‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 4)Chapitre 14 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Notions biographiques.

Jean-Baptiste Vico, né à Xaples en 1668, dans l'année même où naissait d'Aguesseau avec moins de génie, mais sous de meilleurs auspices, était fils d'un pauvre libraire, et cette pauvreté qui l'accueillit à son berceau le poursuivit toute sa vie. A l'âge de sept ans, il lui arriva un grave accident : il tomba du haut d'une échelle, et se fit à la tête une fracture qui ne laissa prévoir pour lui, à son médecin, que la folie ou la mort; heureusement il garda à la fois la vie et la raison. Cependant il se passa trois ans avant qu'il pût reprendre ses études à peine commencées ; mais il répara le temps perdu, car telles étaient

son activité et sa passion d'apprendre que souvent sa mère, en se levant le matin, le surprenait encore devant sa petite table et sa lampe allumée, témoin de ses veilles. Ses parents d'ailleurs, pleins de tendresse pour lui, étaient incapables de le diriger, et ses premiers maîtres n'eurent pas l'art de gagner sa confiance; aussi s'élevait-il à peu près seul. Très jeune encore, à l'âge où les autres enfants n'ont pas quitté la grammaire, il apprit du jésuite Antonio Balzo la philosophie nominaliste ; puis il passa, sous la direction d'un autre jésuite, le P. Joseph Ricci, à la philosophie scotiste, mêlée, on ne sait comment, de stoïcisme et de platonisme, pour se plonger ensuite dans les œuvres de Suarez, c'està-dire en plein thomisme. C'est ainsi que l'on comprenait encore à Naples l'enseignement de la philosophie, près de trois quarts de siècle après la publication du Discours de la inélhode.

Je dirai tout de suite que ces stériles études, que la critique de nos jours ne se contente pas d'expliquer, mais qu'elle cherche à réhabiliter, ont fait un médiocre bien au jeune Vico; ce sont elles qui lui ont donné ce style haché, sec et abrupt qui répand tant de glace et de ténèbres

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sur sa pensée; ce sont elles qui ont fait passer chez lui en habitude ces divisions symétriques et innombrables, non moins nuisibles à l'intelligence qu'à la langue. Heureusement, il ne s'y arrêta pas longtemps. Le droit détrôna dans son cœur cette philosophie aride et verbeuse. Il gagna d'abord fort peu à ce changement, car la méthode qui servait alors dans le royaume de Naples à l'enseignement du droit, surtout du droit canon, était la méthode purement scolastique, et la science revêtue de cette forme ne répondait nullement aux idées que, dès ce temps, Vico s'en était formées. Il résolut donc d'être encore ici son propre maître, comme il l'avait déjà été pour les premières études de son enfance. Laissant là les professeurs et les commentateurs de son temps, il remonta jusqu'aux sources de la jurisprudence soit civile, soit religieuse, c'està-dire aux monuments du droit romain et aux constitutions ecclésiastiques. Il chercha ensuite à expliquer ces vieux textes en prenant pour guides les commentateurs les plus justement renommés, ceux qui cherchaient la raison des lois dans leur origine historique et dans les événements mêmes qui les avaient provoquées; il s'appliqua à deve-

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nir un jurisconsulte philosophe, en même temps qu'il étudiait les lois de son pays. A seize ans, il plaida pour son père devant le tribunal de la rote et gagna son procès. Nul doute, s'il eût suivi cette carrière, qu'il ne fût devenu un avocat de premier ordre, et qu'il n'eût rencontre sur son chemin la fortune; mais il était réservé à de plus hautes destinées et à une vie moins facile.

Après avoir passé quelques-unes des années de sa jeunesse à servir tour à tour les trois plus hautes puissances du monde intellectuel : la poésie, la philosophie et la théologie; après avoir été conduit par la première, alors tombée dans la plus triste décadence, à l'étude de la langue et de la littérature de l'ancienne Rome et de la grande œuvre italienne du xni*^ siècle, c'est-à-dire de la Divine Comédie; après avoir été introduit par la seconde dans le commerce intime des plus grands génies de l'antiquité, de Platon, d'Aristote, de Gicéron et des stoïciens; enfin, après avoir emprunté à la troisième une connaissance approfondie des Pères de l'Eglise, il entra décidément dans la voie qu'il devait parcourir avec tant d'honneur. Il avait alors vingt-quatre

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OU vingt-cinq ans. Ayant trouvé un asile, une paisible existence et les moyens de rétablir sa santé délabrée dans le château de Vatolla, où l'évêque d'ischia lui avait confié l'éducation de ses neveux, il quitta le barreau pour ne plus s'occuper que de son perfectionnement intellectuel et de la réalisation de son plan, car, dès ce moment, il avait déjà conçu l'idée de l'ouvrage que je viens de citer tout à l'heure et que l'on connaîtra bientôt.

L'Italie, comme la France, appartenait, en ce moment, aux idées de Descartes. Vico, sans les rejeter, ne voulut pas les admettre à l'exclusion de toute autre philosophie; il sentit le danger qu'elles pouvaient offrir à de jeunes intelligences en exaltant en elles l'esprit critique et en leur donnant une idée exagérée de leurs forces; il vit la faiblesse ou l'insufTisance de la physique cartésienne, qui substituait partout, dans l'explication des phénomènes de la nature, les lois de la nécessité, c'est-à-dire les lois de la mécanique et du calcul, à l'action des forces spirituelles et aux plans harmonieux de la divine Providence; il reconnut enfin la base trop étroite que le cartésianisme donnait à la métaphysique et à la morale

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en supprimant, en quelque façon, l'histoire des idées aussi bien que celle des faits, pour ne laisser subsister que le témoignage de la conscience, élevé à la hauteur d'une autorité infaillible par la fameuse proposition : « Je pense, donc je suis; Cogito, ergo sinv. » Ces objections contre la philosophie dominante, je ne les prête pas à Yico de mon autorité privée ou par voie de déduction; il les a développées lui-même dans un discours prononcé en 1708, et conservé parmi ses œuvres, sur la méthode suivie actuellement dans les études : De nostri temporis studiorum ratione; et ce qu'il disait en 1708 était la pensée de toute sa vie. Il concentra toute son admiration et tous ses labeurs sur trois grands hommes, les seuls qu'il voulût alors reconnaître pour ses maîtres : Platon, Tacite et Bacon. Le premier, selon lui, nous montre l'homme tel qu'il doit être ; le second nous montre l'homme tel qu'il est, et le troisième, en se plaçant entre les deux autres, en s'efforçant de réunir toutes les branches du savoir humain, en réunissant la méthode d'observation à la spéculation pure, a posé les fondemenis de la république universelle des intelligences. Plus tard, Vico ajouta à ces trois grands noms le nom de

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Grotius. Tel qu'il le comprend, Tauteur du Traité de la guerre et de la paix a fait concourir l'histoire, la théologie, la philosophie et la philologie même, représentée par les plus belles langues de l'antiquité, le latin, le grec et l'hébreu, à la formation d'une science universelle, que n'ont connue ni Platon, ni Bacon, ni Tacite : Car Platon, trop occupé à orner sa pensée, a souvent mêlé la vérité au mensonge, les principes sublimes de sa métaphysique à la poésie d'Homère, qui n'est que la vulgaire sagesse de tout un peuple; Tacite, en s'occupant plus des faits que des idées, n'a produit aucun système général, n'a rien fait pour les lois qui commandent à toute l'humanité ; enfin. Bacon, absorbé presque tout entier dans la contemplation de la nature et dans l'observation du monde extérieur, ne semble pas avoir soupçonné l'unité et la perpétuité des lois révélées par l'histoire. C'est Vico qui a donné à Grotius le beau titre de jurisconsulte du genre humain. Il s'était même proposé d'expliquer et de développer ses idées dans un commentaire semblable à ceux que provoque tous les jours le texte des lois positives. Il avait déjà écrit, sur le premier et la moitié du second livre du Trailé de la guerre

et de la paix, des notes à la fois critiques et historiques, lorsque subitement il a été arrêté par cette réflexion, qu'il ne convenait pas à un auteur catholique de se faire l'interprète et le défenseur d'un écrivain protestant. Il faut toujours que l'homme de génie paye son tribut aux préjugés de son temps et de son pays.

Après avoir nourri son esprit de la forte substance contenue dans les œuvres de ces illustres modèles, il résolut d'étendre encore l'horizon qu'ils avaient embrassé tous les quatre ensemble. A la science et à la sagesse de l'antiquité il voulut ajouter les inspirations et les dogmes du christianisme; à la philosophie et à l'histoire, la philologie ; aux maximes spéculatives des savants, des philosophes, des académiciens, le bon sens pratique des hommes d'État et les vagues instincts des peuples, manifestés dans tout leur éclat dans les œuvres des poètes.

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