur nature angélique ' .

Cet heureux temps n'est plus, disoit Héloïse à Saint-Preux, en se rappelant les beaux jours de son innocence, cet heureux temps n'est plus! hélas! il ne peut plus revenir; et pour premier effet d'un changement si cruel, nos cœurs ont déjà cessé de s'entendre»

Ah I il est trop vrai, la femme dont la pudeur est aguerrie peut quitter le mari de sa jeunesse pour passer dans les bras d'un autre; et le mari qui rejette de son sein celle dont il avoit reçu les premiers sermens, celle dont l'innocence et la foiblesse lui avoient confié par préférence le soin intime de son bonheur; de tels époux, dis-je, ne seront pas susceptibles de grands efforts de délicatesse pour se rendre heureux réciproquement. D'autant plus infor-

I • Thus they in mutual accusation spent The fruitless hours.

(MiLTON, Paradist lost,)

tunés que le malheur est l'ouvrage de leur présomption, qu'ils ont résisté à tous les conseils, même à ceux de la conscience, et que, n'osant se plaindre dans la crainte de n'être plaints de personne, ils se laisseront dévorer en silence par des regrets, qu'aucun partage, aucune expression de pitié ne pourront plus adoucir.

Continuons à observer par des rapprochemens la diverse influence morale du mariage indissoluble et du mariage conditionnel.

Dès que le divorce est permis, les femmes se permettent aussi des parallèles désavantageux pour l'époux qu'elles ont juré de préférer; bientôt elles élèvent leurs vœux, de comparaison en comparaison, jusqu'au plus aimable des hommes; et dans cette supposition, si leurs contemporaines ont les mêmes prétentions, elles les auront toutes pour rivales. Une femme risque toujours son bonheur quand elle s'enhardit à pénétrer et à. juger les défauts de son mari. Psyché.voulut connoître ceux d'un époux qu'elle 'n'avoit jamais vu de jour et avec qui elle vivoit dans une parfaite union; mais en approchant la lumière elle blessa l'Amour, et l'Amour s'envola pour jamais. Heureuses celles qui n'in-

sistent dans leur pensée que sur les bonnes qualités de celui qui les accompagne et les protège dans le voyage périlleux de la vie !

Les femmes, dont toutes les vertus sont naturelles, et dont rinnocence n'a jamais été altérée ou fortifiée par la réflexion, sont certainement les plus aimables aux yeux de leurs maris ; elles ne les jugent ni ne les comparent jamais : il n'existe qu'un seul homme pour elles, c'est celui qui a reçu leurs sermens ; et si quelque circonstance leur révèle ses défauts, elles disent avec une dame romaine : « Je croyois que tous les hommes étoient de même. » Souvent aussi les femmes qui n'ont vécu que pour une seule affection légitime, s'accoutument insensiblement aux imperfections de leurs maris, et finissent enfin par les méconnoître; et ce n'est pas les femmes seules qui sont susceptibles de ces douces illusions de la propriété.

Un homme bien connu dans le monde disoit : Je n'aurois pas épousé une ftmme bossue pour î empire de Vunivers. On sourit : sa femme, qui l'aimoit tendrement, étoit entièrement contrefaite. Ce mot peut s'appliquer aux défauts de l'esprit comme à ceux du corps.

On voudroit à présent flétrir de vétusté plusieurs maximes sur les mœurs, qui ont été pendant longtemps la source de la félicité domestique ; elles ne peuvent s'allier aux principes du jour, à ces principes de rénovation qui exigeront bientôt le sacrifice entier des opinions les plus révérées.

Les anciens croyoient que la chasteté étoit la première vertu des femmes, et la pudeur leur premier charme; et même la pudeur a été plus souvent célébrée par les peintres et par les poètes; car c'est le cachet de la nature, et sans ce caractère la chasteté pourroit être l'effet de l'éducation, de la crainte ou de l'indifférence. La chasteté est une loi, la pudeur un instinct; cette observation est dans tous les esprits sans avoir été développée, Polyxène, qui arrange ses vêtemens avant de recevoir le coup mortel, nous paroît plus intéressante encore que Lucrèce victime de ses devoirs. Les usages même les plus bizarres témoignent hautement dans tous les pays, dans toutes les religions et dans tous les siècles, les hommages qu'on rendoit à la pudeur; et les vestales gardiennes du feu sacré, et les vierges consacrées aux autels,

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