ODE DU PREMIER JOUR DE MAY
Laissons le lit et le sommeil
Geste journée :
Pour nous l'aurore au front vermeil
Est déjà née. Or' que le ciel est le plus gay En ce gracieux mois de may,
Aimons, mio^nonne; Contentons notre ardent désir :
En ce monde n'a du plaisir
Qui ne s'en donne.
Vien, belle, vien te pourmener
Dans ce bocage, Entons les oiseaux jargonner
De leur ramage.
Mais écoute comme sur tous Le rossignol est le plus doux,
Sans qu'il se lasse.
Oublions tout deuil, tout ennuy Pour nous resjouyr comme luy :
Le temps se passe.
Ce vieillard, contraire aux amants,
Des aisles porte.
Et, en fuyant, nos meilleurs ans
Bien loing emporte.
Quand ridée un jour tu seras, Mélancolique, tu diras :
PASSERAT. GILLBS DURANT 173
J'estoy peu sage, Qui n'usoy point de la beauté Que si tost le temps a osté
De mon visage.
Laissons ce regret et ce pleur
A la vieillesse ; Jeunes, il faut cueillir la fleur
De la jeunesse, Or'que le ciel est le plus gay En ce gracieux mois de may,
Aimons, mignonne ; Contentons nostre ardent désir :
En ce monde n'a du plaisir
Qui ne s'en donne.
Passerai avait perdu un œil en jouant à Ja paume. Il avait le visage fort rouge et les traits gros.
« Gela me fait croire, dit un biographe, qu'il ne faisait des vers galants, que pour badiner, sans qu'il y eût aucun amour en son fait ; ou peut-être pour d'autres. »
Ces conjectures ont scandalisé Sainte-Beuve, qui n'était pas beau, mais fort amoureux.
La haine entre philologues est sans merci. On a prétendu que, hors Cicéron, Passerai ne savait rien. Il avait pourtant relu Plante plus de quarante fois.
Aveugle, paralysé, presque sans ressources. Passerai mourut à l'âge de soixante-huit ans.
Lestoile consigne cette mort fort plaisamment:
« M. Passerai, écrit-il, homme docte et des plus déliés esprits de ce siècle, bon philosophe et grand poète, mourut à Paris, ayant langui longtemps et perdu la vue avant de mourir de trop étudier, et aussi (disent quelques-uns) de trop boire : vice naturel à ceux qui excellent en Fart de poésie, comme ce bon homme, duquel la sépulture est aux Jacobins. »
Gilles Durant, sieur de la Bergerie, naquit à Clermont en 1550. 11 étudia le droit à Bourges, sous Gujas, puis il plaida au barreau de Paris avec beaucoup de succès. Pourtant il s'écrie:
Mon humeur n'est point tournée Au train de ma destinée ; Ce que je suis me déplaist, Ce que je ne suis me plaist :
Plaider, consulter, écrire, Et me donner de Tennuy Pour les affaires d'autruy, N'est point ce que je désire...
Je suis soûl de ma fortune :
Ce que je fais m'importune, Le Palais m'est un poison.
Je n'aime point le Jason, Le Balde, ni le Bariole ; Je ne puis les caresser, Quand ils devraient m'amasser Tous les sablons de Pactole...
Les Poésies de Gilles Durant furent publiées à Paris en 1587 et 1594. Elles contiennent ses vers d'amour adressés à Charlotte puis à Camille, ainsi que diverses élégies et odes.
De tout temps les poètes célébrèrent leur fleur de prédilection. Nous avons l'agréable Ballade de Froissart sur la marguerite. Gilles Durant chante le souci aux pâles couleurs :
J'aime la belle violette, L'œillet et la pensée aussi, J'aime la rose vermeiilette, Mais surtout j'aime le Souci.
Belle fleur, jadis amoureuse Du Dieu qui nous donne le jour, Te dois-je nommer malheureuse Ou trop constante en ton amour?
Ce Dieu qui en fleur t'a changée N'a point changé ta volonté ; Encor, belle fleur orangée.
Sens-tu Tefl'ort de sa beauté.
Toujours ta face languissante Aux rais de son œil s'épanit, Et, dès que sa clarté s'absente, Soudain ta beauté se fanit.
Je t'aime, Souci misérable, Je t'aime, malheureuse fleur, D'autant plus que tu m'es semblable Et en constance et en malheur.
J'aime la belle violette, L'œillet et la pensée aussi, J'aime la rose vermeillette.
Mais surtout j'aime le Souci.
Le thème de la chan30ii suivante est un de ces précieux lieux communs qui causent la ruine du mauvais poète, lorsqu'ils ne s^attirent pas son mépris, mais que le véritable talent sait toujours renouveler.
Charlotte, si ton âme Se sent or' allumer De cette douce flamme Qui nous force d'aimer.
Allons, contents.
Allons sur la verdure, Allons tandis que dure Notre jeune printemps.
Avant que la journée De notre âge, qui fuit, Se trouve environnée Des ombres de la nuit,
Prenons loisir De vivre notre vie, Et, sans craindre l'envie Donnons-nous du plaisir
Du soleil la lumière Vers le soir se déteint.
Puis à l'aube première Elle reprend son teint ;
Mais notre jour.
Quand une fois il tombe, Demeure sous la tombe, Sans espoir de retour.
Et puis les Ombres saintes Hôtesses de là-bas, Ne démènent qu'en feintes Les amoureux ébats ;
Entre elles plus Amour n'a de puissance, Et plus n'ont connaissance Des plaisirs de Vénus.
Mais, lâchement couchées Sous les myrtes pressés.
Elles pleurent fâchées, Leurs âges mal passés ;
Se lamentant, Que n'ayant plus de vie, Encore cette envie Les aille tourmentant.
En vain elles désirent De quitter leur séjour, En vain elles soupirent De revoir notre jour :
Jamais un mort Ayant passé le fleuve, Qui les Ombres abreuve, Ne revoit notre bord.
Aimons donc à notre aise ; Baisons-nous bien et beau, Puisque plus on ne baise Là-bas sous le tombeau :
Sentons-nous pas Gomme jà lajeunesse, Des plaisirs larronnesse, Fuit de nous à grands pas ?
Ça, finette affinée, Ça, trompons le destin, Qui clôt notre journée Souvent dès le matin ;
Allons, contents.
Fouler cette verdure.
Allons, tandis que dure Notre jeune printemps.
PASSER AT. GILLES DURAiNT 179
Ce Gilles Durant est vraiment plein de grâce, de finesse, de sage mélancolie. 11 est maître de son art. Mais ce n'est pas un de ces poètes prédestinés, glorieuses victimes d'Apollon qui leur fait saigner tout le sang du cœur.
Il le sait et le dit en riant, et très sincèrement, je crois :
Pourtant je ne suis poète, Si beau nom je ne souhaite ; Aussi, jamais je n'eus soin D'aller dormir sur Parnasse, Tant de vers que je brouillasse Ne viennent pas de si loin.
Gomme Passerai, Gilles Durant avait collaboré à la Satyre Ménippée. Il y donna un petit chef-d'œuvre de malice intitulé : A Mademoiselle ma commère^ sur le trespas de son asne, regret funèbre.
Je vous parlerai peut-être un jour de cette Satyre Ménippée, pour vous faire relire quelques-uns des vers qui remaillent, et qui me paraissent très supérieurs à la prose.
J.-A. DE Baïf — Olivier de Magny Remy Belleau
Je veux croire que les nuages se dissiperont, que l'aquilon cessera de souffler, que l'été enfin va respirer selon sa nature.
Alors, assis dans votre jardin, devant un parterre émaillé, ou bien en quelque lieu plus rustique, sous un ombrage, au bord d'une eau limpide, vous passerez des heures à rêver et à lire.
Voilà pourquoi je vous tresse ce feston composé d^anecdotes et de vers...
Je vais mourir : par la mort désirée, Ma bouche ira bientôt être serrée ; Mais cependant qu'encor je puis parler, Je te dirai devant que m'en aller :
La rose est belle, et soudain elle passe ; Le lis est blanc et dure peu d'espace ;
La violette est bien belle au printemps,
Et se vieillit en un petit de temps ;
La neige est blanche, et d'une douce pluie
En un moment s'écoule évanouie,
Et ta beauté, belle parfaitement,
Ne pourra pas te durer long-uement.
Ainsi parle V Amour vengeur de Jean- Antoine de Baïf.
Ce poète étudia en compagnie de Pierre de Ronsard au collège de Goqueret, où Dorât faisait puiser à ses élèves non ès-riçières des Latins, mais aux fontaines des Grecs.
Ronsard, quoique plus âgé, n'était pas aussi avancé que Baïf dans la connaissance des lettres anciennes. Il écoutait donc celui-ci volontiers; et, en échange, il lui apprenait les moyens quHl savait pour s acheminer à la poésie française.^onvv'i dès sa première jeunesse à la Cour, Ronsard était habitué à veiller tard. Il continuait à lire et à écrire jusqu'à deux ou trois heures après minuit, et en allant se coucher il réveillait Baïf qui se levait, prenait la chandelle et ne laissait refroidir la place,
Baïf, instruit et d'un esprit enclin aux tentatives, n^était pas très naturellement poète. Il se tourmentait sans cesse, brûlant de hasarder toutes sortes de bagatelles.
Il rêvait de réformer Torthographe. selon les principes du savant Ramus, et d'adapter les pieds et les mesures de Tancienne poésie.
A partir de l'année 1567, il se prit à composer quantité de i'ers mesurés que Thibault de Courville mettait en musique.
C'est pour la défense de ses théories que Baïf a fondé son Académie de musique et de poésie, première ébauche en quelque sorte de TAcadémie française et du Conservatoire.
Les vers mesurés de Baïf prouvent encore une fois la vanité de toutes ces expériences. Et pourtant ils ne manquent pas d'une certaine exactitude.
En voici un échantillon :
Si belle vous me semblez Plus que l'étoile qu'on voit L'aube du jour devancer.
Donnez-moi, donnez-moi Quelque secours, je vous prie.
Ainsi de votre beauté Puisse la fleur se garder Contre l'outrage des ans.
Donnez-moi, donnez-moi Quelque secours, je vous prie.
Puisque ces yeux attrayants D'une mignarde douceur M'ont d'amour outrenavré, Donnez-moi, donnez-moi Quelque secours, je vous prie.
Puis que cet air, qui tant plaît, Doux et serein me perdant Grande faveur me promet, Donnez-moi, donnez-moi Quelque secours, je vous prie.
Le poète était le fils de ce Lazare de Baïf qui fut ambassadeur à Venise. C'est dans cette ville que le poète naquit.
Lazare de Baïf quitta Venise au bout de deux années ; il revint en France et fut nommé conseiller au Parlement.
Puis il est envoyé à là diète de Spire. En 1541, il rentre de nouveau. Nommé maître des requêtes ordinaires de l'hôtel du Roi, il s'établit à Paris.
A Rome, Lazare de Baïf avait reçu les leçons de Marc Musurus. Ami des lettres et des sciences, il a laissé divers traités d'archéologie grecque et romaine. Il a traduit en vers YElectre de Sophocle et VHécuhe d'Euripide. Des épitaphes, des ballades et d'autres pièces complètent son bagage poétique.
Lazare de Baïf mourut en 1547.
Le poète avait hérité de son père une assez belle maison située sur la paroisse de Saint- Nicolas-du-Ghardonnet, et il avait fait graver sous chaque fenêtre, en gros caractères, divers passages d'Homère, d'Anacréon et de Pindare.
C'est dans cette maison que Baïf établit son Académie qui compta parmi ses membres Pierre de Ronsard, Guy de Pibrac, Philippe Desportes, Jacques Davy, du Perron et plusieurs autres savants et poètes contemporains.
Colletet nous apprend que Charles IX, qui estimait Baïf, lui fit diverses gratifications et l'honora de la qualité de secrétaire ordinaire de sa chambre.
Après Charles IX, Henri III lui continua ses faveurs. Il le faisait respecter de toute sa Cour, et il allait le voir dans sa maison « où il le trouvait toujours en la compagnie des Muses et parmi les doux concerts des enfants de la musique qu'il aimait et qu'il entendait à merveille ». Ce prince libéral donnait à Baïf de bons gages et lui procurait le moyen « d'entretenir aux études quelques gens de lettres, de régaler chez lui tous les savants de son siècle et de tenir bonne table ». C'est ainsi que Baïf eut l'idée de former son Académie. Henri III en approuva
l'Institution écrite sur un beau vélin, en la signant de sa propre main. Catherine de Médicis et le duc de Joyeuse en firent autant.
Pendant les troubles qui suivirent la mort du Roi, l'Académie fut dissoute, et ['Institution sur beau vélin eut un sort bizarre. Elle fut vendue, avec d'autres manuscrits, à un pâtissier, par le fils naturel du poète Philippe Desportes.
Jean- Antoine de Baïf ne se lassait pas d'écrire.
Nous avons de lui des Amours, des Mimes, des Passe-Temps, des Jeux, des Eglogues, des Psaumes, des Chansonnettes, des Poèmes mêlés et copieux.
Il a traduit, gravement, TA /i^i'o-OTie de Sophocle, et, naïvement, Y Eunuque de Térence.
Le 28 janvier 1567, il fit représenter en Thôtel de Guise et devant le Roi, le Brave, pièce imitée de Plaute.
Avant de quitter Baïf, je vous citerai encore quelques-uns de ses vers, non plus mesurés, mais tout bonnement rimes à l'ancienne mode.
Il me semble qu'un air de douceur à la Pétrarque les enveloppe :
Orpheline maison, de ton heur dévêtue,
Tu es un pré sans fleur qui fanit langoureux,
Et je suis un anneau dont la pierre est perdue.
Hélas I je ne vois plus la beauté qui près d'elle Fait qu'à mes yeux ravis rien ne semble être beau. Tout confort meurt en moi, tout deuil se renouvelle !,
S'elle voit la verdeur, que soudain elle pense
Avec mille regrets mes espoirs verdoyants
Qui me font pourchasser l'ombre de récompense.
Si d'un vent elle entend quelque siflante haleine Par le feuillag-e épais des chênes se ployants, Qu'il lui semble écouter les soupirs de mes peines.
Si quelque beau fleuron dessus l'herbe elle amasse Qui à l'ombre nourri fleurisse vigoureux, Qu'elle songe que peut la fraîcheur de sa grâce...
Et s'elle vient à voir quelque fleur fanissante Sous les rayons brûlants du soleil chaleureux, Qu'elle pense à ma vie en amour languissante,
S'elle voit des ruisseaux couler par la prairie, Qu'elle pense les pleurs que je verse des yeux, Ains les tristes ruisseaux par qui s'enfuit ma vie.
Si sur la branche morte elle oyt la tourterelle, Sans compagne gémir son veuvage ennuyeux, Qu'elle pense le deuil qu'absent je fais pour elle...
On ne connaît pas avec précision, je crois, la date de naissance d'Olivier de Magny. Il naquit vers Tannée 1530, probablement.
Il était de Gahors, en Quercy, comme Clé-
ment Marot et Hugues Salel. Ce dernier lui servit de maître et favorisa son goût pour les lettres et la poésie.
Magny avait à peine vingt ans lorsqu'il accompagna le conseiller d'État Jean d'Avançon à Rome. Il y rencontra Joachim du Bellay qui s'y trouvait avec son oncle le cardinal.
Tous les souvenirs antiques, toute la pompe romaine ne parvinrent point à les séduire. Joachim du Bellay regrettait toujours l'ardoise fine de son Anjou, et Olivier de Magny l'intimité du paysage natal. Les deux poètes se lamentaient harmonieusement aux bords du Tibre, et ils se comparaient à quelque cygne expirant.
A Lyon, Olivier de Magny aima la docte et belle Louise Labé. C'est une aventure dont l'obscurité rehausse l'enchantement.
On dit que c'est pour Louise Labé que Magny composa ces vers :
Je l'aime bien, pour ce qu'elle a les yeux Et les sourcils de couleur toute noire, Le teint de rose et l'estomac d'ivoire, L'haleine douce et le ris gracieux.
Je Taime bien pour son front spacieux.
Où l'amour tient le siège de sa gloire, Pour sa faconde et sa riche mémoire, Et son esprit plus qu'autre industrieux...
Comme Ronsard, comme du Bellay, comme tous les autres de son temps, Olivier de Magny montait sur le coupeau d'Hélicon et il invoquait les dieux et les déesses :
Saintes filles d'Eurydomène Sans qui tout déplaît à nos yeux, Soit la déesse qui vous meine, Soit son fils le maistre des dieux !
Le jeu sans vous n'a point de grâce, Et sans vous, Grâces, le plaisir Ne peut plaire en aucune place, Ny contenter aucun désir.
A chacune de vous je donne, Humblement par trois chastes vœux, Une florissante couronne.
Pour en honorer vos cheveux.
A chacune je donne encore Un petit pot plein de lait doux, Et chacune de vous j'honore D'un petit vase de miel roux.
Afin qu'il vous plaise d'espendre Tant de grâce en mes petits vers, Que Marguerite puisse prendre Plaisir en leurs nombres divers.
Magny mourut fort jeune. Il était alors secrétaire du Roi.
L'œuvre poétique de Magny forme quatre recueils : les Amours, publiés à Paris en 1553 ; les Gciyetés, en 15o'p ; les Soupirs, en 1557, et les Odes, en 1559.
Ce n'est pas dans la trompette d'airain, mais ce n'est pas non plus dans une flûte d'os de biche que Magny a soufflé lorsqu'il a composé son poème sur Bacchus. Certes, ses lèvres animaient alors des roseaux dignes du dieu :
Quand le fleuve coulant est bridé de la ^lace,
Et que le champ demeure orphelin de sa grâce,
Et les bois d'alentour sont des vents abattus,
Qui fait aller joyeux par les champs devestus,
Et qui désaigrit plus du voyageur la peine
Que le bon vin qu'il porte en sa bouteille pleine?
Puis quand l'aronde vient annoncer le printemps,
Quel autre doux plaisir fait nos cœurs plus contents,
Qu'estre au bord d'un ruisseau, et, couchés plat à terre,
Couronner d'un bon vin ou la tasse ou le verre,
Et boire l'un à l'autre, avalant et le vin
Et tout ce que Ton a de peine et de chagrin ?
Et quand Tautomne arrive, et qu'on voit sur la treille
L'éclat délicieux d'une grappe vermeille^
Quel éclat de rubis, tant fust-il de valeur,
Voudroit-on égaler à sa belle couleur ?...
Je te salue, Père, et te dresse mes vœux,
Enfant que Jupiter eut jadis de Semèle,
Je te salue encor d'une autre ardeur nouvelle,
Evan, lach, Bacchus, Bromien, Lyéan,
Thyonée aux beaux yeux, Thébain, Victyléan,
Et de ce verre plein, dévot à ton service,
Je m'en vais commencer un nouveau sacrifice...
Remy Belleau, le gentil Belleau, comme on disait, fat une assez vive lueur de la Pléiade,
Ronsard l'appelait : le peintre de la nature, à cause de tous ces petits tableaux champêtres, aux couleurs agréables, dont il semait ses compositions poétiques.
La célèbre pièce : Avril, est sans contredit le chef-d'œuvre de Remy Belleau. Il n'est pas toujours aussi heureux ni fertile, et il arrive à sa flûte de s'enrouer.
Belleau a décrit avec art les pierres précieuses : Taméthyste, la perle, le rubis, l'agate...
Voici quelques strophes de sa pièce sur l'agate ;
Si tost que Vénus la dorée Arrive richement parée Au palais de sa déité, Les Naïades et les Phorcydes Honorent de baisers humides Les lèvres de sa majesté.
L'une, de ses mains yvoirines, D'un gros carcan de perles fines, Couronne l'honneur de son front; L'autre, sur la peau délicate De <on beau teint, pend une agate, Qui portait figure d'un rond.
Rare chef-d'œuvre de nature, Qui sans art, burin ni sculpture, Y grava le cheval volant, Qui sur la croupe tant connue Ouvrit, de sa pince cornue, La source du ruisseau parlant :
Où s'eslevait à double pointe D'Hélicon la montagne sainte, Et les brigades des neuf Sœurs, De Jupiter race immortelle, Qui ceint de la branche pucelle Le docte front des bons sonneurs.
Chacune portait en la dextre L'instrument dont elle est adextre, La trompette à l'éclatant son, Les chalameaux et la musette, La harpe, le luth, l'espinette, La guitterre et le violon...
Dans Les Pierres Précieuses, "Remy Belleau se montre en somme un précurseur de nos modernes parnassiens, en ce qui regarde la versifica-
tion et une certaine manière de disposer les détails.
Les anciens tenaient Anacréon pour un très grand poète, et ils le nommaient gloire de Vlonie.
Ils voulaient sur son tombeau les violettes vespérales, les myrtes humides de rosée, les fleurs pourpres de la prairie, le calice de la rose.
Antipater de Sidon enlace de lierre flexible le cippe du vieillard de Téos, et Simonide dit à la vigne de porter, dans le sépulcre même, à cet ami de l'ivresse, la belle grappe détachée du pampre.
Anacréon avait aimé tendrement la lyre et traversé la vie en chantant.
C'est en 1554 que le docte Henri Estienne publia les poésies d' Anacréon, qu'il venait de découvrir.
L'authenticité de ces gracieuses compositions est mise en doute.
Il faut apparemment chercher le véritable Anacréon dans les fragments conservés par quelques auteurs de l'antiquité ; et, peut-être aussi, dans les seize épigrammes de TAnthologie.
Quoi qu'il en soit, les disciples de la Pléiade,
sans trop se soucier, goûtèrent avec délice la nouveauté que le bon Henri Estienne leur offrait.
Ils se mirent incontinent à tourner en français, chacun selon son pouvoir, les odelettes anacréontiques.
Remy Belleau en donna une traduction ou imitation complète. Avec des lacunes, certes, elle n'est pas à dédaigner.
Voyez comme Belleau fait parler gentiment la colombe :
Que me vaudrait désormais De voler par les montag-nes, Par les bois, par les campagnes, Et sans cesse me brancher Sur les arbres pour chercher Je ne sais quoi de champêtre Pour sauvagement me paître, Vu que je mange du pain Becqueté dedans la main D'Anacréon, qui me donne Du même vin qu'il ordonne Pour sa bouche ; et quand j'ai bu Et mignonnement repu^ Sur sa tête, je sautelle; Puis de l'une et de l'autre aile Je le couvre, et sur les bords De sa lyre, je m'endors 1
Belleau a rendu aussi avec verve Tépisode de V Amour piqué :
194 liÉFLEXlONS SUR QUELQUES POETES
Amour ne voyait pas enclose
Entre les replis de la rose
Une mouche à miel, qui soudain
En l'un de ses doigts le vint poindre :
Le mignon commence à se plaindre,
Voyant enfler sa blanche main.
Aussi tost à Vénus la belle, Fuyant, il vole à tire d'aile :
« Mère, dist-il, c'est fait de moy, C'en est fait, et faut qu'à ceHe heure, Navré jusques au cœur je meure.
Si secouru ne suis de toy.
« Navré je suis en ceste sorte
D'un petit serpenteau, qui porte
Deux ailerons dessus le dos :
Aux champs une abeille on l'appelle.
Voyez donc ma playe cruelle,
Las I il m'a picqué jusqu'à l'os. »
— « Mignon (dist Vénus), si la pointe D'une mouche à miel telle atteinte Droit au cœur, comme tu dis, fait, Combien sont navrés davantage Ceux qui sont espoints de ta rage.
Et qui sont blessés de ton trait? »
Ronsard brillait encore au zénith comme imitateur d'Anacréon. Du Bellay y montrait ses séductions ordinaires, et Gilles Durant son gentil esprit.
D'autres entraient également en émulation, et, parmi les plus fins, Vauquelin de La Fresnaye qui chantait :
Amour, tais-toi ! mais prends ton arc, Car ma biche belle et sauvage, Soir et matin sortant du parc, Passe toujours par ce passage.
Voici sa piste : oh ! la voilà I Droite son cœur dresse ta viré, Et ne faux point ce beau coup-là.
Afin qu'elle ne puisse rire.
Hélas! qu'aveugle tu es bien I Cruel, tu m'as frappé pour elle :
Libre, elle fuit, elle n'a rien; Mais las ! ma blessure est mortelle.
Vauquelin de La Fresnaye vivait retiré dans son pays de Normandie. Son style est souvent rude, mais plein de sève.
Ce poète a des images nettes et une naïveté fort plaisante. Son Art poétique mérite encore d'être consulté.
Théophile était huguenot, mais sans fureur, et il finit par faire abjuration. Avant cet heureux retour, il avait été mêlé dans une aventure où il avait eu Toccasion de montrer sa modération et son goût.
« Gomme nous allions, raconte-t-il, vers la porte du quai, nous rencontrâmes, au détour d'une petite rue, le Saint-Sacrement que le prêtre apportait à un malade ; nous fûmes assez surpris à cette cérémonie, car nous étions huguenots, Glitiphon et moi, mais lui surtout avec une opiniâtreté invincible, ce qu'il témoigna très mal à propos en cette rencontre ; car tout le monde se mettant à genoux en Thonneur de ce sacré mystère, je me rangeai contre une maison, nutête et un peu incliné, par une révérence que je croyais devoir à la coutume reçue et à la religion du prince (Dieu ne m'avait pas encore fait la grâce de me recevoir au giron de son Eglise),
Glitiphon voulut insolemment passer par la rue où tout le monde était prosterné, sans s'humilier d'aucune apparence de salut. Un homme du peuple, comme souvent ces gens-là, par aveuglement de zèle, se laissent plus émouvoir à la colère qu'à la pitié, saute à la tète de Glitiphon, lui jette son chapeau par terre et ensuite se prend à crier au calviniste. Toute la rue se soulève et, sans la faveur d'un vieil homme de longue robe, qui se trouva là inopinément, on l'eût sans doute lapidé. Ce bonhomme fit semblant de se saisir de la personne de Glitiphon pour le mettre en prison et en répondit sur sa vie pour apaiser les plus séditieux qui commençaient à le traîner vers la Maison de Ville, où étaient les prisons de cette ville-là. Glitiphon parmi tout ce danger avait de la peine à se repentir de sa faute. Mais le bonhomme, qui s'était beaucoup hasardé pour lui rendre ce bon office, se montra si sage qu'il ne parut aucunement touché de l'obstination brutale où Glitiphon persévérait toujours ; seulement, il le pria deux ou trois fois de se contraindre un peu devant ce peuple, pour n'être pas occasion de nous faire tous assommer. »
Le talent poétique de Théophile de Viau consiste surtout à une succession (on pourrait
dire accumulation) d'images brillantes, ou plutôt brillantées.
Cette manière, si en contraste avec celle plus sobre de l'art classique au xvn" siècle, surprit et fit extravaguer l'ignorance des Romantiques, au temps où ils venaient de découvrir, pour s'en réclamer, toute la bande obscure des rimeurs Louis XIII.
Théophile Gautier (il est vrai qu'il n'avait point achevé de jeter sa gourme) en délira. Quant à Sainte-Beuve, il fut plus circonspect et remit les choses en place.
Disons que ce pittoresque, souvent défraîchi, venait, à Théophile de Viau et à ses émules, du xvr siècle finissant. Mais comme alors les derniers héritiers directs de la Pléiade savaient encore observer la décence et fuir une improvisation de mauvais aloi !
Malgré toutes réserves et toutes répugnances, malgré les objections les plus fortes, il faut avouer que Théophile, ainsi que quelques autres parmi ses contemporains, avait reçu le don de poésie, vicié certes, mais véritable.
Théophile n'est pas si primesautier ou plein de fraîcheur que quelques-uns l'affirment, ni Boileau-Despréaux si morne et rébarbatif que plusieurs, hier encore, se flattaient de le penser.
Hélas ! la juste opinion a sa tare comme la
fausse. Saisir un avis et l'appliquer chaque fois à point, mais c'est le diable !
Plus d'un parle encore de Théophile, et avec assez d'ostentation, mais en continuant d'ignorer ses ouvrages, sauf quelques morceaux cités par Gautier et principalement La Solitude,
A la vérité cette pièce qui est fort longue et que Gautier a su émonder avec discernement, enferme plus d'une image poétique vive et harmonieuse.
La première strophe en est belle :
Dans ce val solitaire et sombre, Le cerf qui brame au bruit de l'eau, Penchant ses yeux dans un ruisseau, S'amuse à regarder son ombre.
Dans ses paysages, Théophile de Viau nous montre, comme d'ailleurs tous ses contemporains, un mélange de faux et de vrai qui ne laisse pas d'être curieux à noter. Dans un décor de toile et de carton-pàte, au milieu des concettl et des pointes, il trouve moyen de faire entendre parfois la voix naturelle des choses.
Je chercherai quelques exemples dans une série d'odes intitulée : La maison de Sylvie,
Un soir que les flots mariniers Apprêtaient leur molle litière Aux quatre rouges limoniers Qui sont au joug de la lumière, Je penchais mes yeux sur le bord D'un lit où la Naïade dort, Et regardant pêcher Silvie, Je voyais battre les poissons A qui plus tôt perdrait la vie En l'honneur de ses hameçons.
D'une main défendant le bruit, Et de l'autre jetant la ligne, Elle fait qu'abordant la nuit, Le jour plus bellement décline.
Le soleil craignait d'éclairer Et craignait de se retirer, Les étoiles n'osaient paraître, Les flots n'osaient s'entre-pousser, Le Zéphire n'osait passer.
L'herbe se retenait de croître.
Dans ces parcs, un vallon secret, Tout voilé de ramages sombres, Où le soleil est si discret Qu'il n'y force jamais les ombres,
THÉOPHILE DE VIAU 20t
Passe d'un cours si diligent
Les flots de deux ruisseaux d'argent.
Et donne une fraîcheur si vive
A tous les objets d'alentour,
Que même les martyrs d'Amour
Y trouvent leur douleur captive.
Un étang dort là tout auprès, Où ces fontaines violentes Courent et font du bruit exprès Pour éveiller ses vagues lentes ; Lui, d'un maintien majestueux, Reçoit l'abord impétueux De ces Naïades vagabondes, Qui dedans ce large vaisseau Confondent Jeur petit ruisseau, Et ne discerne plus ses ondes.
Les ondes qui leur font l'amour Se refrisent sur leurs épaules, Et font danser tout à Tentour L ombre des roseaux et des saules.
Les ravons du iour éirarés Parmi les ombres incertaines, Eparpillent les feux dorés Dessus l'azur de ces fontaines.
Son or dedans l'eau confondu Avecque ce cristal fondu
Mêle son teint et sa nature, Et sème son éclat mouvant, Comme la branche au gré du vent Efface et marque sa peinture.
On comprend l'éblouissement de la jeunesse romantique devant de pareils vers : elle y trouvait un modèle de débraillé et de truculent cher à ses propres aspirations. Cependant, Théophile de Viau vivait en un temps oii les plus abandonnés gardaient encore comme un arrièregoût de style.
Ce que le romantisme a goûté chez les petits poètes Louis XIII, ce que les ignorants y goûtent encore aujourd'hui, c'est surtout le plaisir de la surprise.
< Ce qui fait les grandes beautés, dit Montesquieu, c'est lorsqu'une chose est telle que la surprise est d'abord médiocre, qu'elle se soutient, augmente, et nous mène ensuite à l'admiration. Les ouvrages de Raphaël frappent peu au premier coup d'œil : il imite si bien la nature que l'on n'en est pas d'abord plus étonné que si l'on voyait Tobjet même, lequel ne causerait point de surprise. Mais une expression extraordinaire, un coloris plus fort, une attitude bizarre d'un peintre moins bon nous saisit du premier coup d'oeil, parce qu'on n'a pas coutume de la voir ailleurs. On peut compa-
rer Raphaël à Virgile, et les peintres de Venise, avec leurs attitudes forcées, à Lucain : Virgile, plus naturel, frappe d'abord moins, pour frapper ensuite plus ; Lucain frappe plus, pour frapper ensuite moins. »
Ne soyons pas tout à fait intolérants avec la nouveauté, même équivoque. Et j'ajouterai : Admettons une pointe de mauvais goût capable de relever à l'occasion le beau immuable. Mais il ne faut pas qu'elle Tencanaille.
Certes la tragédie de Pyrame et Thisbé contribuai peu à la gloire de Théophile de Viau. Cependant, il ne serait pas exagéré de dire qu'elle le garda de l'oubli mieux que toute autre de ses œuvres. Et cela, à cause d'un hémistiche qui est devenu proverbial, ayant fait sourire les doctes et les ignorants.
Le passage suivant de Boileau finira de vous rappeler cette affaire.
« Veut-on voir, dit-il, combien une pensée fausse est froide et puérile ? Je ne saurais rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir que deux vers du poète Théophile, dans sa tragédie intitulée Pvrame et Thishé, lorsque cette malheureuse amante ayant ramassé le poignard en-
core tout sanglant dont Pyrame s'est tué, elle querelle ainsi ce poignard :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître Sest souillé lâchement. // en rougit, le traître!
« Toutes les glaces du Nord ensemble ne sont pas, à mon sens, plus froides que cette pensée. Quelle extravagance, bon Dieu! de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d'un homme qui vient de s'en tuer lui-même soit un effet de la honte qu'a ce poignard de lavoir tué ! »
A la vérité ce : Il en rougit, le traître! lu à sa place, ne doit pas surprendre outre mesure dans une œuvre écrite tout entière dans un style renchérissant sur les préciosités les plus forcées. Avouons maintenant qu'il se rencontre dans Shakespeare, dans quelques Espagnols, et dans Racine même deux ou trois fois, de pareilles « extravagances » et qui, à force de génie, touchent au sublime. Mais il est vrai de dire qu^il vaudra toujours mieux se tenir dans la juste mesure.
Théophile professait qu'il fallait que le discours fût ferme et le sens naturel et facile ; il rejetait les afféteries «qui ne sont que mollesse
et qu'artifice » comme par exemple : L'aurore toute d'or et d azur, brodée de perles et de jeudis, paraissait aux portes de l'Orient. Les étoiles, éblouies d'une plus vive clarté, laissaient effacer leur blancheur et devenaient peu à peu de la couleur du ciel^ etc.
Le plaisant est qu'il se trouvait être justement plein à l'excès de toutes ces molles atieteries et que son discours manquait surtout de fermeté et de bon naturel.
Au surplus, Théophile, comme firent de tout temps les poètes étourdis et sans doctrine, n'oublie point de s'écrier : « Il faut écrire à la moderne. » Et là-dessus il part en guerre contre la mythologie.
Mais malheureux ! Racine, qui s'en est servi sans se demander ce que c'est que d'écrire à la moderne, fat le plus de son temps et le plus^ vraiment original, bien que ne répugnant pas à « ces larcins qu'on appelle imitation des auteurs anciens », comme tu dis. Car ce n'est point quelque ornement, une métaphore ou une invocation, mais bien la qualité rare de l'âme du poète qui font son originalité.
Ah! que ces éternels modernistes prêtent à rire ! Ils tremblent de devoir la moindre des choses à l'anliquité et ils se contentent de promener, la mine étonnée, les oripeaux de la veille .
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Tous ces poètes de la période entre Malherbe et les grands classiques du xvii" siècle s'estimaient pleins de fraîcheur, et ils ne faisaient que ressasser.
Pensant secouer le joug de l'antiquité, ils traînent les entraves du moment comme choses émerveillables.
Ils sont ignorants, et ils se pédantisent ; ils sont secs, et, à la fois, comme gonflés d'une humeur épaisse.
Leur sort fut bizarre et risible^ car ils ne manquaient pas de mérite.
Théophile de Viau,le contemporain de Saint- Amant, jetait les images sur les images ; il brillantait. Mais c'était quand même une sorte de poète.
Pour Saint- Amant, c'est un grand faiseur de vers, assez habile et inutile. Il a le tour de main, et il n'a pas le ton. Otez-lui ces expressions de son temps qui surprennent aujourd'hui, et vous
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pourriez avoir un de ces descriptifs dans la pauvre manière du xviii' siècle.
M. Remy de Gourmont qui écrivit pour cette nouvelle édition de Saint-Amant, une excellente notice, n'est pas de mon avis. Il semble assez entêté de ce poète dont jadis Faret a pu dire : « Il ne faut voir que les vers de M. de Saint-Amant pour connaître qu'il a pris dans le ciel plus subtilement que Prométhée ce feu divin qui brille dans ses ouvrages.. . »
Voilà comment parlait le père Faret ; et il est certain que Saint-Amant a joui d'une vogue véritable, quoique fugitive.
Enfin, depuis le Romantisme, ces vieux poètes Louis XIII, fournissent encore des quiproquos, pour ainsi dire. Nous voyons que l'on vante leur initiative ou leur libre esprit, et ils ne furent peut-être que les ravaudéurs de la Pléiade.
Dans sa première fougue, Gautier s'extasiait sur Saint-Amant et les autres, sur la richesse et Tinespéré de leurs rimes. Sainte-Beuve se montra plus sage et remit les choses en place.
Il remarqua fort bien que ces poètes étaient une fin et non un commencement. Il les appelle « une postérité dégradée de Régnier. »
C'est, ma foi, trop d'honneur. Et, à propos :
ceux qu'un air hardi et une large envergure séduisent tant, devraient, je crois, se contenter de ce Mathurin Régnier. Il est, lui, un vrai grand poète, malgré ses lacunes ; et les coups d'aile parfois impatients de ses vers ne les détournent point des cimes.
... Tout cela n'empêche nullement un bon choix de quelque poète suspect, mais qui a tenu sa place dans Thistoire, d'être fort précieux.
Que j'aime cette solitude !
Que ces lieux sacrés à la nuit,
Eloignés du monde et du bruit
Plaisent à mon inquiétude !
Mon Dieu ! que mes yeux sont contents
De voir ces bois, qui se trouvèrent
A la nativité du temps,
Et que tous les siècles révèrent,
Etre encore aussi beaux et verts,
Qu'aux premiers jours de l'univers...
Que j'aime ce marais paisible !
Il est tout bordé d'aliziers, Daulnes, de saules et d'osiers, A qui le fer n'est point nuisible;
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Les Nymphes, y cherchant le frais, S'y viennent fournir de quenouilles, De pipeaux, de joncs et de glais ; Où l'on voit sauter les g^renouilles.
Qui de frayeur s'y vont cacher Si tôt qu'on veut s'en approcher....
Que j'aime à voir la décadence
De ces vieux châteaux ruinés.
Contre qui les ans mutinés
Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabbat.
Les démons follets s'y retirent.
Qui d'un malicieux ébat
Trompent nos sens et nous martyrent ;
Là se nichent en mille trous
Les couleuvres et les hiboux...
L'orfraie, avec ses cris funèbres,
Mortels augures des" destins^
Fait vivre et danser les lutins
Dans ces lieux remplis de ténèbres.
Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible Qui d'un seul regard de pitié Ne daigne voir son amitié...
Tantôt, sortant de ces ruines, Je monte au haut de ce rocher, Dont le sommet semble chercher En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir, Sous une falaise escarpée, D'où je regarde avec plaisir L'onde qui l'a presque sapée, Jusqu'au siège de Palémoa, Fait d'épongés et de limon...
Cette fameuse ode sur la Solitude fat composée à Belle-Isle-en-Mer où Saint-Amant avait suivi le duc de Retz.
Mais ni la mélancolie des vieux châteaux ruinés aux fentes comblées par les couleuvres et les hiboux, ni les cris funèbres de l'orfraie, ni Taspect abrupt des rocs sapés par les vagues, ne parvenaient à faire oublier au poète sa plus forte passion qui était de boire : le vin lui donnait de Tenthousiasme.
En compagnie du maréchal de Belle-Isle, il montait sur une vieille crédence. Une petite table chargée de bouteilles était là dressée. Le maréchal et le poète s'asseyaient, chacun sur sa chaise, et c^étaient souvent des séances de vingt-quatre heures. Quelquefois, la table ne manquait pas de s'en aller par terre, entraînant les buveurs dans une jonchée de pots.
Saint-Amant fréquentait aussi chez le nommé La Plante qui tenait un cabaret dans un bourg
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voisin de Belle-Isle. Dans ce cabaret il buvait et fumait à son aise. Il y rima mainte chanson, et ce joli sonnet ;
Assis sur un fagot, une pips à la main. Tristement accoudé contre une cheminée, Les yeux fixés vers terre^ et l'âme mutinée, Je song-e aux cruautés de mon sort inhumain.
L'espoir qui me remet du jour au lendemain, Essaie à gagner temps sur ma peine obstinée, Et, me venant promettre une autre destinée, Me fait monter plus haut qu'un empereur romain.
Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre Qu'en mon premier état il me convient descendre, Et passer mes ennuis à redire souvent :
Non, je ne trouve point beaucoup de différence
De prendre du tabac à vivre d'espérance,
Car l'un n'est que fumée, et l'autre n'est que vent.
La pièce sur le Melon est vive et colorée, avec un air d'audace. Elle n'est pourtant qu'à la façon de ces Gayetés dont Ronsard et ses amis furent à peu près les inventeurs :
Quelle odeur sens-je en cette chambre ? Quel doux parfum de musc et d'ambre Me vient le cerveau réjouir Et tout le cœur épanouir ?
Ha ! boa Dieu 1 j'ea tombe en extase : Ces belles fleurs qui dans ce vase Parent le haut de ce buffet Feraient-elles bien cet effet ?
A-t-on brûlé de la pastille ?
N'est-ce point ce vin qui pétille Dans le cristal, que l'art humain A fait pour couronner la main, Et d'où sort, quand on le veut boire, Un air de framboise à la gloire Du bon terroir qui l'a porté Pour notre éternelle santé ?
Non, ce n'est rien d'entre ces choses, Mon penser, que tu me proposes.
Qu'est-ce donc ? Je l'ai découvert Dans ce panier rempli de vert :
C'est un Melon, où la nature, Par une admirable structure, A voulu graver à l'entour Mille plaisants chiffres d'amour, Pour claire marque à tout le monde Que d'une amitié sans seconde Elle chérit ce doux manger Et que, d'un souci ménager.
Travaillant aux biens de la terre, Dans ce beau fruit seul elle enserre Toutes les aimables vertus Dont les autres sont revêtus...
Non, le coco, fruit délectable, Qui lui tout seul fournit la table De tous les mets que le désir Puisse imaginer et choisir.
Ni le cher abricot que j'aime,
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Ni la fraise avecque la crème, Ni la manne qui vient du ciel, Ni le pur aliment du miel, Ni la poire de Tours sacrée, Ni la verte figue sucrée, Ni la prune au jus délicat, Ni même le raisin muscat (Parole pour moi bien étrange), Ne sont qu'amertume et que fange Au prix de ce Melon divin.
Honneur du climat angevin, Que dis-je, d'Anjou? je m'abuse:
G*est un fruit du cru de ma m.use, Un fruit en Parnasse élevé.
De l'eau d'Hyppocrène abreuvé...
Quant au Moïse sauvé, c'est un long poème tout à fait dans le goût de l'époque. Saint-Amant l'avait travaillé et retravaillé à s'en fantasier le cerveau. Il voulait pour son ouvrage un titre battant neuf, et il finit par l'appeler Idylle héroïque. Il avait auparavant consulté là-dessus TAcadémie.
Dans la préface de ce Moïse sauvé, le poète nous fait part de son humeur indépendante. Quoi ! apprendre son art d'Homère ou de Virgile ? fi donc ! Mais suivre les exemples du Cavalier Marin, voilà qui est original.
Rotrou débuta au théâtre à dix-sept ans, et peu après, il obtint un grand succès avec sa seconde pièce, La Bague de Voubli, sujet tiré de Lope de Vega. Il ne cessa de travailler et il donna coup sur coup plusieurs tragédies et une foule de tragi-comédies ou simplement comédies. Citons : Don Lope de Cardone, Don Bernard de Cabrère, Laure persécutée, La sœur, dans la manière espagnole ; les Ménechmes et les Deux Sosies, qu'il imita de Plaute. Dans les Deux Sosies, il y a un prologue fort gracieux, et des vers émus avec grâce dans le rôle d'Alcmène ; les scènes comiques sont vives et bien menées. On sait que Molière se souvint de Rotrou, en le surpassant dans VAmphitrjyon.
Dans deux tragédies renouvelées de l'antiquité, VLphigénie et VAntigone, qu'il avait d'abord intitulée La Thébaïde, Rotrou a précédé Racine.
Chosroès est un drame historique sévèrement conçu.
Enfin nous connaissons ses deux chefs-d'œuvre, Venceslas et Saint- Genest,
Il était beau de visage et fort galant. Il fut joueur et dissipé dans sa jeunesse.
Pour se contraindre à moins de dépense, Rotrou jetait, dit-on, son argent dans les fagots de son bûcher ; ainsi lorsqu'il lui fallait l'y rechercher, la peine qu'il se donnait faisait qu'il n'en tirait que de petites sommes à la fois.
Après son mariage, Rotrou vécut sans désordre, à Dreux, sa ville natale, où il exerçait la charge de lieutenant civil, et où il mourut à quarante et un ans, pendant une épidémie, victime de son devoir.
Peu de jours avant sa mort, il écrivait à son frère :
« Le péril où je me trouve est imminent. Au moment où je vous écris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne aujourd'hui ; ce sera pour moi demain peut-être. Que la volonté de Dieu s'accomplisse I >
Quoique plus jeune que Corneille, Rotrou le précéda dans la carrière. C'est sans doute pourquoi l'on rencontre chez lui un plus grand nom-
bre d'expressions surannées que chez l'autre. Mais pour le caractère général^ le style de Rolrou est en avance, j'ose dire, sur celui de Corneille.
L'auteur de Venceslas avait été nourri dans la langue corrompue de cette génération poétique qui réagit un moment, par paresse et ignorance, je crois, contre la rigueur de Malherbe. Mais tous ces mauvais exemples ne gâtèrent le goût inné de Rotrou que superâciellement. Son vers a de la souplesse, du nombre et de l'harmonie. Il y a de la mesure dans la conduite de ses pièces, et sa fantaisie évite l'extravagance.
Quelques retouches délicatement posées, et beaucoup de ses ouvrages seraient au point. Marmontel, qui s'y essaya sans succès, n'était pas né poète.
... Elle est charmante cette comédie sentimentale qu'on appelait alors tragi-comédie.
Le romantisme a repris ce genre sous une autre forme, mais trop lourdement, ou, peut-être^ trop légèrement.
Cependant Rotrou avait ébauché là quelque chose qui ne doit pas être perdu.
Les premières comédies de Corneille sont
trop grises. Le Menteur, qui est ua chef-d'œuvre , ce n'est pas cela.
Et Rsgnard?
< Sans couvrir d'un voile — s'écrie Antigone dans les Phéniciennes d'Euripide — mes joues délicates, où mes cheveux tombent en boucles, sans avoir souci, comme il convient à une jeune fille, de la rougeur qui, sous mes paupières, colore mon visage, j'accours, bacchante de la mort, rejetant les liens de ma chevelure, et laissant flotter les plis éclatants de ma riche tunique, pour accompagner de mes longs gémissements cette pompe funèbre. Hélas ! hélas ! ô Polynice... »
J'ai dit que V Antigone de Rotrou n'était point parfaite. Mais il y a lieu de retenir plus d'un passage.
Ce dialogue bref, par exemple :
.-ETEOCLE
Qu'un brave parle haut !
POLYNIGE
Qu'un traître tard se fâche \
-ETEOCLE
Souvent tel brave tremble...
POLYMCE
Et plus souvent un lâche.