‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 4)Chapitre 13 sur 37 · VICO · texte numérisé non relu

VICO

Le but que Yico se propose dans toutes ses^ œuvres, le but constant de sa pensée et de sa vie même, c'est de créer une science qui repose à la fois sur la raison et sur Texpérience, non l'expérience d'un homme, mais celle de toutes les générations, et qui nous représente par cela même l'autorité et la tradition du genre humain : car pourquoi ces deux moyens de nous gouverner et de nous instruire seraienl-ils en désaccord l'un avec l'autre? La même raison qui brille en chacun de nous n'est-ce pas celle qui éclaire toute l'humanité, qu'ont invoquée tous les siècles, et qu'invoqueront dans l'avenir, tant que le monde

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existera, toutes les nations et tous les individus? Or, si la raison est l'attribut essentiel, la règle nécessaire de tous les hommes, il faut bien qu'elle éclate dans les actions, dans les œuvres, dans les institutions humaines, dans un certain ordre, ou d'après une certaine loi qui sera essentiellement raisonnable. Il est donc indispensable, si l'on veut savoir la vérité sur la nature humaine, d'interroger la raison non seulement en soi, dans le foyer intérieur de la conscience, mais hors de soi, c'est-à-dire chez les autres, dans la suite de leurs actions et de leurs pensées, dans la vie collective et dans la conscience de la société, devenue visible en quelque sorte à travers le temps et l'espace.

- On sait que cette idée a donné naissance à la Scienza nuova, un des monuments les plus originaux et les plus hardis, non pas cependant le premier monument de la philosophie de l'histoire ; mais on oublie généralement, ou l'on ignore que longtemps avant de composer cette œuvre, Vico avait déjà fait l'application de son principe à la politique et à la jurisprudence, ou qu'il avait essayé de fonder une jurisprudence universelle, un système universel de législation

et de gouvernement, une philosophie universelle du droit, où la conscience et les lois écrites, le droit naturel et le droit positif, en un mot, la raison et les faits sont appelés à former une seule et même science. C'est ce dessein qui lui a inspiré son profond traité de l'unité et de l'universalité du droit, considéré dans son principe et dans sa fin : De uno universi juris principio et fine iino ^

Que Vico ait réussi ou non dans son entreprise, c'est une marque incontestable de la supériorité de son génie d'avoir osé seulement la concevoir, et c'est un grand honneur pour Tltalie, quoiqu'elle ne lui ait rendu justice que longtemps après sa mort, de lui avoir donné naissance.

Si la doctrine de Vico se distingue entre toutes celles du xviii'' siècle par l'élévation et la profondeur, elle ne brille pas toujours par la clarté. Pour la bien comprendre, il est nécessaire, en quelque sorte, d'assister à sa naissance et de voir comment, peu à peu, elle s'est développée jusqu'à embrasser, comme on le lui a reproché, le

1. Dans le recueil des Œuvres latines de Vico. Opcre scientifiche latine, 1 fort vol. in-8'. Milan. 1837.

fameux programme de Pic de la Mirandole, le domaine de toutes les connaissances qui existent et de celles mêmes qui sont à créer. Mais la doctrine de Vico est inséparable de toute sa vie, et il n'a vécu que pour elle. Elle l'a pris en quelque façon au sortir de l'enfance et ne l'a quitté que lorsque, brisé de cœur et de corps, il ne pouvait plus la servir et qu'elle n'eut plus besoin de lui. Incapable d'autre chose que de l'œuvre pour laquelle il semblait avoir été créé et que ses contemporains ne comprenaient pas, il a été d'autant plus malheureux que ses souffrances, venant presque toutes des plus humbles nécessités de l'existence, ne présentent à l'imagination aucun prestige. C'est pour nous une raison de plus d'attacher nos regards à ce triste spectacle, de ne pas séparer l'un de l'autre le martyre et sa foi.

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