SUR PETRARQUE
De notre Catalane ou langue provençale La langue d'Italie et d'Espagne est vassale Et ce qui fit priser Pétrarque le mignon C'est la grâce des vers qu'il prit en Avignon.
Vauquelin de la Fresnaye.
J'avais acheté à la gare de Sceaux un petit livre intitulé : Mon Secret. C'était la traduction d'un opuscule latin de Pétrarque.
Je mis le livre dans ma poche et je me précipitai dans le wagon.
J'arrivai à Jouy-en-Josas, dans la vallée de Versailles. Nous étions en juin; un clair soleil s'épanchait sur le paysage.
Après avoir grimpé une côte, je m'assis à Tombre sous un arbre, et je me plongeai dans la lecture de mon petit livre, pendant plusieurs heures.
Je ne m'interrompais que pour suivre, un instant, des yeux, le vol des papillons ou le pana-
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che sinueux des trains qui couraient en sifflant en bas, à travers les futaies...
C'est pendant une ascension sur le Ventoux, que Pétrarque conçut en projet l'écrit qui nous occupe. Le poète avait quitté l'âge de la première jeunesse ; deux lustres le séparaient déjà de son séjour studieux à Bologne et il connaissait maintenant les atteintes des passions.
Alors, là, sur la cime du mont, que l'éther environnait de silence, Pétrarque médita en luimême, et il voulut, comme saint Augustin, se remémorer ses souillures passées et les corruptions charnelles de son âme.
Il ouvrit l'exemplaire des Confessions qu'il portait toujours sur lui, et il tomba sur ces paroles : Les hommes s en vont admirer la hauteur des montagnes^ les grandes agitations de la mer, le vaste cours des/leuçeSy la circonférence de r Océan, les évolutions des astres et ils s'oublient eux-mêmes...
Mon Secret est un dialogue moral dans la manière des anciens, avec quelques vestiges de ces allégories en vogue durant le Moyen Age, de ces allégories semi-païennes, semi- chrétiennes, dont la Renaissance garda le goût assez tard.
Pétrarque voit apparaître une vierge resplendissante de lumière. Il la reconnaît vite, car il lui avait érigé autrefois, dans ses vers, un palais
REFLEXIONS SLR QURLQUHS POETES
plein de magnificence au plus haut sommet de TAtlas.
C'était la Vérité en personne qui, prenant en pitié ses erreurs, était descendue pour lui apporter un secours opportun.
Lorsque le poète, après un long éblouissement, put enfin regarder autour de lui sans trembler? il aperçut, à côté de la déesse, un vieillard vénérable.
L'aspect religieux de ce vieillard, son front modeste, la dignité de ses regards, sa douceur, sa noblesse^, son air africain, tout annonçait le très glorieux Père Augustin.
Une controverse s'engage entre saint Augustin et Pétrarque. Sujets : le malheur mérité, la mort, la gloire, Torgueil de l'intelligence, les richesses, la cupidité, les avantages physiques, l'amour...
Powc saint Augustin l'amour est une chaîne, et Pétrarque ne consent pas à la secouer.
— Cette femme, lui dit saint Augustin, que lu représentes comme ton guide infaillible, t'at-elle dirigé en haut sans cesse, te tenant parla main, comme Ton fait pour les autres aveugles, afin de t^indiquer où il fallait marcher ?
— Elle l'a fait, répondit le poète, tant qu'elle a pu. A-t-elle fait autre chose, en effet, quand sans se laisser émouvoir par mes prières, ni
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vaincre par mes caresses, elle garda son honneur de femme^ et, malgré son âge et le mien, malgré mille circonstances qui auraient dû fléchir un cœur d'airain, elle resta ferme et inexpugnable. Oui, cette âme féminine m'avertissait des devoirs de Thomme, et, pour garder la chasteté, elle faisait en sorte, comme dit Sénèque, qui! ne me manquât ni un exemple ni un reproche. A la fin, quand elle vit que j'avais brisé mes rênes, et que je courais à l'abîme, elle aima mieux m'abandonner que me suivre.,.
... Cette Laure fut-elle réellement la fille d'Audibert de Noves, noble et riche chevalier, et l'épouse de l'acariâtre Hugues de Sade, patricien d'Avignon? C'était la créance commune ; mais tout a changé. Des savants expriment à présent des doutes ; ils affirment même que c'est une autre Laure que Pétrarque avait aimée et chantée. Dans ce cas, ce serait labbé de Sade, auteur de Mémoires pour la we de Pétrarque, qui aurait bel et bien forgé une fable afin de donner de la gloire à sa parente. Si cela est vrai, je l'en loue. On n'invente pas tous les jours un joli mensonge sentimental, tout en honorant sa famille.
Quoi qu'il en soit, Pétrarque avait brûlé cruellement, pour une femme dunom deLaure, qui était belle et bien parée. Elle eut de grandes
-) i REFLEXIONS SUR QUELQUES POETES
rigueurs pour lui, par chasteté, par prudence ou par coquetterie. Le poète l'a célébrée, sans fatia^ue, vivante et morte.
Un peintre, élève de Giotlo, en passant par Avignon, fit, sur la prière de Pétrarque, le portrait de Laure. Le poète l'en remercia en lui adressant deux sonnets. Selon l'expression de Vasari, ces sonnets donnèrent plus de renommée à ce peintre que n'auraient fait tous ses tableaux.
Laure avait les plus beaux yeux du monde, brillants et tendres. Elle avait les sourcils bruns et les cheveux blonds, un teint de lis qui s'animait soudain; souple et légère, elle allait d'une démarche surhumaine.
Telle était cette femme, ou du moins, telle nous la voyons dans les poésies de son adorateur.
Lorsqu'elle était obligée de faire figure à la somptueuse Cour papale, Laure se montrait recherchée dans sa parure: les perles et les fleurs rehaussaient l'éclat de ses cheveux, sa robe était verte et lamée d'or, ou d'une couleur de pourpre, brodée d'azur semé de roses, avec des pierreries. Le reste du temps elle se contentait d'une élégance pleine d'abandon.
On conte ceci :
Charles de Luxembourg, le futur empereur,
^LR l'LTRARQUE
se trouvait à Avignon. Parmi les fêtes qu'on lui donna, il y eut un bal paré où brillèrent les plus fameuses beautés de la ville. Le prince connaissait la gloire de Laure. Il la cherche, l'aperçoit, écarte toutes les autres dames, s'approche d'elle fort courtoisement et lui baise les yeux et le front. Et l'assemblée d'applaudir frénétiquement.
Sur cette aventure, Pétrarque composa un sonnet ; et la hauteur de l'hommage reçu par son idole fit taire sa jalousie.
Ronsard sème çà et là dans ses Amours des images familières à Pétrarque ; et elles y montent plus drues, mais avec un air moindre de noblesse.
Avant lui, Marot avait traduit six sonnets sur la mort de Laure. C'est sans grande force, joli, délié, un peu menu, aux teintes effacées.
Le gentil maître Clément a été plus heureux dans VEpitaphe de Ma Dame Laure qui est de son cru :
En petit lieu comprins vous povez veoir Ce qui comprend beaucoup par renommée ; Plume, labeur, la langue, le devoir Furent vaincus de l'amant par l'aymée.
56 RKFLI XIONS SUR QUELQUES POÈTKS
0 gentille ame, estant tant estimée, Qui te pourra louer qu'en se taisant ? Car la parole est toujours réprimée Quand le subjet surmonte le disant.
Gomme toute la Pléiade, Joachim du Bellay honorait et célébrait le génie de Pétrarque. Il s'écriait :
Quels durs hyvers
Pourront jamais seicher la gloire, Pétrarque, de tes lauriers verds !
Dans son recueil de V Olive, ilpvend volontiers patron sur les sonnets du Florentin. Mais du Bellay n'avait jamais renié, au fond, Tesprit gaulois; et voilà comment il se divertit aux dépens des pétrarquistes, dans une sorte d'ode satirique, pleine de verve et de couleur :
Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs, Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs, Ce n'est encor de leurs soupirs et pleurs
Que vent, pluye et orages, Et bref, ce n'est à ouïr leurs chansons, De leurs amours, que flammes et glaçons, Flesches, liens et mille autres façons
De semblables outrages...
Nos bons ayeux, qui cet art demenoyent, Pour en parler Pétrarque n'apprenoyent,
SLR PlCTRAHgLE
Ains franchement leur dame entretenoyent Sans fard ou couverture ;
Mais aussi to>t qu'amour s'est fait savant,
Luy, qui estoit français auparavant,
Est devenu tlatteur et décevant Et de thusque nature...
... Pétrarque reçut solennellement la couronne poétique au Capitole. Le jour de son triomphe, il avait marché précédé par douze adolescents de la plus haute noblesse, vêtus d'écarlate ; six citoyens de Rome, en habit vert, Tentouraient.
Bien que comblé d'honneurs, le poète vécut en somme dans la tristesse, ainsi qu'il le devait à son génie.
Il est clair qu'il était constamment en butte à ce que Goethe appelle les puissances démoniaques.
Faisant à cheval le chemin qui mène de Florence à Rome, Pétrarque fat atteint au-dessous du genou d'une ruade que lui détacha la monture d'un vieil abbé^ son compagnon. La plaie s'envenima vite, et il se vit contraint de s'arrêter trois jours à Viterbe. Ileul ensuite beaucoup de peine à continuer son voyage.
Quelques années après, il eut à subir une autre occurrence toujours absurde. (Les puissances démoniaques aiment à rire.) Il avait copié de
sa main un gros volume des épîtres de Gicéron, et comme il s'en servait aussi habituellement que de son Virgile, il le tenait sans cesse à sa portée. Ce volume in-folio, couvert en bois avec de bous fermoirs en cuivre, tomba plusieurs fois sur sa jambe gauche, la frappant au même endroit. La contusion prit à la fin un caractère suspect, et le poêle fut sur le point d'avoir la jambe coupée par les chirurgiens.
Pétrarquemoarutd'apoplexle, le 18 juillet 1371, âgé de soixante-dix ans. Ses domestiques le trouvèrent dans sa bibliothèque, courbé sur un livre et sans mouvement.
On raconte que Mellin de Saint-Gelais, ja- Joux de la gloire naissante de Pierre de Ronsard, entreprit un jour de le ridiculiser en présence de Henri II. Il déclama une ode du jeune poète, avec un son de voix contrefait et force simagrées. Le roi ne semblait point blâmer cette moquerie, et les courtisans s'apprêtaient à faire chorus. Alors la noble et docte Marguerite de France, sœur de Henri II, arracha soudain le livre des mains de Saint-Gelais, et récita le même passage, avec tant de feu et un si bel emportement, que le roi, qui avait le goût éclairé, ne tarda point échanger son indifférence en admiration. Les courtisans firent aussitôt volte-face^ et le vieux disciple de l'école marotique se vit abandonné à sa honte.
La légende a brodé peut-être autour de cet incident, mais il est certain que Marguerite avait pris de bonne heure la défense de la nouvelle école, et qu'elle avait appuyé constamment Ronsard de tout son crédit.
60 RKFLEXIONS SUR QLM-LQUHS POKTIiS
Le poète en témoigne en mille endroits de ses œuvres. Faisant allusion à Pindare, il dit à Marguerite :
^ Avec Hieron Roy de Sicile,
Trafiqua maint vers dilTicile, Où des brocards injurieux De Bacchilide son contraire Fut moqué, comme chez ton frère M'ont moqué ceux des envieux.
La gratitude de Ronsard pour sa docte princesse est toujours sur ses lèvres. Elle est la colonne et Vespérance des Mases. Il la loue de marier les mœurs au saçoir,et proclame que sa vertu redore l'heureux siècle.
Puis il chante dans son enivrement :
C'est toi Princesse, qui animes Nos vers, et les fais magnanimes Pour les élever jusqu'aux cieux, Et qui fais nos chants poétiques Egaler les vers des antiques Par un oser ingénieux...
N'est-ce pas toy, docte Princesse,
Ainçois, ô mortelle Déesse,
Qui me donnas cœur de chanter ?
Et qui m'ouvris la fantaisie
De trouver quelque poésie
Qui peust tes grâces contenter?...
Nous avons mieux pour confirmer l'anecdote citée plus haut. Ce sont des vers qui semblent écrits dans le premier ressentiment de Toffense. Ils sont gonflés de jeune colère : ils sont fort beaux. Ils sont peu connus, Ronsard les ayant retranchés du Y" livre de ses Odes, où ils parurent d'abord, lorsque, peu après, des amis communs le réconcilièrent avec Mellin de Saint-Gelais.
Voici la pièce :
A MADAME MARGLERITE Sœur du Roy Henry II
N'est-ce pas toi, vierge très bonne, Qui ne peult souffrir que personne Devant tes yeux soit mesprisé, Et qui tant me fut favorable Quand par l'envieux misérable Mon œuvre fut Melluiisé ?
Lorsqu'un blasmeur avec ses rôles,
Pleins de mes plus braves paroles
Et des vers qui sont plus les miens,
Grinçait la dent envenimée
Et aboyait ma renommée
Comme au soir la lune est des chiens ;
Se travaillant de faire croire Au Roy ton frère^ que la gloire
Me trahissait vilainement, Et que par les vers de mon œuvre Autre chose ne se descœuvre Que mes louanges seulement.
Mais il luy feist veoir que l'envie
Etoit le tyran de sa vie,
Qui le suit d'un pas éternel,
Qui tousjours, tousjours l'accompaigne,
Gomme une furie compaigne
Le dos d'un pâle criminel.
Ce n'est ainsi qu'on me despite, Mais plus tost courageux m'incite A lascher mes traits aguizés, Tombans du ciel comme tempeste Pour venir foudroyer la tête De ces vieux masques déguisés.
Bien souvent mainte et mainte nue Pour nuire au soleil est venue ; Mais oncques ne l'ont devestu Des traits de sa clarté plus forte :
Aussi son entreprise morte Bronchera dessous la vertu.
Guillaume des Autels, né à Gharolles, en Bourgogne, avait publié divers recueils poétiques, sans grand éclat, et s'était occupé delà question
de l'orthographe qu'on agitait alors. C'était un homme doux qui admirait le génie de Ronsard et estimait le vieux Mellin ; il décida que leur querelle devait cesser et il leur adressa les vers suivants :
Comment pourrait ce mortel fiel Abreuver ta gracieuse àme, 0 Mellin, Mellin tout de miel, Mellin toujours loin de tel blâme ?
Et toi, divin Ronsard, comment Pourrait ton haut entendement S'abaisser à ce vil courage ?
Le champ des Muses est bien grand ; Autre que vous encore prend Son droit en si bel héritage ; Mais vous avez la meilleur' part ; Si maintenant je l'avais telle, Je ferais la paix immortelle De Saint-Gelais et de Ronsard.
D'autres lettrés, amis de la paix, s'entremirent et la réconciliation eut lieu. Ronsard cessa de se plaindre de la tenaille de Mellin^ et adressa à celui-ci cette belle ode, à la vérité fort connue, mais dont je demande toutefois la permission de rappeler quelques strophes ;
Toujours ne tempeste enragée, Contre ses bords la mer Eg^ée,
64 RlÎFLI^XIONS SLR QUELQUES POETES
Et toujours l'orage cruel
Des vents comme un foudre ne gronde,
Elochatit la voûte du Monde
D'un soulllement continuel...
Nous aussi, Mellin, qui ne sommes Immortels mais fragiles hommes, Suivant cet ordre il ne faut pas Que notre ire soit immortelle, Balançant sagement contre elle La raison par juste compas...
Dressant à notre amitié neuve
Un autel, j'atteste le fleuve
Qui des parjures n'a pitié,
Que ny l'oubly, ny le temps mesme,
Ny la rancœur, ny la mort blême.
Ne dénou'ront notre amitié.
Car d'une amour dissimulée Ma foy ne sera point voilée, (D'un masque impudent artizan), Croyant seurement que tu n'uses Vers tes amis des doubles ruses Dont se desguisc un courtizan...
Gomme nous le voyons par ces derniers vers la bonhomie naturelle de Ronsard avait ses malices. Mais il lui était sans doute facile de
pardonner sans arrière-pensée au milieu de ses triomphes. Quant à Saint-Gelais, il répondit par un sonnet flatteur. Il parait cependant que la réconciliation fut moins sincère de sa part. Faut-il s*en étonner ? En dehors du dépit de se voir éclipser par un nouveau venu, le vieux Mellin avait assez de goût, de politesse et d'esprit pour être réellement choqué de toutes ces innovations, encore rustiques. Mais, trop peu poète, au sens sublime du mot, il ne sentait pas la supériorité de l'inspiration chez Ronsard, et qu'il était vraiment rempli de fureur et de dwinité.
Mellin était savant. A la connaissance des Grecs et des Latins, il joignait celle des Italiens alors à la mode, à cause de la reine Catherine de Médicis. Il avaitembrassé l'état ecclésiastique et il fat aumônier de Henri II encore Dauphin. En somme, sa vie s'écoula doucement, sauf Tamertume que lui causèrent les succès de Ronsard. Nous avons dit qu'il avait du goût et de ,1a politesse. Il était caustique. Sainte-Reuve le compare à Voiture, je crois. C'était le même naturel, plus délicat chez Mellin.
Voici un dizain de sa façon qui n'est pas sans grâce :
Près du cercueil d'une morte faisante, Mort et Amour vinrent devant mes yeux.
Amour me dit : La Mort t'est plus duisante, Car, en mourant, tu auras beaucoup mieux. Alors la Mort, qui rég^nait en maints lieux, Pour me navrer, son fort arc enfonça ; Mais, de malheur, sa flèche m'offensa Au propre lieu où Amour mit la sienne ; Et, sans entrer seulement avança Le trait d'Amour en la playe ancienne.
Etienne Pasquier dit dans ses Recherches sur la France, que Mellin produisait des petites fleurs, et non des fruits d aucune durée. Ces mignardises couraient et plaisaient fort. Mais le recueil imprimé de ses œuvres mourut presque aussitôt qu'il vit le jour.
Lorsque après de longues avanies, Ronsard fut remis en honneur au siècle dernier, les romantiques s'extasièrent avant tout sur ses qualités d'inventeur de rythmes. Sainte-Beuve, le plus lettré de la bande, mais qui n'était encore qu'un apprenti au moment de ses premiers travaux sur la Pléiade, insiste particulièrement sur ces prétendues inventions. II faut dire qu'il
reconnut bientôt s'être abusé et que la plupart de ces rythmes étaient en réalité fort anciens et dataient du moyen âge.
Cependant, si Sainte-Beuve avait eu tort quant à la lettre, il ne se trompait pas quant au fond. Ronsard est bien l'inventeur de ces rythmes ou coupes de strophes : il est inventeur dans le seul sens valable que ce mot comporte : il a soufflé sur la ma'ière.
Plus que les romantiques, les parnassiens donnèrent une trop grande prépondérance à l'extériorité rythmique. Cette superstition dure encore.
Les psaumes de David ne s'élèvent pas jusqu'au ciel dans la traduction de Clément Marot. M. Faguet a fait justement remarquer la faiblesse de celte traduction.il l'attribue en quelque sorte, si je ne me trompe, au mauvais choix des rythmes, et donne comme exemple le trentehuitième psaume, jeté dans le moule que Remy Belleau choisit plus tard pour sa fameuse chanson :
Avril, l'honneur et des bois
Et des mois :
Avril, la douce espérance Des fruits qui, sous le coton
Du bouton, Nourrissent leur jeune enfance...
Gela est sautillant et riant, certes. Mais Ronsard s'est servi de cette même strophe dans son Ode à Charles IX, alors Dac d'Orléans ; et là ces petits vers deviennent tout à coup graves, emportés et lyriques superbement :
Gomme on voit au point du jour,
Tout autour Rougir la rose espanie, Et puis on la voit au soir
Se déchoir A terre toute fanie ;
Ou comme un lys trop lavé,
Aggravé D'une pluyeuse tempeste.
Ou trop fort du chaud atteint
Perdre teint Et languir à basse teste ;
Ainsi ton oncle en naissant,
Périssant Fut veu presque en mesme espace, Et comme fleur du printemps,
En un temps Perdit la vie et la ;2rrâce...
Puis le poète prédit au futur Roi que menant les plus vaillants de la Française jeunesse il soumettra cent peuples divers :
Ceux qui sont sous le réveil
Du Soleil, Ceux qui habitent Niphate, Ceux qui vont d'un bœuf suant
Remuant Les gras rivages d'Euphrate ;
Ceux qui boivent dans le sein
Du Jourdain De l'eau tant de fois courbée, Et tout ce peuple odorant
Demeurant Aux sablons de la Sabée ;
Ceux qui ont en bataillant
L arc vaillant, Quand ils sont tournés derrière, Et ceux qui toutes saisons
Leurs maisons Roulent sur une civière, etc.
Eh bien ! même dans ses plus amples alexandrins, Ronsard n'a pas toujours atteint à cette hauteur lyrique, comme il le fait ici avec la petite strophe, fragile en apparence, que nous voyons également s'adapter si bien aux gentillesses de Remy Belleau. C'est que Ronsard est capable de hausser le ton, lorsqu'il le faut^ et le ton c'est toute la poésie. Le psaume de Marot est faible, mais ce n'est pas la forme de strophe
dont il fait usage qui en est cause : c'est Tàme de maître Clément qui manquait de gravité.
Le ^071 c'est la principale marque des grands poètes. Un Racine a le ton et tout le reste. Mais c'est par leur ton que Ronsard et Corneille sont des génies. Le premier, malgré beaucoup de mauvais goût qui va parfois jusqu'à la barbarie ; le second, malgré son style souvent incorrect, et quelque absurdité, même au milieu de ses plus belles inventions.
Montaigne pensait que là où Ronsard excellait, il n'était guère éloigné de la perfection antique.
Pour l'ensemble, avant Montaigne et Ronsard, quelques prosateurs, et quelques poètes parmi les Français, eurent plus de perfection que ces deux grands hommes : c'était un fruit naturel de la succession non troublée des temps.
Il y a, chez Ronsard, Za turbulence de V envahisseur ; mais Montaigne commence déjà à se caser.
Je suis pour ma part assez choqué qu'il soit nécessaire en ce monde de bouleverser quelque-
fois Tordre. Cependant, il faut subir la destinée.
Avec quelque apparence de raison, hélas! les hommes ne se donnent point la peine de démêler le sens véritable de toutes les paroles.
Au comble de sa belle fureur érudite, Ronsard avait inscrit au fronton de son œuvre ces quatre vers :
Les François qui ces vers liront, S'ils ne sont ou Grecs ou Romains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un faix pesant entre les mains.
Déjà du vivant de Ronsard, ses ennemis avaient essayé de tourner contre lui ce quatrain. Mais une prompte gloire et la faveur des princes firent taire les langues envenimées.
Vint le jour oii la gloire du poète trébucha de son haut piédestal, et Taccusation fut reprise pour avoir, cette fois, gain de cause. On répétait à la ronde que Ronsard parlait grec et latin en français.
A la vérité, tout cela se borne à quelque abus de la mythologie et à trois mots grecs ; ocymore, dyspotme, oligochronien. Et savez-vous com-
ment Ronsard emploie ces trois mots? Au début d'un poème admirable intitulé « Le Tombeau de Marguerite de France, Duchesse de Savoye », déplorant la mort précoce des princes de la maison des Valois, il s'écrie :
Ah ! que je suis marry que la Muse françoise
Ne peut dire ces mots comme fait la Grégeoise,
Ocymore, dyspotme, oligochronien :
Certes je les dirais du sang Valésien,
Qui de beauté, de grâce et de lustre ressemble
Au Lys qui naist, fleurit et languit tout ensemble.
Gomme vous voyez il regrette que les mots ocymore, djspotme, oligochronien, ne soient point français, les estimant bien faits pour exprimer avec le plus de force combien la Parque se montra avare de sa trame envers la race des Valois. J'accorde que c*est d'une fantaisie excessive, quoique je ne le pense point. Mais, en conscience, est-ce donc là parler grec en français ?
Vous savez que Fénelon disserte sur Ronsard à faire croire, presque, qu'il entreprend de le
défendre. Je ne saurais lui en savoir gré. Je ne suis pas ennemi de ce prélal ni de la flaidUé de son Télémaque. Mais de la façon dont il traite de la rime et de ce qu'il appelle les épithètes forcées ajoutées soi-disant pour attraper cette rime, même chez nos poètes les plus estimables, je crois bien que le vers français pouvait sans doute exercer son intelligence, mais que son cœur en était touché fort légèrement et que son goût ne l'y portait point.
Puis, il y a quelque inexactitude dans ce qu^l nous rapporte de Ronsard : « 11 n'avait pas tort, ce me semble, dit Fénelon, de tenter quelque nouvelle route pour enrichir notre langue, pour enhardir notre poésie, et pour dénouer notre versification naissante. Mais en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans les hommes pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire deux pas à la fois, et il faut s'arrêter dès quon ne se voit pas suivi de la multitude » .
Fort bien, mais le malheur est que la multitude, c'est-à-dire tous ceux qui lisaient alors des vers, a suivi Ronsard presque tout de suite, fort docilement. Même, elle continua à le suivre assez tard.
Ce fameux pédant amoureux de la période nombreuse, et qui lui rendit service, Guez de Balzac, sollicité de donner son avis sur Ronsard,
longtemps après sa mort, en parle en ces termes : « Dans notre dernière conférence, il fut parlé de celui que M. le Président de Thou et Scevole de Sainte-Marthe ont mis à côté d'Homère, vis-à-vis de Virgile, et je ne sais combien de toises au-dessus de tous les autres poètes grecs, latins et italiens. Encore aujourd'hui il est admiré par les trois quarts du Parlement de Paris, et généralement par les autres Parlements de France. L'Université et les Jésuites tiennent encore son parti contre la Cour et contre l'Académie. Pourquoi voulez-vous donc que je me déclare, contre un homme si bien appuyé, et que ce que nous en avons dit, en notre particulier devienne public ? Il le faut pourtant. Monseigneur, puisque vous m^en priez, et que les prières des supérieurs sont des commandements. Mais je me garderai bien de le nommer, de peur de me faire lapider, par les communes même de notre province. Je me brouillerais avec mes parents, et avec mes amis, si je leur disais qu'ils sont en erreur de ce côté-là, et que le Dieu qu'ils adorent est un faux Dieu. Abstenons-nous donc, pour la sûreté de notre personne, de ce nom si cher au peuple, et qui révolterait le monde contre nous.
« Le poète si célèbre et si admiré a ses défauts et ceux de son temps. Ce n'est pas un poète
bien entier, c'est le commencement et la matière d*un poète. On voir, dans ses œuvres, des parties naissantes, et à demi animées, d'un corps qui se forme, et qui se fait, mais qui n^a garde d'être achevé. C'est une grande source, et il le faut avouer ; mais c'est une source trouble et boueuse, une source où non seulement il y a moins d'eau que de limon, mais où l'ordure empêche découler Teau.
« Du naturel, de l'imagination, de la facilité, tant qu'on veut ; mais peu d'ordre, point de choix ; soit pour les paroles, soit pour les choses ; une audace insupportable à changer et à innover ; une licence prodigieuse à former de mauvais mots, et de mauvaises locutions ; à employer indifféremment tout ce qui se présentait à lui ; fût-il condamné par Tusage; traînât-il parles rues;fùt-il plus obscur que la plus noire nuit d'hiver^ fut-ce de la rouille et du fer gâté. La licence des poètes dithyrambiques, la licence même du menu peuple, à la fête des Bacchanales, et aux autres jours de débauche, était moindre que celle de ce poète licencieux : et si on ne dit absolument que le jugement lui manque, c'est lui faire grâce de se contenter de dire que, dans la plupart de ses poèmes, le jugement n'est pas la partie dominante, et qui gouverne le reste. »
Ça n'est point si mal tourné, mais je présume que Guez de Balzac aimait la poésie, ainsi que lui-même le dit de quelqu'un, comme un jeu innocent et permis, plus honnête que le Hoc et que le Trictrac,
Je vous prie de ne point prendre à la lettre les noises que je cherche dans cette causerie. Ceux qu'elles regardent ont été, certes, hommes de mérite, et de leur temps. On dit des sottises sur toute chose. Mais il n'y a point de sottises, il n'y a que des sols.
LES AMOURS DE MARIE
Vous êtes peut-être à la campagne, sous Tombrage au bord d'une rivière.
Vous pouvez être aussi devant la mer divine, ou bien sur quelque montagne, face à face avec l'horizon étendu.
Mais si vos occupations, ou simplement vos goûts, vous retiennent dans ce Paris toujours admirable, il vous est également facile de communiquer avec la Nature.
Paris peut se vanter de ses jardins merveilleux, et même de ses squares agréables. Les environs de Paris, où coulent des fleuves harmonieux, OQ se profilent de tendres bois, ne le cèdent, pour la beauté, pour la noblesse^ à aucun paysage.
... La Poésie et la Nature s'accordent parfaitement, et Tune renforce les attraits de l'autre.
Voilà pourquoi je vous offre aujourd'hui quelques vers de Ronsard, accompagnés de remarques.
Que ce soit dans un jardin, aux champs, sur les cimes, ou près des flots, — lisez les vers du poète et mêlez un instant votre rêverie à la sienne.
Le second livre des Amours de Pierre de Ronsard célèbre une jeune fille du nom de Marie. Remy Belleau a commenté ce second livre, comme le docte Marc-Antoine de Muret avait commenté le premier(consacré à Cassandre),et l'avocat Richelet les Sonnets pour Hélène.
Marie était une fille d'Anjou, belle et modeste. On a cherché à connaître exactement son état civil. Vous savez qu'une femme qui a été aimée d*un grand homme excite facilement une curiosité vaine. Je m'y laisse prendre comme tout le monde.
Le bon Nodier voulait que la Marie de Ronsard fût une Marie des Marquets, sœur d'une savante religieuse du couvent de Passy. Il faut savoir que Nodier, qui était bibliophile enragé, avait découvert un livre d'Heures ayant appartenu à cette personne. Sur la première page de ces Heures, on avait tracé deux quatrains que Nodier supposa tout de suite de Ronsard et de son écriture.
On ne tarda pas à contester les affirmations de Nodier.
LES AMOURS DE MARIE 79
D'ailleurs, Claude Binet, ami et disciple de Ronsard, nous apprend que le poète désigne souvent la belle Marie sous le nom du Pin de Bourgueil, parce que c'est le lieu où elle demeurait et où il la vit pour la première fois.
Nous avons le portrait de Marie, en quatorze vers admirables :
Marie, vous avez la joue aussi vermeille Qu'une rose de mai ; vous avez les cheveux Entre bruns et châtains, frisés de mille nœuds, Crêpés et tortillés tout autour de l'oreille.
Quand vous étiez petite, une mignarde abeille Sur vos lèvres forma son nectar savoureux ; Amour laissa ses traits en vos yeux rigoureux ; Python vous fît la voix à nulle autre pareille.
Vous avez les tetins comme deux monts de lait, Qui pommellent ainsi qu'au printemps nouvelet Pommellent deux boutons que leur châsse environne.
De Junon sont vos bras, des Grâces votre sein ; Vous avez de l'Aurore et le front et la main, Mais vous avez le cœur d'une fière lionne.
Je veux faire plaisir aux brunes. Je citerai Remy Belleau, qui dit ; « Cela est certain et confessé par tous les poètes, que les cheveux bruns et de couleur de châtaigne sont plus beaux
80 RKFLEXIONS SUR QUÈLQULS POETES
que les blonds. Et pour ce il me souvient avoir lu en quelque commentaire grec que Vénus était nommée châtalgnère, à cause de son teint et de ses cheveux de même couleur. »
L'anagramme du nom de Marie est aimej\ « Aimez-moi donc, Marie », lui dit Ronsard, celui qui n'aime point se prive de la meilleure des douceurs.
La jeune fille dormait volontiers la grasse matinée. Elle n'avait pas tort, puisque sa paresse nous valut une merveille. Ecoutez :
Marie, levez-vous, vous êtes paresseuse, Jà la gaie allouetteau ciel a fredonné, Et jà le rossignol doucement jargonné Dessus l'épine assis sa complainte amoureuse.
Sus debout, allons voir l'herbelette perleuse, Et votre beau rosier de boutons couronné, Et vos œillets mignons, auxquels aviez donné. Hier au soir, de l'eau, d'une main si soigneuse.
Marie, en vous couchant, vous jurâtes vos yeux D'être plus tôt que moi ce matin éveillée : Mais le dormir de Taube, aux filles gracieux,
Vous tient, d'un doux sommeil, encor les yeux cillée.
Çà, çà, que je les baise et votre beau tetin
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.
LES AMOURS DE MARIE
Mais notre charmante dormeuse ne rechignait pas à la peine. Elle ûlait courageusement à la maison, et Ronsard lui fit un jour présent d'une quenouille et d'un délicieux poème, qui commence par ce vers ;
Quenouille, de Pallas la compagne et l'amie,.,
La passion de Ronsard pour Marie a-t-elle été payée de retour ?
Remy Belleau dit expressément que Marie se montra ingrate et cruelle, autant que Gassandre.
Mais Ronsard se contredit plus d'une fois à ce sujet : et je pense que le poète, confessant dans une Elégie à Marie, l'avoir chantée cVun style qui cariait entre l'aigre et le doux selon les passions qu'elle lui donnait, a déclaré du coup l'humeur commune aux amants.
Certains nomment, comme rival de Ronsard auprès de Marie, Charles de Pisseleu, qui fut plus tard évèque.
Est-ce de lui que le poète se plaint dans ce passage ?
J'aurai toujours en l'âme attachés les rameaux Du lierre où ma Dame osa premier écrire L'amour qu'elle n'osait de sa bouche me dire, Par crainte d'un seigneur^ la cause de mes maux.
8'2 RÉrLEXIONS SUR QUELQUES POETES
Cette manière de correspondre avait servi déjà dans les aventures de Bacchus avec Ariane et de Tristan avec Iseult.
Un jour, la belle Marie tomba subitement malade et mourut. Ronsard la pleura en toutes sortes de rythmes. C'est dans le sonnet suivant qu'il la pleure le mieux:
Comme on voit sur la branche^au mois de mai, la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur.
Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose;
La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose, Embaumant les jardins et les arbres d'odeur ; Mais battue ou de pluie, ou d'excessive ardeur. Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté. Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs. Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.
Ne nous plaignons pas de clore ces notes par un chant funèbre, car l'amour ne serait rien sans la mort.
Joachim du Bellay n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il s'en alla à Rome, et une grande partie de son œuvre était déjà publiée.
Le Recueil de Poésie paru en 1549, bourré d'odeseide prosphonématiques, faillit mettre fin à sa nouvelle amitié avec Ronsard que les Muses lui avaient fait rencontrer dans une hôtellerie sur la route de Poitiers à Paris.
Voici comment :
«Gomme, dit Golletet, le bruit s'épandoit déjà partout de quatre livres d'odes que Ronsard promettoit à la façon de Pindare et d'Horace, du Bellay, mû d'émulation jalouse, voulut s'essayer à en composer quelques-unes sur le modèle de celles-là et, trouvant moyen de les tirer du cabinet de Tauteur à son insu et de les voir, il en composa de pareilles et les fit courir pour prévenir la réputation de Ronsard ; et, y ajoutant quelques sonnets, il les mit en lumière Tan 1549, sous le titre de Recueil de Poésie :
ce qui fit naître dans l'esprit de notre Ronsard, sinon une envie noire, à tout le moins une jalousie raisonnable contre du Bellay, jusques à intenter une action pour le recouvrement de ses papiers : et, les ayant ainsi retirés par la voie de la justice, comme il étoit généreux au possible et comme il avoit de tendres sentiments d'amitié pour du Bellay, il oublia toutes les choses passées, et ils vécurent toujours depuis en parfaite intelligence : Ronsard fut le premier à exhorter du Bellay à continuer dans l'ode.»
Le Recueil était dédié à la docte princesse Marguerite, qui « daignait contempler d'un bon œil » la Poésie et les poètes.
Après cet ouvrage vint la célèbre Défense et Illustration de la Langue française, dédiée, celle-là, au cardinal du Bellay.
Ce fut, comme on sait, un beau vacarme, une fîère tempête sur le double sommet du Parnasse.
VOlive, suite de sonnets amoureux, précédés d'une Epistre au lecteur fort curieuse, parut en 1550. Joachim n'avait pas encore à cette époque « oublié Tart de pétrarquiser », et nous pouvons lui appliquer ce que lui-même a dit plus tard dans sa pièce Contre les Pétrarquistes :
Ce n'est que feu de leurs froides chcdeurs, Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs, Ce n'est encor de leurs soupirs et pleurs
Que vent, pluye et orag-es ; Et, bref, ce n'est à ouïr leurs chansons De leurs amours, que flammes et ^daçons, Flesches, liens et mille autres façons
De semblables outrap:es.
Pétrarque est un poète immense; c'est un modèle escarpé, si j'ose dire. Et quant à VOlwe du jeune du Bellay, il ne faut pas en penser tant de mal. Il y a dans ces vers de la grâce, et déjà le style y met de la décence dans la nouçeauté. C'est le don suprême de du Bellay, et celui qui Ta toujours défendu contre le Temps.
Le cardinal du Bellay vivait à Rome avec magniûcence. Il s^était fait bâtir un palais près des Thermes de Dioclétien. Notre poète tenait dans cette maison la charge de l'économat. Il nous rapprend lui-même, en badinant non sans amertume :
Panjas, veux-tu sçavoir quels sont mes passe-temps? Je songe au lendemain, j'ay soin de la despense Qui se fait chaque jour, et si faut que je pense A rendre sans argent cent créditeurs contens.
86 RÉFLKXKINS SI R gLliLQUIiS POETES
Je vays. je viens, je cours, je ne perds point le temps. Je courtise un banquier, je prends aip^:-!: d'avance: Quand j'ai despesché l'un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que je prétens.
Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire, Qui me dit que demain est jour de consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers,
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie:
Avecques tout cela, dy, Panjas,je te prie,
Xe t'esbahis-tu point comment je fais des vers?
Dans ses Antiquités de Rome, errant parmi les saintes ruines, sous les arcs triomphaux qui s^éiancent dans le ciel, du Bellay chante :
Les sept costeaux romains, sept miracles du monde.
Il fait le tour des tombeaux, et à haute voix, par trois fois il appelle, vainement, les esprits des grands Romains dont la poudreuse cendre gît sous le faix de tant de murs écroulés.
Le Tibre seul, comme jadis, fuit toujours vers la mer. Les vieux palais, les monuments superbes ne luttent plus qu'avec peine contre le Temps qui consume tout et, finalement, jette à terre œuvres et noms.
JOACniM DU Bl-LLAY A ROME 87
Devant ce spectacle, le poète songe au vain tumulte de ses propres passions, et il s'écrie ;
Tristes désirs, vivez doncques contens : Car si le temps finist chose si dure, Il finira la peine que j'endure.
Voici un sonnet très amusant, tout à fait dans la manière de ces doctes jeux qui furent comme la monnaie courante de la nouvelle poésie au xvr siècle :
Celle qui de son chef les estoiles passoit, Et d'un pied sur Thetis, l'autre dessous l'Aurore, D'une main sur le Scythe et l'autre sur le More, De la terre et du ciel la rondeur compassoit ;
Jupiter ayant peur, si plus elle croissoit, Que l'orgueil des Géans se relevast encore, L'accabla sous ces monts, ces sept monts qui sont ore Tombeaux de la grandeur que le ciel menaçoit.
Il luy mist sur le chef la croppe Saturnale, Puis dessus l'estomac assist la Quirinale, Sur le ventre il planta l'antique Palatin,
Mist sur la dextre main la hauteur Gelienne, Sur la senestre assist l'eschine Exquilienne, Viminal sur un pied, sur l'autre l'Aventin.
88 RÉFLF.XIONS SUR QUELQUES POETES
Dans cet autre sonnet également docte et doctissiine, mais plus poignant de ton et de sentiment, du Bellay, comme le mantouan Virgile et Dante Alighieri, évoque les pâles morts ;
Pâles esprits, et vous, ombres poudreuses, Qui jouissant de la clarté du jour Fistes sortir cest orgueilleux séjour, Dont nous voyons les reliques cendreuses,
Dites, esprits, (ainsi les ténébreuses Rives de Styx non passable au retour, Vous enlaçant d'un trois fois triple tour, N'enferment point vos images ombreuses),
Dites-moy donc, (car quelqu'une de vous, Possible encor, se cache ici dessous), Ne sentez-vous augmenter vostre peine.
Quand, quelquefois, de ces costeaux romains, Vous contemplez l'ouvrage de vos mains N'estre plus rien qu'une poudreuse plaine?
Après avoir tout le long de ses Antiquités de Rome, déploré la vanité des choses, le poète en arrive sans doute à reconnaître que la plus grande des vanités est cette déploration même. Il s'adresse donc à ses vers, et il leur parle fort gentiment :
jOACHn[ DU B::r,LAv a rome 89
Espérez- vous que la postérité Doive, mes vers, pour tant jamais vous lire? Espérez-vous que l'œuvre d'une lyre Puisse acquérir telle immortalité ?
Si sous le ciel fust quelque éternité, Les monuments que je vous ay fait dire, Non en papier, mais en marbre et porphyre, Eussent gardé leur vive antiquité.
Ne laisse pas toutefois de sonner,
Luth, qu'Apollon m'a bien daig-né donner :
Car, si le temps ta gloire ne dérobe,
Vanter te peux, quelque bas que tu sois. D'avoir chanté, le premier des François, L'antique honneur du peuple à longue robe.
Si le vol audacieux des Antiquités retombe parfois malencontreusement, la marche pédestre des Regrets, l'autre recueil poétique que du Bellay data de Rome, a souvent des ailes.
Dans ces vers tirés de la réalité de chaque instant^ le naturel du poète galope librement, mais sans prendre, toutefois, le mors aux dents. Après beaucoup de familiarité, la bonne réputation des lettres et l'honneur de Tart y demeurent sans accrocs.
Du Bellay chante pour désaigrir Vennuy qui le tourmente.
Il dit au commencent de son livre :
J'estois à Rome au milieu de la guerre, Sortant desja de l'aage plus dispos, A mes travaux cherchant quelque repos, Non pour louange ou pour faveur acquerre.
Ainsi voit-on celui qui sur la plaine Picque le bœuf ou travaille au rampart, Se resjouir et d'un vers fait sans art S'esvertuer au travail de sa peine.
Ainsi à Tépoque de son séjour à Rome, du Bellay sortait déjà de V âge plus dispos, c^est-àdire de la première jeunesse. La maladie minait son corps, son cœur était las, et sa raison, qu'il avait impérieuse, le tyrannisait en lui faisant voir à découvert toutes les choses. Voilà un grand malheur, et d'une parfaite inutilité !
Las ! où est maintenant ce mépris de fortune? 0\i est ce cœur vainqueur de toute adversité, Gest honneste désir de l'immortalité Et ceste belle flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs qu'au soir, sous la nuist brune, Les Muses me donnoient, alors qu'en liberté, Dessus le verd tapy d'un rivage esquarté, Je les menois danser aux rayons de la lune ?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moy, Et mon cœur, qui souloit être maistre de soy, Est serf de mille maux et regrets qui monnayent.
De la postérité je n'ay plus de souoy,
Geste divine ardaur, je ne l'ai plus aussy,
Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyeat.
Montaigne parle d'un esprit hargneux et triste qui paist aux malheurs ; et il le compare aux ventouses qui ne hument que le mauvais sang.
Du Bellay fat un peu cela ; mais la bonne humeur de Montaigne est souvent bien suspecte, et elle n'est supportable qu'à cause du style.
Dans ce monde romain, à travers la foule des prélats, des courtisans, des ambassadeurs, des hommes d'affaires, au milieu de Tambition effrénée et de la finesse sournoise, la sensibilité de notre poète se heurtait sans cesse, et le dégoût, qu'il avait prompt, l'envahissait sans plus attendre.
Flatter un créditeur pour son terme allonger, Courtiser un banquier, donner bonne espérance, Ne suivre en son parler la liberté de France Et, pourrespondre un mot, un qjart d'heure y songer...
C'est ainsi qu'il raille ; mais bientôt il s'abandonne à la plus noire mélancolie, et plaignant
sa destinée et celle de deux autres poètes, ses amis, il s'écrie :
Las! et nous, cependant, nous consumons nostre aage
Sur le bord incognu d'un estrange rivage,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter ;
Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrangés flanc à flanc parmy l'herbe nouvelle, Bien loin sur un estang trois cygnes lamenter.
Un âpre chagrin, véritablement, un regret dépité, à peine adoucis par l'art, remplissent de leurs accents l'admirable sonnet que voici :
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le poinct.
Et malheureuse soit la flatteuse espérance,
Quand pour venir ici j'abandonnay la France,
La France et mon Anjou dont le désir me poingt,
Vrayment d'un bon oyseau guidé je ne fus point. Et mon cœur me donnait assez signifiance Que le ciel étoit plein de mauvaise influence, Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire, Mais toujours le destin me tiroit au contraire : Et si mon désir n'eust aveuglé ma raison,
N'estoit-ce pas assez, pour rompre mon voyag"e, Quand sur le seuil de l'huis, d'un sinistre présage, Je me blessay le pied sortant de ma maison ?
Les compagnons d'Ulysse, après avoir goûté le lotos doux comme miel, oubliaient leur patrie et souhaitaient de vivre parmi les Lotophages.
Joachim du Bellay, cloué sur VAçentin, n'onblie point le retour.
Semblable à Ovide exilé, il laisse son àme revoler vers la terre qu'il a quittée, comme Toiseau vers son nid. Et dans sa nostalgie, le regret de la grande patrie ne nuit pas au souvenir de la douceur angeçine^idJii ces deux amours s'y mêlent naturellement :
France, mère des arts, des armes et des lois, Tu m'as nourry longtemps du lait de ta mamelle : Ores, comme un aigneau qui sa nourrisse appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois...
Puis vient ce sonnet,lu et relu, pieuse offrande à la petite patrie :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage Ou comme cestuy-làqui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son aage I
Quand reverray-je, hélas I de mon petit viilag-e Fumer la cheminée, et en quelle snison Reverray-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine ;
Plus mon Loyre gaulois que le Tybre latin, Plus mon petit Lire que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Une causticité naturelle, le plaisir de railler, se réveillent chez du Bellay à la première occasion et amusent quelque temps sa tristesse^ qui demeure quand même profonde et sincère.
Alors ses vers chantent pour lui ce qu'il n'ose dire. Et ce sont des boutades et des moqueries souvent terribles; de fines caricatures qui gardent la ressemblance sous le grossissement, et, d'un trait, clouent au pilori.
Voulez-vous savoir quelle chose c'est Rome ? Rome est un échafaud public^ une scène, un théâtre où se voit le jeu de la fortune, où chacun, malgré sa prudence, se montre à la fin tel qu'il est ; où les courtisans font l'amour et trament l'intrigue, où l'ambition et la duplicité
JOACHIM DU BEFXAV A ROMH 95
abondent, où l'oisiveté rt nd le bon vicieux, où le vil faquin discourt des faits du monde.
Quel tableau ! Mais n'oublions pas que les poètes sont irritables, et que du Bellay traversait alors une crise de mauvaise humeur.
Les Véniiiens ne sont pas épargnés non plus. Du Bellay nous les montre en antique chaperon, en robe à grandes manches, en bonnets sans bord, parlant avec gravité, mais grossièrement, et donnant sur les affaires publiques des avis qui sont de sages sottises. Leur superbe arsenal, leurs vaisseaux, leur palais, leur Saint-Marc, leurs profits, leurs traOcs sont tournés en ridicule. Enfin, ces coyons magnifiques, ne sont-ils point les maris de la mer dont le Turc est l'adultère ?
Un bon rire franc, malgré là méchanceté, résonne dans le sonnet que voici, et qui est, il me semble bien, une peinture sans défaut :
Marcher d'un grave pas, et d'un grave souci, Et d'un grave sousris à chacun faire feste, Balancer tous ses mots, respondre de la teste, Avec un Messer non, ou bien un Messer si ;
Entremêler souvent un petit é cosi.
Et, d'un 50/1 servilor\ contrefaire l'honneste, Et, comme si Ton eust sa part à la conqueste, Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;
06 RIÎFLKXIONS SLH QUELQUES POETES
Seigneuriser chacun d'un baisement de main, Et, suivant la façon du courtisan romain, Cacher sa pauvreté d'une brave apparence ;
Voilà de ceste cour la plus grande vertu,
Dont, souvent, mal monté, mal sain et mal vestu.
Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France.
Le bon Vauquelin de La Fresnaie, en son Art poétique, a fort bien remarqué que souvent chez du Bellay le sonnet sent son épigramme.
La publication des Regrets ne resta point sans écho dans l'entourage du cardinal du Bellay à Rome. Il y eut des grincements de dents et mainte colère indignée. Tous les traits de satire avaient porté, tellement que le cardinal crut devoir réprimander l'auteur du scandale.
Le poète se défendit fort dignement, dans une lettre sans humilité ni arrogance, mais avec cet air sombre qui lui est naturel.
Je me suis dit quelquefois qu'il y a bien dans du Bellay du caractère renfermé de Racine. D'ailleurs ces deux poètes, inégaux par le génie, certes, se ressemblent encore par la délicatesse
de leur art et un commun souci de perfection dans le style.
Jacques Bouju, angevin et versificateur trilingue, avait reçu, en matière galante, les confidences de du Bellay, qui lui disait :
Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines, Pour couvrir leur raison d'une humble privauié, Ni pour marquer leur teint d'une fausse beauté. Me lacent oublier nos nymphes angevines.
L'angevine douceur, les paroles divines,
L'habit qui ne tient rien de Timpudicité,
La grâce, la jeunesse et la simplicité,
Me desgoutent, Bouju, de ces vieilles Alcines..,
Une belle Faustine vengea bientôt les femmes romaines des dédains du poète. Elle le tint dans ses fers pendant les dernières années de son séjour à Rome. Ce fut une aventure des plus romanesques, avec mari jaloux, cloître, enlèvement et le reste.
Faustine que le poète appelle aussi du doux nom de Columba, était blanche comme la déesse de Paphos et d'Amathonte. Il Pa longuement célébrée en vers latins, et une fois, en français, dans ce Bayseï' :
Sus, ma petite coliimbelle, Ma petite belle rebelle, Qu'on me paye ce qu'on me doit Qu'autant de baisers on me donne Que le poète de Véronne A sa Lesbie en demandoit.
Mais pourquoy te fay-je demande De si peu de baysers, friande, Si Catulle en demande peu?
Peu vraiment Catulle en désire.
Et peu se peuvent-ils bien dire, Puisque compter il les a peu.
De mille fleurs la belle Flore Les verdes rives ne colore, Cérès de mille espicz nouveaux Ne rend la campagne fertile, Et, de mille raisins et mille, Bacchus n'emplit pas ses tonneaux.
Autant donc que de fleurs fleurissent, D'espicz et de raisins meurissent, Autant de baysers donne-moy:
Autant je t'en rendray sur l'heure.
Afin qu'ingrat je ne demeure De tant de baysers envers toy.
Mais sçais-tu quelz baysers, mignonne?
Je ne veulx pas qu'on me les donne
A la Françoise et ne les veulx Tels que la V^ierg-e chasseresse, Venant de la chasse, les laisse Prendre à son frère aux blonds cheveux:
Je les veulx à l'italienne
Et telz que l'Acidalienne
Les donne à Mars son amoureux:
Lors sera contente ma vie,
Et n'auray sur les Dieux envie
Ny sur leur nectar savoureux.