‹ Réflexions sur quelques poètesChapitre 26 sur 27 · Allusion au Discours sur l'âme des hêtes · texte numérisé non relu

Allusion au Discours sur l'âme des hêtes

Galien, et Monginot, son propre ami, auteur d'un traité de la gué ri son des fièvres par le quinquina.

Ce n'est ni la fable de : Lllirondelle et les petits oiseaux, ni celle de : Le Songe d'un habitant du Mogol, Cependant la fameuse écorce sut inspirer à La Fontaine les vers suivants, d'une large et vigoureuse touche:

... Un arbre en est couvert, plein d'esprits odorants, Bas de tige, étendu, protecteur de l'ombrage ; Apollon a doué de cent dons différents

Son bois, son fruit, et son feuillage.

Le premier sert à maint ouvrage ; Il est onde d'aurore ; on en pourrait orner Les maisons où le luxe a droit de dominer. Le fruit a pour pépins une graine onctueuse,

D'ample volume et précieuse :

Elle a l'effet du baume et fournit aux humains, Sans le secours du temps, sans l'adresse des mains.

Un remède à mainte blessure.

Sa feuille est semblable en figure Aux trésors toujours verts que mettent sur leur front Les héros de la Thrace, et ceux du double Mont.

Le poème de la Captivité de saint Malc est de ce genre épique, pieux et chrétien, qui pensa un instant rejeter de la grande poésie les Dieux de rOlympe. Ce genre a donné quelques fleurs éphémères, mais aucun fruit.

La Fontaine avait composé la Captivité de saint Malc à la prière des solitaires de Port- Royal. L'ouvrage fut publié en 1673 ; il était dédié au cardinal de Bouillon, celui qui avait porté le nom d'abbé duc d'Albret. C'était le frère puîné du duc de Bouillon et le neveu de Turenne. Il fut longtemps chargé des affaires de France à Rome, puis tomba dans la disgrâce de Louis XIV, et mourut doyen du Sacré Collège.

Dans sa dédicace au cardinal, le poète dit :

« Votre Altesse Eminentissime ne refusera pas sa protection au poème que je lui dédie : tout ce qui porte le caractère de piété est auprès de vous d'une recommandation trop puissante. C'est pour moi un juste sujet d'espérer dans l'occasion qui s'offre aujourd'hui; mais, si j'ose dire la vérité, mes souhaits ne se bornent point à cet avantage, je voudrois que cette idylle, outre la sainteté du sujet, ne vous parût pas entièrement dénuée des beautés de la poésie, etc. »

A la bonne heure! Mais les beautés poétiques y sont peu nombreuses. Malgré sa plus belle contrition, La Fontaine devait rester toujours le disciple des Grecs et des Latins.

Cependant il y a dans la Captivité de saint Malc des vers d'une incomparable suavité chrétienne.

« Forêts, s'écriait-il, retraites du silence,

Lieux dont j'ai combattu la douce violence,

Angéliques cités d*où je me suis banni,

Je vous ai méprisés, déserts, j'en suis puni.

Ne vous verrai-je plus ? Quoi! songe, tu t'envoles !

0 xMalc ! tu vois le fruit de tes desseins frivoles !

Verse des pleurs amers, puisque tu t'es privé

De ces pleurs bienheureux où ton cœur s'est lavé. »

L'histoire de saint Malc est racontée dans une lettre de saint Jérôme. L'héroï-comique Arnauld d'xAndilly a donné une fort belle traduction de cette lettre.

Le charmant et malheureux Fouquet, surintendant des finances, aimait les lettres et savait encourager les poètes avec esprit et délicatesse.

Il avait accordé à La Fontaine une pension annuelle, à condition de recevoir de lui une pièce de vers pour le payement de chaque quartier.

C'est ainsi que le surintendant obligeait avec une grâce extrême; et le poète ne manqua point de goûter la façon. Il souscrivit à l'engagement par une pièce de vers adressée au docte Pellisson, confident de Fouquet.

Cette pièce où il y a beaucoup de gaîté, et la malice la mieux apprise, commence ainsi :

Je vous l'avoue, et c'est la vérité, Que Monseigneur n'a que trop mérité La pension qu'il veut que je lui donne; En bonne foi, je ne connais personne A qui Phébus s'engageât aujourd'hui De la donner plus volontiers qu'à lui.

La Fontaine paya le premier terme par une ballade adressée à M'"' Fouquet. Je cite Venvoi :

Reine des cœurs, objet délicieux, Que suit l'enfant qu'on adore en des lieux Nommés Paphos, Amathonte, et Gythère, Vous qui charmez les hommes et les dieux, En puissiez-vous dans cent ans autant faire !

C'est une ballade à Fouquet lui-même qui paie le second terme :

Trois fois dix vers, et puis cinq d'ajoutés, Sans point d'abus, c'est ma tâche complète ; Mais le mal est qu'ils ne sont pas comptés. Par quelque bout il faut que je m'y mette. Puis, que jamais ballade je promette 1 Dussé-je entrer au fin fond d'une tour,

POÉSIES PEU CONNUES DE LA FONTAINE 2i9

Nenni, ma foi, car je suis déjà court ; Si que je crains que n'ayez rien du nôtre. Quand il s'agit de mettre une œuvre au jour, Promettre est un, et tenir est un autre...

L'indolence du poète commence déjà à se rebiffer. Il fit cependant, pour le troisième terme, une jolie ballade Sur la paix des P^'rénées et le mariage du Roi :

Prince amoureux de dame si gentille,

Si tu veux faire à la France un bon tour,

Avec l'infante enlève à la Gastille

Les Jeux, les Ris, les Grâces, et l'Amour.

Vous connaissez VEpitaphe d'un paresseux, que La Fontaine avait composée pour lui-même :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu^ Tint les trésors chose peu nécessaire.

Quant à son temps, bien le sut dispenser ; Deux parts en fit, dont il soaloit passer L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Allons ! il n'était pas si paresseux pour accomplir sa destinée, c'est-à-dire à suivre les Muses immortelles. Mais il n'aimait pas à rimer à tour de bras. Bientôt il ne paya plus les quartiers de sa pension que par de courtes pièces, un dizain,

250 béflexions sur quelques poètes

un madrigal. Le surintendant s'en plaignit, tout en riant; et La Fontaine, piqué, lui répondit en ces vers de haute verve ;

Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte, Et c'est le mien: Que sert de vous flatter ? Dix fois le jour au Parnasse je monte, Et n'en saurais plus de trois ajuster.

Bien vous dirai qu'au nombre s'arrêter N'est pas le mieux, seigneur, et voici comme : Quand ils sont bons, en ce cas tout prud'homme Les prend au poids au lieu de les compter ; Sont-ils méchants, tant moindre en est la somme, Et tant plutôt on s'en doit contenter.

Fouquet qui aimait et admirait La Fontaine rit de Tépigramme, et le poète put désormais faire à sa guise, tout en gardant la pension. Il commença alors à célébrer les merveilles de Vaux, fabuleux domaine, création inouïe de la magnificence du surintendant.

L^ouvrage, mêlé de prose et de vers, qui porte le titre de Le Songe de Vaux, et qui est resté inachevé, est une sorte de fantasmagorie comme le Songe de Polj'phile ou celui de Scipion,

Dans cet ouvrage, La Fontaine avait entre-

pris de faire la description de Vaux, le fameux domaine où Fouquet entassait merveilles sur merveilles. « J'y consumai, dit le poète, près de trois années. Il est depuis arrivé des choses qui m'ont empêché de continuer. » Ces choses sont l'arrestation et la chute déflnilive du surintendant.

Il y a de petits chefs-d'œuvre parmi les vers que La Fontaine prodigue dans le Songe de Vaux. Voici d'abord cette ariette :

Fontaines, jaillissez ;

Herbe tendre, croissez

Le long de ces rivages ;

Venez, petits oiseaux,

Accorder vos ramages

Au doux bruit de leurs eaux.

Vous vous levez trop tard ; L'Aurore est sur son char.

Et s'en vient voir ma belle ; Oiseaux, chantez pour moi ; Le dieu d'amour m'appelle, Je ne sais pas pourquoi.

Mais, le morceau capital, c'est la description d'un plafond où la Nuit est tracée :

... Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras, et son bras sur la nue^

Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas ; Fleurs que les seuls zéphyrs font voler sur leurs pas. Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme, Tout fraîchement cueillis dans les jardins du Somme, Sont moitié dans les airs, et moitié dans sa main : Moisson plus que toute autre utile au genre humain» Qu'elle est belle à mes yeux cette Nuit endormie! Sans doute de l'Amour son âme est ennemie; Et ce frais embonpoint sur son teint sans pareil Marque un fard appliqué par les mains du Sommeil...

Guillaume Golletet, de l'Académie française^ était le père de ce Golletet, poète famélique, que Boileau a raillé impitoyablement ;

Tandis que Golletet, crotté jusqu'à l'échiné, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Golletet le père était un homme savant et laborieux, qui faisait des vers sans éclat, mais non sans mérite. Il continuait à vénérer la mémoire de Ronsard à une époque où ce grand génie était bafoué, ou même complètement tombé dansToubli. Guillaume Golletet avait su réaliser un beau rêve : il habita, en haut du faubourg Saint-Marceau^ une maison qui avait été à Pierre

POKSIES PEU CONNUES DE LA FONTAINi: i>j3

de Ronsard. C'était un séjour plein d'agrément avec une cour gaie et un portique gardé par de superbes lions de marbre. Le zéphyr et les chants des oiseaux y animaient un feuillage ombreux et des parterres de fleurs. Golletet aimait à se promener à travers les doubles allées, en y cherchant les vestiges de Ronsard. Il dit gentiment dans les tercets d'un sonnet :

L'aimable promenoir de ces doubles allées, Qui de profanes pas n'ont point été foulées, Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des t'iens !

Désir ambitieux d'une gloire infinie !

Je trouve bien ici mes pas avec les siens,

Mais non pas, dans mes vers, sa force et son génie!

^ Entre cinquante et soixante ans, Golletet épousa, en secondes ou peut-être en troisièmes noces, sa propre chambrière nommée Claudine. C'était une belle fille avec des yeux spirituels et de superbes cheveux d'or. L'amoureux académicien l'a célébrée en vers de toute sorte où il n'est question que deplaines de lait, de collines cV albâtre, de neige qui fond et brûle,,, et cent autres folies.

C'est cette Claudine qui est cause que nous nous occupons ici de Guillaume Golletet. La

Fontaine qui fréquentait le ménage ne resta pas longtemps insensible aux charmes de la belle fille. Il lui fit la cour et y perdit sa peine probablement. Quoi qu'il en soit, Claudine nous vaut quatre piécettes de La Fontaine : trois madrigaux et une épigramme qui est une palinodie. Je vous offre le tout qui est fort agréable. Voici le sonnet et la petite strophe à propos du portrait de Claudine peint par Sève :

Sève, qui peins l'objet dont mon cœur suit la loi, Son pouvoir sans ton art assez loin peut s'étendre; Laisse en paix l'univers, ne lui va point apprendre Ce qu'il faut ignorer, si l'on veut être soi.

Aussi bien manque-t-il ici je ne sais quoi Que tu ne peux tracer, ni moi te faire entendre : J'en conserve les traits, qui n'ont rien que de tendre, Amour les a formés, plus grand peintre que toi.

Par d'inutiles soins pour moi tu te surpasses ; Clarice est en mon âme avec toutes ses grâces ; Je m'en fais des tableaux où tu n'as point de part.

Pour me faire sans cesse adorer cette belle

Il n'était pas besoin des efforts de ton art ;

Mon cœur, sans ce portrait, se souvient assez d'elle.

Damon voyant Clarice peinte, Soudain en ressentit l'atteinte

Il s'écria clans ce moment :

< Est-il une beauté sur les cœnrs plus puissante ? Pendant que Clarice est absente, Son portrait lui fait un amant.»

Claudine récitait volontiers devant ses adorateurs des vers de sa façon, et elle se montrait fort gracieuse en pose inspirée.

Par la bouche d'une Muse, La Fontaine la loue comme il suit :

Recevez de nos mains cette illustre couronne, Dont l'éclat immortel a d3s charmes si doux;

Nous n'avons encor vu personne

Qui la méritât mieux que vous.

Vos vers sont d'un tel prix que rien ne les surpasse ; Ce mont en retentit de l'un à l'autre bout :

Vous saurez rég-ner au Parnasse ; Qui règne sur les cœurs, sait bien régner partout.

Il se trouva qu'après la mort de Golletet les Muses abandonnèrent Claudine qui cessa de versifier. Un ancien bruit se réveilla alors : on recommença à soutenir que les poésies de Claudine n'avaient été que du cru de son mari.

C'est à ce propos que La Fontaine, qui n'était plus épris ou qui se vengeait d'avoir été éconduit, ou bien qui s'amusait sans plus, composa la petite chanson satirique que voici:

Les oracles ont cessé ; GoUetet est trépassé.

Dès qu'il eut la bouche close, Sa femme ne dit plus rien; Elle enterra vers et prose Avec le pauvre chrétien.

En cela je plains son zèle ; Et ne sais au par-dessus Si les Grâces sont chez elle ; Mais les Muses n'y sont plus.

Sans gloser sur le mystère Des madrigaux qu'elle a faits, Ne lui parlons désormais Qu'en la langue de sa mère.

Les oracles ont cessé ; Colletet est trépassé.

La Fontaine était, nous le savons, de complexion amoureuse ; cependant, il manquait parfois, non de véritable courtoisie, mais de certains ménagements envers les femmes. Après Claudine, la célèbre M"' Deshoulières en sut quelque chose. Elle avait fait paraître une ballade dont le refrain était : On n'aime plus comme on aima' t jadis. La Fontaine lui répondit aussitôt par une autre ballade où l'on pouvait lire :

Toi qui te plains d'Amour et de ses traits, Dame chagrine, apaise tes regrets ; Si quelque ingrat rend ton humeur bourrue, Ne t'en prends point à l'enfant de Cypris ; Cause il n'est pas de ta déconvenue ; Quand la dame est d'attraits assez pourvue, On aime encor comme on aimait jadis.

Gela s'appelle se comporter inhumainement. Rachetons la faute du poète par ce Rondeau redoublé j qui est peut-être la plus douce de ces pièces fugitives :

Qu'un vain scrupule à ma flamme s'oppose, Je ne le puis souffrir aucunement, Bien que chacun en murmure et nous glose, Et c'est assez pour perdre votre amant.

Si j'avais bruit de mauvais garnement, Vous me pourriez bannir ajuste cause ; Ne l'ayant point, c'est sans nul fondement Qu'un vain scrupule à ma flamme s'oppose.

Que vous m'aimiez, c'est pour moi lettre close ; Voire on dirait que quelque changement A m'alléguer ces raisons vous dispose ; Je ne le puis souffrir aucunement.

Bien moins pourrais vous cacher mon tourment. N'ayant pas mis au contrat cette clause ; Toujours ferai l'amour ouvertement, Bien que chacun en murmure et nous glose.

Ainsi s'aimer est plus doux qu'eau de rose ; Souffrez-le donc, Phyllis ; car autrement, Loin de vos yeux je vais faire une pause ; Et c'est assez pour perdre votre amant.

Pourriez-vous voir ce triste éloignement ? De vos faveurs doublez plutôt la dose.

Amour ne veut tant de raisonnement :

Ce point d'honneur, ma foi, n'est autre chose Qu'un vain scrupule.

Pouvais-je finir cette esquisse sur La Fontaine plus convenablement que par une semblable citation ? Ces vers charmeront, je le jure, celles de mes lectrices qui s'intéressent encore à la poésie.

J'ai acheté les œuvres d'Antoine de Berlin^ capitaine de cavalerie et chevalier de Saint- Louis, par un doux matin d'été, chez un petit libraire occupé à ouvrir les volets de sa boutique.

Il y a longtemps de cela, mais je n'ai pas oublié que la lumière s'épanchait tranquille, sur la Seine, parmi les arbres des quais, et dans mon cœur...

Il semble qu'Antoine de Bertin ait connu des jours insouciants et voluptueux ; par contre, sa mort fut marquée d'une fatalité sinistre...

Jeune et ardent, épicurien tendre, le poète Bertin courait Paris rimant des vers sur les nuances des gazes transparentes, sur les plis ondoyants des robes, sur les écharpes envolées des belles. Dans les salons, assis à l'écart, il s'enivrait du parfum exhalé d'une abondante chevelure, et son âme montait avec les sons aériens de la harpe que pinçaient des doigts de lys et de roses.

Il aima Eucharis, puis Gatilie. Il fut jaloux, trompé et trompeur. Il mouilla de pleurs un seuil inexorable, il connut tout l'anéantissement des nuits d'abandon :

Je vais donc maintenant, tel qu'un ramier sauvage Qui, sur le rocher nu, lam.mte ses ennuis, Seul dans un lit désert déplorant mon veuvage, Mesurer tristement le cercle entier des nuits!

En parfait amant, il s'irrite et menace au moindre soupçon : il va rompre ses fers, il oublie déjà, il tient tout prêt un immortel feston pour ceindre les tempes d'une nouvelle maîtresse. Pais, vite, il implore son pardon, et, d'un brûlant pinceau, il anime le portrait de l'ingrate:

11 faut brûler, quand de ses flots mouvants La plume ombrage, en dais, sa tête enorgueillie ;

Il faut brûler, quand l'haleine des vents Disperse ses cheveux sur sa gorge embellie. Un air de négligence, un air de volupté, Le sourire ingénu, la pudeur rougissante, Les diamants, les fleurs, l'hermine éblouissante. Et la pourpre et l'azur, tout sied à sa beauté...

Il faut mourir, lorsque au milieu de nous, Eucharis, vers le soir, nouvelle Terpsichore, Danse, ou prenant sa harpe entre ses beaux genoux. Mêle à ce doux concert sa voix plus douce encore.

ANTOINE DE BFRTIN 261

Dans sa vie agitée et élégante, le poète n'avait point Vorgueil ni le temps d'être sage. Il s'échappait cependant, à l'occasion, de la coar et de la ville, afin de rêver, solitaire, entre Marly et Saint-Germain, sous les frais arceaux des bois de Feuillancour. Alors, dans cette re" traite, les souvenirs de son enfance lui revenaient parfois, et il songeait, attendri, à cette île de Bourbon, son berceau, où le soleil, dans sa course, ramène sans cesse des nuits et des jours sereins :

Rivage heureux, tu n'es plus ma patrie !

0 jour présent à mon âme attendrie,

Où de ton sein, jeune encore, enlevé,

Aux doctes sœurs, nourrisson réservé,

Sous d'autres deux cherchant un autre monde,

J'ai vu tes bords s'enfuir au loin dans l'onde.

Je vous ai dit que Bertin mourut dans des circonstances funestes. Voici ce qu'une ancienne notice nous apprend sur cette mort :

A la fm de 1789, il passa à Saint-Domingue, dans l'espérance d'y obtenir la main d'une jeune créole qu'il avait vue à Paris et qui l'avait devancé en Amérique. Le jour du mariage fut fixé ; mais il fallait que les bans fussent publiés en France, ce qui fit que les papiers n'arrivèrent

qu'à la fin de mai 1790. Il fut arrêté alors que la célébration du mariage se ferait au commencement de juin. La surveille de ce jour, Bertin éprouva quelques accès de fièvre et une douleur d'estomac, avec un peu de toux : on crut que c'était un rhume. Le jour du mariage étant arrivé, le malade demanda qu'il se fît dans sa chambre ; mais à peine eut-il prononcé le oui d'une voix très faible, qu'il s'évanouit. Une reprit sa connaissance qu'avec une forte fièvre et des vomissements; le septième accès fut accompagné de convulsions et suivi d'un évanouissement très long. On le crut mort ; on éloigna sa jeune épouse. Au bout de quarante-huit heures, ses yeux se rouvrirent, mais ses idées ne revinrent pas. Son état tenait de l'imbécillité, et cet état ne changeapoint jusqu'au dix-septième jour de sa maladie, qui fut celui de sa mort. Il était sur l'habitation de son beau-père, plaine de l'Artibonite, près le quartier Saint-Marc ; il mourut à la fin de juin 1790, âgé d'environ trente-huit ans...

J'eusse pu donner à ce récit du relief, en faire quelque chose de plus corsé, en un mot le rendre tout à fait horrifique. J'ai préféré vous le citer tel quel. Ce rapport, dans la sécheresse de son tour, fait songer à certaines pages an-

glaises, d'un humour glacial, celles, par exemple, sur les derniers jours de Kant.

Lorsqu'on feuillette quelque Anthologie des poètes de la Renaissance, il devient clair que, môme chez les plus médiocres, une sève cachée monte et descend sous la rudesse ou le mauvais goût.

Le xviir siècle ne fut pas celui de la poésie, surtout de la poésie lyrique ; comme le xiv% il était tourné vers l'esprit critique et les utopies réformatrices. Cependant, à la fm, les Muses revinrent tout à coup former des chœurs dans les jardins du petit Trianon. Ce n'étaient pas encore les danses sacrées du Pinde, mais des rondes légères et des menuets. Et cela jusqu'au jour où André Ghénier put s'écrier sans mentir :

Salut Thrace ma mère et la mère d'Orphée !

Parny, Bertin et quelques autres n'en avaient pas moins ouvert la voie. Ils préludèrent vraiment sur la lyre et la flûte pastorale.

Je vous citerai quelques vers d'un poème de Bertin, intitulé La Vendange :

Quels cris dans les airs retentissent ! Quels chants sur ces coteaux d'un ciel ardent brûlés! Déjà, le thyrse en main, s'unissent Les Faunes aux Sylvains mêlés.

Les fougueux Egypans bondissent, Et sous leurs pas au loin gémissent La terre et les bois ébranlés.

Le front chargé des fruits d'une heureuse vendange, Et penché sur son char, le Dieu vainqueur du Gange Du plus riche des mois nous verse les tributs. Je naquis dans ce mois: voici le jour que j'aime; Daigne encor l'embellir, doux objet de mes vœux î De pampres et de fleurs viens orner mes cheveux ; De pampres et de fleurs je t'ornerai moi-même.

Mais déjà l'ombre croît; la feuille qui murmure Annonce un vent plus frais, humide enfant du soir ; Réservant pour tes jeux la grappe la plus mûre, Tout ton peuple à l'envi te demande au pressoir.

... Aux campagnes d'Elise, où il erre à présent, le gentil chevalier Antoine de Berlin ne voit point, sans doute, se presser autour de lui — comme le tragique Garnier le dit de Ronsard — le grand Eumolpe, et Orphée et Amphion, impatients de lui offrir leur laurier ou leur lierre ; mais ces divins chanteurs ne manquent pas, soyez certains, de lui adresser au passage un aimable sourire avec un signe de la main.

Sainte-Beuve écrivit certain jour une vingtaine de pages sous le titre: Un faclum contre André Chénier.W s'agissait de rétorquer les arguments qu'un critique du nom de Fremy cherchait à faire valoir aux dépens du poète.

... Arnould Fremy avait débuté dans la littérature romantique. Il défendit avec bonheur la mémoire de Charles Nodier ; il fut l'ami, et un peu le disciple, de Stendhal. Puis, un jour, il se mit à parler de l'antiquité d'un ton d'oracle...

L'affaire de ces deux critiques a conservé son intérêt, car elle touche à des points qui dépassent la question immédiate. Elle est aussi fort divertissante. Sainte-Beuve se tient, cela va sans dire, à cent coudées au-dessus de son antagoniste ; eh ! bien, nous le surprenons, quand même, éprouvant un cruel plaisir à étriller ce Fremy, qui pensait régenter en matière classique et qui avait obtenu peut-être quelques succès universitaires à l'époque.

Arnould Fremy a tort et Sainte-Beuve a raison. Le premier n'a tort que parce qu'il est luimême, et le second n'a raison que pour un motif identique. Peut-être bien I... Croyez-moi, il ne s'agit pas d'un paradoxe, comme on dit. Qui voudrait nier la vérité ? Elle existe tellement, qu'elle admet les combinaisons les plus inattendues, et qu'elle se moque des apparences les plus claires. Tous les contraires lui sont bons pour débrouiller l'écheveau.

Car le seul juste point est un jeu de balance.

Gela regarde les moindres choses, comme les plus hautes. Mais, en quelque sorte, les hommes se fient à leur toucher ; et ils aiment à vivre dans une belle sécurité, une fausseté au jour le jour. Qu'y faire I puisque autrement il y aurait pour eux trop de fatigue...

Théories, principes,méthodes, parti pris, l'Esthétique et la Poétique, tout cela est excellent. Il y a, toutefois, dans Tart des vers, et dans les autres arts, un côté moins subtil, disons plus grossier, et c'est le côté essentiel. Affaire d'instinct plutôt que de raisonnement, goût spécial

à chaque art. Ce goût est rare, il est communément l'apanage du praticien. Mais tous ies praticiens ne sont pas des artistes... etc.

Méléagre,dansle préambule de s'a guirlande, accorde à la poétesse Anyté le lys et à la divine Sapho la rose. Pour ses hymnes, Mélanippide reçoit le narcisse fécond et Simonide de Céos une branche de vigne en fleurs. L'iris aux parfums enivrants est à l'amoureuse Nossis, Tagréable marjolaine à Rliianus et le jaune safran, aux chastes couleurs, à la mélodieuse Erinne. La noire violette orne la lyre de Damagète et le doux myrte celle de Callimaque. L'âpre Archiloque aime à cueillir Teuphorbe épineuse ; la pomme sucrée et colorée plaît à Diolime et la grenade à peine mûre à Ménécrate. Le bluet foncé, le troène de Phénicie appartiennent à d'autres chanteurs...

Quel emblème mérite André Chénier? Seraitce point le jasmin oriental, transporté des rivages du Bosphore d'abord en Languedoc, source de la race paternelle du poète, puis dans quelque jardin de la vallée de Versailles, où il acheva de former son génie.

Dans des vers oùj'évoquai jadis les mânes des poètes divins je donnai à André Ghénier l'épithète de charmant. Il fut, aussi, passionné et tragique et il sut tirer de la lyre les sons les plus hauts. Mais je ne songeai pas à lui, l'autre année, en écoutant tinter les clochettes des troupeaux, le long de la route d'Eleusis, ni en respirant l'odeur du thym sur les flancs nus du Lycabète droit, ni en contemplant la mer légère du haut de TAcropole, debout parmi les débris des temples, ni lorsque je marchai solitaire dans la nuit attique, au bord du Céphise, sur la terre de Colone riche en coursiers...

A Paris, où elle surveillait les études de ses fils. M""' Ghénier présida un cercle brillant de poètes, d'artistes et de savants. Comme jadis dans la maison de Louise Labé, on dissertait sur les bons ouvrages, anciens et modernes, et Ton faisait peut-être aussi collation d'exquises confitures^ non de Lyon, mais d'Orient. Tout cela avec une grande retenue, car je ne sais si rhelléniste Brunck aurait osé suivre, à Toccasion, l'exemple du docte Pasquier, lequel, ayant aperçu une puce parquée au beau milieu du sein

ANDRÉ CIJÉMBR 269

de jNP'* des Roches, la célébra en vers lyriques. Le guindé Alfieri fréquentait chez M°° Chénier, et aussi le fougueux Lebrun, qui, au souper antique de M. de Vaudreuii, jouale personnage de Pindare. Lebrun adresse au jeune André une pièce de vers dans laquelle il lui dit :

Oui, l'astre du génie éclaira ton berceau...

Chateaubriand, qui avait connu Lebrun-Pindare, le traite de faux monsieur de VEnipyrée et il décrit sa chambre de la rue Montmartre, qu'il appelle son Parnasse. Celte chambre était meublée de livres entassés pèle-mèle sur le plancher; deux serviettes sales servaient de rideaux à un lit de sangle. Il y avait aussi la moitié d'un pot-à-l'eau et un fauteuil dépaillé. Chateaubriand assure que Lebrun vivait dans un pareil galetas par avarice. Il dit qu'il n'avait de vrai talent que pour la satire et que c'était surtout La Harpe qui Tinspirait.

En effet, Lebrun a rimé contre La Harpe avec une méchanceté pleine de verve. Cependant, nous ne devons pas, je crois, mépriser tout à fait ses Odes.

...André recherchait la douce mélancolie des bois et des vallées crépusculaires; Marie- Joseph montait sur tous les tréteaux, et, malgré un certain talent, il ne fut qu'une ombre gesticulante.

A cause de ses deux fils si dissemblables, le poète Foscolo, comparait M"' Chénier à Létô, qui engendra deux enfants ennemis.

Je dois dire que je ne crois pas à l'épouvantable accusation de fratricide portée contre Marie- Joseph.

En 1829, Sainte-Beuve n'avait que vinsrt-cinq ans, et il était déjà, comme critique, maître de sa manière. Or, Lebrun paraissait alors une sorte de Prométhée à Sainte-Beuve qui en faisait grand cas, malgré les restrictions. Car, il évoquait à propos de ce poète, ces âmes violentes et malheureuses que le destin sacrifie à l'avenir.

« Ces hommes, disait-il, auront grand mépris de leur siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût. Ils aspireront à quelque chose de mieux, au simple, au grand, au vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre... Puis les choses iront toujours, les temps s'accompliront, la société mûrira, et lorsque éclatera la crise, elle les trouvera déjà vieux, usés, presque en cendres ; elle en tirera des étincelles, et achèvera de les dévorer. »

En fait de poésie lyrique, Lebrun était fort

entier, glorieux en quelque sorte, et gorgias comme on disait.

Plein des fureurs du Dithyrambe, il rappelle ce poète ancien, qui dans tous ses efforts, était constamment ramené vers le ton phrygien, le plus violent et le plus capable d^exciter les passions.

Lebrun use d'un art volontiers ampoulé, et s'il devient soudain torrent, c'est pour se perdre avec pompe dans des trous peu profonds.

Son Phébus est brillante ; il met sa verve à l'alambic. Et l'on se demande si son hyperbole est celle que Quintilien considère comme une perfection du discours.

Voici quelques strophes de son Ode sur le vaisseau « Le Vengeur ». Ces vers jouirent en leur temps d'une vogue extraordinaire.

Au sommet glacé du Rhodope Qu'il soumit tant de fois à ses accords touchants. Par de timides sons le fils de Galliope

Ne préludait point à ses chants.

Plein d'une audace pindarique, 11 faut que des hauteurs du sublime Hélicon, Le premier trait que lance un poète lyrique

Soit une flèche d'Apollon.

L'Etna, géant incendiaire, Qui, d'un front embrasé, fend la voûte des airs, Dédaigne ces volcans dont la froide colère

S'épuise en stériles éclairs.

A peine sa fureur commence, C'est un vaste incendie et des fleuves brûlants. Qu'il est beau de courroux, lorsque sa bouche immense

Vomit leurs (lots étincelants I

Tel éclate un libre génie.

Quand il lance aux tyrans les foudres de sa voix. Telle à flots indomptés sa brûlante harmonie

Entraîne les sceptres des Rois.

Toi, que je chante et que j'adore, Dirige, ô Liberté, mon vaisseau dans son cours, Moins de vents orageux tourmentent le Bosphore

Que la mer terrible où je cours.

Argo, la nef à voix humaine, Qui mérita l'Olympe et luit au front des cieux, Quel que fût le succès de sa course lointaine,

Prit un vol moins audacieux.

Vainqueur d'Kole et des Pléiades Je sens d'un souffle heureux mon navire emporté, Il échappe aux écueils des trompeuses Cyclades,

Et voorue à l'Immortalité.

Mais des flots fût-il la victime, Ainsi que le Vengeur il est beau de périr ; Il est beau quand le sort vous plonge dans l'abîme,

De paraître le conquérir.

Trahi par le sort infidèle, Comme un lion pressé de nombreux léopards. Seul au milieu de tous, sa ferveur étincelle ;

Il les combat de toutes parts.

L'airain lui déclare la guerre ; Le fer, Ponde, la flamme entourent ses héros. Sans doute ils triomphaient 1 mais le dernier tonnerre

Vient de s'éteindre sous les flots.

Lebrun exaltait les aspirations de l'homme libre, et il pensait sans doute mériter le plectre d'or du vieil Alcée, sans posséder, hélas ! le style serré, nombreux et magnifique que la tradition accorde à ce chanteur.

Sainte-Beuve jugeait la plupart des grandes odes de Lebrun assez sévèrement, et il leur trouvait un air du commun, un accent sec et glapissant. « C'est qu'avec beaucoup d'imagination, remarque-t-il, il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin, pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par un soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue

d'ordinaire sur un fond abstrait ; il ne prend guère de splendeur large que lorsque le poète songe à Butfon et retrace d'après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna à Lebrun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à satiété, que l'illustre auteur des Epoques possédait à un haut degré, en vertu de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte qu'il recopia ses Epoques jusqu'à dix-huit fois. Lebrun faisait ainsi ses odes. Il passa une moitié de sa vie à les remanier la plume à la main, à en tirer les brouillons, à les remettre au net et à en préparer une édition qui ne vint pas. Une note, placée en tète de la première publication du Vengeur, nous avertit, comme motif d'excuse, ou cas singulier, que le poète a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en très peu de \o\xv^Qi presque d'un seul jet. Si Lebrun avait eu plus de temps, il aurait peut-être trouvé moyen de la gâter. » Le critique avait sans doute raison d'appliquer à Lebrun ces remarques. Cependant, il ne faut pas accuser sans plus la mythologie ou l'abstraction, ni même la manie de retoucher ses ouvrages Car, tout cela ne manque pas de fournir souvent quelque avantage aux bons auteurs.

D'un caractère âpre et pointilleux, Lebrun faisait preuve d'une sorte de vertu guindée. Il mé-

prisait les basses intrigues, et Ton disait de lui qu'il était effréné de gloire.

Lui arrivait-il de commettre quelque platitude ? Vite il accordait sa grande lyre pour chanter noblement.

Sans souci du monde et des salons, il vivait assez à l'écart, solitaire dans son cabinet ou en un lieu champêtre.

Ses confrères, pour la plupart, lui inspiraient peu d'amitié et d'estime. Ainsi, il décocha souvent ses sarcasmes rimes au frivole Saint-Lambert, à Linguet, à Dorât, à Lemière, à Golardeau, et surtout à La Harpe.

Il les appelait drôlement :

Du Pinde et des cafés renaissantes lumières...

Ses épigrammes contre La Harpe sont célèbres.

Celle-ci ;

N'estimer rien n'est pas un crime, Et La Harpe le prouve bien ; Car on sait qu'il n'estime rien, Non, rien, même quand il s'estime.

Puis, cette autre:

Non ! La Harpe au serpent n'a jamais ressemblé : Le serpent siffle, et La Harpe est sifflé.

Mais Ja suivante est une façon de chef-d'œuvre :

Ce petit homme, à son petit compas, Veut, sans pudeur, asservir le Génie ; Au bas du Pinde il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats, De voir ce nain mesurer un Atlas, Et, redoublant ses efl'orts de Pygmée, Burlesquement raidir ses petits bras, Pour étouffer si haute Renommée !

Racan comparait certaines épigrammes à un potage qui ne sent queTeau. Nous voyons que Lebrun mettait tous ses soins à ne pas laisser aux siennes ce goût plat.

Il avait, d'ailleurs, sur le genre, ses théories, et il les coulait en rimes:

Si la Grâce ne l'assaisonne, Malgré tout l'éclat d'un bon mot, L'Epigramme qui vous étonne Vous aura fatigué bientôt.

Marot évita ces disgrâces Par sa gente naïveté.

On quitte parfois la Beauté, Jamais on ne quitte les Grâces.

L'Epigramme est plus qu'un bon mot ; Or, si de maligne épigramme, Pour en affubler quelque sot, Vous savez bien ourdir la trame ; Si les vers bien faits, bien tissus, S'imprègnent bien de ridicule, Lors, c'est la robe de Nessus Qui dévore même un Hercule.

Parmi les auteurs que Lebrun détestait, nous pouvons nommer encore Gilbert et Beaumarchais. Il admirait Montesquieu, Buffon,Voltaire, et il conservait une amitié fidèle à Marmontel et àPalissot.

Il sied de rappeler, à l'honneur de Lebrun, qu'il a reconnu tout de suite et prôné le génie d'André Ghénier.

Quoique beaucoup plus âgé, Lebrun vécut familièrement avec le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, les frères Trudaine et les autres amis de Ghénier. Et tous allaient de compagnie, sous les ombrages et le long des rivières, accorder la lyre élégiaque ou le rustique pipeau.

Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude, Adoucissent un peu ma triste solitude...

disait André Ghénier à Lebrun.

Les deux poètes chantaient leurs amours à l'unisson ; et Lebrun, quittant les Eglés, les ZirphéSjles Delphires et les Céphises, n'avait d'encens que pour l'unique Adélaïde.

Cependant, la vie sentimentale de Lebrun ne fut point douce. Il eut à se plaindre et de ses deux femmes légitimes, et de presque toutes ses maîtresses.

Aussi, se vengeait-il volontiers du sexe :

Chloé, belle et poète, a deux petits travers Elle fait son visage, et ne fait pas ses vers.

DUGIS

Lorsque la Comédie-Française reprit le Marchand de Venise d'Alfred de Vi»ny, la vieille adaptation trouva des juges sévères dans la presse. On a remis sur le tapis, la question de ce qu'on appelle une traduction exacte...

Qu'est-ce que la traduction exacte d'un grand ouvrage dramatique ? On se fait peut-être illusion là-dessus ! Le mot à mot est diablement traître, et l'on manque souvent d'égards envers les chefs-d'œuvre à les vouloir trop respecter. Je crois aussi que la prose n'est pas bonne pour faire vivre sur la scène une tragédie ou une haute comédie versifiées dans l'original. Un pareil travail peut être piquant, savoureux, instructif ; il n'est pas artistique. Dans le cas de Shakespeare, va-t-on me faire observer que ses pièces sont remplies de passages en prose ? Je réponds : soyez certains que la prose anglaise de Shakespeare, là où elle est, demande le vers français.

Page 1