CREON
Mon fils, quel désespoir trouble votre pensée, Et de quel vain regret est votre âme pressée? A quel point vous emporte une funeste amour ? Faites grâce à celui dont vous tenez le jour.
HÉMON, tirant son épée.
Retirez-vous, barbare, évitant ma colère,
Je n'ai plus de respect, ni connais plus mon père ;
L'état où m'a réduit votre inhumanité
Me peut faire passer à toute extrémité :
Voyez, lion régnant, affamé de carnages,
Inhumain cœur humain, voilà de vos ouvrages ;
Saoulez ce naturel aux meurtres acharné,
(// 5e frappe de son épée,) Tenez, voilà le sang que vous m'avez donné.
ROTROU 22 l
Ce dernier vers, c'est du sublime.
Voici encore quatre beaux vers que l'amant expirant adresse à la morte adorée :
Toi, qui me fus ravie aussitôt que donnée, Vertueuse beauté, princesse infortunée 1 Allons, unis d'esprit, sans commerce de corps, Achever notre hymen en l'empire des morts.
Hémon parlant ainsi au cadavre d'Antigone, c'est presque Roméo penché sur les traits pâlis de Juliette.
Mais ne respire-t-on pas dans toute cette scène comme un air shakespearien?
D'ailleurs, les rencontres avec Shakespeare ne sont pas rares dans Rotrou.
Avait-il donc connu l'œuvre du grand tragique ? La vaine curiosité I
O Jean Rotrou, doux héros ! tu es le trait d'union entre Corneille et Racine, et le temps ne cessera point de mettre sur ton front, chaque jour, de plus fraîches couleurs.
UŒDIPE DE CORNEILLE
Il y a dans le Traité du sublime de Longin * un chapitre intitulé : Si l'on doit préférer le médiocre parfait au sublime qui a quelques défauts.
Remarquons tout d'abord que la question est fort mal posée, sinon oiseuse.
Longin conclut naturellement: que le sublime remporte, alors même qu'il ne se soutient pas également partout.
Bacchylide, dit-il, et Ion le tragique, ne font jamais de faux pas, et n'ont rien qui ne soit écrit avec beaucoup d'élégance et d'agrément. Il n'en est pas ainsi de Pindare et de Sophocle car au milieu de leur plus grande violence, durant qu'ils tonnent et qu'ils foudroient, pour ainsi dire, souvent leur ardeur vient mal à pro-
1. Il est certain, à ce qu'il paraît, que le Traité du sublime fut composé par un rhéteur dont on ignore le nom et qui écrivait à une époque bien antérieure à celle du ministre de Zénobie. Mais je maintiens le nom de Longin, pour simplifier.
l'oedipe de corneille 223
pos à s'éteindre, et ils tombent malheureusement. Et toutefois y a-t-il un homme de bon sens capable de préférer les premiers aux seconds ?
Je ne sais pas si Bacchylide et Ion marchaient constamment si droit I Mais quoique plus éloigné que Longin de Tantiquité, j'ose affirmer que Pindare et Sophocle ne tombent point si souvent, ni aussi malheureusement qu'il le dit.
Ces deux poètes, qui sont de sublimes génies, montrent également, d'un bout à l'autre de leurs œuvres, qu'ils se faisaient scrupule d'approfondir tous les secrets de leur art, les petits autant que les grands.
Longin a donc mal choisi ses exemples. La faute en est à sa question qui est mal posée, comme je l'ai déjà dit.
A la vérité, il y a peu de vrais génies sans assurance dans la partie matérielle de leur art ; et les simples talents sont bien moins adroits qu'on ne croit.
Quand on dit d'un versificateur : sa forme est parfaite, il y a, certes, confusion. Les demiconnaisseurs s'abusent facilement sur le véritable métier en poésie ou dans les arts. Ils admirent sans peine des tours de main aisés à attraper, et qui ne sont rien.
Non, sans une part de génie, il n'y a pas de parfait réellement dans Texécution artistique.
Mais il y a des génies qui exécutent imparfaitement ou même mal.
Eh bien ! pour sortir des termes vagues et prendre, en quelque sorte, le taureau par les cornes, je vous demande : doit-on égaler Corneille qui est un sublime génie, mais plein de taches, même dans ses plus beaux endroits, à Racine qui fait voir, partout, avec un pareil génie, la. plus grande perfection ?
C'est rinutile question de Longin qui m'a conduit à poser la mienne. Mais je n'ai pas l'intention de la résoudre.
Certes, ce n'est point par son Œdipe que Corneille peut prendre l'avantage sur Racine.
Voyons comment l'auteur du Cid se tire de ce sujet terrible d'Œ^ipe où il innove sans grand discernement :
La scène ne s'ouvre point, comme dans Sophocle, par un émouvant dialogue entre le roi parricide et incestueux, mais ignorant de ses
L CEDIPE DE CORNEILLE 22o
crimes, et le grand prêtre. Ce sont des paroles d'amour, des madrigaux assez fades, que Corneille nous fait entendre ; c'est ainsi qu'il prélude aux péripéties effrayantes qui vont se dérouler.
Voici les vers que Thésée, prince d'Athènes et amant de Dircé, débite à cette princesse ;
N'écoutez plus, madame, une pitié cruelle, Qui d'un fidèle amant vous ferait un rebelle. La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux, Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous. Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste ; Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain. Quand ce péril douteux épargne un mal certain.
Dircé lui répond sur le même ton, et tous les deux recommencent.
Comme Voltaire a raison, dans ses Commentaires^ lorsqu'il dit ; « Cette scène est une contestation entre deux amants, qui ressemble aux conversations de Clélie\ rien ne serait plus froid même dans un sujet galant, à plus forte raison dans le sujet le plus terrible de Tantiquité... Racine même y aurait échoué avec ses vers élégants : comment donc put-on supporter une si plate galanterie, débitée en si mauvais vers?... »
•226 RÉFLKXIONS SLR QUELQUES POETES
Il faut savoir que Corneille fait de Dircé une fille de Laïus, et la seule héritière de sa couronne, et qu'il se réjouit d'avoir imaginé Vheareux épisode des amours de cette princesse avec Thésée. Quel aveuglement! Mais que dire, puisque Racine lui-même a donné dans ce travers? Son originalité pourtant était assez substantielle, et il pouvait dédaigner des trouvailles telles que le personnage d'Aricie, et surtout celui d'Eriphile. La différence est qu'il n'y a pas moyen, pour Corneille, lorsqu'il se trompe de se sauver par la grâce, et que la séduction de Racine ne connaît pas d'obstacle.
Donc, Dircé et Thésée font assaut de beaux sentiments. Dircé veut éloigner Thésée pour lui éviter les dangers de la peste qui ravage Thèbes ; celui-ci ne consent point à la laisser exposée à ces mêmes dangers: il lui dit en vers détestables:
... Mais ne contestons point et sauvons l'un et l'autre ^ L'hymen justifiera ma retraite et la vôtre ; Le roi me pourrait-il en refuser l'aveu, Si vous en avouez l'audace de mon feu ? Pourrait-il s'opposer à cette illustre envie D'assurer sur un trône une si belle vie, Et ne point consentir que des destins meilleurs Vous exilent d'ici pour commander ailleurs ?
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On trouve, un peu avant, quelques vers dits par Dircé, qui ne manquent pas d'accent :
Ahl Seiojneur, quand l'amour tient une âme alarmée,
Il l'attache au péril de la personne aimée.
Je vois aux pieds du roi chaque jour des mourants,
J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants,
Je me vois exposée à ces vastes misères,
J'y vois mes sœurs, la reine, et les princes mes frères ;
Je sais qu'en ce moment je puis les perdre tous,
Et mon creur toutefois ne tremble que pour vous I
Tant de cette frayeur les profondes atteintes
Repoussent fortement toutes les autres craintes.
Enfin Dircé s'en va trouver la reine sa mère, et Œdipe arrive accompagné de Gléante, son confident. La conversation s'engage, et c'est une vraie scène de médiocre comédie bourgeoise. Œdipe veut placer ses propres filles, et sondéplaisir est grand, lorsque Thésée lui avoue sa passion pour Dircé.
Thésée dit à Œdipe :
Antigone est parfaite, Ismène est admirable,
Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable,
Elles sont Tune et l'autre un chef-d'œuvre des cieux;
Mais oiî le cœur est pris, on charme en vain les yeux...
Si vous avez aimé, vous avez su connaître
Que l'amour de son choix veut être le seul maître...
Ce n'est pas offenser deux si charmantes sœurs, Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs.
C'est inconcevable ! Et cela s'aggrave par la ridicule réponse d^Œdipe qui commence ainsi :
Mais c'est m'offenser, moi, prince, que de prétendre A des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre...
Œdipe, resté seul avec Cléante, lui dit avec inquiétude :
Cet amant de Dircé déjà me parle en maître. . .
Et Cléante lui répond que, sans doute, Dircé, comme fille de Laïus :
Croit avoir quelque droit à la toute puissance.
Après cela, Œdipe raconte l'histoire du sphinx. Il y a de beaux vers dans ce récit ;
On t'a parlé du sphinx, dont l'énigme funeste Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste. Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion, Se campait fièrement sur le mont Githéron, D'où chaque jour ici devait fondre sa rage, A moins qu'on éclaircît un si sombre nuage.
l'œdipe de corneille •229
Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité,
C'était de ce prodige enfler la cruauté,
Et les membres épars des mauvais interprètes
Ne laissaient dans ces murs que des bouches muettes.
Mais comme aux grands périls le salaire enhardit,
Le peuple ofîre le sceptre, et la reine son lit,
De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie ;
J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie.
Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants,
Je demande l'énigme, et j'en cherche le sens,
Et, ce qu'aucun mortel n'avait encor pu faire.
J'en dévoile l'image et perce le mystère. . .
Ce qui est singulier, c'est que, dans la pièce, Dircéest promise à Amon, le tendre fiancé d^Antigone. Jocaste, qui survient, explique à Œdipe qn Amon est fort à plaindre, mais que Ton peut excuser Dircéde donner la préférence à Thésée:
Qui joint à de hauts faits celui d'une couronne.
Une querelle de ménage a lieu entre Jocaste et Œdipe. Puis arrive un autre confident, Dymas, qui apporte de mauvaises nouvelles de Toracle ;
ŒDIPE
Hé bien, quand verrons-nous finir notre infortune? Qu'apportez- vous, Dymas ? quelle réponse?