L. III, cil. i-v
96 RÉFORMATEURS ET PURLICISTES ' réditaire ' . Notre auteur met le même soin que saint Thomas à distinguer le monarque du tyran ; mais il lui laisse plus de liberté, et l’on reconnaît facilement, dans la part d’indépendance qu’il lui accorde, l’influence du règne de Philippe le Bel. Ainsi, il ne veut pas qu’il ait des vassaux trop puissants, ou qu’il accorde à ses courtisans des fiefs assez considérables pour les soustraire à son autorité, leur inspirer des idées de rébellion et lui susciter eu eux des rivaux redoutables. 11 ne parle pas non plus de la suprématie temporelle du pape , que, tout à l’heure, dans un autre écrit , il défendra ouvertement. Il distingue avec soin la loi civile, et, par conséquent, l’autorité civile, de la loi et de l’autorité religieuses. La première ne songe qu’à la défense de la société et n’aspire qu’à une perfection relative : encourager toutes les vertus qui peuvent être utiles et empêcher tous les vices qui peuvent être nuisibles à l’ordre social. Il lui suffit d’empêcher le mal dans ses elfets, elle ne songe pas à pénétrer dans la pensée: Prohibef malum, non animiim; elle permet un moindre mal pour empêcher un mal plus grand; par exemple, la prostitution pour prévenir l’adultère. Elle récompense les actions dont la société retire quelque avantage, punit celles qui ont un effet opposé, et ne se mêle
^ L. 111, irc part,, cil, i-iv.
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pas des antres. La loi divine, au contraire, se propose la perfection absolue, défend le mal qui est dans la pensée comme celui qui éclate dans les actes, récompense les vertus que la société ignore et supplée en toutes choses à l’impuissance de la loi civile .
Plusieurs autres maximes sont également dignes d’être citées, quoique d’un ordre moins élevé. Il faut que le conseil du roi s’occupe activement de la question des subsistances, qu’il examine chaque année quelles sont les ressources alimentaires du pays tout entier et de chaque ville en particulier ; qu’il connaisse celles que le pays peut tirer de luimême et celles qu’il doit attendre de l’importation Mais ce qui est moins sage, c’est la recommandation de taxer les denrées lorsqu’elles sont devenues trop chères Notre philosophe parle surtout en termes excellents de la justice, des qualités morales et des connaissances qui conviennent à un juge, de la nécessité d’introduire l’équité dans la loi et de la différence qui existe entre le droit naturel et le droit positif.
Laissant de côté la partie qui traite de l’art militaire et qui n’est qu’une reproduction de l’ouvrage de Yégèce : de re militari, je ferai remaiïjuer,
1 L. III, II® part. ch. xxvii-xxx.
2 Ilj., ib., cil. XIX.
2 Ib., ib., ch. XX.
ç)8 Réformateurs et publicistes avant de finir, que les meilleures parties de ce livre sont celles où l’auteur a osé penser par lui-même et exposer le résultat de sa propre expérience , de ses propres observations ; que les autres se recommandent à l’intérêt du phQosoplie et de l’ifistorien par leur valeur historique ; car elles sont l’expression à peu près complète des idées de toute mie époque sur le droit, la jiolitique et même l’économie politique ; elles nous montrent quelle forte empreinte le génie d’Aristote a laissée sur l’esprit de ce temps, et avec quelle naïveté l’on croyait alors pouvoir concilier avec la morale de l’Évangile les théories souvent si dures du philosophe grec. Mais la science de la politique et du droit naturel n’est pas restée longtemps dans ce cadre général. Une seule question, celle des rapports de la société civile et de la société religieuse, semblait l’absorber tout entière, et c’est là que nous allons la retrouver.
Gilles de Rome, tout le premier, vint rappeler les esprits à cette brûlante discussian^ pai’ la vivacité avec laquelle, dans un écrit retrouvé il y a quelques années il releva, après saint Thomas d'Aquin, le
i Un ouvrage inédit de Gilles de Renie, précepteur de Philippe le Bel, en faveur de la papauté, par Cfiarles Jourdain, chef de division au ministère de l’Instruction publique et des Cultes, in-8o, Paris, 1858. M. Jourdain est l’auteur du beau livre couronné par l’Académie des sciences morales et politiques. La philosophie de saint Thomas d’Aquin, 'i vol. in-8o, Paris, 1858.
DE L’EUROPE drapeau de la théocratie et érig'ea eu principe , je dirais presque en dogme, les prétentions les plus outrées de Grégoire MI. Cet écrit, dont le but est clairement annoncé dans le titre : de Ecclesiastica liotestate, a été rédigé probablement à Rome pendant la querelle de Boniface VIII avec Philippe le Bel. Nous savons, en effet, que, dès l’origine de ce conflit, l’archevêque de Bourges, quittant son diocèse, se rendit à l’appel du souverain pontife, et c est à lui qu’est dédié son T^^aité de la puissance ecclésiastique. Je me borne à en signaler les propositions les plus importantes.
Arbitre de l’ânie, qu’il peut retrancher de la société des fidèles, le souverain pontife le devient par là même de l’homme tout entier ; et, par une conséquence nécessaire, s’il est ici-bas, comme Dieu lui-même, le souverain maître de la créature humaine, pourquoi n’aurait-il pas le même pouvoir sur la société? Il appartient donc au chef de l’Église d’instituer les rois et de les détrôner quand il les juge indignes du rang qu’ils tiennent de lui. C<e que le corps est à l’àme, ce que la matière est à res]u-it, le pouvoir temporel l’est au pouvoir spirituel ; ou, pour parler plus exactement, les deux pouvoirs, figurés par les deux glaives, sont dans la main du Vicaire de Dieu', quoiqu’il ne les exorc'o jtas de la mêitie manière. 11 retient pour lui le j)Ouvoir le plus élevé, le pouvoir sjiirituel, taudis que
100 réformateurs et publicistes l’autre est confié par délégation aux princes séculiers, afin qu’ils en usent suivant ses ordres et sous la pression de son contrôle. De là cette maxime qui diffère à peine par l’expression de celle que nous avons déjà rencontrée dans le Traité du gouvernement des princes de saint Thomas : « 11 est évident que l’art de gouverner les peuples consiste à les coordonner aux lois de l’Église, comme la matière est coordonnée à la forme. » Mais, plus hardi que son maître, l’archevêque de Bourges sait tirer de ce principe des conséquences qui n ont pas été prévues et qui probablement auraient été désavouées par l’Ange de l’école.
Maîtresse de la société, parce qu’elle est maîtresse de l’homme, maîtresse de l’homme parce que Dieu lui a donné le gouvernement des âmes, l’Église ne peut pas admettre qu’il existe une institution quelconque en dehors de son autorité. »Les droits qu’elle exerce sur les personnes, sur les pereonnes publiques comme sur les personnes privées, atteignent donc nécessairement les propriétés. Nul ne peut
posséder légitimement, soit un champ, soit une vigne ou quelque chose que ce soit, s’il ne les possède sous l’autorité de l’Église et de par l’Église. « L’enfant qui recueille la succession de son père est moins redevable à son père qu’à l’Église : car si son père l’a engendré selon la chair, l’Église l’a régénéré selon l’esprit, et autant l’esprit l’emporte
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sur la chair, autant les droits que sa régénération spirituelle lui confère l’emportent sur ceux qu’il tient de sa génération charnelle * . » De là une autre conséquence encore plus audacieuse, s’il est possible : c’est que les hérétiques, les mécréants, tous ceux qui vivent en dehors de l’Église et même les lidèles, avant d’avoir reçu l’absolution d’un péché mortel, sont absolument indignes de posséder, et au lieu d’être les propriétaires de leurs biens, n’en sont que les détenteurs injustes.
C’est en vain que Gilles de Rome s’efforce, après cela, en conservant encore une ombre de l’autorité civile, de la réconcilier avec l’omnipotence pontificale. 11 n’j a pas d’autre conciliation ici, que la suppression d’une des parties, et c’est le cas de dire : L'hi solitud ruera fecemnt imcem vocant. Au reste, l’illusion ne dure pas longtemps, l’auteur du Traité de kl puissance ecclésiastique ne tarde pas à reconnaître que la puissance de l’Église, telle qu’il la veut, telle qu’il la conçoit, admet difficilement une limite. C’est as.surément ce qu’il y a de plus sensé dans tout l’ouvrag'e.
En soutenant cette docti-iiu!, Gilles de Hona; n’est pas simplement un spéculatif attardé dans les réminiscences dti passé, ou dans l’étude du Docteur angéli([uc; il ii’a fait, conime ou l’a reniarcpié avec
* M. JoLRüAi.N, ouvrage cild, p. li.
102 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES justesse que réduire en système les prétentions exposées dans les trois bulles de Boniface VIII. et quelquefois il les reproduit avec les mêmes expressions. Gele seul, à défaut d’autres causes, suffirait pour nous expliquer la résistance qu’il rencontra. Le siècle du grand HUdebrand et son génie au-ssi avaient disparu. Ce n’était plus Robert le Pieux ni Philippe Auguste, mais le bouillant Philippe IV, qui occupait le trône de France.
* M. Jourdain, même ouvrage, p. 17-21 .