‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 4)Chapitre 1 sur 37 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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L'œuvre accomplie par le xviii" siècle dans le domaine de la politique et du droit a donné naissance à des opinions, on pourrait dire à des passions, diamétralement opposées, qui subsistent encore sous les nombreuses modifications que le temps lui a fait subir et qui continuent d'exercer leur influence contradictoire sur les institutions et sur les idées. Il n'est donc pas inutile, avant d'étudier en détail les hommes qui ont pris une part importante à l'œuvre commune, de dresser en quelque sorte le bilan du bien et du mal, des vérités et des erreurs qui peuvent être justement attribuées à cette mémorable période de notre

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histoire, autant dire de l'histoire de l'humanité. C'est par le bien, c'est par la vérité que je commence, non seulement parce que cette partie de l'inventaire auquel nous allons procéder nous est la plus précieuse et la plus chère, mais parce que c'est le bien qui nous fait comprendre le mal, c'est par la possession de la vérité que nous pouvons nous faire une idée de l'erreur.

C'est au xviii*^ siècle que nous devons, sous sa forme la plus générale et la plus complète, l'émancipation de la pensée ou la liberté intellectuelle, sans laquelle il n'}^ en a pas d'autre, sans laquelle, pour un être raisonnable, l'idée même de la liberté, de la justice et du droit est incompréhensible, sans laquelle enfin il n'y a pas de créature humaine, car la pensée est la première faculté qui distingue l'homme de la brute. Rousseau, en un sens, a raison de dire : « L'homme qui pense est un animal dépravé, » puisque l'homme qui pense cesse d'être un animal et rentre en possession de sa nature propre supposant qu'il puisse jamais la perdre entièrement. L'émancipation de la pensée, la liberté intellectuelle a commencé sans doute bien avant le xviii*^ siècle; on la rencontre dès l'origine de la

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philosophie; elle a existé même dans les jours les plus florissants du moyen âge; elle a été proclamée avec le plus vif éclat par l'école cartésienne dans le cours du xvii'^ siècle. Mais, renfermée dans les limites de la métaphysique et de la pure spéculation, ce n'est que dans le siècle suivant qu'elle s'est étendue de proche en proche au domaine entier de l'esprit humain, qu'elle a pris racine dans les habitudes et dans les mœurs. C'est au xviii^ siècle que nous devons la liberté de conscience sans laquelle ce n'est pas seulement l'esprit qui est dégradé et asservi mais l'âme elle-même; sans laquelle la religion, cette fdle du ciel apparue sur la terre pour lui enseigner l'amour et l'espérance, se croit obligée de s'appuyer sur la force et de frapper avec l'épée ceux qu'elle a pour mission d'éclairer et de guérir par la parole. La liberté de conscience ne semble être d'abord (ju'une conséquence de la liberté de penser; mais elle est loin de l'accompagner toujours ; et Bossuet, qui parle en si beaux termes d'une raison qui ne relève que de Dieu et qui contient tous ses titres en elle-même, d'une philosophie indépendante de la théologie, applaudissait, on sait avec quel transport, à l'extermi-

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nation et à l'expulsion de trois cent mille protestants. Néron et Dioclétien, qui supportaient dans leurs Etats toutes les opinions philosophiques, livraient les Chrétiens aux bêtes féroces ou en faisaient des torches vivantes, pour éclairer leurs jardins. Après la paix de Westphalie, le droit public de l'Europe a reconnu, dans certaines limites, la liberté confessionnelle. Mais c'est un philosophe du xxiu^ siècle, c'est Locke, dans son Traité du Gouvernement civil et dans ses Lettres sur la Tolérance, qui, le premier, a demandé, comme un droit naturel, la liberté de conscience, même la liberté religieuse, qui est un degré encore plus élevé du même principe, et c'est du livre de Locke qu'elle a passé dans la Constitution des États-Unis d'Amérique, dans les écrits de Rousseau et de Montesquieu et finalement dans la législation française, imitée à son tour par les États libres de l'Europe.

Ce sont les publicisles et les philosophes du xvin® siècle, Locke, Montesquieu, Rousseau, Wolf, Kant, Vattel, Burlamaqui, qui ont représenté l'intervention des nations dans leur propre gouvernement, quelle que soit d'ailleurs la forme de cette intervention, comme un principe de justice et

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de droit naturel. Il n'est plus question ici du libre vote de l'impôt, comme le demandaient déjà les publicistes de la renaissance et même du moyen âge; il s'agit d'une participation réelle des mandataires de chaque peuple aux affaires de l'État, et c'est là qu'est le commencement, la condition la plus élevée et l'essence même de la liberté politique.

Ce sont les publicistes et les philosophes du xvni* siècle qui ont demandé que la loi, expression humaine de la justice, fût la même pour tous les citoyens d'un même pays, qu'elle prescrivît à tous les mêmes devoirs en leur accordant les mêmes droits, et en les frappant, en cas de transgression, des mêmes peines prononcées par les mêmes tribunaux. La liberté civile, avec les proportions qu'elle présente dans certains pays, en Angleterre, par exemple, est sans doute une précieuse conquête; mais ce n'est pas assez; il faut qu'à la liberté vienne se joindre l'égalité devant la loi, autrement la justice est violée dans son principe, et la loi, en obtenant l'obéissance, n'a pas la majesté nécessaire pour commander le respect.

Ce sont les publicistes et les philosophes du

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xviii^ siècle qui ont établi l'union et la justice dans la famille comme ils les ont établies dans l'État, en rendant à la fois le père à ses devoirs et les enfants à leur amour réciproque, nécessairement affaibli par la domination inique d'un seul. On a invoqué, contre cette loi écrite dans le cœur et dans la raison des hommes avant de l'être dans le code Napoléon^ l'autorité et la liberté paternelle, l'intérêt même des enfanls places sous la protection de leur aîné, l'intérêt de l'agriculture et de la population, frappées toutes deux d'inertie par l'extrême division des propriétés. Autant d'arguments, autant de sophismes. L'autorité du père est fondée sur ses devoirs, et ses devoirs sont les mômes pour tous ses enfants. S'il y en a qui sont moins dignes que les autres de sa sollicitude, la loi lui donne le pouvoir de les déshériter dans une mesure proportionnée à ses sentiments naturels. Ce que je dis de l'autorité, je le dis aussi de la liberté paternelle ou du droit de tester. Il n'existe point de droit contre le droit, ni de liberté contre un devoir. Le droit d'aînesse, la transmission intégrale des patrimoines, créerait-elle aux enfants d'une même famille une protection qui leur manque

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aujourd'hui? Protection est synonyme de tutelle; la tutelle ne doit exister que pour des mineurs; or, il ne s'agit pas ici de mineurs, il s'agit de l'homme adulte qui a le droit de veiller sur luimême et de se passer d'une protection qui consiste uniquement à le dépouiller, et qui, même quand elle serait efficace, serait encore payée trop cher. Pour ne pas quitter le terrain du droit naturel, pour entrer dans le domaine de l'économie politique, je ne ferai qu'une seule remarque sur les raisons tirées de la population et de l'agriculture. C'est dans les pays de droit d'aînesse qu'on trouve la plus profonde misère, et par suite la plus grande mortalité. La multiplicité des naissances ne me touche pas; car l'important n'est pas qu'il y ait beaucoup d'hommes dans un pays, mais que tous les hommes qui y sont jouissent d'une condition honorable et digne de leur nom. Ainsi le xvin^ siècle a raison contre les sophistes de nos jours.

C'est le xviii^ siècle enfm qui a aboli la torture, les supplices raffinés, les crimes imaginaires, et qui a fait pénétrer l'humanité, ce n'est pas assez dire, la charité et la raison dans le code pénal. Pour juger des progrès de l'humanité et de la

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commisération publique, que l'on compare le retentissement qu'à eu l'exécution de Calas avec le silence glacial au milieu duquel sont tombées, durant les siècles antérieurs, tant d'autres victimes non moins innocentes et livrées à une mort encore plus cruelle.

C'est chose inutile de faire l'énumération de tous les bienfaits dont nous sommes redevables à cette grande époque; qu'il nous suffise d'en rappeler les plus importants, ceux que l'hostilité la plus aveugle et la plus obstinée ne peut pas mettre en doute. Cependant ils ne doivent pas nous fermer les yeux sur les erreurs, les fautes et même les crimes dont ils étaient accompagnés. Voici donc, parmi les erreurs qu'on peut reprocher au xvni^ siècle, les plus dangereuses et les plus malfaisantes.

Fier jusqu'à l'ivresse de cette puissance de la raison, qu'ils voulaient déUvrer de toutes les entraves, les publicistes et les hommes d'État de ce temps ne doutaient jamais d'une idée, d'un principe qu'ils croyaient avoir découvert, eux qui doutaient de tout le reste. De là cette fougue impitoyable dans la réalisation ; de là ce déplorable divorce avec toutes les traditions du

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passé ; de là ce mépris pour l'expérience dont notre faible raison ne peut jamais se passer ; de là cet oubli des ménagements, des tempéraments, de la patience, des douces transitions qu'on doit à ce qui est et à ce qui a été, quand on veut assurer le triomphe de ce qui doit être. «Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » s'écriait-on dans un fol enthousiasme. Ceux qui parlaient ainsi oubliaient qu'il n'y a pas de principe supérieur à l'intérêt de l'humanité, à la protection que la société doit à tous ses membres, au respect qu'elle doit à ses propres engagements, à la pitié que réclame l'esclave même qu'on veut aflranchir et qui n'est pas encore initié à l'usage de la liberté.

Apportant la même fougue et le même aveuglement dans leurs efforts pour conquérir la liberté politique et la liberté civile, ils oubliaient que la liberté n'est qu'un vain mot si elle n est défendue par une autorité armée d'une force suffisante ; ils oubliaient que le droit serait bientôt vaincu par la force, et que la société elle-même périrait par l'anarchie si le droit de chacun n'était protégé par la force de tous, c'est-à-dire par l'autorité publique, agissant au nom du

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droit de tous, manifesté par la loi. De là ces défiances incurables envers tous les gouvernements, envers tous les pouvoirs, même ceux qu'ils avaient eux-mêmes constitués ; de là l'état de guerre établi, dans la plupart de leurs Constitutions, entre les gouvernements et les gouvernés.

Mais voici qui touche à des intérêts plus graves et plus chers. L'hostilité qui les animait, au nom d'une liberté mal comprise, contre tous les pouvoirs de la société et de la terre, ils retendaient pour ainsi dire jusqu'au ciel. Beaucoup d'entre eux se croyaient plus grands et plus forts, plus dignes du beau nom d'hommes libres, en se passant de Dieu : comme si notre raison et notre liberté n'étaient pas une émanation directe de la raison et de la liberté divines ; comme si nos droits n'étaient pas diminués et affaiblis en perdant leur origine céleste, leur caractère immuable et divin.

Eu se plaçant à un autre point de vue, ils avaient une telle confiance dans les progrès de la raison, de la justice, de la science, qu'ils s'imaginaient pouvoir réaliser sur la terre cette harmonie du mérite et des récompenses, cette perfection de la vertu et du bonheur que la foi et

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une sage philosophie transportent dans le ciel. Ce qu'ils attendaient de cette vie les autorisait dans leur pensée à se passer de la vie future. De là les rêveries dont Condorcet nous fait la confidence dans son « Tableau des progrès de l'esprit humain ». Cependant comment nier qu'il y a des douleurs de l'àme et des infirmités du corps, sur lesquelles les meilleures lois de la société et toutes les découvertes possibles de la science resteront absolument impuissantes? Il suffit de nommer la vieillesse et la mort, la séparation dernière et la décadence inévitable. Comment nier encore que si la justice est une vérité et non pas un mot, que si ses lois sont éternelles et non relatives, elle doit s'étendre à l'avenir comme au présent et ne se tenir pour satisfaite qu'après avoir réparé les blessures inévitables qu'elle reçoit des hommes? Le xvni^ siècle, cela est vrai, a aimé avec passion l'humanité, mais d'un amour purement terrestre, et qui, ne s'étendant pas au delà des intérêts, des besoins, des afflictions et des félicités de la vie présente, a pris avec raison le nom de philanthropie. 11 n'a pas connu, il n'a pas voulu connaître cet amour éternel et divin qui s'appelle la charité. La philanthropie, sans aucun

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•doute, est nécessaire, quoiqu'elle n'agisse que sur les maux visibles ; mais la charité répond à une nécessité à la fois plus impérieuse et plus élevée, parce qu'au delà du corps elle va chercher l'âme, au delà des douleurs matérielles les douleurs spirituelles, au delà de l'homme l'esprit immortel fait à l'image de Dieu et né pour le ciel.

Telles furent les illusions et les défaillances de l'époque où nous allons entrer. Malgré la violence avec laquelle l'esprit de parti s'en est emparé pour nous amener à détruire l'œuvre de nos pères et nous rendre odieux jusqu'aux noms de la raison et de la liberté, il ne faut chercher ni à les dissimuler ni à les amoindrir. Mais il ne faut pas que la vue du mal nous ôte la mémoire du bien; il ne faut pas que la vérité et la justice se changent en ingratitude. D'ailleurs, le xviii^ siècle est-il le seul qui appelle sur lui les sévérités de l'histoire, le seul qui ait pris ses passions pour la voix de la justice, ses préjugés pour celle de la raison, et qui, une fois son parti pris, ait mis ses actions d'accord avec ses pensées ? Que l'on songe aux supplices non interrompus, aux perpétuelles angoisses, aux superstitions implacables, à l'oppression sanglante, à la confusion universelle de

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ce cauchemar sans fin qu'on appelle le moyen âge. Qu'on se représente la barbarie et les raffinements mêlés ensemble, les superstitions et les doutes, les guerres religieuses et la politique sans entrailles, les massacres en masse du xvi« siècle ; qu'on se rappelle le despotisme, la licence, les dragonnades et les folles ambitions du xvif siècle; qu'on examine ce qu'il y avait en France de mœurs, de patriotisme, d'ordre, de justice, de légalité, au moment de la Fronde, ce temps si cher à nos beaux esprits. Mais ce n'est pas ainsi qu'on juge les générations ; autrement, au lieu d'une histoire on écrit une satire. Pour avoir la valeur d'une époque qui a laissé après elle de grands souvenirs, il faut la prendre telle qu'elle est, non comme nous voudrions qu'elle fût, pour justifier notre amour ou notre haine. Sous quelque point de vue qu'on la considère, celui de la morale, de la politique, de la philosophie ou des lettres, il faut lui demander son œuvre ou sa pensée tout entière, en cherchant ce qui a pu l'inspirer dans les temps antérieurs. Il ne serait pas juste que le xviii^ siècle fut excepté de cette règle commune.

L'histoire des théories politiques et sociales au

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xviii^ siècle commence par deux liommes qui nous oft'rent en tout le plus parfait contraste, et qui cependant ont contribué au même résultat : à l'affranchissement de la raison humaine dans les questions de législation et de jurisprudence ; à la fondation d'un droit universel, appelé à régler et à corriger, sinon à détrôner, tous les codes du droit positif. L'un appartient a l'école expérimentale dont il est au xvni° siècle, surtout en France, le patriarche, l'oracle presque infaillible, la plus éclatante personnification. L'autre est un philosophe idéaliste qui voit briller la lumière de la raison universelle, non seulement dans la conscience, mais dans l'histoire ; non seulement dans la pensée mais dans les faits, dans les actes en apparence les moins raisonnables et dans les croyances les plus obscures des premiers hommes. L'un n'écoute que l'évidence et le sentiment personnel, l'autre veut que l'évidence, dans l'ordre métaphysique et moral, se complète par la tradition, et le sentiment personnel par la raison et les instincts du genre humain. L'un s'appelle Locke, et l'autre Vico.

Locke et Vico sont les têtes de deux écoles rivales, entre lesquelles se partagent les publicistes

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et les jurisconsultes du xYia*^ siècle ; l'école qui s'appuie sur la philosophie proprement dite, sur la philosophie seule; soit qu'elle invoque la raison ou lo sentiment, et dont les représentants les plus éminents sont Rousseau et Kant; et l'école qui a pour but la philosophie de l'histoire, dont rexpre>ïion la plus glorieuse et la plus complète est Montesquieu. Rousseau et Montesquieu sont pour un temps, et dans l'ordre d'idées où nous devons nous renfermer, le xviu*' siècle tout entier.

Les deux grandes écoles, qui nous représentent comme les deux courants de la pensée du xvin^ siècle, ne ressemblent pas à celles qui plus lard se sont élevées sous les mêmes noms. Ce qu'on appelle, ou ce qu'on a appelé en Allemagne l'école historique, est tout simplement la négation du droit et la glorification du fait représenté par la coutume, la race, l'usurpation, la conquête. Au contraire, à l'époque où nous nous transportons, les deux écoles opposées diffèrent l'une de l'autre par la méthode, mais toutes deux rendent hommage au droit, toutes deux invoquent l'autorité de la raison, toutes deux enfin sont philosophiques, et celle qui mérite cette qualification au plus haut

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degré la revendique avec le moins d'orgueil. Quand nous disons que Montesquieu relève de Vico comme Rousseau de Locke, nous ne prétendons pas qu'il y ait une égalité complète entre les deux rapports dont se compose cette espèce de proportion. Oui, Rousseau, c'est un fait, ne serait pas sans Locke. Le Contrat social, moins les paradoxes et les utopies dont il est plein, a été visiblement imité du Traité du gouvernement civil. Mais Montesquieu ne paraît avoir aucune connaissance de Vico; pas la moindre trace de h Sciince nouvelle ne peut être signalée dans VEsprit des lois. Tout ce qu'on peut soutenir, c'est que la méthode et l'esprit de l'auteur français, le principe sur lequel repose son système, sont les mêmes à peu près que l'esprit, la méthode et le principe le plus élevé de l'auteur italien. Du reste, il ne s'agit ici que d'une manière accessoire de la doctrine historique de Vico. Ce qui doit nous occuper principalement, ce sont ses idées sur la jurisprudence, la politique et le droit. Un autre fait qu'il me paraît utile de signaler, c'est que Vico et Locke, ou leurs successeurs les plus brillants, Montesquieu, Rousseau, Kant, n'ont pas tellement dominé tous les esprits et éclipsé toutes les doc-

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trines qu'il ne restait plus aucune place à une autre influence. Non, entre ces deux puissances nouvelles, l'ancienne école du xvn'= siècle, fondée par Grotius, fortifiée et éclairée par Leibniz, systématisée par ^Yolf, poursuit paisiblement le cours de ses destinées dans la diplomatie et dans les universités, interprétée avec autorité parBurlamaqui et ses disciples genevois.

D'autres, sans se soumettre directement à aucune des écoles que je viens d'énumérer, se sont fait un nom dans une des parties de la science, comme Beccaria dans le droit pénal, Vattel dans le droit des gens, Turgot dans les rapports du droit, soit avec l'économie politique, soit avec la politique elle-même ; el (pourquoi ne pas lui accorder aussi un souvenir ?) l'abbé de Saint-Pierre dans les utopies de pacification universelle.

Telles sont, si l'on me permet cette expression les armées que nous trouvons devant nous, et qui, arrivées de tous les points de l'horizon, dirigent à la fois contre la vieille société leurs mouvements et leurs forces jusqu'à la veille de la Révolution française, cette explosion formidable par laquelle le xviii^ siècle termina son existence. Il n'entre pas dans le plan de ce volume de les

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passer scrupuleusement en revue et de faire la part de chacun des publicistes qui ont joué pendant cette période un rôle plus ou moins important. Il n'y en a que quatre dont on se propose de s'occuper ici avec quelque étendue, non seulement parce qu'ils ont le privilège d'exciter plus d'intérêt que les autres, et même de pouvoir passionner encore quelques esprits mais parce que leurs œuvres impérissables fournissent la matière d'une étude toujours nouvelle et toujours féconde. Ces quatre écrivains sont : Locke, Vico, Montesquieu et J.-J. Rousseau. Locke étant le plus ancien, c'est par lui qu'il convient de commencer.

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