‹ Réflexions sur quelques poètesChapitre 27 sur 27 · DUCIS 2S · texte numérisé non relu

DUCIS 2S

Enfin, à propos du Marchand de Venfse, ce n'est pas la méthode de Vigny qu'il faut accuser, c'est la faiblesse accidentelle du grand poète des Destinées,

Je me livrais un matin à ces réflexions, ayant fait tomber, par hasard, d'un rayon de ma bibliothèque, les œuvres de Jean-François Ducis, celui qui donna le signal des adaptations shakespeariennes.

C'est une édition en quatre petits volumes, parue en 1827, chez Ladvocat, Téditeup des romantiques ; elle est ornée d'un beau portrait gravé de Ducis. Les cheveux envolés autour de sa large face, son corps robuste couvert d'une sorte de houppelande fourrée, le bon dramaturge regarde dans l'infini.

Les contemporains de Ducis le tenaient volontiers pour un ostrogot assez terrible, et La Harpe disait :

— C'est bien heureux que cet homme n'ait pas le sens commun; il nous écraserait tous.

Plus tard, surtout pendant les premières fougues romantiques, le ton changea : Ducis n'était plus un sauvage ivre, mais un sentimental

édulcoré, esclave des bienséances ; et Ton se moquait de ses tonnerres ratés.

Quant à Ducis lui-même, il faut croire qu'il ne plaisantait point :

« Nous portons, nous autres, — s'écriait-il, — des volcans dans notre âme ; nous sommes lions ou colombes... »

Devons-nous rire du bon gros père Ducis et de son phébus ? Je n'en sais rien. Il n'était pas très fort, mais il eut, à son heure, un commencement de talent neuf. A la vérité, il pouvait bien se sentir une âme sur le point de faire éruption.

Il avait composé son Hamlet d'après la traduction de la Place, et il disait avec simplicité :

— Je n'entends point Tanglais, et j'ai osé faire paraître Hamlet sur la scène française.

Cette ignorance n'était peut-être pas ce qui l'éloignait le plus de Shakespeare.

NEPOMUCENE LEMERCIER

M. Maurice Albert a publié un livre intitulé : Les Théâtres du boulevard de 11 89 à 1848. M. Marc des Granges a également traité ce sujet.

Ainsi, nous savons à présent toute sorte de choses sur Thistoire du pré -romantisme au théâtre, sur les origines du drame romantique. Hugo et le père Dumas auront beau faire, nous sommes désormais dans leur secret.

M. Maurice Albert ne prend pas des gants pour crier à Victor Hugo :

— Vous avez enfoncé des portes qui étaient ouvertes depuis plus d'un quart de siècle tout le long des boulevards !

Et tous ces critiques et historiens se mettent à chanter en chœur les louanges de Pixérécourt et de Ducange. Je dois ajouter que c'est apparemment sur un mode à moitié sérieux.

A vrai dire, ces découvertes à propos des origines du drame romantique datent de loin. Elles sont instructives, curieuses, amusantes... Cela

conclut-il quelque chose ? Au fond, Hugo, et même Dumas père, sont bien les inventeurs de leur manière, qui ne fut pas toujours une bonne manière.

Jules Janin évoqua jadis l'ombre falote de Pixérécourt qui lui dit :

— Il n'y a que moi qui suis le prédécesseur véritable de M. Victor Hugo lui-même; c'est moi, et moi seul, qui leur ai ouvert la carrière, à ces beaux esprits qui m'ont voulu réduire au néant ! Tant pis pour eux s'ils sont ingrats, et malheur à toi l'historien inexact... Maintenant, me reconnais-tu ? me vois-tu ? m'entends-tu ?...

Il secoua en criant son épaisse chevelure, et Janin, terrorisé, reconnut maître Guilbert de Pixérécourt, le héros, le roi, le dieu, le révolutionnaire,le Corneille, le Shakespeare, V enchanteur du boulevard.

Quant à Victor Ducange, il avait des moyens à lui pour exciter l'intérêt, la pitié et la terreur. Il fanatisait son parterre ; il était l'apôtre du peuple et même de la populace.

Lorsque la ville d'Amiens éleva une statue au savant Charles du Fresne, sieur du Gange, auteur du célèbre Glossaire, plus d'un s'écria dans son enthousiasme :

— C'est justice d'élever un bronze à l'auteur d'Affathe et de la Maison du Corrégidor !

NÉPOMUCÈNR LEMBRCIFR 2S5

Ce Ducange avait aussi annoncé Hugo I Jules Janin nous Pavait appris avant M. Maurice Albert...

NépomucèneLemercier,lui, pourrait être considéré, sans rire, comme le précurseur de Victor Hugo, dont il fut, en quelque sorte, l'ébauche. Une ébauche, déjà pleine de vigueur, que la Nature comptait reprendre pour lui donner le fini nécessaire.

Dans la Panhypocrisiade de Lemercier se trouve en germe cette manière tardive de Victor Hugo, manière pleine de fantasmagorie et d'une obscurité érudite. Et quant au Richelieu du premier, il n'est pas si éloigné de la Marion Delorme du second.

La liste des œuvres de Lemercier est longue, longue et bariolée ;on y rencontre tous les genres et plusieurs manières. Il a composé des odes et des dithyrambes, des épopées, des satires et des épîtres.

Son bagage tragique comprend : Agamemnon, ouvrage où il donna, fort jeune, sa vraie mesure, ^ms Baudoin, Gain, Camille ou le Capitale sauvé , Charlemagne, Christophe Colomb, Clovis, la Démence de Charles VI, Ismaël au désert, Ur-

suie et Orovèse, Louis IX, les Martyrs de Souli, Méléagre, les Serjs Polonais, enfin Frédégonde etBrunehaut qui réussit pleinement sur la scène.

Parmi les comédies de Népomucène Lemercier on cite le Corrupteur^ le Faux Bonhomme, et surtout Pinto qui avait fait peur au Directoire. Pinto a été repris à TOdéon, je crois, il y a quelques années.

La critique modérée disait encore au moment de la mort de Lemercier, que son Agamemnon était la dernière des belles tragédies dans le goût antique, et que Pinto avait mêlé, le premier, les sérieuses réalités de l'histoire à un excellent comique.

Lemercier écvivii Agamemnon fort jeune. C'est une tragédie à la façon de nos classiques, mais Shakespeare a passé là-dessus. Les réminiscences de Macbeth éclatent dans diverses scènes.

C'est Voltaire qui avait donné l'exemple de ces petites imitations, en faisant passer un reflet à' Othello dans Zaïre.

On a dit que le succès à' Agamemnon avait pesé sur la gloire et le talent de Népomucène Lemercier, et qu'à chaque nouvelle production le public et la critique lui criaient : Agamemnon ! Agamemnon !

On lui reprochait d'avoir quitté, après cette tragédie, le noble et sévère langage traditionnel.

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pour se faire des habitudes de style singulières.

Les derniers classiques rappelaient à Lemercier sa faute avec aigreur.

Quant aux novateurs, ils se moquaient de lui et le trouvaient timide et embrouillé. Ils soutenaient qu'il était allé de chute en chute, et que Tart moderne ne lui réussissait guère plus que la routine.

Malgré cela, on était forcé de reconnaître les qualités de l'auteur d'Agamemnon et de Plnto, et sa renommée imposait.

Je ne sais plus qui a comparé Lemercier à Paul Delaroche. C'est presque exact. Et si cette comparaison ne semble point un superbe éloge ni pour l'un ni pour l'autre^ du moins il n'y a pas de quoi rougir,pour le peintre, comme pour le poète.

Baoup Lormian s'écriait vers 1809 : Les Dieux de la Grèce ont pfe?7Z// Il adaptait donc comme il pouvait Ossian, alors tout battant neuf, et, dans un Discours préliminaire plein de fougue et d'absurdité, il affirmait : que les Grecs avaient créé leur mythologie comme un divertissement.

Comme ce Campenon qui fut Tami de Ducis le tragique, comme plus d'un parmi les jeunes poètes au déclin du xviii' siècle, Baour-Lormian annonçait déjà, en quelque façon, le romantisme futur. C'étaient encore, il est vraijes belles manières classiques, mais affadies et ne recouvrant un semblant d'énergie que par le geste et l'accent de la naïveté barbare.

Lormian, auteur médiocre, apparaissait toutefois dans ses essais osçianiques, avec un air

de nouveauté. Et cette nouveauté avait pour les contemporains un cliarme qui ne s'est pas évaporé tout entier, à en juger par les vers suivants :

Aussi calmes qu'un bois vers le déclin du jour... Ils marchent plus nombreux que les sables mouvants Ou les roseaux d'automne agités par les vents... Obscur comme un ruisseau qui dans l'ombre s'écoule... Ils s'élèvent pareils à deux brouillards errants... Sa jeunesse brillait comme l'astre serein

Qui sème d'un or pur la rive orientale

L'haleine du zéphir qui dans l'air se balance...

... Une clarté légère Tremble encor dans les cieux et luit sur la fougère...

Les pâles clartés de la nuit, pleines du mystère de la Mort, sont souvent rendues par Lormian d'un pinceau vaporeux :

A la pâle clarté des astres incertains... Des étoiles du soir les clartés vacillantes... Aux rives du couchant, pâle, silencieuse, La lune ne versait qu'une clarté douteuse, Et le vent de minuit soufflait dans le vallon...

Tenez voici des noms presque aussi terribles que ceux qui hérissent les beaux vers de Leconte de Lisle :

Que n'ai-je pu rester aux murs de Davranna ! Sensible à mon amour, Anir dans sa vieillesse Aurait béni du moins l'heureuse Minona... J'avais ton âge et presque ta beauté Quand, à mes yeux, plus fraîche que l'aurore, Plus blanche que le cygne au plum.age argenté Ou le lis embaumé que Morven fait éclore. Pour la première fois s'offrit Evelina...

Tel daigne nous parler l'orageux Gruthloda, Lorsque, resplendissant des feux du météore, Sa voix vient réjouir les vallons du Loda Et fait taire les vents sur les rocs d'Inistore.

Il y a vraiment du nombre dans la strophe que voici :

Ses yeux d'azur que voile un sinistre nuage. Roulent, chargés d'amour, de tristesse et de pleurs : Tels deux astres du soir brillent dans le feuillage, Ou telles nous voyons, au pied du roc sauvage. Les larmes du matin qui tremblent sur les fleurs.

Enfin ce Baour-Lormian, cet enfant de Toulouse, buvait avidement l'ivresse dans la coupe des Gaels.

Lamartine se faisait constamment gloire d'être redevable à Ossian. Jeune homme obs-

cur, il aime à parler du barde fils de Fingal, dans sa correspondance avec son camarade Virieu ; et plus tard, pendant que le monde Tacclame, il n'oublie point de dire :

« Ossian fut 1 Homère de mes premières années, je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. »

Toutes sortes de nourritures^ et saines et malsaines, firent croître également en force et en beauté le génie de Lamartine. Ce qui est plein de périls pour le commun, devient salubre pour riiomme supérieur. Ne cherchons pas la clef du mystère ; il est inutile de « vouloir tout ramener aux principes de notre faible raison ».

Un autre poète, qui n'est pas sans cesse délicat, mais qui est constamment abreuvé des eaux parlantes d'Hippocrène, eut un jour la fantaisie d'emprunter quelque chose à Ossian.

Alfred de Musset fait chanter à sa douce Bernerette des vers qui sont la traduction presque littérale d'un des plus gracieux thèmes ossianiques.

Mais l'âme libre de Musset hausse cette imitation en chef-d'œuvre d'originalité française.

lM)2 rkflexions sl-k quelques poètes

Ainsi faisait Virgile dans ses Églogues lorsqu'il menait à contribution Théocrite.

Je me figurais que Bernerette (je n'avais pas relu le conte de Musset depuis vingt ans) réveillait avec son chant mélancolique les échos du val d'Aulnay. Je m'aperçois que c'est aux environs de Montmorency que cela se passa. J'en suis fâché. Le val d'Aulnay fut la terre natale d'une belle femme que j'aimai fort jeune, et il est à présent le séjour d'un vieux poète malveillant, maleçolus posta, qui après m*avoir exaspéré, me fit bien rire.

J'ai entendu raconter sur Pierre Dupont une anecdote fort réjouissante.

Ce chansonnier, ami du peuple et de ses revendications, apprit par hasard que Napoléon III professait une grande estime pour son talent. Il en fut flatté, comme de raison.

Or, il arriva qu'un jour, Tempereur vint à passer en carrosse sur le boulevard où Dupont prenait son apéritif à la terrasse d'un café ; et Ton le vit soudain se lever tout ému et se précipiter au-devant des chevaux, en s'écriant :

— Sire, vous êtes le premier des Français !

— Pouah ! pouah ! flrenten chœur tous les bohèmes, compagnons du chansonnier, en laissant libre cours à leur envie, sans doute.

Je ne vois rien de répréhensible dans cette conduite de Pierre Dupont. Elle n'entache aucunement sa naïve indépendance. Mais le bonhomme était poète avant tout, et il aimait sa gloire.

Dans le Chant des ouvriers, on trouve celle belle strophe :

Mal vêtus, logés dans des trous, Sous les combles, dans les décombres.

Nous vivons avec les hiboux Et les larrons amis des ombres ; Cependant notre sang vermeil Goule impétueux dans nos veines ; Nous nous plairions au grand soleil, Et sous les rameaux verts des chênes.

Le soulèvement de la Hongrie en 1848, inspira au chansonnier ces vers sonores :

0 terre des libres chevaux.

Où des vins le goût est si rare, Hongrie ! il en faut de nouveaux.

Pour le grand jour qui se prépare I Selle un cheval éblouissant Gomme les coursiers de l'aurore.

Dans le hanap verse ton sang, Le grand Kossuth respire encore.

Dupont savait animer gaillardement les roseaux de la flûte champêtre. Dans Les bœufs, dans Les cerises, dans Les sapins, nous pouvons admirer et Tallure et maint détail :

Le sapin brave et l'hiver et l'orale, Chaque printemps lui fait un éventail ; Droite est sa flèche et vibrant son feuillage, L'art grec s'y mêle au gothique travail ;

Ses blancs piliers, un souffle les balance Sans plus d'elTort que les simples roseaux ; Chœur végétal, symphonie, orgue immense Qui darde au ciel d'innombrables tuyaux...

Dans La Chanson des foins, les faucheurs prennent un air à la Tliéocrite, et l'on devine qu'ils commencent leur labeur au chant de l'alouette, pour ne se reposer que lorsqu'elle s^endort :

Prends ta faux, ton bidon pour boire, Prends ton marteau, ta pierre noire

Faucheur I car c'est en juin

Que l'on fauche le foin...

La faux s'en va de droite à gauche Avec un rythme cadencé ; L'herbe, à mesure qu'on la fauche, Tombe et s'aligne en rang pressé.

Dans les salons littéraires et les ateliers où je fréquentais, il y a quelque vingt ans, je ren-

contrais souvent l'un de ces frères Lj'onnet qui furent fameux vers 1860.

Il allait glabre et sublime, et il vocalisait du Pierre Dupont. Mais il semblait suranné ; il n^était pas toujours divertissant.

Un soir qu'il chantait au piano, je me mis à me balancer, sans prendre garde, assez bruyamment, sur un rocking-chair. Le vieil artiste se leva et s'approcha de la maîtresse de céans. Il regarda dans le vide, puis il dit tout bas, en me désignant :

— Ce jeune homme n'a pas le sentiment du rythme : il se balance à contre-temps !

Feu Paul Arène aimait à conter ceci :

Démodés et mis à l'écart, les frères Lyonnet se disaient las et dégoûtés de la vie artificielle du comédien. Ils n'aspiraient qu'à un petit pécule, afin de pouvoir se retirer et finir leurs jours doucement, là-bas, du côté de Saint-Jean-de- Luz, d'où ils tiraient leur race, paraît-il. On donna une représentation à leur bénéfice, qui réalisa une assez jolie somme.

— Eh bien, demandait Paul Arène, en riant, savez-vous ce qu'il advint ? Ayant touché la somme, les frères Lyonnet s'empressèrent de s'installer en plein centre cabot, o. Asnières l

La Comédie-Française commémore Hugo en reprenant les Biirff raves. C'est fort bien.

Cette fantasmagorie, cependant, est peut-être du nombre de ces ouvrages romantiques dont les ornements trop lourds tombent déjàen poussière.

Vous savez que laComédie avait d'abord voulu, à l'occasion du lOSeanniversaire dugrandpoète, monter le Roi s'amuse. Une querelle inopinément cherchée à M. Jules Claretie lit échouer le projet.

Voilà un contretemps qui nous prive de la joie d'admirer le parfait Silvain. C'est là ce quïl faut regretter surtout.

Il n'y a pas longtemps, Marion Delorme obtint le plus heureux succès grâce à Tart sublime de M"' Bartet, au jeu brillant de Lambert.

Allons, c'est encore Hernani qui semble le drame le plus valide de Victor Hugo.

Sans doute, par-ci par-là, l'outré, le cocasse

même éclatent ; et les personnages ne cessent d'être surpris, durant cinq actes, de leur qualité d'Espagnols. Mais, dans Hernani comme dans le Cid, une sorte de^jr/^acera fait épanouir rélocution et les sentiments.

Sainte-Beuve reprochait à Hugo de manquer de ce tact qui fut grec et qui n'est pas moins français. Et il ajoutait qu'il ménageait trop peu ses œuvres théâtrales.

Eh quoi ! Victor Hugo n'était-il point de ces privilégiés pour qui tout devient matière de leur art?...

Feu Renouvier a laissé deux volumes sur Victor Hugo. Dans l'un, il juge le poète, dans l'autre, le philosophe. Dans le premier, les mérites et les vices sont pesés avec soin, et c'est pour aboutir, comme Fauteur lui-même Tavoue, à une apologie.

Renouvier ne se dissimulait point que le romantisme a été une révolution contre la raison, contre les procédés logiques de la pensée et de la composition des idées. Seulement, il estime que puisque, dans le cas, c'est la simple poésie qui entre en jeu, il est bien permis de se montrer moins sévère.

Serait-ce pas une opinion capable déjouer un

mauvais tour et de gâter tous les principes d'une critique sérieuse ?

Dans un chapitre très nourri, qu'il intitule : Ignorance et absurdité ^ Renouvier nous montre Victor Hugo enfant sublime, cherchant à remédier à l'insufflsance de ses études par des lectures où sa fantaisie seule le menait.

« En première ligne — écrit le critique philosophe — destraits d'ignorance de Victor Hugo, dans ses ouvrages, il faut mettre ceux qui portent sur l'histoire littéraire et philosophique, parce qu'ils dénotent à la fois le manque de rinstruction la plus commune des hommes de lettres, une indifférence étonnante sur l'exactitude des applications qu'il fait des noms d'hommes illustres, historiques ou mythiques aux idées, et la persuasion où il est de tomber sur des qualifications justes, d'emblée, du même coup que sur une imagination attrayante, ou sur un mot qui sonne comme il faut. L'habitude a poussé ceci à un point bizarre, dans les ouvrages de sa dernière période. »

Ainsi, pour Victor Hugo , Socrate est lumineux, Zenon triste, et Pyrrhon vague. Les sept Sages de la Grèce se couvrent de nuages, de flots , de brumes et d'hivers. Quant à Hegel, il est naturellement sombre, et Kant en détresse.

Renouvier croit que si Kant est en détresse,

c'est pour rimer avec Lucrèce, que le poète venait d'apercevoir sur une cime.

Ici, le critique, n'étant pas du métier, se fait illusion sur ce qu'on appelle des chevilles, Hugo n'en avait nul besoin.

Mais, continuons à suivre Zenon, le sage fou, qui va rejoindre Gerbert, le pape noir, et cela dans l'infini, qui e?>l leur morne promenoir.

Les lois n'ont point :

...Depuis les temps de Cyrus, d'Astyage, De Cécrops, de Moïse et de Deucalioii, Fait un pas hors du lâche et sanglant talion.

Voulez-vous écouter VAne ? Il vous dira :

Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,

L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte,

Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lac

Thaïes, Hévélius, Lèvera, Granallachs,

Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Gubière,

D'Argens avec Rancé, qui prend pour lit sa bière...

Le philosophe Renouvier gémit sur cet entassement de noms hétéroclites.

Je veux me déclarer moins choqué que lui et de cette ignorance, et de cette absurdité. H ne

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s*agit pas tant d'ignorance, et Victor Hugo était plein de talent. Ce qu'il faut déplorer, c'est la source même d'où jaillissait une pareille poésie, et c'est cela que le bon Renouvier ne voyait pas assez clairement.

Dans un morceau de prose de sa jeunesse, Hugo parle de nos meilleurs classiques avec convenance.

Il y a encore là ce tour antithétique qui agace, cette affectation, celte manière qui vint de bonne heure gâter chez Hugo des dons admirables d'écrivain. Mais laissons !

Tout d'abord, il exaltera l'importance de la forme :

« La forme, dit-il, est chose beaucoup plus absolue qu'on ne pense... Une idée n'a jamais qu'une forme, qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complète, sa forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme préférée par elle, et qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l'homme de génie. Ainsi, chez les grands poètes, rien de plus inséparable, rien de plus adhérent, rien de plus consubstantiel que l'idée et l'expression de Tidée. Otez sa forme à Homère, vous avez Bitaubé. »

Il y aurait à redire sur le détail, et Bitaubé n'empêche pas complètement Homère de se faire

jour. Mais il est vrai que la forme est constamment la marque significative, même lorsqu'elle paraît sacrifiée. Et vous entendez bien que j 'écarte de la question les petites recettes des escamoteurs de style.

Victor Hugo parle excellemment de Molière, de La Fontaine, de Corneille, de Bossuet, de Pascal et même de Boileau.

Pour Racine, il dit qu'il possède la ligne de Raphaël, aussi chaste, harmonieuse et discrète, quoique d'un goût inférieur ; aussi pure, quoique moins haute; aussi parfaite, quoique moins sublime...

Voilà comment Racine est égratigné au passage. C'est qu'il a toujours donné de Thumeur au chef romantique. Ne doit-il point, par sa perfection, faire naître un secret dépit, une jalousie presque inconsciente ? J'aimerais ce sentiment chez Hugo *.

1. Cet article, publié à Paris-Journal le 4 mars 1910, est le dernier écrit de Jean Muréas.

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