‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · ET SON TEMPS · texte numérisé non relu

ET SON TEMPS

Le XV® siècle a amené de grands événements et de grandes découvertes; mais il a été peu fécond en œuvres originales de la pensée, peu favorable aux conquêtes de la liberté et de l’intelligence. Ce n’est donc pas là qu’il faut chercher un développement nouveau de la politique et du droit. 11 s’agissait bien de droit quand les deux plus grands peuples du monde, la France et l’Angleterre, étaient engagés l’un contre l’autre 'dans un duel à mort; quand la tyrannie rusée, représentée par Louis XI, et la tyrannie violente, personnifiée dans Charles le Téméraire, semldaient être les seules formes de gouvernement olFertes aux nations; quand il ne restait • ])lus du vieil empire germanique qu’une ombre ira-

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puissante avant que l’Allemagne nouvelle fût sortie du chaos; quand l’Italie était en proie au triple iiéau de l’anarchie, du despotisme et de l’invasion étrangère, et que la conqliête de Constantinople vint obliger la chrétienté à se tenir en éveil devant le danger d une invasion musulmane, cruelle revanche des croisades. Ce dernier événement, en répandant dans l’Occident, avec les Grecs fugitifs, les chefsd œuvre de 1 antiquité païenne, consomma la ruine des vieilles traditions sans les remplacer par des idées nouvelles ; car, ainsi qu’on l’a déjà remarqué, il ne fit que substituer une autorité à une autre. Aussi mon efnbarras est grand pour découvrir dans cette période quelques hommes et quelques œuvres qui ne soient pas etrangers au sujet de nos recherches. A la fin du xrv® siècle et au commencement du xv% nous rencontrons la mélancolique et vénérable figure de Gerson, un des Pères, une des lumières de 1 Église gallicane, en même temps que le plus pur et le jdus éloquent interprète du mysticisme ; car, jusqu à la démonstration évidente du contraire, je le tiendrai, avec la foule, pour l’auteur de V Imitation de Jésus-Christ. Mais Gerson n’a été, n’a voulu être qu’un théologien et un philosophe religieux. Il s’est occupé du gouvernement de l’Église, non du gouvernement de l’État ; du droit canoidque, non du droit naturel. 11 a mis l’autorité des conciles au-dessus de celle des papes; il a composé un traité :

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De anferihiliiate pajKu, pour prouver que dans certains cas le pape pouvait être déposé par un concile ; mais sans autre but que de rester fidèle à la tradition catholique, et de défendre l’unité de l’Église contre le schisme d’Occident. Jamais sa pensée n’est allée plus loin; jamais il ne s’est occupé des règlesquis’appliquentà la société civile. Celui de ses écrits qui a pour titre : De pcftestate ecclesiastica eide origine juris et leguin'^, ne répond nullement à ce que ce titre promet ; car on n’y trouve qu’un résumé aride des doctrines de saint Thomas sur les diverses origines des lois, ajouté sans utilité aux vues personnelles de l’auteur sur la constitution du pouvoir spirituel. Si Gerson a été compromis, proscrit pendant quelque temps, dans la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons, ce n’est pas à cause de ses opinions politiques ou de ses principes philosophiques du droit, mais pour le courage qu’il a eu de blâmer publiquement l’assassinat du duc d’Orléans par le duc de Bourgogne, et de poursuite l’apologiste de ce crime, le docteur Jean Petit, devant la conscience de l’Europe et la justice du saint-siège.

Si l’on veut avoir une idée du chemin qu’a fait la raison dans l’ordre politique et social, do l’ascendant qu’elle a conquis sur les esprits, et do l’indé-

1 Dans le Recueil de Goldast, tom. Il, p. HS5.

rài RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES penclance aussi bien que de la justice où elle aspire pour les gouvernements et les peuples, il faut lire les mémoires de Philippe de Commines. Cette claire et ferme intelligence, tout en s’attachant aux hommes et aux faits qu’elle a connus, nous annonce, par la manière même dont elle les observe et les juge, qu’une révolution s’est accomplie dans la pensée. Quoique le nom de la Providence soit souvent prononcé comme celui de la cause suprême des événements, et du moteur secret des actions humaines, toute intervention surnaturelle a disparu. Le bien comme le mal, les succès et les revers sont expliqués par leurs causes naturelles et morales, c’est-à-dire à la fois par les circonstances extérieures et par la sagesse ou la folie, les qualités ou les vices des hommes. Oui, si étranger que soit Philippe de Commines à toute théorie générale, il n’est pas difficile de voir que la prospérité des princes lui paraît être la récompense de la justice, de la modération, de la bonne foi, aussi bien que de l’habileté et de l’expérience. 11 ne sépare pas les règles de la morale de celles d’une bonne politique, et ne craint pas de se montrer sévère pour la cruauté et la perfidie de Louis XI, son liéros, tout en admirant la profondeur de ses desseins et la pei'sévérance qu’il apporte à les remplir. Il ne s’arrête pas là; voyant la monarchie moderne sur le point de se former, victorieuse de la féodalité et entièrement

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indépendante dans son action temporelle, il commence à élever la voix en faveur des peuples, il leur reconnaît des droits que les rois sont obligés de respecter. Le premier de ces droits, parce que tous les autres en découlent et le supposent, c’est que personne n’étant autorisé à prendre le bien d’autrui, pas plus le roi celui d’une nation qu’un simple particulier celui de son prochain, l’impôt doit être voté librement, et n’est légitime qu’à cette condition. Rien de plus énergique que les termes dans lesquels cette pensée est exprimée : « Y a-t-il roy ni seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses subjects, sans octroy ou consentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie et violence. » Mais s’il en est ainsi, il faut que la nation soit représentée par des légataires qui aient mission de parler en son nom, et de voter pour elle les sommes jugées nécessaires à l’entretien et à la défense de l’État. Le pouvoir des rois ne doit donc pas être absolu; il faut qu’il soit tempéré par celui des états généraux. De là la prédilection de Gommines pour ces assemblées, et la préférence qu’il donne au gouvernement anglais sur tous les autres. Il regarde le pouvoir absolu comme aussi dangereux pour ceux qui l’exercent que pour ceux qu’il opprime ; car, ne connaissant plus de frein, les rois ne compteront plus avec les obstacles, n’écouteront plus la voix de la rnodé-

250 RÈFORMATKURS ET PUBLICISTES ration et de la sag-esse, et se précipiteront à leur perte. Si l’on voulait presser les conséquence de ce principe, on arriverait facilement à toutes les libertés civiles et politiques des temps modernes; car si la nation doit voter l’impôt, elle ne le votera que si elle en connaît et en approuve l’usage. Le gouvernement sera donc obligé de lui rendre compte; il lie pourra pas dépenser un denier dont l’emploi n’ait été prévu et réglé par une loi; et ces lois ne sauraient être adoptées que si le peuple, par ses délégués, a contribué à les faire ou les a faites tout seul. Mais l’iiistorien et le conseiller de Louis XI était encore bien éloigné de ces idées, et celles que nous venons d’exprimer en son nom ne sont pas présentées avec assez de suite pour former un corps de doctrines et appartenir véritablement à l’bistoire du droit naturel.

A côté de la raison qui observe avec calme le passé ou le présent, afin d’en tirer quelque lumière pour l’avenir, nous avons rencontré dans tous les temps les ardeurs de rimaginatioii et du sentiment, l’utopie impatiente et exaltée, qui veut créer de toutes pièces un monde à sa fantaisie ou faire revivre subitement un monde disparu. Le même contraste se présente à l’époque que nous étudions. Pendant que le plus solide et le plus ferme bon sens, uni dans la mesure où il pouvait alore être compris au sentiment de la justice et du droit, dictait à

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Gommines ses immortels Mémoires, le centre de 1 Italie se conduisait par les oracles d’un nouveau prophète, Florence était suspendue aux lèvres et s’agitait au moindre souffle de Jérôme Savonarole. Les doctrines de ce célèbre réformateur n’ajouteront pas beaucoup à l’histoire du droit naturel dans ses rapports avec les institutions^Æt avec les lois; mais il faut que nous les connaissions pour avoir une idée complète de l’état des esprits, de l’état des opinions et des consciences, des espérances, des craintes, des désirs qui agitaient le monde politique et moral à la fin du xv'^ siècle. D’ailleurs, 1 influence extraordinaire que ces doctrines ont exercée pendant quelques années, le talent et l’audace avec lesquels elles furent soutenues, et la tragédie qui en a marqué la fin, ne nous permettent pas de les passer • sous silence. Nous les chercherons d abord dans la vie de Savonarole, plus propre que ses écrits à nous montrer le fond de sa pensée, et qui seule lui a fait une place dans l’histoire. On n’a rien écrit sur Savonarole de plus exact et de plus complet que le savant livre de M. Perrens : Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écrits, d’après les documents originaux et avec des pièces justificatives en grande partie inédites L C’est

* 2 vol. in-8. Paris, 1853. J’aime beaucoup mieux celte édi- 'lion que la seconde, qui s’adresse plus particulièrement, selon toute apparence, aux gens du monde.

258 Réformateurs et publicistes delà que nous avons tiré tous les faits que nous allons exposer, en nous réservant de juger les actions et les idées du prophète florentin avec un peu moins d indulgence que son dernier biographe, et avec les mêmes principes qui nous ont conduit sur toute notre route.

Jérôme Savonarole naquit à Florence le 21 septembre 1452. Destiné par son père à l’exercice de la médecine, il sentit de bonne heure se développer en lui une vocation ditîérente, et, se sauvant un jour de la maison paternelle, il entra à l’âge de vingt-deux ans dans la maison des dominicains de Bologne. Remarqué pour son savoir, son ardente piété, son amour de l’étude, il fut envoyé à Florence, au couvent de Saint-Marc, avec le titre de lecteur, c’est-à-dire de professeur pour les novices, et la mission de prêcher dans la ^ ille et les environs. Ses premiers débuts dans la chaire ne furent pas heureux. Son geste forcé, sa prononciation vicieuse, sa parole nue et abrupte, faisaient autour de lui le désert partout où il paraissait. Il n’en fut pas découragé, et, attendant de meilleiu's joui’S, il vécut pendant quatre ans dans le silence, la retraite et une obscurité d’où il ne sortit qu en 1400, pour le— prendre sa place de lecteur pour les novices au couvent de Saint-Marc. Mais, comme on peut le croire de la part d’un esprit si ardent, ces quatre années n’avaient pas ôté perdues pour lui. Ses idées a^ aient

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pris le cours qu’elles devaient suivre pendant toute sa vie : il avait choisi sa mission, il était fixé sur les moyens par lesquels il devait la remplir. 11 voyait ou croyait voir la société chrétienne dans un état de dissolution effroyable ; il voulut la relever en commençant par la réforme de l’Église, il voulut par l’Église réformer les fidèles, /et agir sur les uns et sur les autres en frappant leur imagination par des prédictions sinistres, en annonçant pour un avenir prochain une crise terrible destinée à purifier les âmes. 11 faut ajouter que dans la situation où était alors placée l’Italie, à la veille d’une invasion nouvelle, en proie à une licence effrénée, accessible à toutes les superstitions et à toutes les craintes, rien n était plus facile que de faire croire à ces sombres pronostics.

Aussi, quand Savonarole reparut à Florence, dans sa modeste chaire de Saint-Marc, une transformation complète s’était opérée dans sa personne. Ce n’était plus le lecteur des novices, ce n’était plus un professeur enseignant froidement ce que de futurs religieux devaient savoir; ce n’était plus même un prédicateur parlant au nom des Pères et de 1 Écriture sainte ; c’était un prophète parlant directement au nom de Dieu et prédisant l’avenir. Prenant pour sujet de ses discours l’explication de l’Apocalypse, il annonça la rénovation prochaine de l’Église, précédée d’un grand fléau, qui, commen-

260 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES çant par l’Italie, s’étendrait de proche en proche sur le reste du monde. Il se plaisait à commenter ce texte terrible, qui est entièrement de son invention ; Gladius Domini siqier terram cito et velociter. Bientôt le cloître de Saint-Marc fut trop petit pour le nombre de ses auditeurs, et il fut obligé de précher dans le jardin, puis dans l’église. Bientôt l’église elle-même fut trop étroite, et il alla se faire entendre à la cathédrale de Florence. Son audace ayant grandi avec ses succès, il ne se contenta plus de prophétiser et de commenter l’Apocalypse, il parla de ses visions, de ses entretiens avec les anges, de ses grâces particulières, de la mission qu’il tenait directement de Dieu. La pureté de ses mœurs, la sainteté de sa vie, l’exaltation de son langage et, il faut le dire aussi, quelques prédictions faciles, justifiées par l’événement, telles que celles qui annonçaient la mort d’innocent A III, vieux et infirme, et de Laurent de Médicis, atteint d’une maladie incurable; toutes ces causes réunies excitèrent l’enthousiasme de la multitude, enchaînèrent les esprits à sa parole, le firent adorer comme un être surnaturel, dans son couvent même, qui le choisit pour son prieur. Quelque temps après, avec la maison de Saint-Maix réunie à d’autres couvents de l’ordre de Saint-Dominique, il forma une congrégation nouvelle, inspirée de son esprit , dirigée par sa main, et dont il fut le vicaire général. Ce titre suflisait â

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son ambition et à ses desseins, il le rendait assez fort h ses yeux pour prêcher ouvertement contre les mœurs de la cour de Rome, et contre le pape lui-même. En vain Alexandre VI, car c’était lui qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, lui offrit, en retour de son silence, la pourpre romaine et l’archevêché de Flôrence : Savonarole répondit , si nous devons en croire ses propres paroles : « Je ne veux pas d’autre chapeau que celui du martyre, rougi dans mon propre sang. » ^’’oilà Savonarole réformateur religieux, en lutte ouverte avec l’autorité ecclésiastique, tout en protestant de sa fidélité à l’Église, appelant le" mépris et l’indignation sur les personnes sous prétexte de raffermir les institutions. Nous allons le voir maintenant porter la réforme dans l’État. La première fois qu’il se mêla es affaires publiques, ce fut en 1494, à l’occasion de l’expédition de Charles VIII en Italie, expédition qu’il avait prédite, qu’il avait désirée, qu’il avait appelée comme un remède salutaire pour sa patrie. Pierre de Médicis, le faible successeur de Laurent le Magnifique, n’ayant su ni céder ni résister à propos aux exigences du roi de France, se fit renverser par une révolution populaire, et Savonarole fut envoyé comme ambassadeur auprès de Charles VIII, qui s’avancait à grandes journées vers la ville insurgée. L’ardent dominicain ne se distingua pas beaucoup

262 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES dans cette mission. Il prononça un long discours, qui tient à la fois du sermon et de l’amplification de rhétorique, et dans lequel, après avoir comblé le roi d’emphatiques éloges,aprèsravoirreprésentécomme le ministre de la vengeance divine, il se contente de recommander Florence à sa pitié. On conçoit le mal que devait faire à cette malheureuse ville, livrée en quelque sorte à elle-même, le séjour prolongé du roi et de ses troupes. Savonarole fut député vers lui une seconde fois pour hâter son départ, et, soit que Charles VIII fût résolu d’avance à faire ce qu’on lui demandait, soit qu’il se laissât toucher par les accents de l’orateur, Savonarole eut un plein succès.

C’est alors qu’il devient dans Florence le chef inspiré de tout un peuple, le dictateur religieux d’une révolution populaire. Il rappelle la ville des Médicis â ses ancieimes libertés, j établit quelques institutions nouvelles dont nous aurons â nous occuper bientôt, et, sans avoir aucune autorité légale, aucun pouvoir défini par les lois, gouverne l’État d’une manière absolue du haut de la chaire, lui dicte sa constitution, change ses lois, boulevei'se ses finances, décharge les débiteurs d’une partie de leurs dettes, frappe de nouveaux impôts sur les propriétaires et les riches , fait fondre les vases d’or et d’argent des églises pour nourrir les pauvres, et, en même temps qu’il excite les sentiments

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républicains et populaires, empêche toute réaction sanglante contre les partisans du gouvernement déchu. Toutes les magistratures, tous les conseils, tous les pouvoirs étaient anéantis devant lui. Lui seul était écouté, obéi, et de lui partait la vie et le mouvement pour se communiquer aux différents rouages du gouvernement. Au no^ de qui parlait-il donc, puisqu’il ne pouvait le faire au nom de la loi, puisque la loi et la constitution ne lui reconnaissaient aucun titre? 11 parlait au nom de Dieu, comme lorsqu’il s’adressait à l’Église entière au nom de ses visions et de ses inspirations. Il voulait remplir et remplissait en effet à Florence le même rôle que les prophètes et les juges chez les Hébreux. Il proclama Jésus-Christ roi de Florence et protecteur de ses libertés et se disait, lui, le ministre de Jésus-Christ, son ministre d’État et non plus seulement son ministre spirituel. Le peuple accueillit ces idées avec transport et s’écriait par la ville et dans les églises : « Vive Jésus-Christ notre roi ! » C’était bien là, quoi qu’en dise son dernier biographe, un gouvernement théocratique, un gouvernement exercé au nom de Dieu, au nom d’un pouvoir surnaturel, par un homme qui se dit son délégué, son représentant inspiré sur la terre. Nous en voyons sortir sur-le-champ toutes les conséquences. Jésus- Christ étant roi de Florence et Savonarole son ministre, toute opposition à la

26i RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES parole de celui-ci est un attentat non-seulement contre l’Etat, mais contre Dieu lui-même, un crime de lèse-majesté divine. Aussi il n’aurait pas été prudent dans ce moment de le contredire, quoique Florence fût dès lors partagée en deux partis : les Piagnoni ou partisans de Savonarole et les Arrabiati ou ses adversaires et secrètement les amis des Médicis.

Le rôle politique que Savonarole jouait en Toscane se confondant avec son rôle religieux, il entreprit, non-seulement par la puissance de sa parole, mais par la contrainte des lois et la force des châtiments, de réformer les moeurs, alors très-corrompues à Florence et dans le reste de l’Italie. Il réclamait auprès des Huit (la magistrature judiciaire de Florence), des auto-da-fé d’hommes et de femmes accusés d’un libertinaffe qui outrageait la nature. Il voulait qu’on soumît à la torture les joueurs et ceux qui médisaient du gouvernement. Il appelait à son secours la délation pour atteindre les coupables. Comme saint Louis, il demandait que tout blasphémateur eût la langue percée avec un fer rouge. Il proscrivait la danse, faisait fermer les cabarets, bannissait de l’éducation et interdisait même aux fidèles les auteurs païens, comme on a tenté de le faire dans ces derniers temps. Il s’arrogeait en même temps une autorité incroyable sur les détails les plus intimes

de la vie conjugale, approuvant les femmes qui voulaient pratiquer le célibat dans le mariage, désignant les époques où elles devaient tenir leurs maris à distance et comptant dans ce nombre les jours où elles se rendaient à l’Église. Il prescrivait aux conseillers et aux magistrats le nombre de Pater et cVAve Maria qu’ils devaient réciter avant d’entrer en délibération et soumit toute la république à la règle d’un couvent.

Un des traits les plus hardis et les plus choquants de ce gouvernement monacal, c’est l’emploi que fit Savonarole des enfants dans l’accomplissement de ses desseins. Il les enrégimenta, comme Fourier proposait de le faire, en petites bordes et en petites bandes dont chacune avait ses chefs et ses magistrats particuliers. Les uns étaient chargés de faire la police dans les rues, les autres dans les églises, d’antres de nettoyer les croix et les autres objets de la vénération publique, d’autres d’infliger des corrections à leurs compagnons indisciplinés et reconnus coupables de quelque méfait : c’étaient les correttori, c’est-à-dire les bourreaux de la petite république. Enfin, un certain nombre d’entre eux avaient le titre d’inquisiteurs et en remplissaient les fonctions dans toute la ville. Ils avaient pour mission de dénoncer les blasphémateurs, les joueurs, les jeunes gens et les femmes vêtus avec trop de coquetterie, ceux qui manquaient aux jeûnes ef aux

266 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES prescriptions de l’Église. Ils avaient le pouvoir d’entrer dans les maisons et de saisir tous les objets suspects qui frappaient leurs yeux, cartes et dés à jouer, miroirs, instruments de musique, livres de poésie, à plus forte raison des objets de toilette et des ajustements de femme. Personne n’était à l’abri des persécutions et des surprises de ces petits tyrans. Ils semaient la division dans les familles et dans l’État. Une action étrange du dictateur augmenta encore leur zèle indiscret et inaugura dans Florence une ère de barbarie. On rassembla un jour sur la place du Dôme tous les objets saisis par les petits, inquisiteurs, on en fit un immense bûcber, et le feu dévora, non-seulement les ornements d’un luxe frivole, mais les œuvres d’Ovide, d’Horace, de Cicéron, de Pétrarque, de Boccace, des portraits et des tableaux peints par les plus grands maîtres. Ce même acte de vandalisme et de folie fut renouvelé deux fois.

Un tel excès d’oppression ne manqua pas de susciter à Savonarole de nombreux ennemis. On dénonça au pape ses prédications audacieuses contre la cour pontificale, on exploita le mauvais succès de ses négociations auprès de Charles Mil pour obtenir la restitution de Pise. Des orages se forment

autour de sa tête, arrivant à la fois du coté de la

politique et du côté de la religion. Un bref d’Alexandre VI lui interdit d’abord la prédication

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et l’appelle à Rome pour y présenter sa justification. Le peuple s’oppose à son départ et continue de se presser au pied de sa chaire où il demeure, dit-il, par les ordres de Dieu. Le pape consulte alors une assemblée de quatorze dominicains pour savoir si leur frère Jérôme Savouarole ne s’est pas mis en révolte contre l’autorité de l’Églisé et s’il n’y a pas lieu de procéder contre lui. Tous, à l’exception d’un seul, donnent une réponse affirmative, et le 12 mai 1497, la bulle d’excommunication que cette décision laissait prévoir fut lancée contre Savouarole.

Savouarole essaye d’abord de protester, puis de se défendre et de faire sa paix avec le souverain pontife. De nouveaux incidents et de nouvelles révoltes viennent compliquer sa situation. Alexandre VI ordonne à la seigneurie de Florence et sous peine d’interdit pour leur ville, de lui envoyer, sous bonne escorte, le condamné à Rome, et défend au clergé de la ville de célébrer l’office divin en présence de l’excommunié. La seigneurie résiste, mais Savouarole s’était livré d’avance par une proposition téméraire dont s’empara, malgré lui, l’imagination du peuple. 11 avait offert plusieurs fois aux Florentins de prouver sa mission par l’épreuve du feu. Un franciscain, nommé fra Francesco, le somma de tenir sa promesse, tandis que lui-même prouverait de la même manière la légitimité de l’excommunication pontificale. Savo-

268 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES narole, après avoir reculé aussi longtemps qu’il le put, accepta la dangereuse gageure, non pour luimême, mais pour son second, son disciple et son lieutenant le plus fidèle, le dominicain Buonvicini. Elle doit avoir lieu le 7 avril 1498. Tout est préparé pour cela. Un immense bûcher s’élève sur la place; une foule innombrable attend, des discussions interminables s’élèvent entre les deux partis, lorsque heureusement une forte pluie, probablement prévue, vint les tirer d’ affaire. Mais, dès ce moment, le prestige de Savonarole est détruit, l’idole de la veille est un olDjet d’horreur et d’exécration. On l’arrache de son couvent, livré à un siège régulier et dévasté par le pillage; on l’amène devant les magistrats, les mains liées derrière le dos, à travers les outrages et les imprécations de tout un peuple. Des mains de la seigneurie, qui a instruit son procès, il passe dans celles d’une commission pontificale, qui, le 22 mai, le condamne au supplice des hérétiques, c’est-à-dire au bûcher. La sentence est exécutée en présence et aux applaudissements de cette même foule qui , pendant sept ans, applaudissait à la parole de Savonarole et obéissait à son moindre signe. 11 mourut avec une douceur angélique, se montrant, jusqu’à latin, animé de la foi la plus ardente. Mais il ne finit pas que l’héroïsme de sa mort nous dérobe les faiblesses de sa vie et de ses doctrines.

On peut tlire aujourd’hui la vérité sur Savonarole. Les passions qu’il a excitées de son vivant et qui ont paru se rallumer autour de ses cendres, sont éteintes depuis longtemps. Il n’y a plus ni Piagnoni ni Arrabiati, ni commission pontificale prête à enregistrer nos paroles et à rallumer le bûcher pour quelqu’un de ses imitateurs. Nous vivons dans un siècle trop occupé de ses propres affaires pour admettre la partialité dans une cause si éloignée de lui. Ajoutons que nous sommes à l’abri des entraînements inévitables qui s’emparent des meilleurs esprits dans une étude prolongée sui» un seul homme ou un seul système. Nous laisserons au propliète de Florence les proportions qu’il doit garder dans une histoire générale, la valeur qu’il emprunte d’une comparaison impartiale avec tous ses devanciers.

Pour porter sur Savonarole un jugement complet, il faut l’étudier dans toutes les parties de la mission qu’il s’est donnée, dans les divers rôles qu’il a joués parmi ses contemporains, et qui, pour lui, se confondaient en un seul; il faut le considérer comme réformateur religieux, comme réformateur moral, et enfin comme réformateur politique.

Nous ne parlerions pas du réformateur religieux, si Savonarole avait tenté, comme beaucoup d’autres avant lui et après lui, de changer le dogme ou même la discipline et la hiérarchie de l’Église, ou si, chez

270 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES lui, la réforme avait été jusqu’à l’hérésie. Mais puisqu’il ne cesse de protester jusqu’à sa mort de sa fidélité à la tradition catholique et au saintsiège; puisqu’il a fait partie jusqu’à sa mort de cet ordre des dominicains, institué pour défendre le catholicisme contre toute tentative d’innovation, on ne peut s’empêcher de remarquer ce qu’il y a d’illogique, et, il faut le dire, de chimérique, à venir attaquer, aux yeux d’une multitude aveugle et passionnée, l’autorité même qu’on veut défendre et raffermir sur ses bases. Nous savons bien ce qu’on dit en pareille occasion : « nous n’attaquons pas l’autorité, mais ceux qui en sont les dépositaires indignes. Nousn attaquons pas l’institution, mais les hommes qui la représentent ; nous n’attaquons pas la papauté, mais le paj>e. » Cette distinction, lorsqu’il s agit d’un pouvoir moral, qui règne avant tout sur les consciences, nous paraît plus subtile que solide ; car qui faites-vous juges des actes de ce pouvoir, du bon et du mauvais usage de ses attributions? ceux-là mêmes qui doivent se diriger par son exemple et ses leçons ; qui doivent le suivre en tout comme leur guide le plus fidèle, c’est-à-dire le peuple, les ignoiants, la multitude, pour qui les institutions se confondent toujours avec les personnes, l’autorité avec les dépositaires de l’autorité. On comprend parfaitement qu à 1 autorité l’on oppose la lil)erté, à la tradition le libre examen : mais non que la li-

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berté, le libre examen, soit ûn mojmn de restaurer et de fortifier l’autorité même. Puis, croit-on que des paroles comme celles-ci soient un bon moyen de faire respecter cette cause ; « Le temps approche d’ouvrir la cassette; nous donnerons un tour de clef, et il sortira tant d’infection, tant d’ordures de la cité de Rome, que l’odeur s’eîi répandra par toute la chrétienté, et que chacun en sera empuanti h » L’autorité est-elle respectée, même dans son principe, dans son caractère le plus général et le plus abstrait, quand le prophète, à la veille d’être frappé par la bulle pontificale, s’écrie ; « Faites tout ce que Dieu permet ; si nous ne sommes pas excommuniés de Dieu même, le reste ne nous inquiète pas » S’il faut que Dieu lui-même intervienne pour nous absoudre ou nous condamner, il n’a plus, il ne peut plus avoir de représentants sur la terre ; il n’existe plus d’intermédiaire entre lui et l’universalité des fidèles et même des hommes. « Le pape, dit encore Savonarole , quand il se trompe, n’est plus pape, et s’il commande le mal, ce n’est pas comme pape qu’il le commande^ » Mais qui jugera s’il se trompe ou ne se trompe pas; s’il commande le bien ou le mal? Si c’est tout le monde, alors que devient et à quoi sert l’autorité du souve-

' Voir ,M. Pebrens, ouv. cil., t. 1, p. 310.

2 Ubi suprà, p. 262.

3 Ubi suprà, p. 300.

RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES rain pontife? Si c’est une autorité, de quelque nom qu’on l’appelle, elle a le double inconvénient de détrôner le pontife et d’être attaquable par le même argument. Rien donc, encore une fois, de plus inconséquent, rien de plus impuissant et de plusinintelligible que la réforme que Savonarole voulait opérer dans l’Eglise.

11 n’a pas été beaucoup mieux inspiré comme réformateur moral. Rien de plus clair sans doute et de j)lus pur que ses intentions. Dans un temps où la licence la plus effrénée, 'jointe à l’amour du luxe, à une cupidité insatiable, à la re.staurationlittéraire et artistique du paganisme, avaient envahi toutes les classes de la société italienne, et plus particulièrement de la société florentine, il songea à faire revivre la pureté des mœurs, la simplicité dans les goûts, la sainteté et l’abnégation de la vie chrétienne. Mais un tel* changement ne pouvait être obtenu par la contrainte extérieure et la sévérité des lois. 11 fallait le demander à la seule puissance de la persuasion et de la jiarole. On ne corrige pas des libertins en les menaçant du bûcher, ni les joueure en les soumettant à la torture, ni les blasphémateurs en leur perçant la langue d’un fer rouge; on remjjlacera seulement j)ar des vices secrets, et d’autant plus incorrigibles, les vices découverts que chacun est en droit de flétrir. On rendra la corruption plus profonde en l’obligeant à se couvrir

DE L’EUROPE d un masque hypocrite. Puis la loi et les pouvoirs publics ne sont pas autorisés à intervenir dans toutes les actions humaines. La loi c’est le contrat, l’égide protectrice à 1 abri de laquelle tous les membres de la société vivent en paix, en sécurité les uns avec les autres. Tout ce qui trouble cette paix et cette mutuelle confiance, tout le mal que je fais à mon prochain sans la participation de sa volonté, c’està-dire par ruse ou par violence, et à plus forte raison le mal que je fais à l’association tout entière, la loi est appelée à le réprimer par un système de pén^ité proportionné aux fautes; mais en dehors de cette sphère, elle n’a aucun droit, et j’ajouterai aucun pouvoir. Elle ne peut pas m’imposer par la force les actes qui ne sont utiles qu’à moi-même, qui ne sont réclamés que par ma conscience, par ma perfection morale, et dont le mérite a pour condition d être accomplis librement. Elle ne peut pas me contraindre à la chasteté, à la sobriété, à l’économie, à la piété, et même, si elle emploie les mesures inquisitoriales les plus honteuses, pour obtenir de moi ces qualités, j’échapperai toujours à sa puissance et me rirai de sa crédulité; car je ne lui en offrirai jamais que le masque. Savonarole aurait dû se rappeler la distinction judicieuse qu’établissait son maître, saint Thomas, entre l’empire de la loi civile et celui de la loi morale.

Mais la contrainte légale employée comme moyen

de corriger les mœurs, n’est pas encore la faute la plus grave de Savonarole. N’a-t-il pas lui-même renversé les rapports de la nature et détruit un des premiers fondements de la morale, c’est-à-dire l’autorité paternelle, lorsqu’il a appelé les enfants à surveiller les actions de leurs parents, à les dénoncer, à les punir quand ils les trouvaient ou croyaient les trouver en faute? N’était-ce pas leur inspirer un orgueil indomptal3le et une présomption insensée? N’était-ce pas renverser de fond en comble le précieux édifice de la famille? N’était-ce pas les soustraire par avance à l’empire des lois et au respect des pouvoirs publics que de leur donner des lois, une organisation et des magistratures particulières, et d’en former un État dans l’Etat? Ce que dit Aristote des enfants de Sparte, qu’il compare à un troupeau de poulains sauvages, est bien plus vrai encore des enfants de Florence, dressés par Savonarole à être les gardiens, les inquisiteui's, les dénonciateurs, en un mot les maîtres* de leurs parents. Je ne connais pas de système qui ait autant abusé de l’enfance si ce n’est celui de Charles Fourier. Entre l’inventeur du phalanstère et le dictateur florentin, il y a cette seule dilférence que le premier s’adressait de préférence à la sensualité, et le second à l’orgueil.

11 y>a surtout une considération qui semble avoir échappé à Savonarole : c’est que malgré l’unité de

DE L’EUROPE la morale et le caractère absolu de ses principes, on ne parle pas à la société laïque, on ne parle pas à tout un peuple et, à plus forte raison, à tous les peuples réunis, comme à une association de pénitents, comme à une congrégation religieuse. Que des hommes qui se sont retirés du monde pour écliapper à ses séductions et à ses dangers, pour écliapper aux passions et même aux atfections légitimes, afin de n’être attachés par rien à la terre et de se préparer plus sûrement à l’éternité, ou de s’y plonger dès cette vie par la contemplation et la prière , que de tels hommes passent leurs jours dans une multitude de pratiques pieuses, de privations et d’austérités; qu’ils interdisent à leur esprit toute étude, toute connaissance, tout exercice qui pourrait les distraire ou les détourner de leurs mystiques aspirations, on le conçoit sans peine. Mais la société elle-même doit admettre dans son sein tout ce qui peut contribuer à sa force, à sa grandeur, à son éclat, à son bien-être, à l’accroissement de son intelligence et à la nourriture de son imagination. Elle doit étendre son existence du présent au passé et à 1 a\enir, d une contrée particulière au monde entier; car la société, c’est le genre humain, et le genre humain est un seul peuple, une seule famille. Savonarole, ayant méconnu cette différence, a voulu traiter h lorence comme son couvent de Saint-Marc, et le monde entier comme Florence. De là ces mi-

276 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES nutieux détails, cette .censure tracassière et tyrannique dont j’ai essayé de donner une idée, et sa haine de vandale pour la poésie et pour l’arl. Ses arrêts de proscription s’étendent encore plus loin. Il condamne les poètes et bannit de l’éducation même les philosophes, même Aristote, si cher à son ordre et à tous les docteurs du moyen âge ; enfin toute littérature et toute culture païenne, si irréprochable qu’elle puisse être aux yeux des bonnes mœurs. « Aristote et Platon, dit-il, et les sages du monde ne nous sont d’aucune utilité pai’ leur esprit ; car ils ne pensent ni au paradis ni à l’enfer : ils descendent tous dans la demeure du démon : Tutti vanno a casa del diacolo. » 11 veut qu’on li^Te au feu les livres de tous ces philosophes qui n’ont pour base que la raison naturelle, en y joignant ceux de Philon et de Sénèque, et estime bien plus heureux le temps où ils n’étaient pas encore retrouvés. Une éducation chrétienne doit se borner, selon lui, à quelques notions de grammaire, à l’Ecriture sainte et à quelques extraits des Pères de l’Eglise. Tout le reste est inutile ou dangereux, et ne doit être connu que de l’élite du clergé, pour servir à la réfutation des hérétiques et des incrédules. Ceux qui seraient les premiers aujourd’hui à rallumer, si cela était possible, le bûcher de Savonarole, seraient les derniers â le désavouer sur ce point. Mais pas plus aujourd’hui qu’à la fin

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du xv** siècle, en pleine renaissance, on neroinprala chaîne d’or qui rattache l’antiquité aux temps modernes, on n’éteindra ce noble enthousiasme ni ces pures et vivifiantes inspirations dont la Grèce, toujours vivante par ses chefs-d’œuvre, est la source inépuisable. Ce culte que nous lui rendons est entré si profondément dans notre esprit, dans nos mœurs, dans les lettres, dans la philosophie, dans les arts, dans la langue, qu’il nous est impossible de l’abandonner sans retomber dans le chaos de la barbarie. Aussi le système d’éducation proposé par Savonarole, et la réforme morale qui en est le principe, sont-ils aussi chimériques que sa réforme religieuse.

J’en dirai autant de son système politique, s’il est vrai qu’il ait jamais eu un système bien nettement arrêté dans sa pensée. En effet, on peut lui en prêter jusqu’à trois, complètement différents l’un de l’autre. Le premier, celui que je regarde sans hésiter comme le plus ancien, est celui qu’il enseigne dans son abrégé de philosophie morale. Compendium philosophiœ moralis, composé très-probablement à l’usage de ses élèves, quand il était lecteur des novices. C’est tout simplement la doctrine enseignée dans le de Regimine principum, et la seconde partie de la Somme de saint Thomas, à savoir que le meilleur des gouvernements est la monarchie, parce qu’elle est faite à l’image du gouvernement de Dieu, qui règne sans partage sur

toute la nature, et à l’image du gouvernement de notre âme, qui règne également toute seule sur les divers membres de notre corps; qu’il y a entre la monarchie et la tyrannie un abîme infranchissable, parce que le tyran rapporte tout à lui et le monarque à l’État; parce que le tyran gouverne tout-seul et le monarque avec des conseillers et des lois. On y trouve aussi le droit de déposer les tyrans et la défense de les assassiner, et l’apologie de l’esclavage, quand il a pour principe le droit de la guerre. Mais quoique Savonarole répète souvent le principe de saint Thomas « qu il faut qu une multitude se réunisse sous un seul chef, et que le gouvernement de la multitude par un seul est en soi le meilleur » 011 le voit arriver à des résultats tout opposés, ou à un second système bien différent du premier, dans son Traité sur le gouvernement de Florence.

Là il enseigne que le gouvernement d’un seul ne saurait convenir indistinctement à tous les pays et à tous les hommes. Ainsi, loin d’être utile, il serait funeste à une société agitée et turbulente, qui aime par caractère le mouvement et la liberté, et ne recule pas, pour satisfaire sou penchant, même devant la guerre civile. Or, tel est précisément le peuple florentin, accoutumé depuis si longtemps aux institutions populaires, et qu’il paraît diflicile, sinon

1 Perrens, i. II, p. 193.

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impossible, de plier à un autre régime. Nous voyons en effet que les tyrans qui ont essayé d’y fonder leur pouvoir, ont été obligés d’user de détours, de se couvrir d’un masque de légalité et de laisser aux Florentins au moins l’apparence de leurs anciennes institutions. Cette observation est parfaitement justifiée par la conduite des Médicis, depuis Cosme l’Ancien jusqu’à Laurent le Magnifique. Et, cependant, "Sjoute Savonarole, ces ménagements n’ont pu empêcher leur chute. Au moment où leur domination semblait établie pour toujours par le prestige que donnait à Florence le gouvernement habile et heureux de Laurent, la colère du peuple éclate comme un coup de foudre, et leurs descendants sont obligés d’aller en exil. Si Savonarole s’en était tenu à ces considérations historiques, il aurait pu les concilier sans trop de peine avec les idées thomistes sur la monarchie absolue. Mais emporté par l’ardeur de son esprit, il arrive bientôt à placer théoriquement le gouvernement populaire au-dessus de tous les autres, et, par conséquent, au-dessus de la monarchie. Celle-ci, dit-il, ne peut convenir qu’à un peuple naturellement servile^ à un peuple qui manque de cœur ou d’intelligence, ou de l’un et l’autre à la fois. Les nations intelligentes et courageuses ne dépendent que d’elles-mêmes, ne se conduisent que par leurs propres lois, et ne perdent leur liberté que parles attentats de la tyrannie. Ou

280 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES peut les opprimer, on ne les asservit pas, et l’oppression elle-même n’a chez elles qu’une durée passagère.

On comprend que toutes ces qualités Savonarole les volt réunies chez le peuple florentin. Il le trouve plein de génie et d’héroïsme, le plus grand de tous les peuples italiens et par conséquent de tous les peuples de la terre. Quoique livré au commerce et à l’industrie, il, ne néglige pas les arts et les sciences, il est appelé à édifier le monde par sa piété, et dès qu’il a pris les armes, sa valeur est au-dessus de toutes les épreuves. Il pense qu’une telle race se flétrirait et périrait sous la monarchie, comme des hommes accoutumés à vivre au grand air et dans , les champs périraient infailliblement de langueur et de consomption, si on les forçait à demeurer dans des appartements chauds et à se nourrir de mets délicats. On ne reconnaît plus ici la réserve que nous avons rencontrée tout à l’heure ; c’est la condamnation formelle du principe monarchique, puisqu’il ne s’applique qu’à des hommes énervés et sortis des voies de la nature. Savonarole n’est pas moins sévère pour l’aristocratie, qu’il accuse d’être la cause de tous les désordres et de toutes les violences dont sa patrie adoptive a soutfert durant tant de siècles. Ce qu’il préfère en ce moment, c’e^t un gouvernement civil, c’est-à-dire selon sa propre définition, un gouvernement populaire.

Mais en même temps il oublie qu’un tel gouvernement n’a jamais existé à Florence ; que ce qu’il appelle un gouvernement populaire n’est qu’une aristocratie bourgeoise, exclusive et intolérante comme toute aristocratie, et néanmoins jalouse, défiante, impatiente, comme un gouvernement démocratique. Il est vrai que les nobles, pour être admis à prendre part aux affaires de l’État, étaient obligés de se faire inscrire sur le contrôle des arts, c’est-à-dire des professions et des métiers, par conséquent de renier leur noblesse. Mais les arts majeurs, exercés par la haute bourgeoisie, l’emporterait toujours sur les arts mineurs ou la petite bourgeoisie. C’est dans les premiers qu’on choisissait les prieurs et le gonfalonier de justice, c’est-àdire le premier magistrat, le président de la république; et quant au peuple, il n’était compté pour rien, même après la révolution démocratique qui s’appelle dans l’histoire le tumulte des Ciompi. Le héros de cette révolution , le cardeur de laine Michel de Lando, ne songea pas à faire au peuple et à la petite bourgeoisie une part égale à celle de la haute bourgeoisie. Savonarole, quand il se vit à la tête des affaires, rétrécit encore le cercle. Il renferme toute la vie politique entre trois mille deux cents citoyens, dans une ville qui en comptait quatre cent mille. Ces trois mille deux cents citoyens, c’étaient ce qu’on appelait les netti di specchio, c’est-à-dire

282 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES une véritable aristocratie, non-seulement de fortune, mais de naissance, puisqu’il fallait au moins que leurs aïeux eussent exercé dans la république quelque haute magistrature. C’est parmi ces privilégiés qu’on choisissait la seigneurie, c’est-à-dire les magistrats supérieurs, le gonfalonier de justice, le grand conseil, depuis longtemps tombé en désuétude et que Savonarole rétablit, avec les attributs du peuple tout entier, avec le droit de sanctionner les lois, de nommer à toutes les magistratures et de prononcer en dernier ressort dans les matières judiciaires ou les pouvoirs d’une cour d’appel; enfin, le conseil des Quatre-vingts qui était nommé par le grand conseil et qui avait pour tâche de discuter les lois avant qu’elles fussent présentées au grand conseil, et de délibérer sur les affaires intérieures. Savonarole, en principe, proscrivait l’égalité, et répétait souvent qu’avec, elle tout rentrait dans la confusion, et que Dieu a établi chez les hommes des conditions différentes pour la beauté et la perfection de l'ordre social *.

Mais il n’est pas plus fidèle à cette politique mitigée et menteuse qui, sous le gouvernement populaire, consacre une véritable aristocratie, qu’il n’est fidèle à ses principes monarchiques. Il a un troisième système, le seul qui lui appartienne véritablement, le seul dont on puisse lui demander compte :

I Voyez M. Perrens, t. I, pag. 7.

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c’eçt celui qu’il a mis en pratique pendant sept ans; celui qui le plaçait comme prophète, comme juge d’Israël, à la tête du peuple; qui lui permettait de gouverner l’État tout entier, du haut de la chaire, au nom de Jésus-Christ, proclamé roi de Florence, et qui ne laissait subsister au-dessous de lui que l’égalité la plus absolue. En etfet, que signifiait le pouvoir de la seigneurie et des conseils et des magistrats, lorsque tous étaient obligés d’obéir à sa parole, au moindre signe de sa volonté, sous la pression d’un peuple enthousiaste? C’est en présence du peuple tout entier, réuni et fanatisé par ses prédications, qu’il sommait les magistrats de faire telle ou telle réforme, qu’il sommait les conseils de prendre telle ou telle décision, de porter telle ou telle loi, et qui eût osé résister à ses ordres, en présence des passions de la multitude toujours d’accord avec leur idole? Or, c’est là une forme de gouvernement parfaitement connue dans l’histoire et qui ne ressemble ni à la monarchie ni à l’aristocratie. Ce n’est pas même le gouvernement démocratique; c’est la démagogie s’agitant, comme il arrive toujours, sous le souflle d’un tribun. Seulement le tribun ici ne se contente pas des moyens ordinaires, il appelle à son aide l’inspiration divine, le mysticisme, et il travaille au profit, non de l’envie, de la cupidité ou des passions populaires, mais de l’ascétisme et de la foi,

C’est là qu’est l’excuse et la grandeur personnelle de Savonarole ; car, ainsi qu’on vient de le voir, il n’a apporté aucune idée, aucune institution, 'aucune doctrine qui puisse soutenir l’examen. L’utopie et l’inconséquence sont dans sa réforme religieuse; l’utopie et l’inconséquence sont dans sa réforme morale ; l’utopie et l’inconséquence sont dans ses réformes politiques. Mais il a été animé d’un grand sentiment, la douleur que cause aux âmes généreuses le spectacle de la corruption, de l’injustice et de la dégradation humaine. 11 soupirait après une ère de régénération et de pureté morale qu’il aurait voulu inaugurer. C’était là son ambition; il n’en a jamais eu d’autre; mais, il faut bien le dire, le génie, la patience et le bon sens lui ont manqué pour la satisfaire. A défaut des moyens efficaces et légitimes, il a appelé à son aide le charlatanisme çt le mensonge; car je trouve trop d’apprêt dans sa parole, trop de mise en scène dans son rôle, trop de mobilité et d’inconsistance dans ses doctrines, trop de persistance à agir sur l’imagination par la terreur, pour admettre qu’il fût jamais convaincu de ses relations directes avec le ciel. Mais la nature humaine, dans les régions les plus élevées, est si inconséquente et si faible, qu’iLfaut être indulgent pour elle, quand ses faiblesses sont désintéressées. L’enthousiasme sincère entre si souvent dans l’art, qu’il ne faut pas être étonné de voir l’art.

DE L’EUROPE surtout chez un peuple naturellement artiste, se mêler quelquefois à l’enthousiasme et à la foi. Puis il y a là une fin terrible qui doit attendrir les plus sévères. Imitons l’exemple que nous donnent les Florentins quelque temps après la mort de leur prophète : répandons quelques lamines et quelques pleurs sur la place où s’est exhalée, au milieu des tortures, Tâme agitée mais toujours pure de Savonarole.

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MACrUAVEL

Après la chute de Savonarole et avant même qu’il expiât les sept ans de gloire et de puissance dont il avait joui, la persécution s’acharna sur ses partisans. Les uns payèrent de leur vie et de la vie de leurs proches la confiance qu’ils avaient eue dans ses paroles et l’appui qu’ils avaient donné à ses actes. D’autres furent condamnés à l’exil, d’autres à la confiscation ou à des peines purement pécuniaires. Parmi ces derniers se trouvait un homme qui, sans doute à cause de son obscurité et de sa jeunesse, ne fut frappé que d’une amende de . 250 fiorins, mais dont la réputation remplit bientôt l’Italie et l’Europe. Le nom de ce piagnone alors si peu remarqué et qui, au moment même où il expiait les erreurs de ses jeunes années, en était déjà bien loin, c’est Nicolas Machiavel.

On rencontrerait difficilement dans l’hLstoire de la philosophie et des lettres un nom tour à tour plus flétri et plus exalté, un génie plus diversement et plus mal compris, des écrits plus cités et moins lus, que le nom, le génie et les écrits de Machiavel. Les uns se représentent le célèbre Florentin comme le créateur et le type d’une école de politique exécrable, qui, fondée sur le meurtre, le parjure, la trahison, la terreur, a pour unique loi l’asservissement des peuples et la toute-puissance des rois. Les autres, au contraire, ont ati en lui un ami dissimulé de la liberté, qui, sous prétexte d’ offrir des conseils au despotisme, ne songe qu’à dénoncer ses iniquités, qu’à livrer tous ses secrets, pour le rendre du même coup odieux et impuissant. « Rendons grâce à Machiavel et aux génies de cette espèce, dit Bacon ; en feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné aux peuples. » J. -J. Rousseau est du même avis lorsqu’il affirme, dans le Contrat social, que le Prince de Machiavel est le livre des républicains.

Ces deux opinions opposées, comme il arrive presque toujours, sont également fausses, et il ne me faudra pas, je l’espère, beaucoup d’eflbrts pour le prouver ; car, malgré la réputation d’hypocrisie qu’on lui a faite pour le bien comme pour le mal, ce que Machiavel pense, il le dit avec beaucoup de netteté et de franchise, avec un rare bonheur et une

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sing-ulière précision de style; rien de plus clair que ses écrits quand on se donne la peine de les lire. Étrange hypocrisie, en effet, qui, pour servir les tyrans, divulguerait toutes leurs trames, comme s’ils devaient être ses seuls lecteurs, et qui, pour être utile aux peuples, à une époque où Ids peuples ne savaient pas lire, enseignerait avec une merveilleuse sagacité l’art de les opprimer et de les avilir ! Mais, avant de chercher dans les ouvrages de Machiavel sa véritable pensée, jetons un coup d’œil rapide sur sa vie, afin d’y découvrir, s’il se peut, quelques traits de son caractère.

Nicolas Macliiavel (Niccolo Macchiavelli) naquit à Florence en 1469, en même temps, pour ainsi dire, que la Renaissance, dans une ville où le libre esprit de cette époque s’est fait sentir avec le plus de force et a suscité un grand nombre de ses plus brillants chefs-d’œuvre. Issu d’une famille pauvre, ancienne et considérée, il fut nommé, jeune çncore, vers l’àge de vingt-neuf ans, secrétaire de V Office des Dix, c’est-à-dire du gouvernement général de la république, et il garda ces fonctions pendant quatorze ans et cinq mois.

Le gouvernement florentin, appréciant son habileté .et sa prudence, lui confia successivement vingttrois légations à l’étranger et seize missions à l’intérieur, près des villes dépendantes de Florence. En 15J2, après la chute du gonfalonier Pierre

Soderini et le retour des î^Iédicis, il fut, par trois décrets consécutifs, destitué de son emploi, exilé de la capitale et confiné sur le territoire de la république, avec défense de mettre les pieds dans le palais de la seigneurie. Sa disgrâce ne s’arrêta pas là. Une conspiration ayant éclaté contre le cardinal Jean de Médicis, qui partageait, avec .son frère Julien, le gouvernement de Florence, on arrêta plusieurs personnes connues par leur attacliement à l’ancien ordre de choses, et Machiavel fut de ce nombre. Appliqué à la torture, il supporta cette épreuve avec beaucoup de courage, c.ar les tourments qu’on lui infligea, assez Uolents pour mettre sa vie en péril, ne purent lui arracher une parole capable de le compromettre. Le cardinal de Médicis, élevé à la papauté sous le nom de LéonX, lui fit rendre sa liberté ; mais il eut à subir encore un an d’exil et la perte de sa position. Retiré dans son humble maison de San-Gasciano, il menait de front deux existences bien différentes. Le jour, il parcourait la campagne, le dos chargé de cinq ou six cages, pour y mettre les oiseaux qu’il chassait à l’appeau, ou on le rencontrait au cabaret, jouant aux cartes et se querellant avec les charretiers. La nuit il se retrouvait lui-méme et consacrait de longues heures* à la méditation et à l’étude. « Le soir venu, écrit-il à un de ses amis, je retourne à la maison, j’entre dans mon cabinet ; sur le seuil, je

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me dépouille de mes habits de paysan, pleins de boue et de saleté , je me revêts d’habits propres et de barreau, et, ainsi décemment vêtu, j’entre dans les antiques cours des hommes antiques. Accueilli par eux avec amour, je me repais de cette nourriture, la seule qui nie convienne et pour laquelle je suis né. Je ne crains pas de m’entretenir avec eux et de leur demander raison de leurs actions... Je n’éprouve, pendant quatre heures, aucun ennui; j’oublie toute peine ; je ne redoute pas la pauvreté, et la mort n’est plus pour moi un objet d’épouvante. » C’est au sein de cette laborieuse retraite, après un commerce prolongé avec Platon, Aristote, Tite-Live, Tacite et Salluste, qu’il a composé le fameux traité du Prince, on, pour garder le titre qu’il lui a donné lui-même, V Opuscule sur les principautés; puis les Discours sur la première décade de Tite-Live, les Histoires de Florence, \e?,Discourssurl’ art de la guerre, le Discours sur la réforme de la constitution de Florence , et un grand nombre de Lettres sur les objets habituels de ses réflexions. Se délassant par la poésie des graves méditations de la politique et de l’histoire, il a écrit, dans le même temps, des comédies, des nouvelles, des sonnets, des poèmes satiriques, pleins de gaieté, de verve et d’imagination, quoique souvent déparés par les défauts de l’époque, le cynisme et la recherche; il suffit de citer la Mandragore, que

292 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES Voltaire ne craint pas de mettre au-dessus des comédies d^Aristophane, et le joli conte de Beljihégor, imité par notre la Fontaine.

Au milieu de ces travaux si divers, Machiavel ne négligeait aucun moyen dé se concilier la faveur du nouveau gouvernement. Il y employait tous ses amis et même les fruits de ses veilles ; car c’est dans l’espérance de gagner ses bonnes grâces qu'il dédia son Traité des principautés à Laurent II, appelé, depuis 1513, à la tête de la république. Un esprit aussi actif que le sien avait besoin d’exercer ses forces et ne pouvait pas s’accommoder même de la solitude féconde* dont il a tiré tant de chefs-d’œuvre. Ajoutons qu’il était pressé par la • misère. Aussi écrivait-il à son ami Vettori ; « J’aurais besoin que les seigneurs Médicis commençassent à m’emplojœr, quand ils ne devraient d’abord que me faire rouler une pierre ! » Cependant il n’aurait pas voulu entrer à leur service au prix d’une bassesse ou d’un avis qui répugnât â sa conscience et à son patriotisme. Nous allons en juger par le trait suivant. Laurent, qui, avec le titre de capitaine général, avait exercé dans Florence le souverain pouvoir, venait de mourir. Cédant aux instances de Vettoià, placé près de lui par sa famille en qualité d’ambassadeur, Léon X, chef de la maison de Médicis, consulta Machiavel sur la forme de' gouvernement qui conviendrait aux

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Florentins. L’occasion était belle pour relever sa fortune en llattant l’ambition du souverain Pontife; mais l’ancien secrétaire des Dix se prononça hardiment pour la constitution républicaine, sauf les modifications exigées phr le temps, et qu’il a soin d’indiquer dans son Discours sur là réforme de la constitution de Florence ; car c’est pour cette circonstance que ce remarquable écrit a été rédigé. 11 ne craint pas de dire que ses compatriotes, accoutumés aux formes de la liberté, aimeront toujours mieux un magistrat qu’un maître, et il termine par ces nobles paroles : « Les plus grands honneurs auxquels les hommes puissent aspirer sont ceux qui leur sont volontairement décernés par leur patrie; et le plus grand bien qu’on puisse faire sur la terre, ce sont les services rendus à la patrie. » Le pape ne tint pas compte du conseil de Machiavel ; mais il conçut une grande estime pour sa personne, et le recommanda à sa famile. Grâce à cette intercession, Machiavel rentra dans les affaires, en 1521, avec un emploi à peu près semblable à celui qu’il avait déjà exercé. 11 fut chargé de différentes mis.sions, de négociations diplomatiques, et, pendant qu’il cherchait à sauver sa patrie de l’invgsion étrangère qui la menaçait, il mourut le 22 juin 1527, à l’âge de cinquante-huit ans, laissant cinq enfants dans la pauvreté.

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