CHAPITRE V
L'Emile, ou théorie de l'éducation.
La pensée de Rousseau sur la société et sur les rapports de la société avec la nature, n'est pas contenue tout entière dans les ouvrages que nous venons d'examiner : elle achève de se développer et de trahir en môme temps son inconsistance et sa faiblesse dans les écrits que Rousseau a consacrés à l'éducation. La science de l'éducation n'appartient pas seulement à la morale, elle se rattache par des liens non moins étroits à la politique et à la législation ; car si l'existence de l'État et de la société en général est garantie par les lois, les lois à leur tour ne peuvent subsister que par les mœurs, les idées,
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les sentiments, les croyances dont les âmes auront été imbues dès la plus tendre jeunesse. Aussi jamais les philosophes et les législateurs de l'antiquité n'ont-ils songé à séparer, à isoler l'une de l'autre ces deux parties essentielles de la science de l'homme. Rousseau n'a fait que suivre leur exemple.
De même qu'il y a pour lui deux hommes, non seulement différents, mais opposés l'un à l'autre, l'homme de la nature et l'homme de la société, de même il nous propose deux systèmes d'éducation qui se contredisent sur tous les points. « L'homme naturel, dit-il, est tout pour lui, il est l'unité numérique, l'entier absolu, qui n'a de rapport qu'à lui-même et à son semblable. L'Homme civil n'est qu'une unité fractionnaire, qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec Fentier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi dans l'unité commune, en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. »
Ce langage algébrique a son éloquence. Il résume en quelques mots d'une clarté ingénieuse et d'une précision admirable toute la pensée de Rousseau. Il signifie que l'homme n'est un être libre, une personne morale, une création divine appelée à l'existence pour une fin qui lui est propre, que hors de la société ; mais que, sous l'empire de l'ordre social, il faut qu'il renonce à lui-même, c'est-à-dire à sa liberté, à sa raison, à sa conscience, même à ses instincts, pour se soumettre aveuglément à la volonté commune, pour absorber sa vie dans celle de la multitude. Pour atteindre à ce dernier résultat, les institutions dont Rousseau vient de parler et qu'il développe dans le Contrat social sont absolument insuffisantes. Il faut y joindre une certaine façon d'élever et d'instruire les générations nouvelles qui les prépare à cette absorption future, qui leur en fasse, dès la plus tendre enfance, une habitude et un besoin, qui efface tous leurs instincts naturels devant cette vie collective toute de convention et d'artifice. Rousseau a très bien compris que le gouvernement qu'il nous propose, manquant par lui-même de constance et de stabilité, -il faut y suppléer par les coutumes et par les
mœurs, en pétrissant les âmes et même les corps d'après un modèle uniforme, consacré par l'État. Mais si Ton veut remonter de ce régime à l'état de nature, si l'on veut rendre à la personne humaine sa liberté, son indépendance, sa dignité, sa grâce, sa pureté originelle, il faut suivre une voie tout opposée, il faut placer l'homme entièrement en dehors de l'influence de ses semblables, il faut l'entourer de telles circonstances, que la nature seule soit sa maîtresse et son guide, sauf à lui chercher ensuite une patrie où il puisse vivre et exercer sans contrainte ces facultés si précieusement, non pas conservées, mais restaurées en lui. Afin de se ménager cette ressource, Rousseau professe la maxime déjà enseignée par Locke : que chaque homme, en devenant majeur, acquiert le droit de renoncer à sa patrie comme à la succession de son père.
Ces deux systèmes d'éducation si contraires l'un à l'autre sont également enseignés par Rousseau, le premier dans les Considérations sur le gouvernement de la Pologne, le second dans Emile.
La Pologne, menacée de se dissoudre par sa propre anarchie et de tomber, comme cela lui arriva plus tard, mutilée et écrasée sous la do-
mination étrangère, demanda des conseils aux deux publicistes les plus renommés de l'Europe, à J.-J. Rousseau et à Mabl}'-. Rousseau ne se fait aucune illusion sur les destinées de ce peuple plus héroïque que sage qui prend le faste pour la gloire, et la turbulence pour la liberté. « L'indépendance de chaque particulier, dit Montesquieu, est l'objet des lois de la Pologne, et ce qui en résulte l'oppression de tous. » Rousseau ne porte pas sur sa Constitution un jugement plus favorable, et il croit sa position extérieure désespérée. Montrant aux Polonais leurs puissants voisins tout prêts à les envahir : « Vous ne sauriez empêcher, dit-il, qu'ils ne vous engloutissent; faites au moins qu'ils ne puissent vous digérer. »
Mais comment ce vœu sera-t-il accompli? Par quels moyens la Pologne ou toute autre nation pourra-t-elle conserver son existence, son génie propre, son caractère et ses institutions sous la puissance même de ses ennemis, après avoir été obligée de céder sur le champ de bataille au nombre et à la force? Par les moyens que nous ont enseignés les grands législateurs de l'antiquité, un Moïse, un Lycurgue, un NumaPompilius. Ces hommes de génie, par des procédés divers, se
sont tous proposé le même but, et ont également réussi à l'alteindre. Ils se sont emparés des nations qui leur avaient confié leurs destinées, pour les façonner et les pétrir à leur guise, de manière à ne plus rien leur laisser de commun avec les nations étrangères. Chacun d'eux, par les institutions qu'il lui adonnées et par l'éducation qu'il a appelée au secours de ces institutions, a fait de son peuple une société tellement particulière, tellement originale, qu'elle ne pouvait se mêler avec aucune autre, et que son génie national, pour ainsi dire identifié avec le sang, a pu résister victorieusement à toutes les causes de destruction : de là la grandeur sans exemple des Romains, le patriotisme indomptable des Spartiates, et la persistance du peuple juif, son opiniâtreté dans sa foi et dans ses espérances, au milieu des plus atroces persécutions.
Tels sont les exemples que la Pologne doit imiter, telle est l'éducation qu'elle doit donner à ses enfants, si elle veut obtenir, jusqu'au sem de sa ruine, la même immortalité. « Un enfant, dit-il, en ouvrant les yeux, doit voir la patrie, et jusqu'à sa mort ne doit plus voir qu'elle. Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère l'amour
de ?a patrie... Cet amour fait toute son existence ; il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle. Sitôt qu'il est seul, il est nul; sitôt qu'il n'a plus de patrie, il n'est plus, et, s'il n'est pas mort, il est pis. » Que les Polonais veillent donc à faire de leurs enfants uniquement des Polonais, comme les Romains ne songeaient qu'à être des Romains, les Spartiates des Spartiates, les Hébreux des Hébreux. Qu'ils les écartent d'une main jalouse de cette civilisation générale qui a fait de toute l'Europe un seul et même peuple, de sorte qu'il n'existe plus ni Français, ni Allemands, ni Espagnols, ni Anglais, mais seulement des Européens. Que les Polonais ne connaissent que l'histoire, la géographie, l'histoire naturelle, la législation, la langue et la littérature de la Pologne; que leurs jeux, leurs fêtes, leurs usages, leurs vêtements même aient un caractère purement national. Que les lois condamnent au bannissement quiconque laisse apercevoir en lui d'autres goûts, d'autres connaissances, d'autres idées, qui fait choix d'autres plaisirs, ou même d'autres vêtements que ceux de son pays.
H n'est pas besoin de faire remarquer à quel point ee patriotisme farouche renouvelé des plus mauvais
jours du paganisme, est contraire à la civilisation, à la religion, à l'humanité, à la paix et aux progrès déjà accomplis par les nations pour se rapprocher les unes des autres, et ne faire un jour, avec le concours de la vapeur et de Télectricité, qu'une seule famille. Mais il y a un intérêt plus proche et non moins sacré qui est menacé par ce système; je veux parler du droit ou plutôt de l'existence delà famille elle-même. On comprend^ en effet, qu'une éducation uniquement nationale ne peut être qu'une éducation publique, et que, sous un pareil régime, les enfants appartiennent à l'État, non au père et à la mère, à qui l'État peut les enlever quand il veut, pour les élever et les traiter comme il lui plaît. Il lui sera permis, il lui sera commandé même, pour en faire des citoyens, de leur ôter ce qui peut rester des sentiments de l'homme. « Les enfants, comme dit Aristote en parlant de l'éducation en usage à Sparte, les enfants ressembleront à un troupeau de jeunes poulains élevés sous la garde et pour l'usage de la république. » C'est précisément ce que Rousseau demande dans l'ouvrage qui nous occupe en ce moment, ou quand il parle de l'éducation dans ses rapports avec la société.
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Cette doctrine a contre elle, non seulement tous les principes de la morale, tous les sentiments naturels du cœur humain, les droits sacrés de la famille et les droits de l'enfance, qui ne peut être livrée comme une vile matière à l'expérience du législateur; elle a contre elle même la force des choses, car elle est devenue impraticable. Les croyances religieuses et les idées civilisatrices qui pénètrent toute l'humanité, les conquêtes de l'industrie et de la science qui confondent toutes les frontières ne permettent plus à aucun peuple de se renfermer ainsi chez lui et de n'élever que pour lui sa postérité, sous la compression d'un despotisme immuable. Voyons donc si l'autre système, celui qui est développé dans Emile, est beaucoup plus facile à suivre.
« Emile, a dit M. Villemain, est le monument de Rousseau, son œuvre de génie, sa création éloquente. Emile a fait partie de l'influence politique de Rousseau et les doctrines de cet ouvrage sont entrées pour beaucoup dans l'esprit de rénovation qui s'est mêlé parmi nous à la réforme politique. y> Je ne conteste pas ce jugement, pourvu qu'il soit circonscrit dans de j.ustes limites, car le livre que l'on qualifie ainsi
renferme des parties très diverses et d'inégale valeur. Ce qu'on y remarque, ce que l'auleur veut que nous y voyions avant tout, c'est un système d'éducation qui a pour but de ramener l'homme à la nature, ou de le placer dans un tel état d'isolement qu'il lui soit possible d'y revenir de lui-même, et d'être lui tout entier, sans connaître l'influence délétère de la société, sans avoir revêtu aucun de ces moules dans lesquels elle déforme les âmes, sans avoir subi aucune de ses mutilations et de ses contraintes. Or, il suffit qu'un tel plan soit énoncé devant nous pour qu'il nous apparaisse à l'instant môme comme absolument chimérique. Il est impossible de se figurer une créature humaine dont on dirige les facultés intellectuelles et morales, à qui l'on parle ou au moins à qui l'on apprend à parler, et qui ne reçoit point, par la parole, communication de mille idées, de mille sentiments étrangers, qui ne respire point par elle l'esprit tout entier de la société. Une objection semblable s'élève du côté du maître ou du gouverneur. Quel est donc cet homme qui se chargera d'élever un de ses semblables sans rien lui communiquer de ce qui est en lui et de ce que
lui-même, sans aucun cloute, a emprunté aux autres? Comment faire le vide autour de tous les deux? comment écarter de leur commerce le monde entier? L'éducation d'Emile, nous répond Rousseau, se fera à la campagne, dans un beau château reculé de toutes les autres habitations. Cela rend déjà ses conseils d'un usage très restreint, car tout le monde no peut vivre à la campagne, tout le monde ne possède pas un beau château; et dans ces conditions mêmes, comme Rousseau est forcé de l'admettre, n'y a-t-il pas d'autres habitants que le maître et l'élève? N'y a-l-il pas une famille, des domestiques, un jardinier, des ouvriers?
Accordons qu'au milieu de ce nombreux entourage la nature seule sera toujours entendue, que le maître pourra toujours la faire parler à volonté et le disciple toujours entendre sa voix, nous nous trouverons alors devant une autre difficulté non moins insurmontable. Cet homme de la nature, quand vous aurez fini de l'élever, dans quel monde, dans quel pays, chez quel peuple le fcrez-vous vivre? Emile voyagera, nous répond encore Rousseau, à la recherche de la patrie qui lui conviendra le mieux; car, ainsi
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que je l'ai déjà dit, chacun a le droit de choisir la sienne. Mais vous n'y songez pas! Rappelezvous donc ce que vous avez dit au début de votre livre, et ce que vous avez démontré en détail dans vos Considérations sur le gouvernement de la Pologne : « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unité commune. » Et ce que les bonnes institutions sociales, les seules qui devraient paraître dignes de votre choix, font d'une manière si complète, les médiocres et les mauvaises le font au moins à demi; de sorte que votre élève ne pourra s'arrêter nulle part, si ce n'est dans les forêts vierges de l'Amérique, à moins de refaire complètement votre œuvre.
Mais il n'y a pas seulement dans Emile un système d'éducation : il y a une philosophie, dont je parlerai tout à l'heure, et même dans ce système d'éducation, il faut distinguer avec soin ce qui se rattache au corps et ce qui concerne le cœur et l'intelligence.
Tout ce que dit Rousseau des soins dus à l'enfance est à peu près irréprochable. Il a fait tom-
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ber une foule de préjugés nuisibles à cet âge si tendre. Il a donné un sens à ses vagissements et fait comprendre ses douleurs. Son éloquence pénétrante a fait entendre aux mères qui l'avaient oubliée la voix de la nature. Il a fait servir ses fautes mêmes et le remords qu'elles lui ont laissé à ranimer dans les cœurs la tendresse paternelle. Il a rappelé que la santé de l'âme étant liée à celle du corps, celle-ci ne doit pas plus être négligée que celle-là, et que les exercices physiques doivent venir en aide au travail de la pensée et à la domination de la volonté sur les passions. Quoique beaucoup d'autres, Rabelais, Montaigne, Buffon et surtout Locke, l'aient devancé dans cette voie, il se montre original par les observations nouvelles qu'il ajoute à celles de ses devanciers, et par la vive sensibilité dont il a su les animer.
Il est impossible de dire le même bien de la manière dont il prétend former le cœur et l'intelligence. « La première éducation, dit-il, doit être purement négative. Elle consiste non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur. » Cette méthode consiste à placer l'enfant dans de telles
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circonstances, qu'il puisse apprendre par luimême, par son expérience personnelle, sans le secours des livres et des leçons, ce qu'il lui importe le plus de savoir et l'utilité qu'il y a de pratiquer certaines vertus nécessaires même à son âge pour vivre en paix avec ses semblables. Sans insister sur le danger qu'il y a à laisser une jeune âme entièrement dépourvue, jusqu'à dixhuit ans, de toute idée de Dieu, d'un enseignement moral ferme et décidé, je me contenterai de dire que cette méthode est simplement impraticable, et que, lorsqu'on l'essaie, elle tourne contre le but qu'on veut atteindre. Elle réclame une mise en scène, un personnel de confidents et de comparses, une fécondité de stratagèmes qui ne peuvent pas être à la portée même de l'homme le plus inventif placé dans une situation exceptionnelle. Qu'on se rappelle l'entretien avec le jardinier Robert, la comédie jouée dans la rue pour faire rentrer chez lui l'enfant mutin, le drame non moins compliqué du joueur de gobelet, et tant d'autres arrangements ou puérils, ou impossibles, mais nécessaires dans ce s^^stème, car vainement avez-vous résolu de laisser la parole à la nature et à l'expérience, encore faut-il que
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VOUS fassiez naître les occasions de la faire parler et qu'en la tirant en quelque façon sur la scène vous ayez toujours soin de cacher votre main et vos machines. Si l'on joint ù cet appareil dramatique l'usage que Rousseau fait de la gourmandise pour éveiller les facultés assoupies de son élève, on sera forcé de faire remonter jusqu'à lui une des maximes les plus bizarres de Charles Fourier : c'est que toute Téducation de l'enfance repose sur Topera et la cuisine.
Une autre erreur de Rousseau est d'avoir voulu substituer pour l'enfance et l'adolescence l'étude de la géométrie, de la géographie, de la cosmographie et des sciences en général à celle des langues. Cette erreur, déjà professée par Locke, a du moins le mérite d'être la conséquence légitime d'un système qui veut isoler l'homme de ses semblables et le mettre toujours en présence de la nature des choses : car les langues et à leur suite les littératures sont l'esprit môme de l'humanité revêtu d'une enveloppe matérielle. Mais cela seul nous prouve combien la doctrine de Locke et de Rousseau, exagérée par Pestalozzi est dangereuse et fausse.
La meilleure partie d'Emile et aussi la plus
éloquente, la plus irréprochable devant la raison en même temps qu'elle exerce sur le sentiment et sur l'imagination un ascendant irrésistible, est sans contredit celle qui se rapporte à la morale et à la philosophie, non seulement la Profession de foi du Vicaire savoyard, mais les pages qui précèdent cet admirable morceau et tout ce qui tient au même sujet. Quand je parle de la morale et de la philosophie de Rousseau je n'ai pas besoin de dire que j'en sépare la controverse théologique, car ce n'est point là que Rousseau est lui-môme. Cette hostilité contre le dogme et la révélation lui est commune avec son siècle, et quand elle se sépare de l'incrédulité générale, c'est pour devenir exclusivement protestante.
Mais pourquoi la philosophie, pourquoi la morale que Rousseau enseigne dans Emile sontelles si belles? Parce que, dans le langage le plus entraînant et le plus persuasif qui ait jamais été parlé depuis Platon et depuis Bossuet, elles condamnent à la fois et le matérialisme désolant du xvin*^ siècle et les idées chimériques ou subversives du Contrat social et du Discours sur l'inégalité. Le Discours sur rinégalité condamne l'ordre social ; le Vicaire savoyard regarde comme une vérité
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hors de doute que riiomme est sociable par sa nature ou du moins fait pour le devenir, et que, de même qu'il a des instincts innés qui veillent sur sa conservation, il a aussi des sentiments innés qui lui enseignent ses devoirs à l'égard de ses semblables. Le Discours sur rinégalité et le Contrai social tout ensemble nous présentent la propriété comme une usurpation et comme un malheur. Le dialogue de Jean-Jacques avec Robert dans Emile démontre qu'elle est un droit imprescriptible, fondé sur le travail. « Je lui fais sentir, dit Rousseau, qu'il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin; qu'il y a dans cette terre quelque chose de lui même, qu'il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main d'un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui. » La famille elle-même est détruite avec la société et avec la propriété dans le Discours sur l'inégalité et compromise dans le Contrat social, ainsi que dans les Considérations sur la Pologne, par la souveraineté absolue de l'État; elle est glorifiée et épurée dans Emile par le devoir fait aux mères de nourrir leurs enfants et aux pères de les élever; par l'éducation de Sophie, qui fait de la femme
la compagne aimable de Thomme, et de l'homme l'appui de la femme. Selon le Discours sur Vinégalité, l'homme n'a que des sensations et de vagues instincts: la pitié et l'amour de soi. Le Vicaire savoyard dit au contraire: « Je ne suis pas seulement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent, et. quoi qu'en dise la philosophie, j'oserai prétendre à l'honneur de penser. — t Quoi! dit-il encore, je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu ; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes ! Ame abjecte, c'est ta philosophie qui te rend semblable à elles, ou plutôt tu veux en vain t'avilir, ton génie dépose contre tes principes; ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. » Nous voilà loin de cette proposition sauvage : « L'homme qui médite est un animal dépravé. » Enfin, dans le Contrat social, il n'y a pas de principe supérieur à la volonté générale; tout devient légitime par cela seul que le peuple l'a voulu. Dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, nous lisons
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cette magnifique invocation à la conscience, qui est présente à toutes les mémoires : « Conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre. »
Tous ces principes étaient connus avant Rous seau, grâce au ciel. Ils forment la base de la philosophie de Descartes, de Leibnitz et de Fénelon. Mais Rousseau leur a donné une puissance, une force, une autorité universelle, un charme de séduction qu'ils n'avaient jamais eus. C'est là qu'est la plus solide partie de sa gloire. C'est par là qu'il doit nous être sacré et cher, malgré ses erreurs et ses fautes. Il faut donc bien se garder de porter sur Rousseau un jugement absolu. L'antagonisme qu'il a cru voir entre la société et la nature, c'est véritablement en lui qu'il existe. En lui, l'esprit de chimère est constamment aux prises avec l'esprit de vérité, l'apologie de la vie animale et de la brutale puissance du nombre avec l'amour de la liberté, le sentiment du bien et du beau avec toutes ces nobles et immortelles croyances, qui donnent à chacun son véritable rang dans la création. Son intïuence a été double, comme sa vie et ses doctrines. Du sein aride et
desséché d'une génération incrédule, il a fait sortir cette philosophie spiritualiste, profondément émue et pleine d'humanité, dont nous sommes redevables à lui, et non à l'école écossaise ou à l'école allemande. L'école écossaise et l'école allemande ont pu trouver des partisans à la Sorbonne et dans l'Université. Jamais l'empirisme confus de la première et l'idéalisme nuageux de la seconde n'ont fait la moindre impression, je ne dis pas sur les masses, mais sur le public poli et lettré, ou ce qu'on appelait, au xvii^ siècle, les honnêtes gens. C'est la voix puissante de Rousseau qui leur a rendu la conscience de leur âme immortelle, qui a éveillé dans leurs cœurs un commencement de foi et d'espérance. Mais Rousseau est aussi le père du socialisme et de la démagogie. Toutes les variétés de l'école socialiste sont sorties de sa doctrine, comme les branches d'un arbre sortent du même tronc. Il a appelé sur ses pas le communisme, en soutenant que la propriété n'est pas dans la nature et qu'elle seule a enfanté les iniquités et les vices de la société. Il a fourni au saint-simonisme le dangereux principe de la toute-puissance de l'État; il lui a montré, comme l'idéal de la justice et du
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bonheur, comme le seul fondement d'une bonne organisation politique, l'absorption de Tindividii dans le corps social. Il n'est pas jusqu'au système abject de Fourier dont il n'ait posé la base, en soutenant la bonté native de l'homme et en mettant l'instinct, par conséquent la passion, au-dessus de la raison; en déclarant la passion infaillible, souveraine, jusqu'au moment où les lais de la civilisation sont venues la pervertir. Il a donc fait à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal. Lequel des deux l'emporte? Il serait difficile de le dire ; peut-être même le temps n'en est-il pas encore venu. jMais il faut se souvenir de l'un et de l'autre, en combattant le mal sans relâche, et en se servant du bien pour honorer la mémoire d'un homme de génie qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert.