R. D. L. T, IL D
LOUISE LABE
L'antiquité connut deux Sapho, toutes deux nées dans Tîle de Lesbos, mais Tune à Mytilène et l'autre à Erésus.
La légende ne tarda point à les confondre.
La première Sapho, celle de Mytilène, fut la grande poétesse louée par Hérodote et Strabon. Le Traité du Sublime attribué à Longin nous conserva heureusement la célèbre plainte amoureuse de cette femme au cœur violent. C'est un morceau composé, comme vous savez, dans un mètre particulier qu'on a appelé saphique.
Les poètes du xvp siècle essayèrent d'utiliser ce mètre en français.
L'ami de Mathurin Régnier :
Rapin, le favori d'Apollon et des Muses,
Nicolas Rapin, ce Poitevin piquant qui collabora, non sans verve, à la Satyre Ménippée, affectionnait, à ce qu'il semble, les vers saphiques. J'en
connais de lui qui sont excellents pour lacadence et l'harmonie, sinon pour le fond et la fureur poétique. Car Rapin était surtout un parfait érudit plein de goût, et, en latin, lorsqu'il voulait, il savait faire un beau mélange de dactyles et de spondées.
Sapho n'était pas violente en amour seulement. Sa passion débordait pour d'autres motifs encore. Toute jeune, elle conspira avec le poète Alcée contre le tyran Pittacus, et elle fut obligée de fuir sa patrie ; les marbres d'Oxford placent dans Tannée 596 son exil de Mytilène.
Dans V Anthologie^ les Muses disent à Sapho : « Non, certes, la Parque ne t'a pas gratifiée d'une mince part de gloire, le jour où, pour la première fois, tu as vu la lumière, Sapho ; car nous te donnâmes le lierre immortel, et le père des dieux l'approuva du bruit de son tonnerre. Ta seras célébrée par des chants chez tous les mortels, et tu jouiras de la plus illustre renommée. »
L'autre Sapho, celle d'Erésus, n'était qu'une courtisane lettrée, mais si divinement belle que ses concitoyens voulurent éterniser ses traits sur des médailles. Elle aima Phaon, jeune batelier que Vénus, en récompense d'un service, avait doué d'un charme inconnu ; mais Phaon la dé-
LOUISE LABi:
daigna, et, désespérée, elle se jeta dans la mer.
« Elle subit la destinée des ondes de Leucadc », dit, dans sa quinzième Héroïde, Ovide qui, comme tant d'autres, identifie la courtisane amoureuse avec son homonyme, la poétesse.
Sans doute, au sujet de Sapho, la légende a prévalu définitivement ; et qui sait si elle n'a pas raison, contre la science et V Iconographie grecque de Visconti?
La vie de Louise Labé, la Belle Cordière lyonnaise, n'est pas moins mêlée de légende que celle de la grande Sapho, éternel modèle de toutes les femmes poètes.
Un contemporain de Louise, émule des Turnèbe, des Muret et des Ramus, bon humaniste de ce XVI' siècle docte et fleuri, fait Téloge de la poétesse en vers grecs, et ne manque pas de la comparer à Sapho, pour le génie comme pour la mauvaise chance en amour :
« Les chants de Sapho à la douce voix, que la force du temps vorace avait anéantis, voici que, nourrie au sein mielleux de la Paphienne et des amours, Labé les a fait revivre.
« Si quelqu'un s'en étonne comme d'un prodige, et demande d'où vient cette nouvelle
poétesse, qu'il sache que pour son malheur elle a aimé, elle aussi, uq beau Phaon inûexible, et que, frappée à mort par sa fuite, l'infortunée commença d'arranger sur les cordes de la lyre une plainte mélodieuse. »
Naturellement, tous les biographes de Louise Labé voulurent savoir le nom de ce nouveau Phaon, aussi inhumain que l'autre. On a multiplié les lumières, et cependant nous demeurons toujours dans les ténèbres de l'ignorance.
Jacques Pelletier du Mans, savant homme, médecin et jurisconsulte, poète à ses heures, non sans talent, au cours d'un voyage qu'il fit à Lyon, rencontra Louise Labé et ne put cacher son enthousiasme pour sa beauté corporelle et les grâces de son gentil esprit.
Pelletier composa, à cette occasion, des vers où il dit que son heur le conduisit un jour à Lyon. Là, il vit le lieu où l'impétueux Rhône prend dans son sein la calme Saône et lui fait perdre son nom ; il admira les riches étalages des marchands de soieries et le labeur diligent de maint imprimeur fameux.
Et il ajoute :
J'ai VU enfin Damoiselles et Dames, Plaisir des yeux et passion des âmes,
Aux visages tant beaux ; Mais j'en ai vu sur toutes autres l'une, Resplendissant comme de nuit la lune
Sur les moindres flambeaux.
Et bien qu'ell' soit en tel nombre si belle, La beauté est le moins qui soit en elle :
Car le savoir qu'elle a, Et le parler qui soevement distille, Si vivement animé d'un doux style,
Sont trop plus que cela.
Sus donc, mes vers, louez cette Louise, etc.
A part deux ou trois voix suspectes, les contemporains de Louise Labé sont d'accord pour célébrer sa beauté et les dons rares de son esprit et de son âme.
Elle était blonde et, sans doute, dans ses yeux, sur les traits fins de son visage, la rêverie cédait tout à coup, mais pour la reprendre aussitôt, la place à un air de vivacité et peutêtre de malice, bien capable de redoubler la séduction.
Elle tissait et brodait avec une rare perfection et de façon à gagner le prix contre la fille de Xuthu3,Euphro à rharmonieuse navette, et même la Lydienne Arachné qui osa rivaliser avec Minerve ;
Pour bien savoir avec resguille peindre J'eu^se entrepris la renommée esteindre D3 celle-là, qui plus docte que sage, Avec Pallas comparait sou ouvrage.
Adextre à manier les armes et à dompter un tier coursier, elle était semblable aux antiques amazones et à ces belliqueuses damoiselles immorlalisées par TArioste :
Qui m'eust vu lors en armes fîere aller,
Porter la lance et bois faire voler,
Le devoir faire en Testour furieus.
Piquer, volter le cheval glorieus.
Pour Bradamante ou la haute Marphise,
Sœur de Roger, il m'eust, possible, prise.
Louise Labé était en outre excellente musicienne et aussi docte que le furent Christine de Pisan et Marguerite d'Angouléme, la reine de Navarre.
^lais l'amour ne tarda point à avoir son tour :
Mais quoy ? Amour ne peut longuement voir
Mon cœur n'aymant que Mars et le savoir :
Et me voulant donner autre souci,
En souriant, il me disait ainsi :
Tu penses donq, ô Lyonnaise Dame,
Pouvoir fuir par C3 moyen ma flamme :
LOUISli: LABi:
Mais non feras, j'ay subjuf]^ué les Dieux Es bas Enfers, en la Mer et es Cieux. Et penses-tu que n'aye tel pouvoir Sur les humains, de leur faire savoir Qu'il n'y a rien qui de ma main e-chappe ? Plus fort se pense et plus tôt je le frappe. , De me blâmer quelquefois tu n'as honte, En te fiant en Mars, dont tu fais compte : Mais maintenant, voy si pour persister En le suivant me pourras résister.
Ainsi parlait, et tout eschauffé d'ire Hors de sa trousse une sagette il tire. Et décochant de son extrême force, Droit la tira contre ma tendre escorce : Faible harnois, pour bien couvrir le cœur, Contre l'Archer qui toujours est vainqueur. La bresche faite, entre Amour en la place, Dont le repos premièrement il chasse :
Et de travail qui me donne sans cesse, Boire, manger, et dormir ne me laisse.
Il ne me chaut de soleil ne d'ombrage : Je n'ay qu'Amour et feu en mon courage...
Ainsi se confesse la Belle Cordière de Lyon dans ses Elégies qui sont des plaintes d'amour mélodieuses, des souvenirs encore cuisants mais toujours chers, un feu doux mal éteint sous la cendre. Car c'est le passé qu'elle chante, comme nous l'apprend le début de sa première Elégie :
Au temps qu'Amour, d'hommes et Dieux vainqueur, Faisait brûler de sa flamme mon cœur^
l4 RÉFLEXIONS SUR QUELQUES POFTES
En embrasant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage,
Encore lors, je n'avois la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance ;
Encor Phébus, ami des Lauriers verts,
N'avoit permis que je fisse des vers...
Maintenant la divine fureur d'Apollon remplit d'ardeur la poitrine de Louise Labé et la fait chanter sur la lyre même de Lesbos ses propres amours :
0 dous archet, adoucis-moi la voix.
Qui pourroit fendre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d'ennuis et douleurs,
Tant de despits, fortunes et malh iurs.
Trempe l'ardeur, dont jadis mon cœur tendre
Fut en brûlant demi-réduit en cendre.
Je sens desjà un piteus souvenir.
Qui me contreint la larme à l'œil venir...
Elle croit éprouver de nouveau les tendres inquiétudes de jadis, elle revoit les armes dont Amour vint l'assaillir. Et elle se souvient aussi de sa propre cruauté, de ses dédains envers tous ceux qui n'avaient point su se garder d'une flèche partie de ses beaux yeux. Gomme elle se moquait de celui-ci qui brûlait d'amour et de l'autre qui se consumait 1 Tant de larmes versées, tant de soupirs, tant de prières perdues la faisaient rire.
LOUIS.: LABÛ Ij
Et, pendant qu'elle se divertissait des tourments causés par sa beauté insouciante, elle ne s'aperçut point, hélas I que, soudain, le même mal venait la surprendre à son tour. Et ce fut d'une telle force, que malgré le temps écoulé, sa blessure est toujours sensible.
Et maintenant, dit-elle, je suis encore contrainte
De rafreschir d'une nouvelle plainte Mes maux passez.
Puis la poétesse conseille aux dames qui liront ses regrets de soupirer avec elle ; car elles peuvent un jour éprouver le même sort.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur, Amour s'en peut un jour rendre vainqueur.
O Dames, n'estimez point que Ton doive blâmer celles que ce dieu a blessées ; et prenez garde l car plus vous aurez été ses ennemies, pis il vous fera, lorsqu'il vous sentira en son pouvoir. Plus d'une au cœur hautain, vaine de sa beauté et de son rang, a subi le dur servage de l'Amour :
I6 Rl-FIJXlONri Sl'H Ql EI.QUIS POliTlS
les plus nobles esprits En sont plus fort et plus soudain espris.
Notre poétesse rappelle l'exemple de Sémiramis. Cette grande reine, qui avait mis en déroute les noirs escadrons des Ethiopiens, se laissa bien prendre dans les lacs d'un amour terrible et criminel.
O reine de Babylone, s'écrie Louise Labé :
Où est ton cœur qui es combaz resonne ? Qu'est devenu ce fer et cet escu, Dont tu rendois le plus brave veincu ? Où as-tu mis la Marciale creste Qui obombroit le blond or de ta teste ? Où est l'espée, où est cette cuirasse Dont tu rompois des ennemis l'audace Où sont fuiz tes coursiers furieus, Lesquels trainoient ton char victoriens ?
O Sémiramis, le plaisir des armes ne te touche plus, tu as cessé d'être toi-même. Amour a donc pU corrompre ton cœur viril si facilement ?
En parlant du cœur viril de Sémiramis et de ses exploits belliqueux, Louise songe sans doute à sa propre aventure.
louisl; labé 17
Martiale et rompue aux armes et à l'équitation, au point d'être surnommée le capitaine Loj's, Amour lui avait fait quitter les étriers au premier coup de lance.
Elle entrait cependant en lice fort avantageusement, s'il faut en croire Fauteur des Louenges de Dame Loiiiz'' Lahé^ Lionnaize :
Louise ainsi furieuse En laissant les habiz mois Des femmes, et envieuse De bruit, par les Espagnols Souvent courut, en grand'noise, Et maint assaut leur donna, Quand la jeunesse Françoise Perpignan environna.
Là sa force elle desploje, Là de sa lance elle ployé Le plus hardi assaillant, Et brave dessus la selle Ne démontroit rien en elle Que d'un chevalier vaillant.
Ores la forte guerrière Tournoit son destrier en rond, Ores en une carrière Essayoit s'il estoit pront :
Branlant en flots son panache.
Soit quand elle se jouoit D'une pique, ou d'une hache, Chacun prince la louoit :
Puis ayant à la senestre L'espée ceinte, à la destre
IS KÉtXEXIONS SUR QUELQUES POETES
La dague enrichie d'or^ Eq s'en allant toute armée Eir sembloit parmi l'armée Un Achille ou un Hector.
Ainsi Eros vainquit et Sémiramis et Louise Labé. Mais Sophocle n'a-t-il point dit qu'il est invincible, et qu'il règne sur les puissants et dans la cabane du berger ?
Celui que Dante appelle cette fontaine d'où coule un si lai^ge fleuve du parler, le courtois Virgile :
0 anima corlese Manlovana. !
vit dans les bois de myrtes errer les apparences de ceux qu'un amour malheureux a tourmentés vivants, et qui, ayant conservé jusque dans la mort leurs tendres soucis, lavent en vain dans le Styx leur cruelle blessure.
Et moi-même, ô Muse ! j'osai, jeune encore, évoquer les Ombres énamourées, en ces rimes féminines :
Je vois la triste Phèdre, innocente et coupable, Myrrhe qui consomma son désir exécrable, D'un funeste présage Aglaure déchirée, Et Ganacé, épouse et sœur de Macarée,
LOUISK LABl'; 19
La reine de Lemnos, qui brûla pour son hôte, Le parjure Jason, l'intrépide Argonaute, Héro, Laodamie, Hermione, Eurydice, Cydippe, prise aux lacs d'un fatal artifice. Procris au tendre cœur, jalouse de l'Aurore, Hypermnestre, Evadné, cette Phyllis encore, Et la sage Didon, que le pieux Enée Pour obéir aux dieix avait abandonnée. Comme ce pâle essaim de malheureuses Ombres, Du Styx au triple tour couvrant les rives sombres, Au penser doux-amer de son ancien martyre S'agite tristemant et doucement soupire I Ainsi par un beau soir, au milieu de la plaine, La tige que le vent bat d'une tiède haleine.
Il ne faut pas plaindre ceux qui ont souffert et langui pour un amour dédaigné.
Platon a raison :
« Celui qui aime est quelque chose de plus divin que celui qui est aimé ; car il est possédé d'un dieu. »
Et puis il faut subir Tordre de l'univers, et Louise Labé a fort bien dit :
Tel n'ayme point, qu'une Dame aymera Tel ayme aussi, qui aymé ne sera.
Le poète Olivier de Magny aima la belle et docte Louise.
L'a-t-il aimée avec cette humeur inconslante.dont il tire vanité dans les vers suivants ;
La nature m'a fait, et la nature est belle
Par la diversité que nous voyons en elle ;
Je suis donq naturel, et ma félicité
En matière d'amour c'est la diversité.
Aymons donques partout, et ces sottes constances
Chassons de nos amours et de nos alliances,
Aymant quand on nous ayme et nous gardant toujours
La liberté d'entrer en nouvelles amours.
Paroles présomptueuses que les amants crient parfois très haut pour donner le change, en le prenant eux mêmes 1 Mais Olivier de Magny ne se glorifie pas toujours d'être variable ; il a des accents mélancoliques où il dit qu^il aimera constamment, et vif et mort :
Vivons heureux, puis donc qu'il est ainsi Qu'après la mort on peult encore aimer^ Et d'autant plus bienheureux s'estimer Que moins on a de peine et de soucy.
Là-bas les soings, ne les mornes langueurs, Ne les regrets, ne les soupçons hagards, Les froides peurs, ne les traistres regards Des vrais amans ne tourmentent les cœurs.
îonsE LAHi': 21
Là nous irons, là nos douces amours Doucettement ensemble condiiyrons, Et d'un plaisir ensemble jouyrons, D'un doux plaisir qui durera tousjours.
Donque la mort face hardiment sur moy Ce qu'elle peult, j'aimeray con^tamment, Et vif et mort en vous tant seulement Vivra mon cœur, ma puissance et ma foy.
Les savants, les chanteurs et les artistes, tons les suppôts de l'Université et du Parnasse qui faisaient cercle autour de la femme d'Ennemond Perrin le cordier, relevaient apparemment leur enthousiasme pour elle par une forte dose de littérature. Mais je présume, en y laissant toujours une grande part aux Muses, que la passion du jeune Olivier fut plus naturelle.
Cette passion a-t-elle été payée de retour par Louise ? La question est malaisée à résoudre.
Dans une épitre badine, Jean-Antoine de Baïf plaisante son ami Olivier de Magny sur les maux qu'il endure pour Tamour de la belle poétesse de Lyon. Le pauvret^ dit-il :
qu'Amour tourmente D'une chaleur trop véhémente, En oubli le povret a mis Soy-mesme et ses meilleurs amis ;
Et le povret à rien ne pense, Et si n'a de rien souvenance, Mais seul ment il lui souvient De la maît^es^e qui le lient ; Et rien sinon d'elle il ne pense, N'ayant que d'elle souvenance.
Et tout brûlé du feu d'amours Passe ainsi les nuits et les jours.
Ah! certes, le cœur du pauvre Olivier de Magny brûlera d'un feu non secourable, si les yeux qui allumèrent la flamme n'envoient point un prompt secours. Car ces yeux seuls peuvent adoucir la virulence de son souci, et aucune autre chose au monde ne saurait lui être agréable, ni le récréer. 11 fait fi maintenant de ces gentilles Damoiselles qui habitent le sommet d'Hélicon ; cependant, il les avait adorées dès son âge le plus tendre. Aussi, Baïf fait-il soupirer à Olivier de Magny:
Adieu donq Nynfes, adieu belles, Adieu gentilles Damoiselles, Adieu le Chœur Pegasien, Adieu l'honneur Parnassien.
Vénus la mignarde Déesse, De Paphe la belle Princesse, Et son petit lîU Cupidon, Me maîtrisent de leur brandon.
Vos chansons n'ont point de puissance De me donner quelque allégeance Aus tourmens qui tiennent mon cœur, Genné d'une douce langueur...
Uépître de Jean-Antoine de Baïf va et court abondante et fluide, comme c'est la coutume de l'auteur. En détinitive elle éclaircit modérément la question de savoir si Olivier et Louise brûlèrent d'un amour réciproque. Pourtant les derniers vers que Baïf met dans la bouche de l'amant pourraient le faire croire. Mais je vous laisse juges : Ni le retour délicieux du printemps, dit Olivier de Magny, ni la consolation que m'apporte l'amilié :
Ne peuvent flatter la langueur
Qui tient genné mon pauvre cœur :
Bien que la mignarde maitresse,
Pour qui je languis en détresse,
Contre mon amoureus tourment
Ne s'endurcisse fièrement,
Et bien qu'ingrate ne soit celle,
Celle gentile damoiselle
Qui fait d'un regard bien humain,
Ardre cent feus dedans mon sein.
Mais, ajoute-t-il :
que me vaut passer les jours En telle espérance d'amours...
'2i RÉFLLXIOXS SUR QUELQUES POETES
Celui vraiment est misérable Qa'Amour, voire estant favorable, ' Rend de sa flamme lan^^oureus.
Chétif quiconque est amoureus, Par qui si cher est estimée Une si légère fumée D'un plaisir suivi de si près De tant d'ennuis qui sont après.
Sainte-Beuve se demandait s'il fallait prendre au positif les vivacités lyriques d'Olivier au sujet de Louise, ou bien plutôt les meltr e au rang des familiarités galantes et parfaitement chimériques d'un Benserade, lorsque ce rimeur prenait pour thème les grâces de la célèbre et vertueuse Julie d'Angennes, gloire de l'hôtel de Rambouillet.
Certains points de la vie de Louise Labé embarrassent toutefois Sainte-Beuve, et particulièrement cette Ode à sire Aymon adressée par Olivier de Magny au mari de la belle cordière.
h' Ode à sire Aj'mon forme un petit tableau réaliste où tous les détails sont rendus avec soin et habileté. A la fin, on nous montre le bonhomme cordier, mari de la belle, en tablier gras et portant entre ses bras sa quenouille. L'auteur le laisse s'égayer au bruit de son tour^ et songeant à la dame qui cause son souci, il souhaite :
LOUISE LABE
Puisse elle tousjours de mes playes, Que j'ay pour elle dans le cœur, Apaiser la douce langueur.
Le mari est traité cavalièrement dans toute cette pièce de vers, et les insinuations y sont des plus vives. Mais, cette histoire n'est pas facile à débrouiller. Est-ce là dépit, vengeance, aveuglement et fureur jalouse ? Où s'arrête la vérité ? Où commence la calomnie ?
Dans tous les cas, sans être rigoureux, ni sévère, on doit blâmer Tauteur de VOde à sire Aymon, de Favoir composée, puis divulguée. Du moins, il faut le plaindre de s'être laissé emporter par un mouvement brusque et soudain de sa passion.
Courtoisie à part, il y a dans ces vers, malgré le talent, un grave défaut, qui est celui de la grossièreté.
Mais je demande des circonstances atténuantes pour Olivier de Magny. Il mourut à peine âgé de trente ans et il était fort jeune lorsqu'il se rendit coupable de cette invective contre le mari de Louise Labé,
Souvenons-nous que les plaies de l'amour sont insondables.
Olivier deMag^ny naquil à Cahorsen Quercy, comme le fameux Clément Marot et un autre poète, également célèbre dans son temps, qui avait nom Hugues Salel. Ce dernier guida son jeune compatriote dans ses premières études.
Bientôt Magny suivit, en qualité de secrétaire, le conseiller d'Elat Jean d'Avançon, qui se rendait à Rome chargé d'une mission importante.
Un autre jeune poète, Joachim du Bellay, se trouvait alors à Uome où il reii:rettait, au milieu des marbres sublimes, \di douceur angevine.
C'est, apparemment, dans son voyage à la suite de Jean d'Avançon qu'Olivier de Magny rencontra, en traversant Lyon, noire belle poétesse. Il l'aima avec emportement sinon toujours avec grâce. Car il est vrai qu'il chansonna le mari sans goût ni mesure, mais il chanta la femme avec tout son cœur :
Où print l'enfant Amour le fin or qui dora En mille crespillons ta teste blondissante ? En quel jardin print-il la rose rougissante Qui le lis argenté de ton teint colora ?
La douce gravité qui ton front honora, Les deux rubis balais de ta bouchealléchante, Et les rais de cet œil qui doucement m'enchante, En quel lieu les print-il quand il t'en décora?
:OUISE LABi:
D'où print Amour encor ces filets et ces lesses, Ces haims et ces apasts que saa> fia tu me dresses Soit parlant ou ria;it ou guig-aant de tes yeux ?
Il print d'Herme, de Gypre, et du sein de l'Aurore,
Des rayons du Soleil,' et des Grâces encore,
Ges attraits et ces dons, pour prendrehommes et Dieux
Ce poète, mort à la fleur de l'âge, était plein de mérite. Il joigaait la grâce de la naïveté et la pompe des ornements.
Lisez son Vœa à Vénus :
Si par toi, fille de la mer. Mère du dieu qui faict aimer, Déesse qu'en Gypre on adore, Et royne du tiers de nos cieux Qui es la volupté des dieux, Et celle des hommes encore :
Si par toy, royne, je puis veoir Veoir et avoir en mon pouvoir.
Ma douce maîtresse si belle...
Je n'iray dessus ton autel, Honorant ton nom immortel, Apporter un grand sacrifice, Ny ne m'amuseray encor Sur de grandes colonnes d'or Te bastir un grand édifice ;
Mais bien j'iray à ton honneur, Si par toy j'ay tant de bonheur, T'apporter des roses nouvelles, Des œillets freschement cueillis Des marguerites et des lis Av^ec un' pair' de colombelles.
Gomme dans ce ^^œii, l'inspiration d'Olivier de Magny est d'ordinaire simplement voiuptueuse et païenne. Dans les élégies et les sonnets de Louise Labé,Eros apparaît, certes, tout couvert des armes que la Renaissance pilla pour lui dans l'antique arsenal grec et romain ; cependant la douce Muse Lyonnaise conserve à l'amour ces sentiments délicats et quasi-mystiques dont il a plu au Moyen Age de le douer.
Je note seulement ce désaccord entre nos deux amoureux poétiques,etje laisse au lecteur, instruit maintenant de leurs aventures, le soin de ratiociner.
A cette date où florissait notre belle poétesse, femme d'Ennemond Perrin le cordier, l'antique cité de Lyon, qui avait retenu jadis, trois ans entiers, Auguste, et vu naître Claude, était depuis longtemps déjà, pour tout ce qui regardait
LOUISE LABK 29
la renaissance des lettres et des arts, à la tête des autres centres provinciaux de la France, et même, à quelques égards, en avance sur Paris.
Lyon était redevable de ces avantages^ en grande parlie, à sa position géographique. La Provence et toute cette bande de terre heureuse, ourlée par la Méditerranée, honneur du liquide élément, avait bercé l'âme lyonnaise avec le doux chant des troubadours ; d'un Arnaud Daniel, par exemple, d'un Pierre Vidal, ou de ce Geofroi Rudel, seigneur de Blaye, dont Amour causa la mort par le voyage qu'il lui fit faire sur mer. Relativement peu éloigné de l'Italie et sans cesse en communication et trafic avec ce pays, Lyon entendit les Muses s'éveiller à la voix deGaidoGavalcanti et de GuidoGainicelli. ces deux poètes si fameux avant la venue de Dante.
Tous les hommes doctes faisant leurs délices du commerce des Mases, ceux qui avaient fixé leur séjour à Lyon et ceux qui n'y étaient que de passage, hantaient alors la maison du cordier Perrin,et rendaient hommage d'admiration à sa femme, la célèbre Louise Labé.
La belle poétesse mêlait sa douce voix aux sons des instruments, avec une grâce divine.
30 REFLEXIONS SUR QUELQUES POÈTIiS
Puis on dissertait, tout en faisant collation d'exquises confitures^ sur les bons ouvrages anciens et modernes, tant grecs et latins, que français, italiens et espagnols.
Dans cette société brillante, capable de balancer la légendaire Académie de Fourvières, Maurice Scève, poète et philosophe, tenait le premier rang. Ce Maurice Scève, issu d'une ancienne fainille piémonlaise, est surtout connu par son ouvrage intitulé : Délie, object de plus haute (?er^M.Dansce poème alambiqué que composent quatre cent cinquante-huit dizains, les allégories du Roman de la Rose se teintent d'un certain platonisme imprévu qui les prolongent dans un vague clair-obscur de rêve. Cela forme des contrastes qui surprennent, non sans quelque agrément.
L'école de Ronsard plaçait Maurice Scève à côté de Jean le Maire de Belges, c'est-à-dire parmi les précurseurs dignes d'être honorés, et Joachim du Bellay ne manquait pas de lui adresser le sonnet flatteur que voici ;
Gentil esprit, ornement de la France, Qui d'Apollon sainctement inspiré, T'es le prc^mier du peuple retiré Loin du chemin tracé par l'ignorance,
LOUIS?: LABE 3 l
Scève divin, dont l'heureuse naissance
N'a moins encor son Rosne décoré
Que du Thouscan le fleuve est honoré
Du tronc qui prend à son bord accroissance :
Reçoy le vœu qu'un dévot Ang-evin,
Enamouré de ton esprit divin,
Laissant la France *, à ta grandeur dédie :
Ainsi toujours le Rosne im.pétneux, Ainsi la Saône au sein non fluctueux Sonne toujours et Scève et sa Délie.
On a dit que Clément Marot avait connu Louise Labé et loué son talent poétique. Cependant les œuvres de maître Clément ne soufûent mot sur elle ; nous y trouvons seulement les panégyriques de Jehanne Gaillarde à la plume dorée, ei de quelques autres savantes lyonnaises, parmi lesquelles une Scève et une Faye. Marot mourut à Turin en 1544, et il avait passé les dernières années de sa vie à errer loin de la France. Il est donc probable qu'on se trompe en affirmant qu^il a connu et apprécié le mérite littéraire de Louise, qui était fort jeune au moment de sa mort.
1. Joachira était sur le point d'aller rejoindre à Rome son parent le cardinal Du Bellay.
3'2 «KFLtXlONS SUR QUELQUES POETliS
La première édition des œuvres de Louise Labé fut publiée en 1555 par les soins de Jean de Tournes, illustre imprimeur de l'époque. Le petit livre commence par la dédicace à une toute jeune fille de bonne extraction lyonnaise, dont nous aurons à parler. Puis viennent le Débat de Folie et d'Amour, composition en prose, trois élégies et vingt-quatre sonnets ^
Je me suis suffisamment élendu sur les élégies, je parlerai tout à l'heure du Débat ; mais j'ai hâte de vous faire goûter quelques-uns des sonnets qui sont exquis, et comme saturés de mignardises passionnées :
Je vis, je meurs; je me brûle et me noyé. J'ai chaut esLrême en endurant froidure : La vie m'est et trop molle et trop dure. J'ai grans ennuis entremeslez de joye.
Tout à un coup je ris et je larmoyé, Et en plaisir maint grief tourment j'endure : Mon bien s'en va, et à jamais il dure : Tout en un coup je seiche et je verdoyé.
Ainsi Amour inconstamment me meine ; El quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me trouve hors de peine.
1. Par une fantaisie de Tauteur, le premier de ces vingtquatre sonnets est écrit en italien.
LOUISE LABl'; 33
Puis quand je croy ma joie estre certaine, Etestre au haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur.
Et cette autre plainte qui me rappelle, je ne sais pas pourquoi, les loyales et courtoises chansons du Châtelain de Couci :
Tant que mes yeux pourront larmes espandre, A l'heur passé avec toy regretter ; Et qu'aus sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;
Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart Lut, pour tes grâces chanter ; Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre :
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentiray tarir, Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d'amante:
Priray la Mort noircir mon plus cler jour.
Il est évident que Louise Labé ne rompt pas en visière à tout le passé de la Poésie, et que chez elle la Renaissance s^ente sur le gothique.
Je viens de dire que tel de ses sonnets rap-
pelle les chansons du Châtelain de Gouci. En voici un qui fait songer à cet Anacréon à peine tiré alors du tombeau par Henri Estienne :
Diane estant en Tespesseur d'un bois, Après avoir mainte beste assenée, Prenoit le frais, de Nynfes conronnée : J'allois resvant comme fay maintefois,
Sans y penser ; quand j'ouy une vois Qui m'appela disant : Nynfe estonnée, Qa-i ne t'es-tu vers Diane tournée ?
Et me voyant sans arc et sans carquois,
Qu'as-tu trouvé, ô compagne, en ta voye, Qui de ton arc et flesches ait fait proye ? Jj m'animay, respons-je, à un passant,
Et lui jetay en vain toutes mes flesches Et l'arc après : mais lui les ramassant Et les tirant me fît cent et cent bresches.
C'est merveilleux de fini, et Ton entend, ce semble, vibrer l'arc pevùde dont V Amour mouillé frappa, par une nuit sans lune, droit au cœur le poète de Téos.
Le dixième sonnet nous renseigne sur Vaimé. II était, sans nul doute, disciple d'Apollon et nourrisson de Calliope :
Quand j'aperçoy ton blond chef couronné D'un laurier verd, faire un Lut si bien pleindre, Que tu pourrois à te suivre contreindre Arbres et rocs ; quand je te vois orné.
Et de vertus dix mille environné, Au chef dhonneur plus haut que nul atteindre Et des plus hauts les louauges esteindre ; Lors dit mon cœur en soy passionné :
Tant de vertus qui te font estre aymé,
Qui de chacun te font estre estimé,
Ne te pourroient aussi bien faire aimer ?
Et ajoutant à ta vertu louable
Ce nom encor de m'estre pitoyable,
De mon amour doucement t'enflammer ?
Eh bien I malgré les dates qui par moment refusent d'être concordantes^ malgré mille objections, pourquoi l'homme aimé de Louise ne serait-il pas simplement le jeune et brillant poète Olivier de Magny, comme les anciens biographes l'avaient supposé ? Certes, je jette ma langue aux chats ! Et cependant je vais vous faire lire un autre sonnet de Louise, qui est vraiment comme une allusion aux vers chantés pour elle par Olivier de Magny, et qui commencent ainsi:
36 KIÎFLFXIONS SUR QUELQUES POl-TES
Où print Feiifant Amour le fin or qui dora En mille crespillons ta teste blondissante ?
Vous vous rappelez celte pièce charmante. Mais lisons le sonnet de Louise, qui, je l'ai dit, me paraît bien y faire allusion :
Las ! que me sert que si parfaitement Louas jadis et ma tresse dorée, Et de mes yeux la beauté comparée A deux Soleils, dont Amour finement
Tira les trets causés de ton tourment?
Où estes-vous, pleurs de peu de durée ? Et Mort par qui devoit estre honorée Ta ferme amour et itéré serment ?
Donques c'estoit le but de ta malice De m'asservir sous ombre de service ?
Pardonne-moy, Ami, à cette fois,
Estant outrée et de despit et d'ire :
Mais je m'assur', quelque part que tu sois,
Qu'autant que moy tu souffres de martire.
Enfin, que ce soit pour le poète Olivier de Magny, ou pour cet homme de guerre dont on a jasé, ou bien pour un troisième larron, il n'en est pas moins certain que Louise souffrit les
LOUISIÎ LABÉ 37
assauts du cruel Amour, et que son cœur ardent ne s'étonna de rien, comme elle dit :
0 be^ux yeiix brans, ô regards destournés, 0 chauds soupirs, ô larmes espandues !...
0 tems perdu, ô peines despendues I
0 longs désirs, ô espérances vaines, Tristes soupirs !...
Les masques, les tournois, tous les jeux où elle se plaisait auparavant, lui deviennent ennuyeux ; elle fuit la ville et, comme jadis l'amoureux Pétrarque, elle recherche les bois épais et solitaires. Mais, soupire-t-elle, en s'adressant à l'objet de sa passion : je ni aperçois :
Que si je veux de toy estre délivre,
Il me convient hors de mov mesme vivre...
Ainsi blessée par les flèches dan2:ereuses de TAmour, au milieu des hauts et des bas de sa passion, Louise n'oublie point le recours ordinaire des poètes.:
Lut, compagnon de ma calamité, De mes soupirs témoin irrépiv^chable.
De mes ennuis controlleur véritable, Tu as souvent avec moy lamenté ;
Et tant le pleur piteux t'a molesté.
Que commençant quelque son délectable, Tu le rendais tout soudain himentable, f'eignant le ton que plaint avait chanté.
Et si te veux efforcer au contraire, Tu te destens et si me contrains taire: Mais me voyant tendrement soupirer.
Donnant faveur à ma tant triste plainte, En mes ennuis me plaire suis contrainte, Et d'un doux mal douce fin espérer.
Le Débat de Folie et d^ Amour est un dialogue en prose. La philosophie et la morale y sont bien saupoudrées de quintessence, et le style charmant que Louise Labé mène d'un bout à l'autre de cet ouvrage, découvre dans l'ardente poétesse le plus ingénieux prosateur. Dans la fable de La Fontaine, qui traite le même sujet que cette fantaisie dialoguée de Louise, il y a le génie en plus, et quelques particularités agréables en moins.
Voyons maintenant Targument du Débat de Folie et d'Amour:
LOUIS i: LABK 39
Il y avait grand festin chez Jupiter, et tous les Dieux y étaient conviés. Tout à coup et au même instant arrivent devant la porte du palais Amour et Folie. La porte était déjà fermée et il n'y avait que le guichet d'ouvert. Amour était sur le point de mettre un pird dedans, lorsque Folie s'avance, l'écarté, et passe la première. Ainsi poussé, Amour entre en colère, mais Folie lui soutient que c'est bien à elle de passer devant. On discute puissance, dignités, préséances ; et comme Amour lutte difficilement contre la faconde intarissable de Folie, il ne larde point à mettre la main à son arc et à en faire voler une flèche. Mais ce fut en vain, car Folie sut se rendre soudain invisible ; et pour se venger elle ôta la vue à Amour et couvrit les yeux arrachés d^'un bandeau. Alors Vénus se plaint de Folie, et Jupiter consent à entendre leur différend. Apollon et Mercure plaident longuement le droit de Tune et l'autre partie.
Quand Mercure ut fini la défense de Folie, Jupiter voyant les Dieus estre diversement afeccionnez et en contrarietez d'opinions, les uns se tenans du côté de Cupidon, les autres se tournans à aprouçer la cause de Folie : pour apointer le différent, va prononcer un arrest interlocutoire en cette manière:
« Pour la dificulté et importance de vos dife-
rens, et diversité d'opinions, nous avons remis votre atfaire d'ici à trois fois sept fois neuf siècles. Et ce pendant vous commandons vivre amiablement ensemble, sans vous outrager l'un l'autre. Et guidera Folie l'aveugle Amour, et le conduira par tout où bon lui semblera. Et sur la reslitucion de ses yeux, après en avoir parlé aus Parques, en sera ordonné. »
Nous avons dit plus haut que Louise Labé avait dédié son livre à une toute jeune fille de bonne extraction lyonnaise. Celte jeune fille s'appelait Clémence de Bourges. Du Verdier fait son éloge en ces termes :
« Clémence de Bourges, la perle des demoiselles lyonnaises, employa sa jeunesse à l'exercice de la poésie et de la musique, et eut l'esprit accompagné de tant de beautés, que le feu sieur Du Peyrat, gentilhomme doué de toutes les bonnes parties qu'on saurait souhaiter, lui donna son cœur et se voua entièrement à son service. Cette vertueuse couple d'amans étoient près démonter au sommet de leur heureux désir et contentement, par Tétroit et saint lien du mariage dont ils allaient joindre leurs corps et
esprits, quand le desùn s'y opposant fit qu'icelui sieur Du Peyrat fui tué aux premières guerres civiles, à Beaurepaire en Dauphiné, combattant pour le service du Roi et la défense de la Religion Catholique; aux nouvelles de laquelle mort, l'éplorée Clémence se serra le cœur de regret et de douleur extrême qu'elle eut d^'une telle perte, de sorte que peu de jours après elle décéda de cette vie, »
Un autre écrivain, contemporain de cette charmante jeune fille qui mourut d'aimer loyalement, nous apprend qu'elle fut portée en terre, découverte avec le chapeau de fleurs en la tête, témoin de sa pud-cité virginale, Qi que les poètes Maurice Scève et Claude de Taillemont lui firent de doctes épitaphes.
Pédantesquement gracieuse ou gracieusement pédantesque,répître dédicatoire à M"* de Bourges ne laisse pas que d'èlre délicieuse. Je désire fort la faire connaître, ou la rappeler, à mes jeunes lectrices amies des Muses. Je n'ose pas la donner dans son texte et avec l'orthographe du temps. Elle a plusieurs pages, elle pourrait rebuter ainsi, et avec raison. Essayons de la résumer, en un langage rajeuni :
Mademoiselle, dit Louise Labé à Clémence, puisque le temps est venu où les sévères lois
i*2 RÉFLEXIONS SUR QUELQUES rOETES
des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et aux arts, il me semble que celles qui en sont capables doivent se mettre à l'œuvre courageusement, afin de montrer aux hommes le tort qu'ils nous faisaient en nous privant du bien et de l'honneur qtii pouvaient nous en revenir. Aux chaînes, aux anneaux et aux somptueux habits, il nous faut préférer les ornements de la gloire que Tenvie ni la longueur du temps ne sauraient nous ôter. Si le ciel m'avait favorisée davantage, au lieu de conseiller seulement, j'eusse pu servir d'exemple. Ne le pouvant pas, je me contenterai de prier les vertueuses Dames d'élever un peu leur esprit par-dessus leurs quenouilles et leurs fuseaux.
Ah ! qu'elles apprennent au monde que, si nous ne sommes point faites pour commander, nous ne méritons pas non plus d'être dédaignées comme compagnes, tant en affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. Animons-nous donc l'une l'autre à acquérir l'honneur que procure l'étude des lettres et des sciences, et de cette façon, outre la bonne renommée que notre sexe recevra, nous aurons valu à la société que les hommes se donneront la peine d'une grande émulation, car ils craindront d'éprouver la honte de se voir sur-
passer par celles dont ils se sont toujours prétendus supérieurs quasiment sur toute chose.
Après cela, Louise Labé exhorte W^' de Bourges à suivre la gloire sans épargner sa jeunesse et son esprit accompagnés déjà de plusieurs et diverses grâces et faveurs de la fortune.
Suit un subtil élojje du contentement de soy que laisse l'étude. Puis, à la fin, Louise fait un retour charmant sur elle-même et sur le petit livre qu'elle envoie par le monde. Je citerai ce morceau textuellement ; vous le lirez avec plaisir:
« Quant à moy, dit-elle, tant en escrivant premièrement ces jeunesses que en les revoyant depuis, je n^y cherchais autre chose qu'un honeste passetems et moyen de fuir oisiveté : et n'avoy point intencion que personne que moy les dust jamais voir. Mais depuis que quelcuns de mes amis ont trouvé moyen de les lire sans que j'en susse rien, et que (ainsi comme aisément nous croyons ceux qui nous louent) ils m'ont fait à croire que les devois mettre en lumière : je ne les ay osé esconduire, les menassant ce pendant de leur faire boire la moitié de la honte qui en proviendrait. Et pource que les femmes ne se montrent volontiers en publiq seules, je vous ay choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit euvre, que ne vous envoyé à autre fin que pour vous acertener du bon vou-
loir lequel de long temps je vous porte, et vous inciter et faire venir envie en voyant ce mien euvre rude et mal bâti, d'en mettre en lumière un autre qui soit mieus limé et de meilleure grâce. Dieu vous maintienne en santé. »
Cette épître est datée de Lyon, tt du 24 juillet looD. Elle est signée, gentiment, co^re humble amie Louïze Labé.
Un faiseur d'ana du xviir siècle s'avisa de prétendre qu'une rivalité amoureuse avait fini par jeter labrouille dans la belle amitié de Louise et de Clémence. C'est une invention qui ne repose sur rien.
Du temps même de la Belle Cordière, la malignité publique ne l'épargnait point, et la pauvre femme soupirait dans le beau sonnet que voici:
Ne reprenez, Dames, si j'ay aymé ; Si j'ay senti mile torches ardentes, Mile travaus, mile douleurs mordantes ; Si en pleurant, j'ay mon tems consumé,
Las que mon nom n'en soit par vous blâmé. Si j'ai failli, les peines sont présentes, N'aigrissez point leurs pointes violentes *. Mais estimez qu'Amour, à point nommé.
LOUISE LABE
Sans votre ardeur d'un Vulcan excuser,
Sans la beauté d'Adonis acuser,
Pourra, s'il veut, plus vous rendre s.moureuses
En ayant moins que moi d'occasion,
Et plus d'estrange et forte passion.
Et gardez-vous d'estre plus malheureuses.
Messire Claude de Rubys, sieur de rAntiquaille, procureur général de la commune, conseiller à la sénéchaussée de Lyon et au Parlement des Dombes, auditeur de camp au gouvernement du Lyonnais et échevin, prenait volontiers de l'humeur, à ce qu'il semble, et il y avait peut-être en lui assez d'étoffe pour faire un fripon.
Gomme écrivain il était critique outré et faux critique, censurant à tout propos ceux qui l'avaient précédé dans la carrière.
Quelqu'un l'a appelé : « grand ostenlateur de médiocre érudition ».
Au fronton de son Histoire de Lyon^ Claude de Rubys inscrit qu'elle contient ; ce qui a esté obmis par Maistres Sjymphorien Champipr, Paradin et autres, quicy devant ont escript sur ce sujet : Ensemble ce en quoy ils se sontforçoyez de la vérité de Vhistoire, etc.
Je sais bien que ce n'est pas g^rand cas que cette folie de reprendre, ni toujours un cas pendable. Mais cliezRubys, un air de bassesse arrogante et l'aigreur distillée, mettent mal à Taise et préviennent contre l'auteur.
La réputation de Louise Labé se trouve attaquée à deux reprises dans les écrits de cet homme atrabilaire.
Une première fois Rubys dit en se moquant du bon Paradin, doyen de Beaujeu, qu'il devait proposer, aux dames de Lyon, Sainte Blandine pour miroiier et exemplaire de vertu et chasteté et non ceste impudique Lovse l'Abbé, que chacun sait avoir faict profession de courtisane publique jusques à sa mort.
Puis, dans l'avant-propos de son grand ouvrage achevé, on lit ;
« Etde faict que Paradin aye esté de ces gens quicroyentetescrivent legierement, je lepourrois vérifier par le récit de plusieurs discours fabuleux, qu'il a employez et affirmez pour véritables dans ses escrits. Mais me contenteray d'un seul, qui est en son histoire de Lyon. C'est là où il célèbre le loz de ces deux insignes courtisanes, qui furent de son temps à Lyon. L'une desquelles futPernette Guillet, laquelle..., l'autre Loyse l'Abbé, renommée non seulement à Lyon, mais par toute la France, sous le nom
LOLISE LABi: 4/
de la Belle-Cordière, pour l'une des plus insignes courtisanes de son temps. Et cependant il les qualilie deux miroûers de chasteté, et deux parangons de vertu. Que si le bon homme s'est laissé ainsi lourdement abuser en chose advenue de son temps à Lyon, où il estait tous les jours : à peine adjoustera on foy à ce qu'il a escrit des siècles passez. »
On a attribué ces outrages envers la poétesse à un dépit amoureux ou à quelque jalousie littéraire. Ce fut peut-être simplement démangeaison de médire, et moins encore.
La date de la mort de Louise ne nous est pas très exactement connue.
Nous savons seulement qu'un tailleur de pierres, du nom de Claude de Bourg, avait reçu Je vendredi 30 août 1566, de Thomas Fortini, une somme d'environ douze livres pour avoir taillé une pierre de tombeau et sur icelle fait les escripteaux et armes de la feu dame Loyse Charly ^ pour icelle érirjer sur son vase à Parcyeu.
Ainsi reposa dans un cimetière agreste, jeune
1. Le nom patronymique de Louise était Gharlin, Charly ou Charlieu.
4S Rlh LliXlONS SUR QUELQLT.S POETKS
encore mais dès longtemps désabusée, celle que Pontus de Thyard, le grave évèque de Chàlons, avait chantée jadis en ces vers héroïques :
EN CONTEMPLATION DE D. LOUIZE LABE
Quel Dieu grava cette majesté douce En ce gay port d'une pronte allégresse ? De quel liz est, mais de quelle Déesse Cette beauté, qui les autres destrousse ?
Quelle Syrène hors du sein ce chant pousse, Qui decevroit le caut Prince de Grèce ? Quels sont ces yeux, mais bien quel trofée est-ce, Qui tient d'Amour l'arc, les trets et la trousse ?
Ici le ciel libéral me fait voir
En leur parfait, grâce, honneur et savoir,
Et de vertu le rare témoignage.
Ici le traytre Amour me veut surprendre : Ah ! de quel feu brûle un cœur jà en cendre ? Comme' en deus pars se peut-il mettre en gage ?
... Louise, ô belle cordière ! lu entendis aussi cette voix qui près du char de TAmour vainqueur disait à ton maître Pétrarque :
lOUISR LABÉ 49
0 figliuol mio,qual per te fiamma è accesa I
Ah ! mon enfant, quelle flamme on te prépare pour le brûler 1
Et ce n'est pas seulement à la flamme de l'amour, ô Louise, que tu te brûlais, mais à toutes les flammes et flammeltes de la vie mortelle.
Gaie, agissante, sans souci, tu courbais en passant les mille branches chargées de leur trésor, que le zéphire de ton printemps balançait sur ta tète blonde.
Cependant (oh, divin et le plus funeste des contrastes 1) l'image même de la sérénité se répandait sur tes tempes, et rien ne pouvait faire taire ta raison, ni la violence de ton pouls, ni les viles battements de ton cœur. Ainsi la vie s'est dissipée en toi par une trop grande subtilité. Vivre comme on respire, c'est Tapanage de la divinité ; mais pour nous, comme dit le poète :
Nous ressemblons les bœufs, qui de contres tranchants A col morne et fumeux vont labourant les champs.
Et il nous faut, sans rire, faire notre but non seulement des onze passions principales, mais encore de toutes les secondaires parmi lesquelles la honte et Tenvie.