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mémoration à la naissance du monde ou au dogme de la création : non pas que la puissance divine ait mis réellement six jours à accomplir son œuvre ; mais comme Toralba le donne à entendre, et comme Bodin le dit expressément en son propre nom dans le Théâtre de la nature1, le récit de la Genèse est destiné à nous faire comprendre l’ordre et la hiérarchie des êtres, s’élevant par degrés depuis les éléments jusqu’à l’homme. Hors des lois universelles de la nature, il n’y a que des institutions variables, accommodées au génie particulier des différents peuples, des différents âges de l’histoire, et qui doivent disparaître avec les circonstances qui les ont fait naître. C'est dans ce sens que Salomon lui— même 'explique les cérémonies et les coutumes de l’Ancien Testament.
La même distinction est établie entre les dogmes. Voilà pourquoi quand Toralba revendique contre Sénainus les vérités religieuses qui ont un caractère universel, tout le monde l’écoute avec respect et avec soumission. La division n’éclate que sur le terrain des religions particulières. Il ne faut pas croire cependant que notre philosophe s’arrête au naturalisme. Dieu étant pour lui un être essentiellement libre, et la liberté de Dieu se confondant avec sa toute-puissance, il a pu produire un nom-
1 Liv. I, section it.
r.Oi RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES bre infini de créatures, auges, archanges, esprits de tuut rang, qui participent de sa liberté et de sa nature spirituelle. Libres comme leur auteur, quoique dans uue sphère plus bornée, ces esprits peuvent se corrompre, et quelques-uns se sont corrompus en otîet, devenant des démons ou des puissances infernales. Si l'on considère d’un autre côté qu’il n’v a de lois immuables que dans l’ordre moral, que des lois pareilles reconnues dans le monde physique équivaudraient à la négation de la liberté divine, on comprendra que les esprits bons ou mauvais exercent un grand pouvoir sur les phénomènes de la nature. C’est ainsi qu’au nom même de la raison, et, en quelque sorte, des lois naturelles, Bodin se laisse entraîner au supranaturalisme ; tandis que l’idée très-arrêtée de la création ex niliilo en fait un platonicien très-équivoque, ou du moins très-indépendant, et que sa foi dans la liberté, image affaiblie de la liberté divine, qui est ellemême le fondement du dogme de la création, le rend visiblement hostile au mysticisme chrétien. Telle est bien réellement la pensée intime de Bodin, puisqu’il la reproduit en sous-œuvre, et pour son propre compte, dans le Théâtre de. la nature.
Si Toralba réussissait h convaincre ses interlocuteurs, Bodin aurait manqué en même temps à la prudence et à la vraisemblance : car jamais les tournois de celte espèce ne produiront un meilleur
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résultat que le colloque de Poissy. 11 a mieux aimé rester dans la vérité et en tirer un enseignement tout pratique. Chacun garde la croyance qu’il avait au début du dialogue; et comme ils ne sont d’accord que sur un seul point : la stérilité de leurs efforts, ils prennent la résolution de ne plus jamais disputer sur la religion, et de continuer de vivre en paix les uns avec les autres, en exprimant le vœu que cette tolérance passe dans les lois et dans les mœurs. L’ouvrage se termine par cette parole de Théodoric : « La foi ne s’impose pas ; nul ne peut être contraint à croire malgré lui *. »
A part cette conclusion parfaitement avouée par la raison, mais qui se rattache plus aux idées politiques de Bodin qu’à ses idées philosophiques, tout le reste est du pur mysticisme ou du supranaturalisme, comme je l’appelais tout à l’heure. Il n’y a dpnc aucune contradiction entre les deux ouvrages que nous venons d’examiner : entre la Démonornanie qui conclut à l’existence de la sorcellerie, qui consacre le pouvoir des démons, qui admet presque sans examen les prétendus mystères de l’enfer, et Y Heptaplomères qui sape tous les fondements de la révélation, qui repousse tous les dogmes du christianisme, qui rejette tous les mys-
1 « Religioncm imperare non possumus, quia nemo cogilur ul credat invitas. »
soi RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES tères de la grâce. L’un et l’autre ont également pour base la foi dans la tradition, la croyance au surnaturel. Cette croyance ne suffit donc pas pour soustraire les esprits non-seulement à l’indépendance, mais à la révolte la plus audacieuse. En d’autres termes, la superstition érigée en système peut arriver sur certains points capitaux au scepticisme et à l’incrédulité. Qu’on se rappelle que les adversaires les plus acharnés du christianisme naissant étaient les mystiques, les supranaturalistes, les thaumaturges, les faiseurs de miracles de l’école d’Alexandrie.
Maintenant pourrai-je me séparer de Bodin sur île telles paroles f L’impression qui peut naître de ces réflexions sévères est-elle conforme à l’opinion qu’il doit laisser ! Non ; cela ne serait pas juste. Bodin n’est pas tout entier dans la Démonomanie et 1 ’ Jlepta p/ottièi vs . J’essayerai donc, avant de finir, d'exprimer le jugement qu’on peut recueillir sur lui dans l’ensemble- de ses opinions et de ses ouvrages. Ce qui a manqué à ce grand homme, ce n’est ni l’élévation, ni l’étendue, ni l’originalité, ni l’indépendance de l’esprit, ni, quoi qu’on en ait dit, l’intelligence avec lui-méme, mais la fermeté, et, si l’on peut parler ainsi, la cohésion des idées. Une érudition immense, amassée sans choix, et souvent plus curieuse que profonde, vient se jeter comme en travers de si propre pensée, et en relâcher, si-