serait difficile de reconnaître dans cette vie le
personnage qu’on a l’habitude de se représenter sous le nom de Machiavel. Ce n’est pas un ambitieux vulgaire qui n^adore que la fortune, un lâche qui livre son honneur pour racheter sa tête, ou une âme vénale qui fait taire sa conscience devant son intérêt ; mais, comme le dit l’auteur du Contrat social C c’est un honnête homme et un bon citoven. Considéré sous un autre point de vue, celui des facultés de l’esprit, il nous apparaît tout à la fois comme un penseur et un homme d’action, qui, joignant sa propre expérience à celle de l’histoire, cherche à s’éclairer sur les vrais intérêts des peuples. C’est cette même physionomie qui est restée empreinte dans ses écrits. Le malheur de Machiavel, c’est de n’être guère connu que par le Prince. A peine parle-t-on quelquefois de ses Discours sur Tite-Live. Cependant, sans le dernier de ces ouvrages, il est absolument impossible de comprendre le premier, et de porter sur l’écrivain italien un jugement équitable. Je dirai plus: des deux livres dont nous parlons, les Discours sur Titc—Lice sont de beaucoup le plus important : car c’est là que Machiavel nous dit toute sa pensée; c’est là qu’il expose les principes même de sa philosophie politique, dont le traité du Prince n’est qu’une application circonscrite. En les lisant tous deux avec un
^Contrat social, liv. III, cli. vi.
DE L’EUROPE
esprit impartial et réfléchi, on acquiert bientôt la conviction que l’auteur n’a eu l’intention de flatter personne, ni les peuples, ni les rois; mais que, libre de toute idée préconçue, de toute théorie arrêtée d’avance, son vigoureux génie a essayé de tracer, d’après l’histoire, les lois du despotisme comme celles de la liberté, et, par-dessus tout, les conditions de la nationalité.
Logicien impassible du fait, il vous prescrit ce que vous avez à faire et vous prévient de ce qui arrivera, selon le parti que vous désirez prendre. Êtes-vous pour la liberté? voici à quel prix vous l’obtiendrez; voici par quelles lois, par quelles institutions vous la pourrez conserver, et par quelles fautes vous la pourrez perdre ; lisez les Discours sur Tite-Live. Êtes-vous pour le despotisme? voici également dans quels États, dans quels temps, chez . quels peuples, à la faveur de quelles circonstances vous pourrez le fonder, par quels moyens terribles vous serez obligé de le défendre contre la haine que vous inspirerez et l’amour naturel de la liberté, par quels événements et quelles surprises il échappera de vos mains ; lisez le Traité des Principautés. Machiavel vous offre l’analyse de l’un et l’autre ordre de choses, des passions, des intérêts qui s’y développent, des mouvements les plus secrets de l’àme des sociétés, et des mobiles les plus ordinaires qui font agir les hommes dans le commandement
996 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES comme dans l’obéissance. En un mot, c’est le la Bruyère de la politique; je ne dirai pas le la Rochefoucauld, dans la crainte d’être injuste; et ce talent d’observateur plein de finesse, il le réunit à la logique de Hobbes, et bien souvent à la sagacité étendue, aux larges perspectives de Montesquieu, qui, d’ailleurs, sans s’en vanter, lui a fait plus d’un emprunt. 11 y a plus : Machiavel, pour son propre compte, aime la liberté autant qu’une âme comme la sienne peut aimer quelque chose ; il la préfère, quand il peut choisir, au pouvoir absolu. Son style, ordinairement si sobre, prend' de l’accent et de la couleur, lorsqu’il parle du patriotisme et des vertus héroïques des républiques anciennes. Au contraire, il est plein de tristesse, quand, détournant ses regards de ce grand spectacle, il les ramène sur sa patrie opprimée, divisée, déchirée de mille maux. On en jugera par ces lignes placées au début du deuxième livre des Discours :
« Je ne sais pas si je ne mériterai pas d’être mis au nombre de ceux qui se trompent en élevant extrêmement dans ces Discours les temps des anciens Romains, et en censurant ceux où nous vivons. Et véritablement, si la vertu qui régnait alors et le vice qui domine aujourd’hui n’étaient pas plus manifestes que le jour, je serais plus juste dans mes expressions, craignant de tomber dans l’erreur que je reproche aux autres (celle de vanter le passé aux
DE L’EUROPE
dépens du présent). Mais la chose est si évidente pour tous les yeux, que je n’hésiterai pas à dire hardiment ce que je pense de ces temps-là et de ces temps-ci, afin d’exciter dans l’âme des jeunes hommes qui liront mes écrits le désir d’imiter les uns et de fuir l’exemple des autres, toutes les fois que le hasard leur en fournira l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme qui, par le malheur des temps et de la fortune, ne peut pas faire luimême le bien, d’en donner aux autres des leçons. Peut-être que, parmi ceux qu’il aura instruits, il s’en trouvera un plus favorisé du ciel, qui parviendra à l’accomplir. »
A mesure qu’il avance dans ce triste parallèle, sa douleur augmente, et bientôt le ton grave et mesuré du philosophe, de l’historien, fait place à la colère du citoyen, du patriote italien humilié et blessé. « Quiconque, dit-il, est né en Italie et en Grèce, et qui n’est pas devenu un ultramontain en Italie * et un Turc en Grèce, celui-là a raison de blâmer le temps présent et de faire l’éloge du passé. Les siècles passés leur otfrent des sujets d’admiration, et celui où ils vivent ne leur présente rien qui les dédommage de leur extrême misère et de l’infanaie d’une époque où ils ne voient ni religion, ni
1 Un ultramontain, on Ilalie, est un partisan de l’étranger, soit de la domination allemande, soit de la domination li'angaise, qui SC di-ipulaient alors la Péninsule.
298 RÉFORMATEURS ET PUBLIÈfSTES lois, ni discipline militaire, et où régnent les vices de toute espèce; et ces vices sont d’autant plus exécrables qu’ils se montrent dans ceux qui siègent . dans les tribunaux, qui occupent les places, qui ont l’autorité en main et qui veulent être adorés. »
Ici, du moins, Machiavel fait allusion à ce qui le touche de près, peut-être même à ses disgrâces personnelles, et l’on sait quelle terrible épreuve nos passions et nos intérêts sont pour nos opinions ; mais des paroles plus inattendues sous sa plume, ce sont celles qu’il écrit au sujet de César. L’auteur du Prince, le cham]Dlon décrié de la tyrannie, l’apologiste de César Borgia, juge le dictateur romain avec une sévérité qui ne sera certainement pas approuvée par la critique historique de notre temps.
En voilà assez pour montrer qu’en dehors d’un petit cercle d hommes instruits, Machiavel est encore mal connu aujourd’hui, et que ceux qui parlent de lui avec le plus de sévérité le condamnent sur parole. Je vais essayer maintenant de donner une idée de ses deux principaux ouvrages, en y joignant les^ explications qu’ils peuvent emprunter â tous les autres, princiiialement à ses opuscules politiques. Je commencerai par les Discours sur Tite-Live, quoique l’ordre chronologique leur assigne la seconde place; car c’est là, comme je l'ai déjà dit, que la pensée de Machiavel nous apjiaraît tout entière, et que nous découvrons, par anticipa-
DE L’EUKOPE
. tioii, le sens véritable, la raison philosophique du triste livre sur les principautés.
Les Discours sur Tite-Lize sont une composition très-irrégulière clans la forme, comme il est facile de le supposer d’après le sujet lui-même. Les trois livres entre lesquels ils se partagent, et dont le premier devait traiter de la politique intérieure ; le second, de la politic[ue extérieure; le troisième, des changements ou des révolutions qui atteignent les États, sont loin de se renfermer dans leurs limites respectives ; ils empiètent constamment les uns sur
les autres, et l’on ne voit pas pourc[uoi il y en a !
trois plutôt que six, trois plutôt que deux. L’auteur n’est pas plus fidèle au titre général de son livre; car l’histoire du peuple romain n’est pour lui c{u’un terme de comparaison, auquel il ramène avec plus ou moins d’à-propos l’histoire de tous les autres peuples, soit anciens, soit modernes. Il se rend compte de leurs gouvernements, de leurs lois, de leurs institutions civiles et militaires avec non moins d’intérêt que de celles du peuple roi. Mais, au milieu de cet assemblage désordonné des faits les plus divers, on découvre une suite d’idées parfaitement liées entre elles, une doctrine très-arrêtée et non inoinç claire, qu’un esprit maître de lui-môme, accx)utumé à observer de grandes choses, a su traduire dans un langage digne de lui. Voici les principaux éléments de cette doctrine, que les philosophes eu.%-
300 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES mêmes, que les historiens particuliers et les apologistes de Machiavel n’ont pas assez cherché à comprendre dans leur unité .
Quand on observe les hommes, non individuellement, mais en société; quand on considère les États qui ont existé sous tant de formes différentes, on trouve que le seul mobile qui les fait agir, que le seul principe qui les dirige dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, c’est l’intérêt ; les princes, en gouvernant leurs sujets ; les peuples, en se gouvernant eux-mêmes ou en étendant leur domination sur des peuples étrangers, ne font que ce qui leur est utile ou ce que la nécessité leur commande.
La connaissance approfondie de l’intérêt des États suivant les circonstances où ils sont placés, suivan leurs mœurs et leurs relations extérieures, suivant la forme de gouvernement qu’ils ont choisie ou qui leur est imposée, voilà ce qu’on appelle la politique : véritable science, dont les règles, quand on les sait, conduisent au succès et à la puissance; dont l’ignorance et le mépris produisent la faiblesse et la ruine;
‘ Je citerai particulièrement le livre 'de M. F. Artaud, intitulé Machiavel, son (jcnie et ses erreurs, 2 vol. in-8, Paris, 1833. Dans ce savant écrit, trop savant peut-être, puisqu’une grande partie de l’érudition quSl renferme est étrangère au sujet, il serait impossible de trouver le lien qui raitacho ensemble deux idées, et, à plus forte raison, deux ouvrages de Macbiavel.
DE L’EUROPE
car les peuples, comme les individus, sont les maîtres de leui*s destinées ; le hasard ou , comme l’appelaient les anciens, la Fortune, a peu d’influence sur les choses humaines.
La politique est donc indépendante des lois de la morale; elle n’a pas à s’inquiéter, à moins que cela ne serve à ses fins, des idées absolues de justice, d’humanité, de droit et de devoir. La morale a sa place dans la vie privée, dans les relations d’homme à homme et dans le cercle de la famille; elle n’a rien à faire, ou ne doit occuper qu’un rang su- Ijalterne dans la vie politique. La morale nous montre les hommes tels qu’ils devraient être; la politique les prend tels qu’ils sont, et est obligée de les traiter en conséquence.
Ce principe, c’est Machivavel tout entier, c’est le fond commun de toutes ses idées, c’est la source de toutes ses maximes à l’usage des républiques comme à l’usage des monarchies, et il les répètedans ses écrits, sous les formes les plus variées : « Un esprit sage, dit-il dans ses Discours *, ne èondamnera point un homme supérieur d’avoir usé d’un moyen qui sort des règles ordinaires, pour l’important objet de régler une monarchie ou de fonder une république. Ce qui est à désirer, c’est qu’au moment où le fait l’accuse, le résultat puisse
‘ L. I, ch. IX.
l’excuser : si le résultat est bon, le fait est absous... Ce n’est pas la violence qui réj)are, mais la violence qui détruit qu’il faut condamner. » Voici la même pensée, exprimée d’une manière à la fols plus générale et moins dure, dans le traité du Pinnce ‘ : « Plusieurs se sont figuré des républiques et des principautés qui n’ont jamais été et qui ne seront jamais. Mais il j a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se de'VTait faire, cherche à se perdre plutôt qu’à se conserver; et, par conséquent, il faut qu’un homme qui veut faire profession d’être tout à fait bon, parmi tant d’autres qui ne le sont pas, périsse tôt ou tard. » Si l’on songe au titre de l’ouvrage dont cette maxime est tirée, , on comprendra qu’il ne s’agit point ici d’un excès de bonté contre lequel il faut se mettre en garde dans la société des méchants, mais des règles les plus vulgaires de l’honnête et du juste.
En esprit intrépide, qui ne recule pas devant les conséquences d’un principe, Machiavel ne s’arrête pas là. Il vient de subordonner la morale à la jxilitique, il va en faire autant pour la religion : car il n’y a pas de morale sans religion dans la conscience des peuples, et si, après avoir asservi l’une, il
1 Ch. XV.
HE L’EUROPE
laissait l’autre indépendante, son entreprise serait vaine. Il veut donc que la religion soit un instrument de règne, qu’on l’entoure d’honneurs et de respects, même si oh la croit fausse f pourvu qu’elle donne plus de force aux lois civiles. Or, pour cela, il faut qu’elle soit dans la main du législateur ou de l’homme d’Etat, comme chez les patriciens romains, qui ont toujours fait servir, les institutions religieuses à leurs desseins politiques. Gela revient à dire que l’État doit être souverain dans le domaine de la conscience, comme dans celui des faits : point de pouvoir spirituel qui ne relève et ne fasse partie du pouvoir temporel. « Un pays ne peut être véritablement uni et prospère que lorsqu’il obéit tout entier à un seul gouvernement, soit monarchie ou république » C’est la doctrine même de Hobbes, appuyée sur un exemple qui a fourni à Montesquieu le sujet de sa dissertation sur la Politique des Romains dans la relifjion. Ce culte de la toute-pnissance de l’État, renouvelé de l’antiquité païenne, doit être regardé c )mme l’unique source de la haine que Machiavel exprime à plusieurs reprises pour la papauté, et des termes amers dans lesquels il lui reproche d’être le plus grand obstacle à l’unité et à l’indé-
> DLicours, liv. I, ch. xii.
2 Th., liv. I, ch. XII.
pendance de l’Italie. C’est par là .seulement, par le côté politique et national, et non par ses convictions religieuses, que Machiavel touche de près à la Réformation, dont il a prédit avec une précision étonnante, l’avénement prochain. Savonarole, qu’il loue beaucoup, aurait été son homme et lui aurait tenu lieu de Luther, s’il avait eu pour lui le succès, comme il a eu l’enthousiasme et le courage.
Mais si la politique, indépendante à la fois de la morale et de la religion, et même supérieure à toutes deux, est une science qui peut s’apprendre et s’enseigner, où donc prend-elle ses règles? Quels sont ses principes? Car, si elle n’en avait pas, c’est en vain qu’elle jmétendrait au rang d’une science ; elle ne serait que la ruse ou la force, ou l’une ou l’autre ensemble. Or, peut-on ériger en principe une chose aussi mobile et aussi variable que l’intérêt, une chose que nous voyous changer suivant les temps, les lieux, les positions et les hommes ? Oui, nous répond Machiavel, l’intérêt a ses règles qu il porte avec lui. Sans être absolu comme le devoir, il est soumis à des lois et à des conditions générales qui naissent de notre propre nature et de cellq des choses. La nature humaine, en elfet, ne change pas; elle conserve toujoui's les mêmes passions, les mômes besoins, les mêmes movens de les satisfaire, qui produisent les mêmes résultats,
DE L’EUROPE
la même somme de biens et de maux. Qu’on le remarque bien : ce ne sont pas seulement les facultés de la nature humaine que Machiavel considère comme identiques, mais aussi les actes qui en dé pendent, les effets qu’elles peuvent produire. En sorte que les révolutions consistent uniquement à déplâcer la puissance ; que les bonnes et mauvaises institutions peuvent changer de théâtre ; mais les unes ne deviennent pas meilleures, les autres ne de^■iennent pas pires, et le monde, en définitive, c’est-à-dire le genre humain, n’avance ni ne recule ‘ . Nous voilà bien loin des deux idées opposées qui divisent aujourd’hui les historiens et les philosophes : l’idée d’un progrès continu et celle d’une décadence non moins persévérante, à partir du XIII® siècle. Pour Machiavel, il n’y a ni progrès ni décadence, mais changement de place.
La consécpience directe de cette doctrine, véritable ébauche d’une philosopliie de l’histoire, c’est
* Voici les propres paroles de Machiavel : « En réfléchissant sur la marche des choses humaines, j’estime que le monde se soutient dans le môme état où il a été depuis longtemps, qu’il a toujours môme quantité de bien, môme quantité de mal; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées. D’après ce que nous connais.«ons des vieux empires, on les voit lous s’altérer tour à tour par le changement qu’ils éprouvent-dans leurs mœurs. Mais le monde était toujours le môme, avec cette seule différence, que les grandes qualités, les grandes vertus, placées d’abord en Asie, se transportent en Médie, pour passer ensuite en Perse, et de là en Italie et à Rome. Discours, liv. II, avant-propos.
306 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES que, pour régler le présent et préparer l’avenir, il faut demander conseil au passé ; c’est que la politique est une science expérimentale, qui doit puiser toutes ses leçons dans l’histoire. Les faits et leurs conséquences nécessaires, non le droit ; le jeu des passions et des intérêts, non les principes éternels du bien et du juste : voilà son point d’appui. C’est ainsi qu’elle apprend à varier sa conduite suivant les. circonstances et les hommes, et à proportionner ses desseins à ses moyens. Cependant, même sans le respect des lois de la conscience, cette méthode expérimentale, si féconde dans V Esprit des lois, aurait pu sauver Machiavel de bien des excès ; mais il ne paraît pas en comprendre la portée. Au lieu d’observer avec impartialité tous les peuples, tous les temps, tous les genres d’institutions, et de tenir compte de leurs différences, aussi bien que de leurs ressemblances, il s’attache avec passion à l’antiquité, il se laisse dominer par l’espidt de son siècle, et entreprend, pour la politique, une restauration semblable à celle qu’il voyait s’accomplir dans la philosophie, dans les lettres et dans les arts. Dans l’antiquité elle-même, il choisit de préférence le peuple romain, parce qu’il trouve en lui. plus particulièrement, le génie du gouvernement et des affaires ; comme chez les Grecs, celui de la poésie et des sciences.
Tu regere imperio populos, Romane, memenlo.
Ces premières erreurs nous expliquent toutes les autres. De ces principes, qu’on peut appeler la philosophie de Machiavel, nous allons voir découler toute sa politique.
11 n’v a que deux formes de gouvern^ent qui répondent, selon Machiavel, au but que la politique se propose ou à l’intérêt bien entendu des États : l’une, c’est la république, et l’autre, qu’il désigne sous le nom de principauté, c’est la monarchie absolue. La première convient aux peuples qui, par leur patriotisme et leur courage, leurs lumières et leurs vertus, se sont rendus dignes de la liberté et ont acquis la faculté de se gouverner euxmêmes; la seconde aux nations corrompues, divisées ou barbares, chez qui l’esprit public s’est perdu ou n’existe pas encore, qui mettent l’égoïsme personnel ou l’intérêt de caste au-dessus de l’amour du pays. ■
Les préférences de Machiavel, comme je l’ai déjà dit, et comme ses idées sur l’histoire doivent le faire pressentir, sont pour la république; c’est-àdire que ce gouvernement, s’il avait à choisir, est celui sous lequel il aimerait le mieux vivre ; celui qu’il trouve le plus conforme à la logique de l’intérêt, qui est de confier la chose commune à la garde de tous; celui que l’histoire de l’antiquité lui montre le plus brillant : car quelle monarchie, à la meme époque, a égalé la gloire, la puissance,
308 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES le bien-être, et même la durée des républiques d’Atbènes, de Sparte et surtout de Rome? Mais cela ne l’empêche pas d’aimer la principauté et de la vouloir avec énergie, de la défendre de ses conseils dans les États qui ne supporteraient pas les institutions républicaines. * Dans les pays, dit-il ‘, où la corruption est si forte que les lois ne peuvent l’arrêter, il faut établir une force majeure, c’està-dire un roi qui appesantisse une main de fer et qui déploie un pouvoir absolu pour mettre un frein à l’ambition d’une noblesse corrompue. » Le même remède doit être employé contre l’insubordination et les excès de la multitude.
Entre ces deux extrêmes, le gouvernement de tous ou celui d’un seul, la république ou la monarchie absolue, Machiavel ne reconnaît aucun terme moyen. 11 repousse, comme impuissants et fragiles, tous les États intermédiaires ou les gouvernements mixtes, sans doute, parce qu’il ne les connaissait pas, ou qu’il n’en avait vu que des essais hiformes. « Il n’est, dit-il, qu’un moyen de destruction pour la monarchie comme pour la république : pour l’une, c’est de descendre vei's la république-; pour l’autre, c’est de monter vers la monarchie. Mais il y a un double danger pour tous les gouvernements intermédiaires ; ils peuvent descendre vers la répu-
1 Discours, liv. II, chap. lv.
blique et monter vers la monarchie, et de là naissent toutes les révolutions auxquelles ils sont exposés. » 11 cite pour exemple la ville de Florence S dont le gouvernement, selon lui, n’a jamais eu un caractère décidé, soit républicain,- soit monarchique, mais a toujours été comme suspendu entre les deux.
On comprend quelle terrible conséquence doit sortir de cette alternative, quand on met l’ordre politique au-dessus de l’ordre moral , et la raison d’État au-dessus de l’humanité. Cette conséquence, que Machiavel ne cherche pas à dissimuler, c’est que, dans une principauté, il faut se débarrasser par toutes les roies possibles des amis de la république, et dans une république, des amis de la princi- ’pauté; c’est que tout est permis pour assurer l’un ou l’autre ordre de choses contre ceux qui pourraient faire renaître, môme indirectement, l’ordre opposé ; double tyrannie mise en pratique par Tibère et par la Montagne, et que nous verrons enseignée, avec un égal fanatisme, par Hobbes et par J. -J. Rousseau. Toutefois Machiavel, en regardant comme légitimes les moyens de rigueur et en les proposant pour certains cas extrêmes, est loin de les considérer comme efficaces. Son bon sens, éclairé par l’expérience, le met à l’abri des
' Discours sur la réforme de la constitution de Florence.
3d0 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES exagérations. Il pense que ce sont les mœurs, non les lois et les institutions, qui font la puissance des États. Aussi les institutions libres, chez un peuple corrompu et servile, ne lui semblent propres qu’à accroître la corruption S et le pouvoir absolu, dans un pays où a longtemps régné la liberté, où l’esprit de liberté est encore vivant, ne lui paraît pas facile à établir, et surtout à acclimater. « 11 suffit, ajoutet-il, que cette entreprise soit difficile pour être par cela même barbare et indigne de tout homme humain et généreux^. »
Chacmi des deux États dont on vient de parler apporte avec lui ses lois, ses institutions, ses procédés de gouvernement, qui sortent de sa nature même; chacun d’eux est soumis à -des conditions qu’on est forcé d’accepter , si l’on accepte le régime qui en dépend. C’est exactement ce que dit Montesquieu de tous les États en général, et de l’ordre civil aussi bien que de Tordre politique.
La première condition d’une république, c’est qu’elle soit véritablement le gouvernement de tous,
1 On voit la môme pensée exprimée sous une forme plus vive dans le Y® chant de son poëme satirique de l’Ane d’or, a Elle sera toujours remplie de ronces et d'herbes sauvages, elle changera de maître de l’hiver à l’élé, jusqu'à ce qu’elle succombe enfin, cette ville qui a de bonnes lois, mais des mœurs corrompues. »
2 Discours sur la réforme de la constiUition de Florence.
DE L’EUROPE au profit de tous ; qu’elle ne paraisse pas instituée à l’avantage d’une classe et au préjudice d’une autre. Or, toute société se compose de deux classes principales de citoyens ; ceux qui n ont rien et qui sont dévorés par l’ambition d’acquérir; ceux qui sont déjà en possession, ou de la fortune, ou de la puissance, et qui songent à la conserver, et, sons prétexte de la conserver, s’efforcent de l’agrandir.
Ces deux classes, dont la distinction est reconnue partout sous le nom de peuple et d aristocratie, doivent être associées de telle sorte dans l’administration de la chose commune, que l’une ne puisse rien sans l’autre, que leurs ambitions opposées se surveillent et se contiennent réciproquement; car si l’aristocratie l’emporte, elle deviendra bientôt, par la force des choses, une oligarchie, c’est-à-dire une tvrannie héréditaire, qui a tous les inconvénients de la monarchie absolue sans en avoir les avantages. Si le peuple est le plus fort, ou du moins cette partie du peuple qui a tout à acquérir et rien à conserver , il n’y a plus de frein ni de stabilité nulle part, c’est le règne de la licence et de l’anarchie. Dans l’un et l’autre cas, on déchaîne les révolutions, et l’existence même de l’Etat est mise en péril. Si l’on voulait traduire la pensée de Machiavel dans le langage politique de nos jours, on pourrait dire qu’il a voulu réaliser dans la répu-
312 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES blique même l’équilibre des intérêts et des pouvoirs.
De cette condition générale de l’existence des ré-^ publiques, naissent toutes les institutions qui leur appartiennent ; le sénat pour l’aristocratie, les comices et les tribuns pour le peuple, un pouvoir temporaire pour satisfaire les défiances des deux partis, une dictature légale dans les circonstances critiques où les partis doivent se taire devant le danger de la patrie; en un mot, tout le mécanisme de la république romaine. Et pourquoi de la république romaine plutôt que de celle d’ Athènes ou de Sparte? Parce que, dans la première de ces deux villes, c’était le peuj)le qui avait le pouvoir ; dans la seconde c’était l’aristocratie ; tandis qu’à Rome, ce modèle de puissance aussi bien que de liberté, les deux classes se balançaient l’une l’autre. Si l’on objecte à Machiavel que cette organisation savante, dans laquelle il fait vivre ensemble non-seulement 1 aristocratie et le peuple, mais la royauté même représentée par l’autorité consulaire, n’a pas empêché le peuple romain d’être agité et troublé, pendant toute la durée de son existence, par les dissensions intérieures, il vous répondra’que le gouvernement ne peut être maintenu qu’à ce prix. « 11 ne faut pas s’imaginer, dit-il, qu’on puisse maintenir une république où l’on ne laisse pas un libre jeu à toutes les passions populaires, dont la répression inconsidérée amène la ruine inévitable de cette es-
DE L’EUROPE
pèce de gouvernement ^ — Une république ne peut renoncer à toute agitation qu’en renonçant à toute grandeur, à tout accroissement extérieur. Rien n’est plus propre à assurer la durée d’une république, que de donner aux passions qui l’agitent une issue régulière et légale »
Mais on s’aperçoit bien vite que Machiavel va au delà du but qu’il propose : tandis que sa raison veut tenir la balance égale entre les deux classes de la société, ses instincts secrets, peut-être ses habitudes et son éducation, la font pencher pour la démocratie. Lorsqu’on voit, en effet, avec quelle chaleur il défend le peuple contre les reproches dont il est l’objet, on ne peut douter que son cœur ne soit avec lui. Il fait d’abord cette remarque, qu’il n’est pas étonnant qu’on ait mauvaise opinion du peuple, « puisque tout le monde a la liberté d’en dire ouvertement le plus grand mal, môme quand il est au faîte du pouvoir ; au lieu que c’est en tremblant et avec la plus grande circonspection qu’on parle mal d’un prince » Puis , examinant un à un les différents vices qu’on impute à la multitude, il n’y trouve qu’ exagération ou calomnie. On dit que le peuples est ignorant : oui, sans doute, quand il faut
décider une question générale ; mais s’agit-il de
1 Discours sur la réforme de la constitution de Florence.
3 Discours sur Tite-Live, liv. I, chap. v.
3 Ubi suprà, chap. xlvii. ,
prononcer sur un fait particulier, ou de choisir les dépositaires de la puissance publique? alors il est presque infaillible et donne raison à l’adage : Vox populi, vox Dei ‘ . On l’accuse d’incoastance parce qu’il change de sentiment en changeant de fortune, humble lorsqu’il obéit, superbe quand il commande : Hcec natura rnultitudinis est; aut hurniliter servit, aut superhe domviiatur. Mais cette faiblesse est inhérente à la nature humaine; les individuç comme les peuples règlent leur conduite sur les événements, et s’abandonnent à leurs passions quand ils ne rencontrent pas de frein. Enfin on lui reproche d’être ingrat, envieux ; mais ce que vous aj)pelez ingratitude, ce n’est que l’amour de sa liberté ; ce que vous nommez envie, c’est la barrière qu’il oppose à l’ambition et à la puissance des grands. Si le peuple athénien n’avait pas exilé quelquefois ses grands citoyens, il aurait trouvé parmi eux plus d’un Pisistrate. Si les plébéiens de Rome, par la voix de leurs tribuns, n’avaient pas demandé avec opiniâtreté le partage des terres, les patriciens, qui tenaient moins â leurs privilèges qu’à leurs richesses, ne lui auraient pas abandonné
' On sait que Montesquieu est du môme avis, n Le peuple est admirable, dit-il, pour choisir^ceux à qui il doit confier une partie do son autorité. Il n’a cà se déterminer que par des choses qu’il ne peut ignorer et par des faits qui tombent sous le sens. » Esprit d£s lois, liv. II, cluip. ii.
DE L'EUROPE une partie des magistratures, c’est-à-dire du pouvoir. Ainsi Machiavel ne répugne pas à 1 ostracisme et à la loi agraire. A l’exemple d’Aristote, il voit dans le premier une garantie de la liberté, et dans la seconde un moyen de tenir en respectai’ aristocratie. Il est vrai que, dans sa pensée, ils ne sont 1 un et l’autre que des machines de guerre, non des instruments de gouvernement; mais la nlultitude une fois pourvue de telles armes, comment la république ne descendrait-elle pas la pente de la démocratie ?
Telles sont les idées de Machiavel sur les fondements et l’organisation de la république. Si 1 on veut savoir maintenant de quelles conditions il fait dépendre la monarchie, il faut quitter les Discours sur Tite-Live et ouvrir le Lirre du Prince.
Si quelqu’un demandait quel est l’auteur de ces belles maximes ’. « hjn prince sage doit se conduire de telle sorte que, dans quelq ie temps et de quelque manière que l’État ait besoin des citoyens, ceux-ci soient disposés à le servir avec zèle et fidélité. — Il est d’une absolue nécessité qu’un prince possède l’amitié de son peuple, et s’il ne l’a pas, toute ressource lui manque dans l’adversité. H n’y a pas de meilleure forteresse que l’affection du peuple. — Les hommes s’attachent autant par le bien qu’ils font que par celui qu’ils reçoivent, > On ne manquerait pas d’attribuer les trois premières à un Turgot, à un Malesberbes, ou à quelque autre
homme d’État animé par le même esprit. Pour la quatrième, on chercherait le nom de quelque moraliste bienveillant, qui a vu l’humanité sous son beau jour et que le cœur n’inspirait pas moins que la raison ; celui de Vauvenargues, peut-être. Eh bien, l’on se tromperait beaucoup : ces maximes appartiennent à Machiavel ; elles sont tirées du Prince. C’est assez pour montrer qu’il ne faut pas juger cet ouvrage sur sa réputation ou sur les analyses trèspartiales qui en ont été faites ; c’est assez pour mettre en lumière ce qu’il y a de légèreté et de vaine déclamation dans ces paroles du grand Frédéric ; « Machiavel représente l’univers comme un enfer et tous les hommes comme des démons. On dirait que ce politique a voulu calomnier tout le genre humain par une haine particulière et qu’il a pris à tâche d’anéantir les vertus pour tous les habitants de ce continent, ses semblables » Il ne faut pas prendre plus au sérieux l’indignation de Voltaire, lorsque, pour l’enivrer de lui-même et entrer dans son rôle, il écrit à son royal correspondant : «C’était aux Borgia père et fils et à tous les petits princes qui avaient besoin de crimes pour s’élever, à étudier cette politique infernale... Cet art, que l’on doit mettre à côté de celui des Locustes et des Brinvilliers, a pu donner à quelques tyrans une puis-
• Anti-Mackiavel, cliap. xv.
DE L’EUROPE
sance passagère, comme le poison peut procurer un ^ héritage; mais il n’a jamais fait ni de grands hommes ni des hommes heureux, cela est bien certain. » Une première observation à faire sur le Prince, c’est (jue, composé et pubhé avant les Discours , il a été cependant conçu en même temps que ce dernier ouvrage, et encadré dans un plan où ils sont compris tous les deux ; il ne représente donc qu une des faces de la politique de Machiavel, celle qui regarde la monarchie, et ne contredit en rien ce que nous avons dit de la république. S il en était autrement, comment l’auteur aurait-il pu dire en commençant ; « Je ne parlerai pas ici des républiques, j’en ai traité amplement ailleurs; je ne m’arrêterai qu’à la principauté seule ^ »
Eh bien, même si on le considère dans la sphère circonscrite qu’il est destiné à régir, même si on le prend comme le Code des États où la division des classes et la corruption des moeurs rendent la liberté impossible, ce traité, malgré les propositions horribles qu’il contient, et que mon intention n’est nullement de dissimuler, est encore bien plus favorable à l’humanité et à la douceur qu’à la cruauté et à la violence, à l’intérêt des peuples qu’à la satisfaction de l’arbitraire, et respire le plus souvent un sentiment démocratique, un amour de la patrie, une foi
I Livre du Prince, chap. ii.
318 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES dans la raison et dans la puissance de la volonté, qui ouvre à la politique une ère nouvelle, tout en la rappelant aux plus glorieux exemples de l’antiquité.
On entend souvent dire que Machiavel, dans le Livre du Prince, a choisi pour son héros César Borgia ; c’est une erreur. Le fils d’Mexandre "S’I ne lui paraît un modèle à proposer qu’à une seule classe d’hommes d’État, à ceux qui, arrivés par hasard au souverain pouvoir dans un pays déchiré par l’anarcliie, disputé et mis au pillage par des ambitions subalternes, ne peuvent rien entreprendre pour consolider leur puissance qui ne tourne au bien commun, et qui, n’ayant point de nom à compromettre, point de puissance sérieuse à ménager, ont en quelque sorte le droit de tout oser. Telle était précisément la situation de Borgia lorsqu’il songea à la conquête de l’Italie et se rendit maître de la Romagne. Et, en effet, quand on oublie les moyens auxquels cet homme a dû sa fortune pour ne considérer que le résultat de son ambition, peut-on regretter qu’il ait substitué sa souveraineté uùique aux petites principautés des Vitellozzo ^fitelli, des Orsini, des Oliverotto da Fermo, véritables bandits
qui, pour me servir des expressions de Machiavel, «
avaient plutôt dépouillé que gouverné, plutôt divisé que réuni leurs sujets, et dont le dernier, exécrable parricide, n’aurait pas échappé, sous un gouverne-
DE L’EUROPE 319
ment régulier, à la mort des scélérats? La morale, sans doute, n’admet pas une telle justification, et rien ne lui est plus contraire que cette proposition célèbre: « La fin justifie les moyens; » mais nous savons que, pour Macliiavel, la morale n a rien à voir dans les questions politiques, et que le fait doit être juffé par le résultat. Or, le résultat ici lui pa- > raît conforme à ce qu’exigeaient les intérêts de son pays dans la situation désespérée où il se trouvait au commencement du xvi® siècle. Pour une situation différente, il proposera des règles différentes, comme on va s’en assurer, et Borgia est le héros, non du livre tout entier, mais d’un seul chapitre L
Le traité du Prince, sous le rapport de la composition et du style, est un ouvrage bien plus achevé et plus magistral que les Discours sur Tite-Lice . On y distingue trois parties où l’on apprend successivement : d’abord comment on acquiert et comment il faut gouverner les différentes sortes de principautés ou d’États monarchiques; ensuite, par quel art ils peuvent être attaqués et défendus ; enfin, quelles sont les qualités que les hommes en général, et surtout les princes, doivent s’efforcer d’acquérir, et celles qu’ils doivent négliger.
La nature d’une principauté ou la manière de l’obtenir décide de la façon dont on la doit gouver-
> Le chapitre vu, consacré aux principautés acquises par la fortune et les armes d’autrui.
320 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES ner. Or, il y a, selon Machiavel, sept espèces de principautés : celles qu’on acquiert par droit de naissance, ou les principautés héréditaires celles qui comprennent, avec des États héréditaires, d^ Etats nouveaux, conquis par les armes, c’est-à-dire les principautés mixtes y celles qui ontétécrééespar la puissance du génie; celles qui ont été gagnéespar le crime; celles qui ont été acquises par la fortune et par les armes d’autrui; celles où l’on est appelé par la confiance de ses concitoyens, ou les principautés civiles; 'enfin, les principautés ecclésiastiques. Cette classification est certainement moins savante que celle qu’ Aristote , dans sa pohtique, nous a laissée des royautés; mais elle a l’avantage, en serrant de ^fiusprèsl’liistoire moderne, de donner lieu à des règles plus pratiques et plus précises.
Il y a peu de chose à dire des principautés héréditaires; car, à moins de circonstances tout à fait imprévues, il suffit de les laisser à leure traditions, à leurs usages, à leurs habitudes d’ohéissance, en corrigeant peu à peu et sans violence ce qui est susceptible d amélioration. Il faut appliquer la même règle aux États ecclésiastiques, qui se maintiennent pai la seule puissance des institutions religieuses, quels que soient les qualités ou les défauts de leure souverains. « Ces princes seuls, dit Machiavel C ont
* Chap. XI.
DE L’EUROPE
^les États^ et ils ne les défendent point ; ils ont des sujets, et ils ne les gouvernent point. »
Au contraire, pour régner sur des Etats nouvellement conquis, surtout s’ils sont éloignés des Etats hérétlitaires et en diffèrent par la langue, par les moeurs, par les lois, il faut beaucoup d’habileté et de sagesse. Cependant il y a plusieurs moyens d’y asseoir son autorité, dont voici les principaux. Le premier, c’est de faire en sorte que la nouvelle domination ne leur soit pas trop difficile à supporter, qu’eUe ne leur impose pas de trop lourds sacrifices, soit du côté de l’argent, soit du côté de l’iionneur ; qu’elle leur laisse de leurs coutumes et de leur législation tout ce qui n’est pas contraire à la conservation da la conquête. Le second, c’est de remplacer, le plus vite possible, l’occupation militaire par la colonisation ; car celle-là pèse également sot les vainqueurs et sur les vaincus; elle est odieuse à tout le monde et ne profite à personne; celle-ci. au contraire, ne nuit à personne et profite à tout le monde. 11 faudrait citer tout entier le passage où Machiavel développe cette idée , e que l’on dirait écrit d’hier, en vue de nos possessions africaines. Enfin, un troisième moyen de s’assurer une conquête éloignée, c’esl de protéger les princes voisins les plus faibles, d’affaiblir les plus forts, et d’empêcher qu’un étranger aussi
puissant que nous ne parvienne à s’y établir. Telle
322 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES a été en tout temps la politique des Romains; mais les Français, après avoir conquis, sous Charles Mil, une partie de Tltalie, ont fait tout Iq contraire. Au lieu de protéger les petits États, comme Gênes, Florence, Ferrare, Mantoue, etc., ils se sont mis du côté des Vénitiens et d’Alexandre VI. De plus, ils se sont donné des rivaux en Italie, en appelant les Espagnols à partager avec eux la conquête de Naples : aussi ont-ils perdu tous les fruits de leurs victoires. Machiavel remarque qu’en général les Français sont plus hommes de guerre qu’hommes d’Etat ; ils s’entendent mieux à conquérir qu’à conserver.
Passant des conquérants aux princes législateurs, Machiavel ne leur adresse qu’mi seul conseil, mais qui répond parfaitement à la trempe de son esprit. Il les engage, même s’ils sont revêtus d’une mission divine et tiennent le rang de prophète, à ne pas se fier à la seule persuasion pour faire durer leur œuvre ; mais, une fois les peuples gagnés à leure institutions par la foi, « il faut, dit-il \ que les choses soient disposées de manière que, lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force. »
Quant à ceux qui s’emjjarent de la souveraineté par la trahison et par le crime, ceux pour qui les anciens réservaient le nom de tyrans, Machiavel
1 Le Prince, chap. vi.
DE L’EUROPE
leur prescrit aussi des règles, sinon pour s’élever au pouvoir par ces détestables moyens, du moins pour s’y maintenir. La première de ces règles, c’est que l’iisurpation tourne à l’avantage du peuple, comme on l’a déjà dit pour la conquête ; car quelle que soit l’origine d’un gouvernement, on l’a bien vite oubliée si ce gouvernement est bon. Or, pour avoir la liberté de faire le bien, il faut que l’usurpateur accomplisse tout d’un coup les forfaits qu’il croit nécessaires pour s’établir. « Les cruautés doivent être commises toutes à la fois, pour que, leur amertume se faisant moins sentir, elles irritent moins. Les bienfaits, au contraire, doivent se succéder lentement, pour qu’ils soient savourés davantage L — Enfin, il faut éviter les demi-mesures, les moyens termes dans la bonté ou dans la rigueur. — 11 faut remarquer que les hommes doivent être ou caressés ou .écrasés ; ils se vengent des injures légères; ils ne le peuvent quand elles sont trop grandes : d’où il suit que quand il s’agit d’ofienser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance » Ces maximes sont horribles sans doute; mais elles le sont moins quand on pense sous quelle restriction Machiavel les prononce. Le crime politique une fois consommé.
' Le Prince, chap. vm.
2 Ibid., chap. iii et viii.
324 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES il cherche à en tirer le meilleur parti, et pour l’État et pour le prince ; mais il est loin de le conseiller et de l’approuver; au contraire, il le blâme trèsexpressément. « Il n’y a pas de vertu, dit-il, à massacrer ses concitoyens et à livrer ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion. Tout cela peut faire arriver à la souveraineté, mais non à la gloire h »
César Borgia n’est pas compris dans la classe de souverains dont on vient de parler, celle des scélérats et des usurpateurs; il forme, à liii seul, eu quelque sorte, une catégorie à' part. Mais je ne répéterai pas ce que j’ai déjà dit de ce persoimage, et je me hâte d’arriver aux principautés civiles, c’està-dire à celles qu’on obtient du libre suffrage de ses concitoyens. C’est à cette sorte de monarchie que Machiavel donne évidemment la préférence. Il veut que le gouvernement, quand il ne peut pas être libre, ait au moins la liberté pour origine.
On peut être appelé par ses concitoyens au pouvoir suprême dans deux circonstances bien différentes : ou quand les grands veulent se donner un chef pour résister au peuple, ou quand le peuple veut se donner un défenseur contre l’insolence et la tyrannie des grands. Dans les deux cas, la conduite du prince doit être la même : il doit s’assurer
' Le Prince, cliap. viii.
DE L’EUROPE
des grands, soit en les surveillant quand ils sont hostiles, soit en les lionorant quand ils sont soumis, et épouser véritablement les intérêts du peuple, La raison en est qu’on peut moins se passer du second que des premiers. On fait des g-rands quand on veut; on ne change pas, quand on veut, l’esprit et les moeurs d’un peuple. Cependant il vaut )Deaucoup mieux, selon Machiavel, dans l’intérêt même du souverain, que le pouvoir lui soit déféré par lé peuple. Les termes dans lesquels il exprime et justifie cette opinion, sont trop remarquables pour ne pas mériter d’être cités. « Le prince, élevé par les grands, a plus de peine, dit-il^ à se maintenir, que celui qui a dû son élévation au peuple . Le premier, en effet, se trouve entouré d’hommes qui se croient ses égaux, et, qu’en conséquence, il ne peut ni commander, ni manier à son gré; le second, au contraire, se trouve seul à son rang, et il n’a personne autour de lui, ou presque personne, qui ne soit disposé à lui obéir’. D’ailleurs, ajoute Machiavel, le peuple n’est point ingrat, si le prince qu’il a choisi est un homme de cœur; il s’attache parles sacrifices mêmes qui lui sont imposés, dans les grandes circonstances où la patrie les réclame. »
11. est impossible de ne pas reconnaître ici, sous une autre forme, les sentiments démocratiques que
' Le Princp-j chap. ix.
326' RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES nous avons déjà rencontrés dans les Discours sur Tite-Lwe. Et, en effet, soit qu’il parle de la république ou de la monarchie, le but de Machiavel est toujours le même : c’est de substituer la puissance de l’État ou l’unité nationale à ces pouvoirs anarchiques, à ces éléments indépendants et discordants dont la société européenne, et surtout italienne, lui offrait le spectacle. A ce but se rapporte aussi la seconde partie de son ouvrage, c’est-à-dire l’ensemble de ses idées sur l’art militaire ; art qui se lie très-étroitement dans son esprit à celui du gouvernement ou à la politique proprement dite. « Pour tout État, dit-il, soit ancien, soit nouveau, soit mixte, les principales bases sont de bonnès lois et de onnes armes' . »
Les idées générales et nouvelles alors, que Machiavel, dans tous ses écrits, et principalement dans ses Discours sur l’art de la guerre, exprime sur l’art militaire, peuvent se résumer en deux mots : substituer les armées naiionales aux armées mercenaires et auxiliaires; faire plus de cas du courage et de la discipline des troupes et du dévouement des citoj'ens que de toutes les oiieresses du monde. « Les Romains, dit-il, rasaient les forteresses et n’en élevaient pas. » G’esxa ce propos qu’il écrit cette maxime que j’ai citée pxus naiu . « 11 n’y a pas de meilleure
' Le Prince, chap. xii.
DE L’EUROPE
forteresse que l’affection du peuple » La capitale seule lui paraît avoir besoin d’être fortifiée, pour que l’on ait, en cas d’invasion soudaine, le temps de la secourir ou de traiter avec l’ennemi. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, on a écrit des articles prétentieux sur le spiritualisme dans la guerre. Il me semble que l’honneur de cette invention, si c’en est une, revient de droit à Wachiavel. 11 est le premier qui ait enseigné, d’après les anciens, que les forces matérielles ne sont rien pour un État sans les forces morales. On le voit s’élever avec énergie contre cet adage : « L’argent est le nerf de la guerre. » L’argent, selon lui, ne vient qu’aprèsle courage, la discipline et le patriotisme h Après les règles particulières qui conviennent à chaque espèce de souverain, dans la guerre comme dans la paix, selon la nature et l’origine de son autorité,. viennent les maximes générales que Machiavel enseigne aux princes, sans aucune distinction de la forme de leur gouvernement; mais, comme on peut s’y attendre, ce cours de morale, à l’usage des maîtres du monde, n’est encore qu’un cours de politique. Entièrement subordonnés à la raison d’État, les vertus et les vices sont considérés comme des qualités relatives qu’il faut estimer ou blâmer.
' Le Prince, chap. xx. — Comparez avec les Discours sur Tile-Live, liv. II, cliap. xxiv.
’ Discours sur Tile-Live, liv. II, chap. x.
328 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES non pour elles-mêmes, mais pour les effets qu’elles produisent. C’est ainsi qu’il y a une cruauté bien employée qui vaut mieux, qui épargne plus de sang que la clémence, quoique en général la clémenco soit préférable à la cruauté; c’est ainsi que la bonne foi peut être un danger public et une coupable faiblesse avec des gens qui n’en ont pas. « Un seigneur prudent ne doit pas observer sa foi quand une semblable observance tourne contre lui, et que les raisons qui ont décidé ses promesses sont détruites’ . » C’est dans cétte dernière partie de son livre que Machiavel a réuni ses préceptes les plus dangereux; mais c’est là aussi qu’il nous offre les observations les plus profondes sur le cœur humain. En voici quelques exemples. Examinant lequel des deux vaut mieux pour un prince, de se faire craindre ou de se faire aimer, il pense qu’il faut chercher, quand ou le peut, à inspirer à la fois les deux sentiments; mais comme il n’est pas facile de les concilier, il donne la préférence au premier, parce que le sentiment de la reconnaissance passe plus vite et résiste moins à l’intérêt que celui de la crainte, qui n’est que l’intérêt même. Distinguant avec soin la crainte de la haine, il remarque que, s’il est bon de se faire craindre, il faut toujours éviter de se faire haïr, et à plus forte raison de se faire mépriser. Un
’ Le Prince, cliap. xvin.
DE L’EUROPE
prince est perdu quand il en est là, et souvent il entraîne dans sa chute la monarchie elle-même. Un sûr moyen d’éviter cet écueil, c’est de ne rien faire qui n’ait au moins l’apparence de l’utilité publique, et qui ne porte un caractère extérieur de générosité ou de justice. Aussi un souverain, quel que soit son titre, doit-il toujours respecter, même en ppys conquis, les propriétés de ses sujets et l’honneur de leurs femmes. Est-il obligé de sévir contre des ennemis dangereux? il faut qu’il évite de confisquer leurs biens après avoir proscrit leurs têtes, « car les hommes, dit Machiavel * oublient plutôt la mort de leurs pères que la perte de leur patrimoine. » Machiavel est assez riche de son propre fonds pour n’avoir pas besoin d’emprunter sur le fonds d’autrui. Je dirai donc que c’est à tort qu’on lui attribue la fameuse maxime : Diviser pour régner. Au contraire, il la combat avec une grande vivacité dans tous ses ouvrages. C’était la vieille politique italienne, des Florentins aussi bien que les Vénitiens. Mais Machiavel démontre qu’elle tourne au détriment de ceux qui l’emploient ; qu’elle n’a jamais été que la ressource de la faiblesse, et qui, si elle offre quelques avantages dans la paix, en temps de guerre elle met à nu l’impuissance de l’État^.
^ Lp. Prince j chap. xvii.
2 Ibid., chap. xx.
En revanche, combien de bons conseils il donne aux souverains, dont ,on a oublié de lui tenir compte! C’est ainsi qu’il recommande d’bonorer plus que les armes, le commerce, l’industrie, les arts et tout ce qui sert à augmenter le bien-être et la richesse ‘des États; de ne refuser à aucune profession véritablement utile les encouragements et les récompenses; d’alimenter, quand ils le peuvent, par des spectacles et des fêtes, cette activité féconde de la paix; de relever par leur présence toutes les assemblées du peuple, toutes les corporations laborieuses, en ajoutant, sans compromettre le prestige de leur rang, l’affabilité à la magnificence. C’est ici que Machiavel se dérobe à l’influence de l’antiquité et se montre un homme tout à fait moderne. 11 est vrai que la plupart de ces préceptes étaient déjà mis en pratique par les républiques commerçantes et industrieuses de Pise, de Gênes, , de Florence, de '\"enise ; mais il n’en a pas moins le mérite de les avoir traduits en règles générales pour tous les gouvernements.
11 serait curieux de suivre la pensée politique de Machiavel jusque dans ses œuvres littéraires. On reconnaîtrait sa manière de juger les hommes dans ces paroles qui appartiennent à la première scène de la Mandragore : « Quand un homme trouve son intérêt à faire une cliose, il y a lieu de croire, lorsqu’on le lui fait apercevoir, qu’il agira de bonne
DE L’EUROPE
foi. » On trouverait une leçon de gouvernement dans les réflexions de Callimaco, un des principaux personnages de la pièce, sur la nécessité de garder son secret tant qu’il n’y a pas d’intérêt à le révéler. L’ennemi du clergé et de l’Église se révélerait dans le rôle de Fra Timoteo, infâme suborneur couvert du masque de la religion, prédécesseur original de Macette et de Tartufe, le premier organe peut-être de cette maxime fameuse : « La fin justifie les moyens, » et l’apôtre du quiétisme un siècle et demi avant Molinos^ On rencontrerait l’auteur des Discours sur Tite-Lire dans plusieurs passages de VAsino d’oro, et notamment dans le septième chant, consacré tout entier, après la description d’une nuit voluptueuse, à expliquer « les causes des révolutions des afiaires humaines. » Mais il nous reste une tâche plus utile à remplir. Après avoir examiné en détail cette originale figure qui, placée sur la limite du xv® et du xvi® siècle, semble les instruire et les dominer tous deux, il faut que nous essayions de recueillir la dernière impression qu’elle doit nous laisser.
Un fait qui aura paru incontestable, c’est que Machiavel n’est pas au service d’un parti et qu’il n’a voulu fiatter aucune passion, pas plus l’envie
Pour convaincre madona Lucrezia qu’elle peut se livrer sans mal faire, dans l’intérél de la santé do son mari, il lui dit : « C’est la volonté seule qui pèche, non le corps. »
332 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES de la multitude que l’arbitraire des grands et des princes. La cause qu’il soutient, c’est celle de l’intérêt public, et tout gouverneroent qui s’y attache lui paraît légitime, durable, puissant; tout gouvernement qui l’abandonne lui paraît fondé sur le sable. L’origine du pouvoir n’est rien pour lui; la manière de s’en servir est tout.
Mais qu’est-ce que Machiavel entend par intérêt public ? Pas autre chose que l’intérêt de l’État, considéré comme un tout indivisible; pas autre chose que l’intérêt de la nation, et quand les grands s’en séparent pour réclamer des privilèges tyranniques, l’intérêt du peuple. C’est ainsi que Machiavel est toujours le champion de la démocratie, même lorsqu’il défend la toute-puissance des rois, et qu’au moment où il professe les plus odieuses maximes de tyrannie, au moment où toute vertu et toute pitié semblent mortes sous sa plume, on sent en quelque sorte brûler dans son cœur la sainte flamme du patriotisme. Le dernier chapitre du Prince est comme une hymne à la résm’rectioii future de l’Italie. C’est un appel éloquent aux armes et au dévoiiement de Laurent de Médicis pour rendre à ce malheureux pays son antique indépendance, « pour le délivrer du joug humiliant et , odieux de l’étranger. » On y voit l’Italie qui gémit et qui sèche dans l’attente d’un libérateur ; cnr ce qui lui manque, ce n’est pas le courage, mais un chef.
DE L’EUROPE
Cet amour puissant de la patrie, cette idée féconde de la nationalité et de l’État, que Macliiavel avait puisés dans l’antiquité, dans l’histoire des temps héroïques de Rome païenne, il les voyait sous ses yeux étouifés par l’anarchie et sacrifiés à l’intérêt privé; il rencontrait partout l’esprit de caste, l’ambition de famille ou de corporation, le fractionnement de la souveraineté avec celui du territoire, la patrie et l’État, la nationalité nulle part. Comment s’étonner qu’entraîné dans l’excès contraire, il ait donné à l’État une puissance absolue, non-seulement sur les personnes, mais sur les consciences; qu’il n’ait pas voulu admettre une puissance spirituelle distincte de l’État; que, reportant son mécontentement sur le christianisme luimême, il le considère par moments comme un obstacle â la grandeur et au bon ordre des sociétés ? Le christianisme, en effet, élève les regards de l’homme au-dessus de l’horizon de la patrie, il considère le genre humain comme une même famille, il reconnaît des lois que nul législateur humain ne peut changer ou abroger. Une telle institution ne pouvait se concilier dans son esprit avec l’idéal qu’il s’était fait de la société civile, d’après la politique des Romains et des anciens en général.
Mais, en s’attachant avec passion à l’intérêt de l’État, Machiavel ne l’enferme pas, comme Rousseau
334 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES et Hobbes, dans une forme particulière de gouvernement. J’ai ditqu’il a tracé la route àces deux célèbres écrivains, qu’ils étaient chez lui en germe l’un et l’autre. En effet, l’on pourrait citer non-seulement des idées, mais des propositions entières qui semblent avoir passé de ses œuvres dans le De cite et le Contrat social ; mdàs il les dépasse tous les deux par l’étendue et la calme impartialité de son génie. Admettant à la fois les deux systèmes qu’ils professent, mais pour des situations différentes, ü les corrige, et les discipline en quelque sorte l’un par l’autre ; il les dérobe à leurs conséquences extrêmes, comme il se dérobe lui-même au fanatisme de ses deux successeurs. Tout en ignorant les gouvernements mixtes, il a . tracé d’avance, dans une région supérieure, plus sereine et plus large, le cadre de l’Esprit des lois.
Cependant le nom de MacMavel a toujoui's été et restera probablement toujours un nom malheureux. Il sera, quoi qu’on fasse, difficile de le prononcer sans exciter dans les cœurs honnêtes un mouvement de réprobation. Je dirai plus, même quand on a déchargé Machiavel des accusations injustes qui pèsent sur sa mémoire, même quand on a rendu à ses intentions et à ses idées leur véritable caractère, ce sentiment me paraît mérité. Pourquoi cela? Parce que Machiavel est un homme sans principes; parce qu’il ne croit pas, au moins dans l’ordre politique.
DE L’EUROPE
à la distinction du bien et du mal, du juste et de l’injuste ; parce qu’il ne reconnaît à l’homme aucun droit inviolable, aucun devoir absolu; parce qu’il soumet la morale à la politique, et les titres sacrés de l’humanité à la raison d’État. Or, sait-on bien ce que c’est que la raison d’État? Si c’est quelquefois l’intérêt commun, n’est-ce pas le plus souvent l’intérêt d’un homme ou d’un • parti, c’est-à-dire la raison du plus fort? En vain direz-vous au plus fort qu’il doit se contenir s’il veut conserver la victoire, que sa fortune est attachée à celle de tous, puisqu’il ne subsiste et ne commande que par eux : la force ne reconnaît pas de règle; l’intérêt même n’en a pas, car il est ce que chacun le fait ; il n’y a de règle absolue, il n’y a d’intérêt commun que dans la justice. Machiavel n’est sans doute pas le seul qui ait mis la raison d’État au-dessus de tout; mais il est le premier qui l’ait érigée en système, et il a professé ce système avec une franchise sans limite, avec une audace sans exemple. Voilà pourquoi il est responsable devant la postérité de tout le mal qui a été fait, de toutes les erreurs qu’on a enseignées au nom de sa doctrine.
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