CHAPITRE IV
La théorie du irouvernement.
C'est la société elle-même que Rousseau vient de constituer et, en quelque sorte, de défendre à sa manière. Mais toute société a besoin d'un gouvernement. Aucune théorie sociale ne peut se passer d'une théorie politique, qui nous montre sous quelle forme et à quelles conditions elle est réalisable. C'est la partie politique du Contrat social qu'il nous reste encore à examiner. Nulle part, les contradictions et les chimères ne se pressent en plus grand nombre, et comme l'orgueil humain y trouve toujours son compte, cette partie des œuvres de Rousseau est précisément celle qui a été la plus funeste.
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Au lieu des trois pouvoirs reconnus par Montesquieu, Rousseau n'en admet que deux : le pouvoir qui règne et celui qui gouverne; le pouvoir qui ordonne et celui qui exécute ; ou, pour conserver exactement ses propres expressions, le souverain et le prince. Le pouvoir judiciaire, déchu de sa place légitime, n'esl donc plus qu'une simple attribution des deux autres, c'est-à-dire que le saint ministère de la justice est livré à tous les hasards et à toutes les passions de la politique. C'est une première erreur, grosse de déplorables conséquences, source féconde d'anarchie et d'oppression ; mais elle est confondue et comme étoufl'ée au milieu de tant d'autres, qu'à peine l'esprit a-t-il le temps de s'y arrêter.
De ridée que Rousseau nous a donnée de la société, des termes du contrat sur lequel il fonde son existence, il résulte évidemment que le souverain ne peut être que le peuple tout entier ou la majorité du peuple; mais reconnaître la souveraineté du peuple comme la condition même de l'ordre social, comme la seule base de l'autorité des lois, c'est dire qu'elle ne peut pas changer de nature ni passer en d'autres mains; c'est la déclarer incessible, indivisible et inaliénable.
Les conséquences que Rousseau fera sortir de €es principes sont faciles à deviner. La souveraineté, étant indivisible, ne peut être exercée que par le peuple en corps, car la souveraineté <lu peuple, c'est sa volonté, et la volonté du peuple, si elle n'est pas générale, n'existe pas. La souveraineté du peuple une fois reconnue indivisible en principe, en confier l'exercice à plusieurs .assemblées, à plusieurs pouvoirs séparés les uns des autres par des attributions plus ou moins distinctes, c'est une idée aussi absurde, selon Rousseau, que de vouloir que l'homme soit composé de plusieurs corps, dont l'un aurait des yeux, l'autre des bras, l'autre des pieds, et rien de plus : c'est ressembler à ces charlatans du Japon qui, faisant semblant de découper un enfant en plusieurs morceaux et de jeter en l'air tous ses membres l'un après l'autre, paraissent ensuite le faire retomber tout vivant aux yeux des spectateurs. A défaut de raisons, ce sont des railleries sans fin que Rousseau oppose aux partisans de l'école monarchique et constitutionnelle. Il ne lui en coûte pas plus d'accuser leurs intentions que leur intelligence.
La souveraineté étant inaliénable, ne peut pas
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selon Rousseau, être déléguée, même temporairement, et exercée par des mandataires du peuple, librement choisis dans ses comices et reconnus dignes de sa confiance. Il repousse donc absolument, même dans une république et dans une démocratie, le principe du gouvernement représentatif. « La souveraineté, dit-il, ne peut être représentée, par la même raison qu'elle ne peut être aliénée; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même ou elle est autre; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants; ils ne sont que ses commissaires (pendant la tourmente de 1848 on disait ses commis); ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle; ce n'est point une loi. Le peuple anglais pense être libre; il se trompe fort, il ne l'est que durant l'élection des membres du Parlement; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. » L'idée de donner au peuple des représentants n'a pas d'autre origine, selon Rousseau, qu'un sordide intérêt. C'est pour rester chez eux et s'occuper de leurs affaires, que les peuples corrompus re-
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mettent leurs droits à des députés, qui ne manquent pas de s'en servir pour les vendre. C'est ainsi que Rousseau juge les faits, quand les faits refusent de s'accoinmoder à ses doctrines. Nous allons voir qu'il n'a pas plus de respect pour la logique, dès qu'il s'aperçoit que ses conclusions sont impraticables.
Voilà le peuple tout entier investi du souverain pouvoir et obligé de l'exercer directement, simultanément sans délégation ni partage. Le premier attribut de la souveraineté, c'est de faire des lois, et la première loi dont une nation a besoin est celle qui détermine la forme de la société ou la nature de son gouvernement ; celle qui renferme en un mot, sa Constitution. Je ne dis pas que les choses se passent habituellement de cette manière; je dis que c'est ainsi qu'elles devraient se passer pour obéir au système de Rousseau. Or, personne n'admettra qu'une Constitution politique et que tout un Code de législation civile puissent sortir des délibérations d'une foule 'assemblée sur la place publique. Rousseau l'a bien compris, et, ne pouvant échapper à l'objection, il se donne le mérite de la signaler lui-même en des termes dont l'énergie ne laisse rien à désirer à ses con-
tradicteurs. « Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation? De luimême, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé.
Quel sera le remède de ce mal inévitable? Une mesure bien autrement héroïque, d'une application bien plus difficile et plus dangereuse que la création d'une Assemblée de représentants. Il s'agit tout simplement de trouver un homme ^supérieur, un homme de génie comme Lycurgue, SolonouMinos, une espèce de demi-dieu, qui remplira seul le rôle de législateur. Ce personnage aura pour mission de faire du peuple qui lui est confié un peuple tout nouveau, de le façonner aux exigences de la société, d'une société fondée sur la raison comme le sculpteur façonne le marbre et le bois. Il devra se sentir en état de changer la nature humaine, d'altérer la constitution de l'homme, et de substituer à sa vie personnelle, aux forces qui lui appartiennent comme individu, la vie et les
forces du corps social. Pour comble de prodige, le législateur n'aura aucun pouvoir, « car, dit Rousseau, si celui qui commande aux hommes ne doit pas commander aux lois, celui qui commande aux lois ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement ses lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices. » Très bien I mais en supposant que cet être extraordinaire se trouve toujours sous la main de ceux qui le cherchent, comment comprendre un législateur qui n'ait aucune des prérogatives du souverain, et un souverain qui ne puisse être législateur?
Le législateur se bornera donc à proposer les lois, et le souverain, c'est-à-dire le peuple, à les ratifier. Comme il n'}"^ a plus de place, dans le cercle où il s'est enfermé, que pour cette seule combinaison, Rousseau se décide enfin à l'adopter. Mais se figure-t-on une multitude aveugle, comme Rousseau lui-même s'exprimait tout à l'heure, discutant les avantages et les inconvénients d'une Constitution et d'un Code ; du Code Napoléon, par exemple, ou de celui de Justinien? Si l'on dit que les lois seront présentées une à une et non toutes à la fois, alors on n'aura fait que multiplier
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la difficulté en la divisant. Gomment le peuple, réuni dans ses comices, sera-t-il en état de juger, et même de comprendre une loi de succession, une loi sur les hypothèques, sur la procédure, sur l'organisation de l'armée, sur l'instruction publique, ou tout autre sujet de cette nature? et s'il n'a pas assez de lumières pour comprendre les lois qu'on lui soumet, pourquoi lui demander sa sanction ? La ratification du peuple, en de pareilles matières, ne sera jamais qu'un vain simulacre, ou un moyen de livrer la société et l'État entre les mains des dérxiagogues, à la merci des instincts les plus vifs et quelquefois les plus sanguinaires.
« Puisque la montagne ne vient pas vers nous, disait Mahomet, allons vers la montagne. » Rousseau paraît tenir intérieurement le même langage. C'est un parti pris chez lui, toutes les fois que ses principes ne peuvent s'accommoder à la nature humaine, d'accommoder la nature humaine à ses principes. Afin de nous faire accepter la souveraineté du peuple dans les termes absolus qui lui servent à la définir, il a été obligé d'aller chercher en dehors du monde réel, un législateur à l'usage de son système. Maintenant il lui faut
fabriquer un peuple tout exprès à l'usage de son législateur. Où trouver, en effet, ailleurs que dans l'imagination, un peuple absolument tel que Rousseau le demande : ni trop riche, ni trop pauvre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop ancien, ni trop nouveau? qui présente une société déjà formée, sans avoir encore ni traditions, ni lois, ni coutumes invétérées ? qui se fasse craindre et respecter de ses voisins, sans avoir l'ambition de rien entreprendre contre eux? enfin qui puisse se passer des autres peuples et dont aucun autre peuple ne puisse se passer ? A défaut de ces natures vierges, il y a les révolutions, « où l'horreur du passé tient lieu d'oubli, ot où l'État embrasé par les guerres civiles, renaît, pour ainsi dire, de sa cendre, et reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort ». On dirait que Rousseau a voulu peindre par ces mots la tourmente pendant laquelle on a essayé parmi nous de mettre ses idées à l'épreuve de la pratique. Mais il comprend que les événements de cette espèce sont rares dans la vie des peuples, et que, s'ils n'arrivent pas à propos ou ne sont pas dirigés avec sagesse, ils peuvent avoir pour résultat ou la dissolution de l'État, ou le triomphe du despotisme.
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Voilà déjà bien des contradictions et des utopies, et, cependant, nous ne sommes pas encore au terme de notre carrière. Après avoir montré ce que doit être le souverain, Rousseau nous parle de ce qu'il appelle le prince, c'est-à-dire du gouvernement ou du pouvoir exécutif, et de l'État considéré dans son ensemble.
La forme du gouvernement, pour l'auteur du Contrat social, n'est d'abord qu'une question de nombre, un problème arithmétique, dont la solution change avec le chiffre de la population. Plus il y aura de citoyens dans l'État, moins il y aura d'accord entre la volonté particulière de chacun d'eux et la volonté générale; par conséquent, plus le gouvernement devra être fort et concentré, pour réaliser dans les actes cette harmonie qui manque aux volontés. Le gouvernement monarchique convient donc aux grandes nations, le gouvernement démocratique aux petites, et l'aristocratie aux moyennes.
A peine celte théorie a-t-elle été exposée qu'elle est renversée par une autre, introduite, on ne sait comment, et soutenue comme la première, de ce ton dogmatique et tranchant qu'on rencontre si fréquemment chez Rousseau entre la
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passion et l'éloquence. Ce n'est plus le nombre qui décide de la forme du gouvernement, mais le climat et le degré de pauvreté ou de richesse, la situation économique de chaque pays.
« La liberté, n'étant pas un fruit de tous les climats, n'est pas à la portée de tous les peuples... Quand tout le Midi serait couvert de républiques et tout le Nord d'États despotiques, il n'en serait pas moins vrai que, par l'effet du climat, le despotisme convient aux pays chauds, la barbarie aux pays froids et la bonne politique aux régions intermédiaires. » Cette loi purement physique s'explique elle-même par une raison économique : les lieux où le travail ne rend exactement que le nécessaire, comme les contrées septentrionales, sont destinés à être habiles par des peuples barbares. Ceux où les produits du travail sont médiocres, conviennent aux peuples libres. Entin, les pays les plus riches, ceux où la nature prodigue ses trésors, en récompense de la peine la plus légère, réclament un gouvernement monarchique, afm que le superflu du peuple soit consumé par le luxe du prince. C'est précisément en cela que Rousseau fait consister l'avantage de la monarchie. Car il vaut mieux, selon
lui, que le superflu de la fortune publique soit absorbé par le gouvernement que dissipé par les particuliers.
Je ne recommencerai pas ici la critique de cette doctrine, sur laquelle j'ai déjà dit ma pensée en m'occupant de Montesquieu; je me contente de l'exposer et de montrer à quel point elle diffère de la précédente. Mais supposons que ces deux doctrines n'en fassent qu'une seule, et réunissons les deux conditions qu'elles font à la démocratie; la médiocrité du nombre et un sol avare, garantie de la médiocrité des fortunes; au moins dans ces limites étroites, la démocratie est-elle possible ? Non, répond Rousseau avec une héroïque franchise. « A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et Ton voit aisément qu'il ne saurait établir pour cela des commissions, sans que la forme de l'administration change. »
« S'il y avait un peuple de dieux, il se gou-
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vernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. »
Après cet aveu, il semble que la question soit résolue. Elle ne l'est pas, cependant, et elle ne pouvait l'être, parce que la question politique, dans les idées de Rousseau, est inséparable de la question sociale. Otez le principe du gouvernement démocratique, c'est-à-dire la domination de la multitude, le pouvoir absolu du peuple tout entier sur les minorités et les individus qu'il renferme dans son sein, la société elle-même cesse d'exister; car la société n'est légitime que fondée sur un contrat par lequel chacun de nous met en commun sa personne et ses biens, sous la suprême direction de la volonté générale. Il faut donc que la démocratie existe, même si elle ne trouve ni dans les hommes ni dans les choses les qualités qui lui sont nécessaires; même si elle doit devenir une source de calamités et de désordres. C'est ce droit divin d'une nouvelle espèce qui, dans nos dernières Assemblées républicaines, a fait placer la république au-dessus du vœu de la nation.
Poussé de conséquence en conséquence et d'utopie en utopie, jusqu'à cette dernière limite.
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ce n'est plus la démocratie que Rousseau nous propose, mais le tumulte et les excès de la démagogie. Ne trouvant nulle part un gouvernement digne de lui, le peuple fera ses affaires lui-même; il sera à la fois souverain et magistrat, législateur, juge, exécuteur de ses propres lois et de ses propres sentences. Le peuple est tout, dans sa A'olonté se trouvent réunis tous les pouvoirs et tous les droits. « A l'instant même que le peuple est légitimement assemblé en corps souverain, toute juridiction du gouvernement cesse, la puissance executive est suspendue et la personne du dernier citoyen est aussi sacrée et inviolable que celle du premier magistrat, parce qu'où se trouve le représenté il n'y a plus de représentant. »
Il est impossible, en lisant ces paroles, de ne pas se figurer la Convention nationale descendue sur la place publique, et quelque chose de pis encore, la Convention nationale en permanence. En effet, ce que Rousseau demande au peuple, ce n'est pas seulement qu'il se réunisse extraordinairement pour revêtir de sa sanction la Constitution ou le Code qu'un grand homme lui propose, c'est qu'il tienne, aussi souvent qu'il le
pourra, des Assemblées périodiques, dans lesquelles il votera les lois, nommera les magistrats, décidera de la paix ou de la guerre et prendra toutes les mesures de gouvernement conseillées par les circonstances. Chacune de ces assemblées, convoquée de plein droit au jour marqué, commencera invariablement ses délibérations par ces deux propositions capitales : « S'il plaît au souverain de conserver la présente forme de gouvernement ; s'il plaît au peuple d'en laisser l'administration à ceux qui en sont actuellement chargés. » Quel tempérament robuste il faudra à une nation pour résister seulement quelques années à un pareil régime !
Les effets qu'il doit produire dans l'ordre économique et dans l'ordre moral sont faciles à apercevoir. Un peuple occupé toute l'année, sur la place publique, à légiférer, à gouverner, à juger, à se quereller, n'a point de temps de reste pour ses intérêts matériels et pour la culture de son esprit. Il sera étranger aux arts, aux sciences, à l'industrie, au commerce ; autant de causes d'inégalité parmi les hommes ; par conséquent autant de sources de corruption et de servitude. Il n'aura ni capitales, ni grandes villes ; parce que c'est
dans les grands centres de population que se développent toutes ces puissances malfaisantes, et qu'une capitale ne tarde pas à devenir une maîtresse. C'est pour cette raison que certains démagogues de province ont rêvé, en 1848, de brûler Paris. « Souvenez-vous, s'écrie Rousseau, d'un ton plein d'emphase, souvenez-vous que les murs des villes ne se forment que des débris des maisons des champs. A chaque palais que je vois élever dans la capitale, je crois voir mettre en masures tout un pays. » C'est pourtant à Athènes et à Florence, deux villes qui ne dédaignaient pas le commerce et les arts, que les institutions démocratiques ont trouvé le plus de faveur. C'est en Angleterre, autour de la plus grande capitale du monde, que l'agriculture étale ses plus grandes merveilles. Mais Rousseau ne s'arrête pas devant un si mince obstacle. Après avoir proscrit le commerce et l'industrie, il est naturellement plein de mépris pour V infâme capital, comme on disait dans ces derniers temps ; il ne se soucie pas plus • des finances de l'État que de la fortune privée des citoyens. « Ce mot de finance, dit-il, est un mot d'esclave : il est inconnu dans la cité. Dans un État vraiment libre, les citoyens font tout
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avec leurs bras, et rien avec de l'argent. » Rousseau ne veut parler ici que du service militaire et des œuvres qui intéressent la république tout entière. Cependant, il faut bien que quelqu'un bâtisse les maisons, cultive les terres, fabrique les vêtements, et, à défaut des beauxarts, exerce les arts mécaniques, dont aucun peuple du monde, depuis le règne de Saturne et de Rhée, ne peut plus se passer. Comment les citoyens, entièrement absorbés par les affaires de l'État, pourront-ils suffire à ces humbles mais indispensables travaux? Il faudra donc des esclaves ? Rousseau ne se dissimule pas cette conséquence de ses principes ; mais les arguments sans réplique que Montesquieu lui a fournis contre l'esclavage, ne lui permettant pas de l'avouer avec franchise, il essaie de l'introduire sous le voile de l'équivoque et à la faveur de l'insulte. « Quoi ! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et oîi le citoyen ne peut
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être parfaitement libre que l'esclave ne soit parfaitement esclave. Telle est la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre; vous avez beau vanter cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. » Le c^^nisme de ce langage, cette incroyable apologie de l'ilotisme, présentée au nom (le la liberté, ces outrages adressés à la société, à la civilisation, à la sainte loi du travail, aux droits de l'humanité, à la pitié, à la justice, sont la plus éloquente réfutation que Rousseau ait pu faire de son propre système.
Si maintenant on veut récapituler en quelques mots les principes dont il est formé, on verra que ce sont exactement les mêmes que ceux de Hobbes, cet apôtre intrépide du despotisme : la société ravalée au rang d'une simple convention, d'une création arbitraire de l'homme ; la volonté substituée au droit, à la raison, aux lois éternelles de l'humanité et de la justice ; l'individu asservi et sacrifié à l'État ; l'État représenté par une autorité unique, qui réunit dans ses mains tous les pouvoirs, celui de faire les lois, celui de les exécuter, celui de les appliquer à l'œuvre de la jus-
tice. II ne manque plus à ce système de tyrannie, pour avoir, dans ses résultats, la plus parfaite ressemblance avec celui du philosophe anglais, que d'être aussi oppressif pour l'âme que pour le corps, pour les cro^^ances que pour les actions. Cette dernière limite, Rousseau l'a franchie. Le philosophe qui nie toute révélation, l'auteur du Dialogue du Raisonneur et de Vlnspiré n'est pas éloigné de prêcher la persécution religieuse.
Fidèle à sa doctrine favorite, que l'autorité de l'État doit être sans bornes, il regarde comme la société la plus accomplie celle qui ne distingue point le pouvoir spirituel du pouvoir temporel, et qui fait de la religion une institution purement civile, créée dans l'intérêt de la patrie. Telle a été la société antique, celle des Grecs et des Romains, les deux plus grands peuples de la terre, les seuls, selon l'auteur du Contrat social^ qui aient connu la liberté. Le christianisme, en séparant les deux puissances que le paganisme avait réunies, en plaçant la théologie en dehors et au-dessus de la politique, a rompu celte harmonie si nécessaire au bonheur des nations, et a fait naître les divisions intestines qui agitent depuis tant de siècles les peuples chrétiens. Ma-
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homet a fait preuve d'une rare sagesse en suivant une voie tout opposée. Aussi, les kalifes, ses successeurs, tant qu'ils ont marché sur ses traces, sont-ils restés les chefs presque adorés d'un immense et florissant empire. Henri YIII, le fondateur de la réforme en Angleterre, a eu moins de génie : au lieu de se déclarer le maître et le législateur de l'Église, il s'est borné à en être le premier ministre ; il a moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir, et a laissé subsister, en face du trône, un clergé ombrageux et puissant. L'autorité même des czars n'est pas encore, aux yeux de Rousseau, la souveraineté complète. Il n'y a, dans son opinion, que l'auteur du Léviathan qui en ait véritablement compris toutes les conditions. « De tous les auteurs chrétiens, dit-il, le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remède, et qui ait osé proposer de réunir les deux têles de l'aigle et de tout ramener à l'unité politique, sans laquelle jamais Etat ni gouvernement ne sera bien constitué. »
Mais comment faire pour se conformer à cette règle? Imiter les politiques païens et surtout ceux de l'ancienne Rome, fabriquer de toutes pièces
une religion adaptée aux besoins de l'Etat et qui se prête à tous ses desseins est une chose impossible. Susciter dans le sein du christianisme une nouvelle Église, une secte nouvelle, l'histoire nous est témoin que c'est un moyen impuissant, parce qu'il est dans l'essence de la foi chrétienne, occupée uniquement des choses du ciel, de séparer la société civile de la société religieuse. L'État s'adressera donc à la raison, à la philosophie ; il lui demandera la rédaction d'un symbole qui suffise à ses intérêts les plus essentiels, qui lui réponde des sentiments nécessaires à un bon citoyen, à un sujet fidèle. L'existence d'un Dieu tout-puissant et providence du monde ; celle d'une vie future, où les méchants seront punis et les justes récompensés; l'obligation de respecter les lois du pays où l'on vit, et tous les devoirs que nous impose le Contrat social : tels en sont les principaux articles. L'État exigera, sous peine de bannissement, que ce symbole soit professé publiquement par toute personne arrivée à l'âge adulte, et quiconque, après l'avoir reconnu en paroles, le démentira par ses actions, devra être puni de mort. : « Il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » Ce que Rous-
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seau nous propose ici est bien pis qu'une religion d'État; c'est une philosophie d'État, appuyée sur la double menace de l'exil et de la mort : de l'exil comme moyen de contrainte; de la mort comme moyen de vengeance. On comprend, à la rigueur, une religion d'État, parce que la foi peut être poussée à un degré d'ardeur et d'aveuglement où elle ne souffre plus la contradiction et où elle voit, dans ses adversaires, dans les croyants d'une autre Église, les ennemis de Dieu même. Mais une philosophie d'État, surtout quand elle invoque la rigueur des châtiments, est un monstre incompréhensible. Vous voulez faire accepter de ma raison ce que la vôtre a accepté? Démontrez-le-moi; voilà votre seul droit ; car entre vous et moi, la raison seule est juge; tant que vous ne m'aurez pas convaincu, ma négation sera aussi légitime que votre affirmation, et vous ne pouvez avoir la prétention de me convaincre par le bannissement et par la mort. Rousseau a confondu deux choses essentiellement distinctes : le domaine de la loi et celui de la conscience. La loi n'a rien à me commander que les actions nécessaires à la paix, à la conservation, à la défense et au bon ordre de
la société et de l'État ; elle n'a rien à me défendre que les actions nuisibles à mes concitoyens et à la société en général. Toutes les autres, et à plus forte raison les pensées, sont en dehors non seulement de son autorité, mais de son pouvoir. Elles appartiennent au domaine inviolable de la conscience et de la liberté morale. En matière de croyances, la proscription est inséparable de la contrainte, et Rousseau n'a pas manqué de joindre ce dernier excès au premier. Empruntant à Locke une de ces maximes où les antipathies du protestant se montrent encore plus que les convictions du philosophe, il veut que l'État, hospitalier pour toutes les religions, même pour le paganisme, si ses dieux pouvaient ressusciter, ne bannisse de son sein que celles dont les dogmes respirent l'intolérance. Les conséquences de ce principe et le but dans lequel il a été adopté sont parfaitement visibles dans ces mots : « Quiconque ose dire : Hors de V Eglise point de salut, doit être chassé de l'État, à moins que l'État ne soit l'Église, et que le prince ne soit le pontife. » C'est donc le catholicisme d'abord qu'il faut proscrire et exiler de toute la terre, au nom de la tolérance et de la liberté ! mais la logique
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ne permet pas de s'arrêter là. Comme on ne conçoit pas une religion vraiment digne de ce beau nom, qui n'ait la persuasion qu'elle est seule dans le vrai, qu'elle seule est le chemin du salut et de la vie éternelle, et que les autres sont d'autant plus fausses qu'elles s'éloignent davantage de ses propres dogmes, la même proscription devra s'étendre indistinctement à tous les cultes. Il n'y aura d'exception qu'en faveur du déisme, élevé au rang de religion d'État ; non pas que le déisme s'écarte de la condition commune, mais parce qu'il est imposé par la loi. Que l'État, gardien vigilant de la paix et de la liberté publique, protecteur impartial de tous les membres de la cité, tant qu'ils n'ont pas méconnu leurs obligations envers lui et envers la société, interdise à une classe de citoyens d'opprimer, de vexer, d'insulter les autres sous prétexte de venger la cause de Dieu ou de les sauver malgré eux, il est parfaitement dans son droit et dans son devoir ; mais qu'il ait la prétention de faire la police des âmes, qu'il montre au croyant la limite que la foi peut atteindre et qu'il lui est défendu de dépasser, c'est de toutes les tyrannies la plus abominable et la plus insensée.
Au reste, dans sa partie religieuse comme dans sa partie politique, le système de Rousseau a été jugé par l'expérience. A celle-ci nous devons le gouvernement de la Convention et le régime de la Terreur; à celle-là, le déisme de Robespierre, le culte de l'Être suprême, fondé par décret, à l'ombre de l'échafaud, sur les ruines des temples et des autels. Robespierre et la Montagne n'ont rien inventé; ils se sont bornés à copier. Encore sont-ils restés bien loin de leur modèle.