‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · GILLES DE ROME · texte numérisé non relu

GILLES DE ROME

Gilles de Rome ou Gilles Golonna {ÆgidiusRomanus, Ægidius Colonna), ainsi appelé du lieu de sa naissance et de l’illustre famille dont il tire son origine, naquit vers le milieu du xiii® siècle. Entré de bonne heure dans l’ordre des ermites de saint Augustin, il suivit à Paris, pendant treize ans, les leçons de saint Thomas d’Aquin, dont il adopta et souvent exagéra, tant en politique qu’en théologie, toutes les opinions. Il ne serait pas étonnant qu’il l’eût défendu contre ses premiers adversaires avec toute l’ardeur que peuvent inspirer au disciple d’un tel maître la conviction et la reconnaissance. Cependant il n’est passiir (pi’il soit l’antenr de l’ouvrage qui a fait tant de l)rnit, malgré sa médiocrité, sous le litre de Dcfcnsoriuia lihrn-

72 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES rum doctoris angelici Devenu lui-raéme un maître illustre avec le surnom àeDoctor finuloAisslmus, il attira sur lui l’attention du roi de France Philippe III, qui le donna pour précepteur à l’héritier de la couronne. C’est à la demande de son royal élève, qui fut plus tard Philippe le Bel, qu’il écrivit son traité Reginiine principum à l’imitation de celui de saint Thomas. En 1285, quand Philippe le Bel, succédant à son père, fit son entrée dans Paris, c’est lui qui eut l’honneur de le haranguer au nom de l’Université. Nommé archevêque de Bourges en 1294 ou 1295, il demeura en possession de son siège jusqu’à la fin de sa vie. Il mourut à Avignon en 1316, après avoir -pris parti pour Boniface VIII contre le prince qui avait été son élève et son bienfaiteur.

Pour se faire une idée plus exacte de l’esprit de Gilles Romain et de celui de son école, il n’est pas hors de propos, avant d’exposer sa doctrine politique, de rappeler quelques-uns des principes de sa philosophie. On y verra la preuve que la philosophie n’était alors qu’un exercice de raisonnement sans influence réelle sur la vie et qu’on pouvait être à la fois libéral en théorie et ultramontain dans la pratique.

Il existe, selon Gilles de Rome, une science hu-

Cologno, iii- 8, 1621. Il a eu plusieurs aulres ôdilions.

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maine complètement distincte de la science divine ou de la révélation, une philosophie entièrement indépendante de la théologie, et qui a sa source première dans la raison. Si elle s’appuie subsidiairement sur l’autorité, elle sait que c’est pour elle une base fragile et incomplète; car nous n’ajoutons foi aux paroles des philosophes qu’ autant que nous les avons trouvées raisonnables : Non credimus philosoidiis nisi quatenus rationalnliter locuti sunt^. Gilles de Rome ne s’arrête pas là ; il accorde une telle dignité, une telle puissance à la raison naturelle ou à la philosophie, que ceux des Gentils qui l’ont suivie fidèlement, sont, d’après lui, sauvés de la damnation. « Socrate, dit-il expressément, a pu être un homme de bien et faire son salut : Potv.it Socrates esisehonns horno et sahari in lerje naüüv.e-. A cette haute opinion delà raison, vient se joindre le sentiment de la liberté réconcilié avec l’idée de la grâce. Malheureusement ces beaux principes n’ont exercé qu’une médiocre influence sur l’ouvrage capital dont nous allons nous occuper.

Le Traité <lu f/ourernenient des princes qui, dans la première édition'’, ne forme pasmoinsd’un volninc in-folio de trois ou quatre cents pages, est tout à la

I Mofii'il. scnlenl., pars I, fpiæsl. i, arl. i.

- [hiiL, pars. I, sccl. \i, cpia'sl. i, art. i.

^ AugsboiirL', 1 173.

74 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES fois un ouvrage de morale et de droit naturel. Il se divise en trois livres, dont le premier appartient à la morale toute seule, à la morale mise à la portée des princes, et où les principes d’Arigtote sont subtilement combinés avec ceux du christianisme. Dans le second livre, il est question de la famille, de la propriété, de la domesticité et de l’esclavage, des rapports du mari et de la femme, des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs, du propriétaire et de son bien, en un mot, de tout ce qui se rapporte à la vie intérieure, objet de cette science que l’auteur appelle avec Aristote V économique. Enfin le dernier traite de la politique, c’est-à-dire des bases et des fondements de la société, du gouvernement qui convient à l’État, des raj)ports de l’État avec les citoyens, des gouvernants avec les gouvernés, et des gouvernements entre eux ; i>ar conséquent, de la paix et de la guerre. Si ce cadre avait été fidèlement rempli, nous aurions ici, dans une œuvre du xiii® siècle, un traité complet du droit de la nature et des gens ; mais il s’en faut qu'il en soit ainsi. Le formalisme scolastique prend trop souvent la placed’une discussion sérieuse sur les questions proposéos,et malgré la résolution prise par l’auteur de ne croire qu’à la raison toute seule et d'exclnr(' rauloril(' d('s matières philosophiques, nous le voyons l)(\uiconp trop docile à la voix d’Aristote et

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dans le temps où il vivait, ne rempéchent pas de penser aussi par lui-même, ne lui enlèvent pas le mérite d’avoir réuni en un tout des éléments épars de tous côtés, et laissent à son œuvre une importance incontestable dans Thistoire de la pensée humaine.

L’auteur se place, dans le premier livre, sur le terrain de la morale en traitant la question du souverain bien, c’est-à-dire du bonheur et de la vertu considérés comme un tout indivisible. Il loue les anciens et particulièrement Aristote d’avoir placé, comme source de bonheur, la contemplation audessus de l’action, par conséquent de la vie politique, et l’action au-dessus des plaisirs des sens ; mais l’action, selon lui, est impuissante et même dangereuse sans la charité, et la contemplation sans la grâce. 11 est parfaitement vrai qu’ Aristote et les philosophes anciens, en général, ont ignoré la grâce, mais il est faux qu’ils n’aient pas soupçonné la charité. Ce qu’ Aristote appelle du nom d’amitié, c’est le dévouement, l’humanité, un sentiment très-voisin de la charité, que Cicéron a appelée de son véritable nom. Malgré cette inexactitude historique, la théorie de Gilles de Rome renferme autant de véiâté que de nobles.se, et il a parfaitement raison de rappeler aux ])i'inces et aux rois, que ce n’est j)as assez ))our eux de chercher le boulieur au-ilessus des plaisirs, au-dessus des richesses, au-dessus de

76 Réformateurs et publicistes la gloire, mais que même l’exercice légitime de la puissance, d’après les règles de la justice et delà charité, ne doit point leur suffire; quel’âme doit chercher une félicité encore plùs haute dans la contemplation et la connaissance de la vérité, dans les actes de la sagesse vivifiés par l’amour de Dieu et s’épanchant sur leurs peuples : car plus est élevé le rang que l’homme occupe ici-bas, et plus il doit chercher à ressembler à Dieu. Si tout en se proposant de rester fidèle à la tâche que la Providence leur a confiée, les grands de la terre ne cherchent pas à s’élever au-dessus d’elle, ils seront incapables de la remplir. Gesont-là d’admirables maximes et parfaitement à leur place dans un traité de droit naturel et particulièrement de droit politique, car comment espérer qu’on gouvernera les autres, quand on ne sait pas se gouverner soi-même ? Comment saurons-nous ce que vaut l’homme, quelle est sa grandeur, quel est son rang chez nos sembla- Ifies, quand nous ne voyons pas tout ce qu’il est ou ce qu’il doit être en nous-même ?

Après ces considérations générales sur le but suprême de la vie et sur l’identité du bonheur avec le plus haut degré de perfection morale, après; les principes qui s’adressent â la conscience de l'individu, dans quelque condition que la fortune l'ait plac('. nous arrivons au livreqni traite de la famille.

La iamille. quand on la compare à la société

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en général, en est le premier degré ou la forme la plus élémentaire, et, cependant, quand on la considère en elle-même, on voit qu’elle se compose de trois sociétés ou trois sortes de relations étroitement unies les unes aux autres, à savoir : la société conjugale ou les rapports du mari et de la femme ; la société paternelle ou les rapports des parents et des enfants; enfin, les rapports du maître et des serviteurs, soit esclaves, soit domestiques à gages, et ceux du propriétaire et de ses biens. Rien de plus intéressant que de comparer, sur ces fondements essentiels de l’ordre moral, la pensée du moyen âge avec celle de l’antiquité.

La société conjugale, dit Gilles de Rome, est naturelle à l’homme, non-seulement parce qu’elle est réclamée par les sens, mais parce que la nature a partagé diversement entre l’homme et la femme les facultés qui distinguent notre espèce, l’homme étant né pour la vie active et la femme pour la vie sédentaire. On se rappelle que c’est la pensée d’.Lristote et que Xénophon, avant lui, l’a développée au nom de Socrate d’une manière Ifien plus riche et plus profonde. Mais voici où le philosophe du moyen âge est supérieur â ses maîtres. Le mariage, dit-il, doit être indissoluble, d’abord dans l’intérêt des époux, parce que hors de cette condition il n’y a ni amitié ni fidélité, et partant point de bonlieur intérieur; ensuite, dans Vintérêt des

RfiFORMATEUHS ET PUBLICISTES enfants quand il y en a'. A plus forte raison, un seul homme ne doit-il épouser qu’une seule fernine et réciproquement. La femme n’est ni aimée ni respectée sous le régime de la polygamie. Un homme, mari de plusieurs femmes, est nécessairement conduit à s’énerver et à s’al^rutir, et devient incapable de s’occuper des intérêts publics. Par conséquent, une telle situation convient moins encore à un prince qu’à un simple particulier. Enfin, les enfants ne sont bien élevés que lorsque le père et la mère s’en occupent ensemble dans un parfait accord. Les oiseaux donnent à l’homme l’exemple de cette touchante sollicitude, que la polygamie rend impossible^. Voilà la première fois, à ma connaissance, que la polygamie est attaquée et l’indissolubilité du mariage défendue au nom de la raison et du droit naturel. L’auteur se donne le plaisir de démontrer par les mêmes moyens qu’une femme ne doit pas épouser plusieurs maris. Mais sa tâche ici est trop facile pour qu’on trouve quelque intérêt à connaître ses arguments. J’aime mieux rapjîorter ceux qui lui servent à combattre les mariages entre proches. Les mariages entre proches parents doivent, selon lui, être interdits, d’abord parce que le mariage détruit le respect qui existe entre certains

1 L. Il, |ro pari., ch. VIII.

* Ibid., ch. IX.

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degrés de parenté; ensuite, parce cpi’il faut multiplierai! lieu de confondre, et, par conséquent, au lieu de restreindre les motifs d’amitié qui peuvent exister entre les liommes. Les prinCes surtout doivent éviter la consanguinité dans leurs alliances, afin d’étendre le plus possible les liens qui les unissent entre eux. Ces raisons sont à la fois dignes d’un moraliste et d’un homme politique. On admettra lieaucoup moins la crainte [de produire, par la confusion du mariage avec la parenté, des passions tellement vives, qu’elles s’ empareraient de toutes nos facultés et nous plongeraient dans une sorte de délire. C’est plutôt le contraire qui serait à redouter, comme nous le vojmns par l’exemple des cousins et des cousines. On trouvera peut-être que, de la part d’un écrivain ecclésiastique, de la part d’un moine, disciple de saint Thomas, c’est un grand sacrifice à l’esprit du monde que de recommander d’avoir égard, dans le choix d’une femme, nonseulement aux bonnes mœurs et aux qualités de l’âme, mais à la figure, â la taille, à la naissance, à la fortune, aux alliances L Mais il ne faut pas oublier que ces conseils s’adressent particulièrement aux familles régnantes et que le trône, d’après lui, ne saurait être environné de trop de prestige.

‘ Ch. XI.

RKFORMATEUUS ET PURLICISTES Voilà le mariage constitué sur les principes Ir^s plus généreux et les plus solides. Mais quel est le rang qui appartient à chacun des deux membres de cette petite société? Ici, il faut bien le dire, Gilles de Rome est moins libéral. Il est loin de faire pencher la balance en faveur du sexe le plus faible. Le portrait qu’il trace des femmes nous prouve bien qu’en véritable habitant des cloîtres, ilme lésa jamais connues ou ne les a observées que dans l’atmosphère corrompue des cours. Il les peint légères, querelleuses, bavardes et, par-dessus tout, avides de louanges, incapables de garder en rien la juste mesure, tendres et compatissantes jusqu’à la faiblesse, cruelles jusqu’à la férocité, pieuses jusqu à l’exaltation, ou entraînées dans le torrent de l’impiété, passionnées toujours et enivrées d’ellesmêmes; ce sont, en un mot, des hommes incomplets*. Aussi, n’est-ce pas à elles qu’appartient le • gouvernement de la maison. Ce n’est point d’après leurs conseils que les hommes doivent la diriger, excepté quand il faut agir promptement; car le jugement de la femme, quoique moins parfait, est plus prompt que celui de riiomme. Ce n’est pas à elles non plus qu’il tant confier ses secrets les plus importants. Cependant, il faut les traiter comme nos compagnes, non comme nos esclaves : Uxo-

' Ch. XVIII.

rem non se hahere ad rirurn quasi servam, sed quasi sociam Il faut que chacun honore la sienne selon ses moyens, qu’il l’aime d’un amour épuré et ne lui fasse pas souffrir, s’il la reconnaît vertueuse, les liumiha tiens et la contrainte de la jalousie.

Le but immédiat du mariage, c’est de continuer l’espèce humaine, c’est de donner le jour à des enfants. Les devoirs réciproques des parents et des enfants sont déterminés par leurs rapports mêmes, par la nature et parla sensibilité aussi bien que par la foi et le sentiment du devoir. En donnant la vie à un être de notre espèce, on s’engage à veiller sur lui, à pourvoir à tous ses besoins, à l’instruire et à le défendre jusqu’à ce qu’il soit capalffe de se suffire à lui-même. ISIais cette obligation des parents et surtout du père, est aussi la source de son autorité ; car, comment pourrait-il la remplir si ceux qui en doivent recueillir les fruits ne lui accordent leur respect et leur obéissance ?

A l’occasion du devoir que les parents ont à remplir envers leurs enfants, Gilles de Rome trouve le moyen de nous exposer tout un système d’instruction et d’éducation ; deux choses qu’il se garde bien de confondre. Son système d’instruction n’a rien d’original et ne mérite pas de nous

• Ch. XX.

ti

82 Réformateurs et publicistes arrêter, car c’est le système des études pratiquées dans les universités du moyen âge. C’est renseignement du trivium et du quadriviu'ni ; du trivium, c’est-à-dire de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique ; du quadrivium ou de la musique, de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie. Mais le système d’éducation développé dans ce livre est plus digne de notre attention. Il nous ofPre les mêmes préoccupations et quelquesunes des idées qu’on rencontre chez les auteurs modernes qui ont traité ce sujet, depuis Rabelais jusqu’à Locke et à Jean-Jacques Rousseau, depuis Rousseau jusqu’à nos jours.

Gilles de Rome distingue trois époques dans l’œuvre de l’éducation : celle de la première enfance, qui comprend les sept premières années de la vie; celle qui embrasse les sept années suivantes, de sept à quatorze ans; et, enfin, celle qui s’étend de quatorze ans jusqu’à l’âge adulte. Pendant la première période, il faut, à part les soins purement physiques, se borner à l’enseignement de quelques fables, de quelques faits historiques propres à exercer la mémoire et l’imagination, et de quelques éléments de musique. Cependant, l’éducation morale ne doit pas être négligée ; mais il convient qu’elle soit plus pratique que théorique, qu’elle consiste en exemples plus qu'en préceptes. Il faut faire en sorte que' les enfimts né voient ni

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n’entendent ce qni ne convient pas à leurs yeux et à leui'S oreilles. Il l’aut écarter d’eux, avec le plus grand soin, les images blessantes et les paroles légères, et surveiller attentivement leurs conversations, leurs gestes, leur maintien, leurs jeux. Parmi les soins physiques, Gilles de Rome comprend une nourriture suffisante, mais simple, et des exercices modérés. La seconde époque réclame une éducation à la fois physique, morale et intellectuelle. Pour l’éducation physique, des exercices variés et des jeux d’adresse; pour l’éducationjmorale, l’habitude de plier sa volonté à la règle et de gouverner ses appétits; pour l’éducation intellectuelle, plutôt des mots que des choses, des sons et des images que des raisonnements. Enfin dams la troisième époque, il faut développer toutes les facultés à la fois et prendre garde à l’irruption des passions. Le temps est venu de faire de l’adolescent un homme L Gilles de Pxome, dans son système d’éducation, n’a pas oublié les femmes ; mais il veut qu’on se borne à les sauver de l’oisiveté en les occupant à çles ouvrages licites et honnêtes ; Ut noUnt otiose vivere, sed ament se exercitari circa opéra aliqua licita et honesta^. Dans les conditions ordinaires, ces ouvrages consistent à tisser, à filer, à coudre, travailler

• L. II, lie part., ch. v-xix.

2 Ch. XX.

84 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES la soie; mais les femmes de trop haut rang pour descendre à ces grossiers travaux, ont la présomption d’étudier les lettres. L’étude vaut encore mieux que l’oisiveté. Au reste, instruites ou non, les femmes ne doivent pas oublier cette maxime d’Aristote ; « Le silence est l’ornement des femmes. » L’art du silence est une partie de leur éducation *.

En traitant de la famille, et particulièrement des devoirs du père envers ses enfants, Gilles de Rome trouve devant lui la question de la propriété, et, par suite, celle de l’esclavage. Le mari et la femme ne peuvent appartenir l’un à l’autre qu’autant qu’ils vivent ensemble, près du même foyer et des biens qui leur appartiennent. Le père n’est en état de pourvoir à l’éducation, à l’entretien et à l’avenir de ses enfants, qu’à la condition d’en posséder les moyens matériels dans les fruits immédiats, ou dans un résultat antérieur de son travail, dans un patrimoine, ou, comme nous dirions aujourd’hui, dans un capital. Voilà comment la propriété est un élément inséparable de la famille. Mais ce n’est pas assez. Qui peut se flatter de se suffire à luimôme? Qui peut se flatter de n’avoir pas besoin d’auxiliaires, surtout si la famille est jeune et nombreuse, et s’il faut demander à une nature rebelle les ressources nécessaires à son entretien : 'N’^oilà la

‘ Ch. XXI.

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question de la servitude, dans quelques limites qu’on la renferme, celles de la domesticité ou de l’esclavage.

Avant de s’occuper de la propriété comprise dans le vrai sens de ce mot, ou de la propriété individuelle, il .soulève une question plus générale et qui doit avoir nécessairement le pas sur la première. Il recherche les fondements du droit que l’homme exerce sur les choses, sur la nature animée et inanimée, et il le trouve, comme le continuateur de l’œuvre de saint Thomas, dans les facultés mêmes dont nous sommes doués * . L’homme, dit cet écrivain, ayant été créé à l’image de Dieu, maître de l’univers, a reçu un pouvoir légitime sur tous les êtres inférieurs à lui. « Tu domineras, lui dit l’Ecriture, sur les animaux de la terre, sur les poissons de la mer et les oiseaux du ciel. » Cet empire a été diminué par le péché; mais il n’a jamais cessé de nous appartenir. La raison nous le donne aussi bien que la révélation. Ce qui est plus grand, plus noble, plus précieux, doit dominer sur ce qui l’est moins. Les plantes se servent de la terre comme de leur nourriture, les animaux se servent des plantes, et il est juste que l’homme se serve à la fois des uns et des autres. De plus, les animaux n’ont que les instincts qui les poussent aveuglément à la fin particulière

^ S. Thom.j de Refjimine principum, 1. lit, cîi. ix.

86 Réformateurs et fublicistes que chacun d’eux doit accomplir. L’homme possède la raison qui lui enseigne, dans la loi du devoir, une règle et une loi générale. Tous cës arguments, Gilles de Rome les reproduit pour son propre compte, ou peut-être les développe pour la première fois, et, après avoir ainsi démontré le droit de l’homme sur la nature en général, il démontre les raisons qui existent en faveur de la propriété individuelle, sans penser à faire de celle-ci un droit absolu, comme les philosophes modernes. Ces raisons, plutôt politiques que morales, sont au nombre de trois : 1“ La propriété individuelle est le seul moyen d’entretenir l’activité et l’émulation de l’homme. La communauté, au contraire, quand eUe n’a pas pour but la sainteté, quand elle n’est pas ■inspirée par le mépris du monde, ne produit que la lâcheté et la paresse; 2° la propriété individuelle est le seul moyen de prévenir les contestations et les luttes qui naissent inévitablement de la communauté ou du partage égal des biens de la terre; 3° enfin , elle préserve la société du désordre et de l’anarchie, qui ne tardent pas à suivre les contestations particulières. Cette défense de la propriété individuelle, empruntée à Aristote, est parfaitement sensée; mais elle ne suffit pas; elle n’cst pas digne d’un théologien et d’un moraliste : car, si elle nous iiioiitrc très-bien que la propriété individuelle est utile, elle no nous niontru pas qu'elle est sainte.

qu’elle est l’expression matérielle de la liberté de l’homme, et la condition extérieure de la famille. Mais que parlons-nous de liberté avec un apologiste de l’esclavage?

Il y a deux manières d’attaquer cette antique plaie de l’ordre social, l’ime tirée de la religion, l’autre de la philosophie ; l’une fondée sur la charité, l’autre sur le droit. Ce n’est pas trop, sans doute , de les réunir toutes deux ; mais pendant longtemps elles sont restées séparées. Quand on recommande aux hommes de s’aimer les uns les autres, de se regarder comme des frères, et quand on fonde cet amour tout humain sur la raison sublime que les hommes sont tous les enfants de Dieu, marqués de son empreinte et son image visible icibas, comment supposer que l’un puisse se faire de l’autre son esclave, sa propriété, un vil instrument remis entre ses mains pour servir à ses passions et à ses desseins? Gomment supposer qu’il puisse enlever son semblable à la fin suprême qui lui est proposée à lui-même, à l’origine sublime qui le sanctifie et qui est le patrimoine du genre humain? C’est par ce premier moyen, c’est par la charité que l’esclavage est combattu indirectement dans l’Évangile, dans les Épîtres de saint Paul, dans les écrits des Pères de rPlglise. « Plsclaves, dit l’apôtrc des Gentils',

• Ad Ephes.j ch. vi, fj et 0.

88 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES obéissezà VOS maîtres charnels commeaii Christ, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur. » 11 fait plus encore ; il renvoie à son maître l’esclave fugitif Onésime avec une lettre d’excuse. Mais c’est lui aussi qui a parlé, avec tant de magnificence et de tendresse, de la charité. C’est lui qui a fait de la charité comme l’àme de notre âme, et le principe de toutes des relations humaines. Les philosophes, d’abord ceux de l’antiquité, Cicéron, Cléanthe, Épictète, et, ensuite, avec beaucoup plus d’autorité, ceux des temps modernes, ont invoqué,

contre l’esclavage, la raison et le droit. L’homme,

être raisonnable et libre, a été créé, d’après eux, pour une fin qui lui est propre, pour une fin commune à notre espèce, pour une fin universelle et immuable, et non pour être sacrifié aux intérêts variables, aux desseins capricieux d’un maître. 'N’oilà pourquoi, non contents de protester contre l’acte de violence qui ravit à un être humain sa liberté, ils lui refusent le droit de se réduire lui-même en servitude ou de se vendre. Les philosophes n’ont pas prétendu pour cela exclure la charité, ni les défenseurs de la charité n’ont protesté contre le droit.

Malheureusement, s’il 3”^ a deux movensd’attaqvier l’esclavage, il y a aussi deux mo3’ens de le défendre : Tun tiré d’un dogme religieux , interprété avec trop de rigueur et séparé de la charité ; l'autre, d uii système philosophique, fondé sur une obser-

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vatioii incomplète. Le premier de ces moyens a été employé par saint Augustin, et le second par Aristote. Saint Aug-ustin dit, en effet, dans la Cité de Dieu L que, selon l’ordre naturel, tel que Dieu l’avait établi d’abord , l’iiomme n’était pas destiné à commander à l’homme , mais que cet ordre a été renvei’sé par le péché, et que la servitude est devenue le juste châtiment du pécheur : Conditio quippe serviiutis jure inielligitur imposita peccatori. L’esclavage, ajoute-t-il un peu plus loin, est im effet du jugement de Dieu, avec qui il n’y a pas d’iniquité, et qui mesure les peines à la gra- ' -sité des fautes. L’escïave n’a donc pas le droit de briser ses chames ; il faut qu’il attende son affranchissement de la libéralité de son maître. Quant au système philosophique dont nous venons de parler, c’est celui d’Aristote, qui, prenant les effets pour la cause, la dégradation de l’esclave pour les titres de l’oppresseur, la diversité et l’inégalité des familles humaines pour une atteinte portée à l’unité du genre humain, soutient qu’il y a deux races, l’ime née pour commander, l’autre pour obéir; l’une qui nous i*eprésente véritablement l’homme, l’autre qui n’est qu’une variété de la brute.

Que fait Gilles de Rome? 11 réunit contre la li- • bcrté humaine Aristote et saint Augustin. 11 déclare

‘ L. IX, ch. XV.

RÉFOIIMAÏEÜKS ET l’UBLIClSTES, avec celui-ci que l’homme a perdu le droit de s’appartenir à lui-même, depuis qu’il s’est écarté de l’ordre primitif établi par Dieu lui-même dans la nature. Il admet avec Aristote les deux races d’hommes dont je viens de parler, l’une destinée à la liberté, l’autre à la servitude, fait de celleci une propriété légitime de la première, la ravale à l’état de chose, ou du moins à l’état de brute, et , joignant l’ironie à l’iniquité , soutient que l’esclavage n’est pas moins utile à l’esclave qu’au maître ; car l’esclave , dépourvu de raison et semblable à un aveugle, a besoin d’être dirigé* par un homme qui voit clair ; dirigé, oui, mais non asservi et abruti b Ce n’est pas encore tout. A cette servitude, qu’il appelle naturelle, l’auteur en joint une autre, purement légale, mais qui ne lui paraît pas moins juste : c’est celle qui se fonde sur le droit de la guerre et qui oblige les vaincus à devenir les esclaves des vaiiiqueure, à donner leur liberté en échange de la vie. Notre auteur l’admet comme juste en soi, parce que, dans son opinion, elle est utile à la défense de la patrie, elle excite les guerriers au courage, en mettant sous leiu's yeux les conséquences terribles de lalêcbeté'.

Il faut dire pour la défense de Gilles de Rome.

’ !.. Il, ch. VI.

2 L. 11, lllo partie, ch. xii-\v.

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que cette abominable doctrine ne lui appartient pas en propre ; mais elle paraît avoir appartenu à tout le mojmn âge ; car personne ne l’attaque et nous la voyons, au contraire, formellement enseignée par la grande autorité de l’époque ; je veux parler de saint Thomas d’Aquin. Je ne tirerai aucune conséquence de quelques passages de son Traité du gouvernement dûs princes, où on lit*, que l’Ecriture sainte, aussi bien que la nature, nous démontre la légitimité de l’esclavage, hoc etiam et lex divina prcecepit, que l’empire et la servitude sont proportionnés aux vertus et aux vices des différents peuples et des hommes en général. Ces passages appartenant, l’un à la fin du deuxième et l’autre au troisième livre, n’ont aucun caractère d’authenticité, et appartiennent sans doute à un de ses disciples. Mais saint Thomas a reproduit la doctrine de saint Augustin dans sa Somme de théologie. 11 dit trèsbrièvement, mais très-expressément -, que la servitude est contraire à la nature, mais qu’elle a été introduite dans le monde comme un châtiment du péché, et que dans l’état actuel de l’humanité, elle est justifiée par l’intérêt public. 11 la met sur la même ligne que la propriété, qui, dans l’origine,

‘ L. II. ch. X, cl I. III, ch. VII.

- Prim. prim. IX-XCVI, art. i; prim. serund. IX-XCIV, ufl. O.

92 Réformateurs et publicistes n’existait pas plus que l’esclavage. Il accorde d’ailleurs à l’homme le droit d’aliéner sa liberté.

Il faut donc laisser cette gloire aux temps modernes, d’avoir contribué plus qu’aucmi temps à la défense immédiate de la liberté humaine et à la ruine prochainement consommée de l’esclave. L’esprit moderne, depuis Bocün jusqu’à J. -J. Rousseau, depuis Rousseau jusqu’à Wilberforce, Ghanning et mistress Stowe, a employé à la fois à cette sainte cause tous les moyens ; la philosophie et la religion, la charité et le droit, la raison et la force. A quoi servirait-il de nier ce fait, puisqu’il faudrait nier l’histoire de ces trois deriiiers siècles ? Il y aurait plus de franchise à revenir à la doctrine d’Aristote.

L’idée de la propriété soulève encore une autre question qui tient une grande place dans la vie des peuples, et qui ne touche pas moins à la morale et au droit naturel qu’à l’économie politique, je parle de l’intérêt de l’argent. Quand j’exécute un travail au profit d’un autre, on conçoit que j’eii retire un salaire. En livrant nue chose qui m’appartient, on conçoit que j’en accepte un autre delà même valeur ou le signe qui en est la représentation, c’est-à-dire l’argent monnayé ou une lettre de change. Mais quand je ne prête mon argent que sous bonne caution, dans le moment où je puis m’en passer, pourquoi me rendrait-on plus que je n’ai donné? Sur cette matière Gilles de Rome et tous ses coiitempo-

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rains, entre autres saint Thomas cT Aquin, avaient une opinion qui ne s’accorde ni avec la justice, ni avec l’intérêt public, parce qu’ils s’appuyaient sur un texte mal compris, au lieu de consulter la raison et l’expérience. Aristote, dans sa *, avait

dit que l’intérêt qu’on retire de l’argent était, de toutes les acquisitions, la moins naturelle, parce qu’il n’est pas dans ses propriétés de se reproduire lui-même. Ce passage, joint à la défense du Pentateuque de prêter à intérêt à son frère, avait fait croire au moj^enâge que le placement intéressé d’un capital était une action à la fois contraire à la raison et à la piété, à la religion et à la science, et tua, pendant toute la durée de cette période, nonseulement le commerce, comme le remarque déjà Montesquieu^, mais le crédit soit public, soit privé. Saint Thomas parle du commerce en termes trèsméprisants, et du crédit avec la simplicité de l’enfance. Il recommande aux princes d’avoir leur caisse toujours bien garnie d’or et d’argent, afin de n’avoir pas besoin de recourir à l’emprunt. 11 croit surtout que le dernier degré d’abaissement pour eux serait dans la nécessité de s’adresser à la confiance de leurs propres sujets b Combien nos idées sont changées sur ce point, et quelle puissance, quel

' L. Il, ch. III.

2 Esprit des Lois, 1. XXI, ch. xx.

^ De üerj. princip., 1. II, ch. vu.

Réformateurs et publicistes éclat le gouvernement de la France ii’a-t-il }X)int tirés, pendant les guerres d’Orient et d’Italie, de l’emprimt national ! Qu’est-il résulté de l’opinion contraire, de celle que professaient les écrivains du moyen âge? Je laisse de côté son influence, sur les relations privées, pour ne parler que de ses eflets publics. Obligés d’avoir leurs caisses toujours remplies pour ne pas recomûr au crédit, les princes ne reculaient devant aucune exaction, aucune me.sure de fiscalité si violente qu’eUe fût. Ils écrasaient leurs sujets des impôts les plus exorbitants, et, pour les escompter d’avance, les affermaient à des misérables qui en rendaient le fardeau encore plus lourd. Quand cette ressource devenait insuffisante, ils falsifiaient les monnaies, c’est-à-dire organisaient le vol pour le compte de l’État, et jetaient la perturbation dans toutes les transactions privées. On bien, du prêt à intérêt, qu’une opinion irréflécliie représentait comme infâme, on faisait l’objet d’une concession, d’un privilège chèrement vendu, et de cette même concession réputée criminelle, on se faisait un prétexte pour dépouiller et chasser les concessionnaires, ^'’oilà ce qu’a produit le rovspect aveugle des textes mis à la place de l’expérience et du raisonnement.

Mais la morale est ici complètement d’accord avec l’économie politique, pour condammer les docteurs et les philosophes du xiiF siècle. Quand je prête mes capitaux, je rends un service auquel je

DE L’EUROPE

ne suis pas obligé, et pour lequel je puis demander line compensation ; je cours nn risque pour lequel j’ai droit à un dédommag’emeiit. Je fais jouir mon semblable d’un travail antérieur représenté par le capital, et pour lequel je n’ai pas un moindre droit à une rémunération, que pour un service présent. Enfin, pendant que mon capital est entre les mains d’autrui et contribue à l’enrichir, je me prive des résultats qu’il pourrait produire entre mes propres mains.

Les fondements et les limites de la propriété, sous quelque forme qu’elle se présente, les rapports des parents et des enfants, ceux du mari et de la femme : voilà [toutes les questions qu’embrasse la famille. Après les avoir épuisées, il ne reste plus qu’à s’occuper de la société politique ou des conditions d’existence que la justice et la nature, la raison et l’expérience imposent aux États.

L’État, selon Gilles de Rome * , est dans la nature aussi bien que la famille ; et Aristote a eu raison de dire que l’homme est un animal politique. L’État est nécessaire, non-seulement à notre conservation physique, mais à notre perfectionnement moral. Quant au gouvernement qui lui convient le mieux, est-il nécessaire de dire que, pour le précepteur de Philippe le Rel. c’est la nionarcliie bé-

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