‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 5)Chapitre 12 sur 12 · JEAN BODIN · texte numérisé non relu

JEAN BODIN

La puissance matérielle des faits et les rêves décevants de l'imagination, l'expérience et l'utopie poussées à outrance, voilà ce que nous représentent, au début du xvi" siècle, Machiavel et Thomas Morus. Entre ces deux esprits opposés, éclairé par leurs erreurs, qu'il connaissait parfaitement, vient se placer Bodin, un défenseur chaleureux du droit, non pas absolu, comme Platon le concevait, mais tempéré par la connaissance des faits et appliqué avec discrétion aux institutions régnantes.

Un grand nombre d'écrivains contemporains, et d'écrivains du plus grand mérite, se sont occupés de Bodin. M. Villemain, dans son Tableau de la littérature au xviii*^ s/èc/^; Augustin Thierry, dans son Introduction aux documents inédits pour l'his-

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toire du tiers état; Lermiiiier, dans son Introduction à l'histoire du droit; Hallam, dans son Histoire de la littérature en Europe; M. Henri Martin, dans le dixième volume de son Histoire de France ; et surtout M. Baudrillart, dans son savant et judicieux ouvrage, Jean Bodin et son temps. Je crois cependant qu'il reste encore, dans cette grande existence, bien des points qui n'ont pas été suffisamment éclairés, bien des contradictions dont on n'a pas cherché la cause et qui n'ont pas trouvé leur solution. Je voudrais étudier dans Bodin, non-seulement le publiciste et l'homme d'État, mais le philosophe et le casuiste; non-seulement l'auteur de la Répidjlique et de la Méthode ]ioar étudier l'histoire, mais celui de la Dénwnomanie et de VHeptaplomères. Je voudrais m'expliquer comment la même tête a pu concevoir, et la même main écrire ces deux livres. Je voudrais rechercher s'il n'existe pas, soit dans l'esprit humain en général, soit dans l'esprit particulier de la renaissance, quelque lien mystérieux qui unit entre elles et qui explique l'une par l'autre deux oeuvres si opposées en apparence. Car, malgré les plaintes éloquentes de Pascal sur l'imbécillité de la raison humaine, les contradictions sont moins fréquentes qu'on ne l'imagine chez les grands hommes,

Jean Bodin naquit à Angers, en 1520, d'une famille honorable, probablement de jurisconsultes, puisqu'il fut destiné à la même profession, et que la coutume générale de cette époque était que le fils suivît celle du père. D'après une tradition fort accréditée parmi les contemporains, il aurait eu pour mère une juive issue d'une de ces malheureuses familles qui, expulsées de l'Espagne en 1492, par le fanatisme aveugle de Ferdinand et d'Isabelle, ou forcées de dissimuler leur croyance sous le masque du catholicisme, étaient venues en foule chercher un refuge dans le midi de la France. Cette tradition, que la critique moderne a essayé sans raison de révoquer en doute, me paraît digne d'une entière confiance. Elle nous explique à la fois cette sympathie mêlée de respect, cette tendresse presque filiale que Bodin, dans tous ses ouvrages, laisse apercevoir pour le judaïsme, et la connaissance profonde, je pourrais dire intime, qu'on rencontre chez lui, principalement dans la République, dans VHeptaplo^ mères, dans la Démonomanie, non-seulement du

texte de l'Écriture sainte, mais de la Misclina, du Talmud, du Midrascli, de tous les monuments importants de la théologie et de la littérature rabbinique. Quand on songe que Bodin s'est signalé le premier dans ce genre d'érudition, et qu'il n'a jamais été égalé par ceux qui l'y ont suivi, les Buxtorf, les Bartolocci, les Wolf, on ne peut douter qu'il n'ait été entouré dans son enfance de savants Israélites ; et si l'on ajoute cette circonstance, que les auteurs cités par lui : Maïmonide, Saadia, Juda Hallévi, sont précisément ceux qui occupaient de préférence les juifs de la péninsule, son origine hébraïque et espagnole devient un fait de la plus grande probabilité.

En quittant les bancs du collège, Bodin fut envoyé à l'Université de Toulouse, où, après avoir terminé son cours de droit, nous le voyons lui-même professer cette science en 1559. Il commença, vers la même époque, sa carrière d'écrivain, d'abord par un discours latin sur l'éducation publique, qui fut lu avec beaucoup de succès devant les magistrats et les habitants de la ville * ; ensuite par un traité de jurisprudence ^ qu'il détruisit, dans son âge mûr, comme une œuvre indigne de lui ; et par une traduction en vers latins du poëme d'Oppien, sur la

' De instituendâ in republicâ juventiite, oralio ad S. P. Q. Tolosatem, in-4, 1559.

2 De Decretis.

chasse *. Cependant le but vers lequel étaient dirigés ses premières études et les vœux, sans doute aussi les traditions de sa famille, étaient toujours présents à sa pensée. Il partit donc pour Paris, en 1561 , dans l'espérance de s'y faire un nom comme avocat. C'était le moment où les Pierre Séguier, les Christophe de Thou, les Charles Dumoulin, les François de Montholon, les frères Pithou, illustraient le barreau de la capitale et de toute la France. Comprenant sur-le-champ que la lutte pour lui était impossible avec de tels rivaux, il tourna d'un autre côté son activité et son intelligence, ou plutôt il ouvrit les yeux sur sa véritable vocation. Tout en exerçant différentes fonctions judiciaires, à commencer par celles de substitut du procureur du roi, qu'il remplit à Poitiers, en 1562, il s'occupa, avec la patience d'un érudit, la raison d'un philosophe et la liberté de son siècle, des questions les plus élevées de l'histoire, de la politique, de l'économie politique, du droit et même de la théologie, en tant qu'elle touche à l'ordre social. Le premier fruit de ses méditations fut sa Méthode de V Histoire'^, publiée en 1566. Le but de ce livre, qui enflamma la bile de Cujas, était de réformer l'étude du droit par celle de l'histoire, en les soumettant toutes deux à une

' Cijnegetica. Toulouse, 1o60, in-4.

2 Methodus ad facilem historiarum cognitionem, in-4, Paris,

400 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES méthode supérieure. Au culte pliarisaïque du droit romain, qui régnait alors dans l'enseignement public; au commentaire littéral du Gode de Justinien, des institutes et des pandectes, Bodin voulait substituer Tétude comparée des législations, en donnant pour fondement à cette science elle-même Tétude comparée des gouvernements, des climats, des races, des langues, des religions, en un mot, ce qu'on appelle aujourd'hui la pliilosophie de l'histoire. Deux ans plus tard, dans un écrit intitulé : Ré]}onse aux paradoxes de AI. Malestroit, toicchant le fait des monnaies et renchérissement de toutes choses *, il soutenait contre les vieilles idées économiques et féodales les vrais principes de l'économie politique, la liberté de l'industrie et du commerce, la supériorité de ces deux professions sur celle des armes, et l'utilité qu 'elles présentent, tant pour la prospérité intérieure des Etats que pour la paix extérieure et l'union des peuples. Il exposait en même temps les dangers de ce système qui, sous le nom de balance du commerce, voudrait toujours vendre sans jamais acheter, et fait consister la richesse d'un pays, non dans l'abondance des choses utiles ou né- • cessaires, mais dans celle de l'or et de l'argent.

' Paris, in-4, 1568. Acclécrit s'en rattache un autre, qui parut un peu plus lard : Discours sur le rehaussement et la diminution des monnaies, pour réponse aux paradoxes du sieur de Malestroit. Tous deux parurent ensemble, en 1578. Paris, in-8.

Enfin, démontrant la nécessité, pour cliaqiie nation, de se rendre compte de ses revenus et de ses ressources, afin de les répartir suivant ses besoins, il posait les bases et donnait peut-être le premier exemple de la statistique moderne.

Dès ce moment sa réputation est déjà assez g-rande pour attirer sur lui l'attention publique, et il entre dans la carrière des affaires, tout en poursuivant avec éclat celle du publiciste et du philosophe. Dans la même année où a paru sa Réponse à M. de Malestroit, les habitants de sa ville natale l'envoient à l'assemblée des états de Narbonne. En 1571, nous le voyons une première fois, avec la quatité de maître des requêtes et l'office de conseiller, au service du duc d'Alençon, quatrième fils de Henri II et chef du parti des politiques. Chargé, quelques mois après, dans un conflit survenu entre le domaine royal et quelques riches particuliers, de défendre les intérêts de la couronne, il n'échoua que devant la-faiblesse et la timidité de Charles IX. Mais son dévouement, ses lumières, la rareté de ses connaissances n'échappèrent pas à Henri III, qui, élevé sur le trône, l'admit dans son intimité et conçut pour lui une telle alfection, qu'il fit jeter en prison un certain Michel de la Serre pour une brochure injurieuse publiée contre Bodin.

Henri III n'avait pas assez de caractère et Bodin en avait trop, pour que cette faveur pût durer longas

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temps dans la situation ora'geuse où la France se trouvait alors. Investi depuis quelque temps de la charge d'avocat ou procureur du roi dans la ville de Laon, et occupe à mettre la dernière main à sa République, Bodin fut député, en 1576, aux états de Blois, par le tiers état du Vermandois.- Le rôle qu'il joua dans cette mémorable assemblée, et qu'il a eu soin de nous exposer lui-même dans un écrit spécial*, est complètement digne de ses principes. Partisan décidé de la liberté de conscience, il combattit de toute son énergie, malgré les passions bien connues de l'assemblée et les protestations de ses commettants, la requête adressée au roi d'unir tous ses sujets, de gré ou de force, dans la religion catholique. Ennemi juré du despotisme, il défendit les états conlre eux-mêmes et les empêcha de se dessaisir de leurs droits pour les remettre, selon le voeu de la cour, entre les mains d'un petit nombre de délégués. Enfin, ami éclairé de la monarchie, dont la cause se confondait dans sa pensée avec celle de l'unité nationale, et ne comprenant pas de monarchie solide sans un fonds inaliénable, il fit rejeter la proposition présentée par le roi de vendre une partie de son domaine. 11 est vrai que, par cette

r 1 Recueil de tout ce qui s'est négocié en la co7npagnie du tiers état en France en l'assemblée générale des trois états assignée j)ar le roi, en la ville de Biais, au 15 novembre 1576. dans le Recueil des états généraux, tom. XllI.

conduite, il atteignait encore un autre but : il retranchait à la cour les moyens de faire la guerre au parti protestant.

Tombé en disgrâce auprès de Henri. III, Bodin s'attacha de nouveau au duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou, qui, se voyant déjà en perspective roi des Pays-Bas, et nourrissant des prétentions à la main d'Elisabeth, reine d'Angleterre, l'emmena avec luià la cour de cette princesse. Bodin ne réussit pas mieux que son maître à captiver les bonnes grâces de la reine vierge ; mais il eut la satisfaction de voir commenté et étudié, dans les universités d'Oxford et de Cambridge, son livre de la République, qui n'avait paru encore que depuis trois ans*, et qu'il ne traduisit en latin qu'un an plus tard - atîn de le rendre plus accessible aux savants étrangers.

Après la- mort du duc d'Anjou, en 1584, Bodin retourna à Laon, où bientôt il succéda à son beaufrère dans les fonctions de procureur général. Soit découragement, soit éblouissement momentané, car il y a des instants où le plus sage cède au vertige de tout un peuple, Bodin, en 1589, démentit sa conduite aux états de Blois et les convictions de toute sa vie. Il adhéra à la ligue, entraînant par son exemple l'adhésion de la ville de Laon. En vain

1 In-fol., Paris, 4377. Plusieurs autres éditions ont suivi celle-là; on en compte jusqu'à sept en trois ans.

2 En 1384.

écrit-il au président Brisson qu'il n'a cessé d'être royaliste qu'en voyant la majorité de la France soulevée contre un prince souillé de deux meurtres, et qu'un mouvement aussi général lui semblait digne d'être appelé, non une rébellion, mais une révolution : une institution n'est pas condamnée par les fautes d'un liomme, un principe est au-dessus • de l'entraînement et des passions de la multitude. Heureusement, la fermeté du magistrat peut faire pardonner à Bodin la faiblesse du citoyen. Quelques habitants de Laon, plus calmes que les autres dans leur conversion politique, ayant été arrêtés comme suspects de royalisme, une populace ivre de sang essaya, comme en 93, de pénétrer dans les prisons pour assouvir sa vengeance. Le procureur général, malgré le conseil de la ville, malgré les commissaires envoyés de Paris pour exciter les passions révolutionnaires, s'opposa à cette criminelle tentative et osa même diriger une enquête contre ceux qui l'avaient provoquée. Mais le torrent déchaîné se retourna contre lui. Ses opinions religieuses n'avaient jamais passé pour être d'une pure orthodoxie; il faillit même, dans la nuit de la Saint- Barthélémy, être massacré comme huguenot, et n'échappa au fer des assassins qu'en se sauvant par la fenêtre de son appartement. L'accusation d'hérésie se dressa de nouveau contre lui, et il vit, en 1590, sa maison envahie par une perquisition

domiciliaire, ses livres livrés aux flammes sur la place publique, son nom et sa personne en butte aux outrages de la foule. Il eut la douleur, sur le titre de son triste livre de la Dcmonomame* , écrit en style de réquisitoire contre les sorciers, de s'entendre dénoncer lui-même comme un précepteur de sorcellerie et un habitué des assemblées infernales. Voilà ce- que gagne une grande intelligence à s'abaisser aux superstitions du peuple et à justifier des erreurs dont l'humanité n'est pas moins blessée que là raison. Bodin, malgré cet orage, resta debout sur son siège de magistrat et ne tarda pas à prendre sa revanche. En 1593, pendant que la ville tout entière tenait encore pour la ligue, il se déclara pour Henri IV, le roi selon ses principes, le sauveur de la France. Il mourut de la peste en 1596, après avoir publié, dans l'année même de sa mort, un ouvrage de philosophie naturelle qui a pour titre : le Théâtre de la Nature "^, et en laissant après lui un écrit encore plus considérable, le plus hardi certainement de tous ceux qu'il a produits, et qui n'a encore vu le jour que d'une manière incomplète :

1 II parut pour la première fois en 1o80, in-4. De loules les éditions qui ont suivi, une des meilleures est celle de 1398, Paris, in- 12.

2 « Univer?se nutura? theatrum, in quo rerum omnium effectrices causœ et Qnes contemplantur oL continuae séries quinque libris disculiuntur, » m-M. Lyon, 1396; traduit en français par Fougerolles; in-4, 1397.

je veux parler de V Heptaplomères,o\\. dialogue sur la religion entre sept personnages d'opinions différentes ^

Il est important, avant de prendre connaissance des opinions de Bodin, qu'on ait une idée exacte de la nature de son intelligence, ou plutôt de son éducation ; car, autrement, l'on est exposé à lui attribuer, tantôt une rigueur systématique, tantôt des contradictions inexplicables qui lui sont également étrangères. Bodin, malgré les qualités supérieures de son génie, et souvent à cause de ces qualités, est tout à fait un esprit du xvi*^ siècle, un esprit de la renaissance, c'est-à-dire un composé bizarre de nouveauté et de routine, de hardiesse et de timidité, de curiosité indiscrète et de grossière superstition; avant tout, avide de savoir, dévorant sans regarder tout ce qui se présente. Ouvrez au hasard un de ses livres, vous verrez cités côte à côte, souvent dans la même page, les autorités les plus contraires, les noms les plus étonnés de se rencontrer : les auteurs païens et les prophètes, le droit romain et les conciles, l'Évangile et le Talmud, les rabbins et les Pères de l'Église. Gepen-

* Heptaplomeres, sive colloqiiium de sublimiiim rerum ahditis. Il en existe un grand nombre de manuscrits partagés entre plusieurs bibliothèques. Un des meilleurs est celui qui existe à Pari;^ à la Bibliothèque impériale, sous le n» 6564. — Les trois premiers livres de cet ouvrage ont été publiés en latin et le? deux autres en allemand par M. Guhrauer, in-8. Berlin, 4 841.

dant, s'il semble plier quelquefois sous le poids de .son immense lecture, jamais il ne succombe. A travers les incidents et les digressions sans nombre d'une érudition indigeste, de mauvais goût, on découvre sa pensée toujours maîtresse d'elle-même, toujours une sans être toute d'une pièce à la manière d'un système, et parfaitement digne de l'influence qu'elle a exercée sur les esprits, de l'admiration universelle qu'elle a inspirée ; car il ne faut pas oublier que l'énorme in-folio de la République a eu dans trois ans sept éditions et a été traduit dans toutes les langues alors parlées en Europe. Je m'occuperai non-seulement de cette vaste et étonnante composition, mais aussi do Y Heiifaplomères, sans lequel quelques-uns des principes politiques de Bodin ne sauraient être compris, et.même àeldiDémonomanie, qui, se rattachant à une partie de ses idées religieuses et philosophiques, ne tend qu'à en poursuivre l'application par la justice et les lois. Quant aux autres ouvrages de Bodin, ils rentrent plus ou moins dans ceux que je viens de nommer et n'ont servi qu'à les préparer, à l'exception du Théâtre de la Nature, œuvre de pure spéculation et trop souvent d'imagination, où la métaphysique et la physique, associées ensemble, ne servent qu'à se nuire réciproquement.

Dès la préface de la République, on voit sur quel terrain Ton marche et quel est l'esprit du livre. Bodin choisit lui-même sa place en montrant un égal éloignement pour le succès érigé en droit, pour la tyrannie sans scrupule et sans entrailles telle qu'on reproche à Machiavel de l'avoir préconisée, et pour le droit al)solu, la justice parfaite, qui n'est pas de ce monde. Son ambition est d'éviter à la fois ces deux écueils, en tempérant l'un par l'autre le droit et le fait ; en conciliant peu à peu, avec les règles éternelles de la justice, les lois qui résultent des événements et des circonstances. « Il faut, dit-il^, au gouvernement d'un État bien ordonné, suivre ce grand Dieu de nature qui procède en toutes choses lentement et petit à petit, faisant croître d'une semence menue un arbre en grandeur et grosseur admirable. » Cette route, si Ton veut l'en croire , n'a jamais été suivie, même dans le champ de la théorie : car Platon s'attache

1 Républ.f liv. V, chap. v.

uniquement à la raison, à l'idée absolue du bien, et Aristote à rexpérience. Mais quand même ces deux philosophes, que tous les autres se sont bornés à imiter de loin, auraient entrevu la vérité, deux mille ans se sont écoulés depuis qu'ils ont écrit leurs immortels ouvrages, et les événements accomplis dans cet intervalle ont dû apporter au genre humain de nouvelles lumières. La science politique est donc à peine commencée; il faut la continuer à l'usage d'une société agitée jusque dans ses fondements, et dont les conducteurs semblent abandonnés de toute sagesse.

D'après ce qu'on sait déjà de la manière de Bodin, il ne faut pas s'attendre à trouver dans la République un livre composé avec beaucoup d'art ; cependant les six livres qu'elle' embrasse, pourvu qu'on s'en tienne à leurs titres généraux, semblent former un plan assez régulier et assez complet. Le premier livre traite de l'État, ou, comme Bodin se plaît à l'appeler au sens antique du mot, delà république en général, et des conditions indispensables à son existence ; le second, des différentes formes qu'elle peut revêtir et qu'elle a revêtues, en effet, dans l'histoire, des diverses espèces de constitutions et de gouvernements; le troisième, des différents éléments dont l'État se compose, des différents organes de la \Ae publique et des rapports qui les unissent entre eux : les assemblées délibérantes.

les magistrats, les officiers ou fonctionnaires publics, les corporations et les communautés. Dans le quatrième, on recherche les causes de la grandeur et de la décadence des républiques, l'origine, la loi des révolutions et les moyens de les prévenir. Le cinquième est particulièrement consacré à la justice, à la diplomatie et à la guerre, c'est-à-dire aux moyens par lesquels TÉtat doit se défendre au dedans et au dehors. Enfin, le sixième, après avoir parlé des finances et des monnaies, revient su'^ la valeur relative des différentes formes de gouvernement et donne la conclusion de Tauteur. Ce cadre, comme on le voit, est celui d'une véritable encyclopédie politique, où les faits trouvent leur place à côté des principes et semblent même destinés à les maîtriser. On y reconnaît l'homme qui a écrit dans sa méthode historique : « La philosophie mourrait d'inanition au milieu de ses préceptes, si elle ne les vivifiait par l'histoire. »

La première question agitée par Bodin, c'est celle de la fin où doit tendre l'État, ou du principe qui doit dominer toutes ses institutions et commander à tous ses actes. Or, il nie formellement que cette fin soit le bonheur, que ce principe soit l'intérêt. « La république, dit-il *, peut être bien gouvernée, et néanmoins affligée de pauvreté,

1 Liv. I, chap. ii.

délaissée des amis, assiégée des ennemis et comblée de plusieurs calamités... nous prendrons la mire plus haut. » L'État, selon lui, ou la société, doit se proposer le même but que l'individu, c'est-à-dire la pratique du bien, l'accomplissement des lois de la justice, ou, ce qui revient au même, de la raison; car la raison est toujours conforme à la volonté divine, source et modèle de toute justice. Jusqu'ici Bodin n'est que l'écho de Platon ; mais il rentre bientôt dans ses propres idées, en montrant que la justice n'exclut pas les autres biens; qu'elle se borne seulement à en régler l'usage; que la raison doit commander à nos autres facultés sans les étouffer, et que la vertu peut se concilier avec le bien-être, les qualités de l'àme avec les exigences du corps. C'est même par celles-ci qu'il faut commencer; car si la sécurité et la vie même sont mises en question, c'est en vain que l'on prétendrait au reste. En un mot, il faut un Etat constitué de telle sorte, qu'il donne satisfaction à tous les besoins de la nature humaine, qu'il ouvre l'essor à toutes ses facultés, sous la condition suprême de la justice et du droit, et que le citoyen, comme dit Aristote, se confonde avec l'homme de bien.

Voilà le principe de la société civile et de toutes les lois qu'elle réclame, parfaitement indiqué ; mais comment sera-t-il mis en pratique? Qu'est- ce qui le fera passer de la théorie dans l'application, de la

raison dans les faits? Ici nous touchons à une autre question traitée par Bodin, ou à la seconde condition dont il fait dépendre Texistence des républiques; je veux parler de la souveraineté. Il ne s'agit pas encore de la forme du souverain pouvoir ou des diverses manières dont il peut être exercé, délégué, partagé, mais de son existence même et de ses caractères les plus généraux, les plus essentiels. Or, la souveraineté, pour Bodin, est au corps social tout entier ce que la volonté est à chacun de nous, la puissance qui décide et commande en dernier ressort. Elle ne reconnaît donc au-dessus d'elle que les règles éternelles de la justice, que les lois absolues de la conscience et de la raison. Car toutes les autres, si elle-même ne les a pas faites et si elle n'a la faculté de leS' changer, sont une usurpation sur ses droits. « La loi, selon les expressions de Bodin, c'est le commandement du souverain usant de sa puissance. » La souveraineté n'est, à proprement parler, que l'État lui-même, que la société civile considérée connue un être moral, comme une personne collective. Aussi l'auteur de la République la distingue-t-il avec soin du gouvernement, qui, sous quelque forme qu'il se présente, et fût-il concentré dans les mains d'un seul avec une autorité absolue, n'est qu'une délégation, une commission du souverain. Le gouvernement peut changer, se partager et passer d'une main à

l'autre; la souveraineté est indivisible et perpétuelle. •Il ne peut pas y avoir dans un même lieu deux souverains, autrement il y aurait deux États, et tout ce qui n'est pas souverain est sujet ; car l'indépendance, dans l'ordre civil et politique, c'est la toutepuissance. Cette théorie n'est pas ici, comme dans le Contrat social de Rousseau, une pure abstraction ; elle défend l'indépendance et l'unité de l'État mises en question l'une et l'autre, la première par les idées ultramontaines, la seconde par les prétentions aristocratiques, toutes deux par l'esprit de faction ; et, afin d'être plus sûr d'atteindre son but, l'auteur de la République, au risque d'être inconséquent, ne craint pas de soutenir que cette souveraineté perpétuelle, indivisible^ et placée si haut, qu'elle ne relève que de Dieu, peut être aliénée à perpétuité entre les mains d'un homme et transmise comme un héritage à ses descendants. « Le peuple, dit-il S ou les seigneurs d'une république peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu'un pour disposer des biens, des personnes et de tout l'État à son plaisir, et puis le laisser à qui il voudra, tout ainsi que le propriétaire peut donner son bien purement et simplement, sans autre cause que sa libéralité; et c'est la vraie donation qui ne reçoit plus de conditions,

* Républ., liv. I, chap. vni.

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étant une fois parfaite et accomplie, attendu que les autres donations qui portent cliarges et conditions ne sont pas vraies donations. » Bodin, comme je l'ai dit, ne voit de garantie pour l'unité nationale de la France que dans l'affranchissement de la royauté, alors menacée de toute part et captive encore dans un réseau d'institutions féodales. Aussi, quand cette idée se présente à son esprit, elle le domine tout entier et le pousse à une intempérance de langage qu'on peut interpréter en faveur du despotisme. Mais l'idée du droit a bientôt son tour, et l'on s'aperçoit, par les restrictions qu'elle met à l'exercice de la souveraineté, que la royauté, pour Bodin, n'était pas très-éloignée de la monarchie constitutionnelle des peuples modernes. C'est un fait dont nous ne tarderons pas à acquérir la preuve.

Le souverain tient toutes choses en son pouvoir; mais son droit n'a pas la même étendue. Il est obligé de respecter une autre institution, la famille, d'où l'État tire son origine, dans laquelle il possède son plus solide fondement; et la projDriété, sans laquelle la famille elle-même n'existerait pas. Telle est la troisième condition à laquelle Bodin soumet la société civile. Supprimez, en effet, la propriété et la famille, l'État se confond avec la communauté absolue, telle que Platon et Thomas Morus l'ont rêvée, telle que les anabaptistes avaient

essayé récemment de l'établir. Or Bodin, en joignant sa propre expérience aux arguments tirés de la politique d'Aristote*, n'a aucune peine à faire ressortir les difficultés insurmontables et les monstrueuses conséquences de ce régime, qui, en détruisant les affections naturelles, amène du môme coup la ruine de l'ordre social. Mais la propriété et la famille ne doivent pas seulement être maintenues pour leur utilité politique ; elles sont saintes et inviolables par elles-mêmes. Plus éclairé sur cette question que Montesquieu et Rousseau, pour qui la propriété n'est qu'une institution civile, Bodin veut que le souverain ne puisse disposer de la moindre portion de la fortune des particuliers sans leur plein consentement; d'où ce principe, que l'impôt doit être voté librement par la nation, ou par ses légitimes représentants, les états généraux. « Il n'est, dit-il ^ , en la puissance de prince du monde de lever impôts à son plaisir sur le peuple, non plus que -de prendre le bien d'autruy. » Le souverain qui agirait autrement ne serait plus dans ses attributions; mais il userait du droit du plus fort et des voleurs. Il n'y a d'exception à cette règle que dans les cas de force majeure, tels qu'une invasion étrangère ou une guerre menaçant l'indépendance na-

1 Lib. II, chap. i.

2 Républ, liv. I, chap. viii.

tionale. Gomment Bodin ne s'est-il pas aperçu qu'en accordant à la nation le vote de l'impôt, il lui accordait tout, et lui laissait la souveraineté avec un caractère inaliénable?

La famille n'est pas moins sacrée ; car elle a son but particulier, complètement distinct de celui de l'Etat, et sans lequel, comme on l'a déjà dit, aucun État ne pourrait s'établir, ni subsister ; elle forme une communauté, une société naturelle, soumise, comme la société politique, à une souveraineté inviolable qui est celle du mari et du père. Disons-le tout de suite : c'est en légiste, et en légiste des temps antiques, bien plus qu'en moraliste et en philosoplie, que Bodin envisage la famille. Ce qui l'occupe avant tout, c'est l'autorité, c'est le droit, le droit du mari sur la femme, le droit du père sur les enfants, non les devoirs mutuels et les tendres obligations qui ont leur place au foyer domestique. Il se prononce énergiquement contre toute assimilation entre les deux sexes, et, par conséquent, entre les deux époux. La femme est pour lui la personnification de l'appétit ou de la passion, l'homme de la raison; et, comme la raison doit commander à la passion, ainsi l'iiomme doit commander à la femme. Cette inégalité des deux époux se trouve d'ailleurs consacrée par toutes les lois divines et humaines, par les préceptes révélés de la Bible aussi bien que par la loi des Douze Tables. Les nations les jjIus

sages de l'antiquité, les Romains, les Gaulois, les -Hébreux, accordaient au mari sur la femme un droit de vie et de mort, et la faculté de la répudier pour la plus légère faute, pour un tort qu'il n'était pas même nécessaire d'articuler. Bodin veut bien se montrer plus facile; il se contente d'une répudiation motivée, et, tout en réclamant la sujétion de la femme, il ne veut pas qu'elle soit l'esclave du mari; il ne permet, sous aucun prétexte, à celuici de la maltraiter. Il suffit que la femme soit en état de tutelle, et qu'elle prête au mari, non-seulement obéissance, mais révérence; qu'elle tienne de lui honneur, rang, condition, pays, famille, domicile, et ne puisse, sans son ordre ou celui du juge, accomplir aucun acte de la vie civile. C'est la nature elle-même qui l'a voulu ainsi ; elle a mis à ce prix la paix des familles, la dignité des mœurs, et les peuples qui se sont relâchés de cette règle sévère sont arrivés promptement à la décadence.

Bodin se montre encore plus exigeant pour l'autorité paternelle. « Le père, dit-il*, est la vraie image du grand Dieu souverain, père universel de toutes choses. . . L'enfant est obligé d'aimer, révérer, servir, nourrir le père et ployer sous ses mandements en toute obéissance, supporter, cacher et couvrir toutes ses infirmités et imperfections, et n'épargner

* RépubL, liv. I, chap. ii.

jamais ses biens ni son sang" pour sauver et entretenir la vie de celui duquel il tient la sienne. » Obligé de nourrir son enfant et de Tinstruire, tant qu'il ne peut se suffire à lui-même, le père ne devrait rencontrer d'autres limites à sa puissance que sa justice et sa tendresse. Bodin lui accorde même le droit de vie et de mort. C'est à cette austère discipline, transportée de la famille dans l'État, que Rome, selon lui, doit toutes les vertus dont elle fut le tliéâtre pendant les premiers temps do la République. Au contraire, à mesure que l'autorité paternelle s'est affaiblie, dans les tristes jours de l'empire, on a vu s'éclipser la splendeur du nom romain, l'anarchie prendre la place des lois, et le patriotisme s'éteindre avec la piété et les mœurs. Telle est aussi la situation de la société française au xvi*^ siècle, et, pour lui rendre son antique vigueur, il n'y a qu'à revenir à l'ordre de la nature, en rétablissant le père de famille dans tous ses droits. Le pouvoir absolu que Bodin réclame pour lui, ne s'étend pas moins sur les biens que sur la personne de ses enfants. Suivi dans cette opinion par l'auteur de Y Esprit des Lois, il ne regarde pas l'hérédité comme un droit naturel, et voudrait que, selon la loi de Lacédémone, « il fût permis dorénavant à chacun de faire héritier qui il voudrait. »

On le voit, ce n'est pas l'idée de la liberté, mais celle de l'autorité qui, d'après l'auteur de la Repu-

hliqiie, limite la toute-puissance de TÉtat. La souveraineté politique est obligée de s'arrêter, pleine de respect, devant une souveraineté plus ancienne et plus légitime, celle du foyer domestique. C'est précisément ce qui fait l'originalité de Bodin, et ce qui le distingue à la fois des anciens et des modernes. Cependant la liberté individuelle se présente aussi à son esprit, mais sans qu'il clierclie à l'étudier dans ses rapports avec le gouvernement et les droits de la société.

En passant en revue les différents éléments de la famille, il rencontre l'antique et hideuse institution de l'esclavage. Aussitôt ses scrupules s'éveillent, son âme virile et généreuse se demande s'il est jamais permis de dégrader au rang d'une chose ou d'une bête de somme une créature de notre espèce, qui, en partageant nos facultés, devrait aussi partager nos droits et nos devoirs. Il ne faut pas craindre de l'affirmer, parce que c'est la vérité, Bodin, dans cette" question, s'est élevé au-dessus non-seulement des philosophes de l'antiquité, mais des plus grands théologiens du christianisme, et n'a rien laissé à dire aux philosophes et aux philanthropes modernes. Platon, considérant l'esclavage comme plus utile que juste, n'ose pourtant pas le condamner, et se contente, dans sa Réinihliqtie , d'en signaler les inconvénients. Aristote, au contraire, le défend résolument, et, prenant l'effet poiu? la cause, retour-

liant contre la liberté les conséquences de l'oppression, soutient qu'il y a deux classes d'hommes, destinés par la nature, les uns à commander, les autres à servir. Les théologiens chrétiens, et saint Paul lui-même, en recommandant la charité aux maîtres, n'ont jamais compris la liberté comme un droit méconnu chez l'esclave ou comme une conséquence nécessaire de la nature morale de l'homme. « Esclaves, dit l'Apôtre des gentils ^ obéissez à vos maîtres charnels comme au Christ, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur. » Saint Augustin, dans la Cité de i)/ew" enseigne que, selon l'ordre naturel, tel que Dieu l'avait établi d'abord, l'homme n'était pas destiné à commander à l'homme; mais que cet ordre a été renversé par le péché, et que la servitude est devenue le juste châtiment du pécheur ^ L'esclavage, ajoute-t-il, est un effet du jugement de Dieu, chez qui il n'y a pas d'iniquité, et qui sait mesurer les peines à là gravité des fautes. L'esclave n'a donc pas le droit de briser ses chaînes, il faut qu'il attende avec patience son affranchissement de la libéralité de son maître. Cette même doctrine se retrouve dans la Somme de saint Thomas d'Aquin. La servitude, dit briève-

1 Epist. ad Ephes., chap. vi, v. 5 et G.

2 Liv. XIX, chap. xv.

3 « Conditio quippeservilulis jure inlelligitur imposita peccalori. » Ibid.

ment l'Ange de TEcole *, est contraire à la nature; mais elle a été introduite comme châtiment du péché. Il va même, sur les pas de son maître Aristote, jusqu'à la justifier au nom de l'intérêt public; et ce qui est plus étonnant, il la place sur la même ligne que la propriété, qui n'existait pas davantage dans l'origine des choses. Il admet enfin qu'un homme peut se vendre volontairement. Selon Bodin, l'esclavage est à la fois un danger et une iniquité. L'esclavage est une iniquité, car de toutes les raisons qu'on a données pour le justifier, aucune ne soutient l'examen. Dira-t-on, avec Aristote, qu'il est fondé sur l'inégalité des hommes? Alors il faudra toujours que le bon commande au méchant, le sage à l'insensé, le savant à l'ignorant. « Mais, dit-iP, d'asservir les sages aux fols, les ignorants aux hommes entendus, les méchants aux bons, qui dira que ce ne soit chose contre nature? » Lui donnerat-on pour origine la pitié du vainqueur pour le vaincu, lorsque, sur le champ de bataille, au lieu de se défaire de son ennemi selon le droit de la guerre, on lui fait grâce de la vie, sous la condition qu'elle nous appartiendra? Cette prétendue pitié est justement assimilée, par Bodin, à la charité des corsaires et des voleurs qui se glorifient d'avoir

* Prim. jirim. quœst., XCVI, art. iv; et Prim. secund,, qiiœst. XCIV, art. v.

2 Républ, liv. I, chap. v.

laissé la vie aux victimes qu'ils ont dépouillées. Puis il nous montre en quoi consiste la commisération des maîtres pour leurs esclaves, et ce tableau, dont l'histoire a fourni tous les traits, n'a rien perdu de son exactitude. Alléguera-t-on, enfin, en faveur de l'esclavage, l'usage et les lois qui l'ont consacré presque partout depuis le comîi:encement du monde? Bodin répondra que les sacrifices humains et bien d'autres coutumes, ou atroces, ou infâmes, qui sont aujourd'huidétruites, avaient obtenu d'abordlamême consécration, et il ajoutera que les actions des hommes, si invétérées qu'elles puissent être, ne nous donnent pas la mesure de la justice et de la loi naturelle.

L'esclavage n'est pas plus injuste qu'il n'est dangereux aux véritables intérêts de la société. L'his- • toire à la main, Bodin nous montre qu'il ne sert qu'à nourrir, chez les maîtres la cruauté, chez les esclaves la bassesse et la haine, la division dans les familles, les guerres serviles, la corruption des mœurs et les révolutions dans les États. « Or, dit-il, puisque nous avons par expérience de quatre mille ans tant d'inconvénients, de rébellions, de guerres civiles, d'éversions et changements avenus aux républiques par les esclaves; tant de meurtres, de cruautés et vilenies détestables commises en la personne des esclaves par les soigneurs, c'est chose très-pernicieuse de les avoir introduits, et, les ayant

chassés, de les rechercher*. » Il ne veut cependant ■pas qu'on les émancipe tout d'un coup. Plus sage que la Convention nationale, il demande qu'on ne les appelle que par degrés à la liberté, dont ils ignorent l'usage, et qui ne serait souvent entre leurs mains qu'un fardeau ou un instrument de vengeance. Il indique F apprentissage comme une préparation nécessaire à l'affranchissement.

Ainsi, chacun des trois aspects sous lesquels Bodin considère l'État, chacune des trois conditions dont il fait dépendre son existence, a une haute signification et détermine nettement la sphère où doit se mouvoir la politique moderne. 1** Eu assignant pour but à l'État le développement de toutes les facultés et la satisfaction de tous les besoins de notre nature, sous la loi suprême de la justice et du devoir, il enlève la politique au mysticisme, il la subordonne à la morale et à la philosophie, il la fait entrer dans les attributions de la raison humaine; 2^ en réclamant pour l'État une souveraineté réelle, indivisible, permanente, il sert à la fois son unité et son indépendance, il pose les fondements de la société laïque et libérale des temps modernes ; 3° en donnant pour limites à la souveraineté de l'État l'inviolabilité de la propriété et du fover domestique, ainsi que les droits de la hberté indivi-

* Ubisuprà.

duelle, il maintient la puissance publique sur son véritable domaine, il l'éloigné du double abîme du communisme et du despotisme. Nous allons voir à présent toutes les autres doctrines de Bodin se rattacher de près ou de loin à ces idées générales.

Après avoir parlé de l'État en général, et principalement du souverain pouvoir^ qui en est l'expression la plus éminente, la condition la moins contestable et la plus directe, Bodin se demande de combien de manières cette condition peut être remplie, ou quelles sont les formes de la souveraineté et de l'Etat lui-même, que la raison et l'histoire nous montrent comme véritablement différentes. Cette discussion mérite qu'on s'y arrête, ne fût-ce que pour les objections qu'elle élève contre des idées longtemps en faveur parmi nous, et acceptées encore aujourd'hui comme des axiomes par une certaine école politique.

D'abord, il n'existe pas pour Bodin d'États mixtes : il s'inscrit en faux contre l'opinion presque unanime de l'antiquité, qui, non-seulement reconnaît cette

DE L'EUROPE 42o

espèce de société politique, mais lui accorde la préférence sur toutes les autres. La suprême autorité, selon lui, appartient ou à un seul, ou à la nation tout entière, ou à la moindre partie de la nation. Dans le premier cas, elle forme une monarchie; dans le second, une démocratie, et une aristocratie dans le troisième. Mais il n'y a ni conciliation, ni mélange, ni partage possible entre ces trois États. En effet, les appellerez-vous tour à tour? Chacun d'eux cherchera à rester d'une manière définitive et se gardera de laisser arriver les deux autres. Puis, cela ressemblerait à un mauvais ménage qui serait alternativement gouverné parle mari, par la femme et par les domestiques. Les appellerez-vous en même temps, en vous efforçant de faire à chacun sa part ? Gela n'est pas plus praticable et ne peut pas même se concevoir; car, dans ce partage, il y en a un nécessairement qui fait les lois, un autre qui est tenu de leur obéir. Or, celui qui fait les lois, tant qu'il conserve et au moment où il exerce ce pouvoir, est le vrai souverain; tout le reste est réduit à la condition de sujet. Essayez, par exemple, d'associer ensemble la royauté et l'aristocratie ; l'une des deux succombera infailliblement après une lutte plus ou moins prolongée, ou ne subsistera que de nom, en ne conservant qu'une ombre d'elle-même. Introduisez, sous un nom quelconque, le peuple dans le gouvernement, il l'aura bientôt envahi tout entier.

OU, du moins, il en disposera souverainement, ceux qu'il a investis de sa confiance étant obligés, pour la conserver, de tlatter ses passions ' .

Appelant l'histoire au secours du raisonnement, Bodin montre qu'en fait ce mélange n'a jamais existé. Ainsi la république de Sparte, telle que Lycurgue l'avait constituée, c'est-à-dire tant que les arrêts du sénat pouvaient être cassés par le peuple, était une véritable démocratie. Plus tard, après les changements introduits par Polydore et Théopompe, elle se changea en aristocratie. Quant aux rois lacédémoniens, ils n'ont jamais été que de simples magistrats, obligés d'obéir tantôt aux éphores, tantôt au sénat. Rome fut successivement une monarchie sous les rois, une aristocratie dans les premiers temps de la république, une démocratie à l'époque de sa plus haute splendeur; et même on peut dire qu'au fond elle n'a jamais été autre chose, puisque, sous tous les régimes, le peuple prononçait en dernier ressort. Sous l'empire même, la souveraineté, au moins en droit, ne résidait pas dans les Césars, mais dans le peuple romain tout entier, dont l'empereur n'était que le prem.ier citoyen, le premier magistrat (princeps), ouïe général en chef (imper ator) . Venise, après avoir formé un Etat monarchique, est devenue et est' demeurée une aris-

i Répiibl.^ liv. IT, chap. i.

tocratie. La France, malgré ses états généraux, où l'on a voulu trouver une image des assemblées du peuple; malgré son parlement, qu'on s'est plu à considérer comme une institution aristocratique; la France est une monarchie pure, c'est-à-dire absolue. En effet, la présence du roi fait cesser à l'instant le pouvoir des assemblées, soit celles des états, soit celles du parlement. Les états généraux, qu'il convoque quand il lui plaît, ployent le genou devant lui, en l'appelant leur souverain seigneur. Il semble que Bodiii ait voulu nous offrir une réfutation anticipée de ceux qui ont rêvé, dans ces derniers temps, une vieille constitution française, idéal de toutes les libertés et de tous les droits. Bodin aperçoit aussi la monarchie absolue en Angleterre : car le parlement britannique, tel qu'il était constitué alors, avec des pouvoirs plus étendus et plus réguliers que n'étaient ceux de nos états généraux, n'empêchait pas la souveraineté d'être tout entière dans les mains du roi; de lui émanait toute justice; c'est en son nom qu'on promulguait les lois; tous les magistrats lui devaient leur autorité, et rien ne se faisait dans le royaume que par ses ordres ou par son influence. Les règnes de Henri Vlll et d'Elisabeth, les assassinats juridiques de Thomas Moruset de Marie Stuart prouvent suflîsamment que Bodin avait raison, et que les formes de la liberté ne sont quelquefois qu'un auxiliaire du despotisme.

Mais cette idée se trouve développée d'une manière plus générale et plus absolue dans un autre chapitre * que je vais analyser rapidement.

Distinguant avec raison, comme Rousseau l'a fait après lui dans son Contrat social, entre le souverain et le gouvernement, entre celui qui est en droit la source de toute autorité et celui qui l'exerce de fait ; ou bien encore entre le principe et l'application, entre les constitutions et les mœurs, l'auteur de la République n'a pas de -peine à établir que ces deux éléments de la vie politique ne sont pas toujours d'accord. Ainsi, sous une monarchie même absolue, le gouvernement peut être très-démocratique, lorsqu'il appelle aux charges de l'Etat les hommes les plus dignes de les occuper, sans distinction de rang ni de naissance, ou lorsqu'il ga- ^ rantit à tous, sous la condition des mêmes devoirs, la jouissance des mêmes droits et des mêmes avantages. Une démocratie, au contraire, peut avoir un gouvernement très-monarchique, comme lorsqu'elle appelle à sa tête un dictateur. Elle peut, même hors de cette circonstance, offrir le spectacle de la plus odieuse tyrannie, quand la majorité abuse de sa force contre la minorité et tient en sujétion ou en esclavage des classes entières de la société, telles qu'étaient les esclaves et les affranchis chez

1 Ihid., liv. Il; ch. vi.

les anciens; ou quand une multitude, avide de pillage et de vengeance, proclame la loi agraire, l'abolition des dettes, des listes de proscription. Quant à l'aristocratie, elle peut pencher également ou vers la royauté, ou vers le gouvernement populaire; cela dépend des mœurs, du caractère, de l'éducation du peuple cliez lequel elle s'est établie; fort peu des lois, car, dans l'opinion de Bodin, ce ne sont pas les lois, mais l'amour du bien et le sentiment de la justice qui font les bons gouvernements sous tous les régimes. « Au contraire, plus les édits et ordonnances, dit-il, ont été multipliés, plus les tyrannies ont pris leur force. » C'est cette alliance constante de la conscience morale avec l'observation; c'est cette habitude d'aller toujours au fond des choses et de prendre le fait sous quelque forme que ce soit, pour le comparer aux règles éternelles du droit, qui justifie l'admiration dont Bodin était l'objet de la part de ses contemporains, et qui lui assigne, parmi les publicistes anciens et modernes, une place à part, entre Platon et Machiavel.

Mais en vain les trois espèces d'Etats que l'on vient de compter arrivent-elles parfois à se confondre par leurs gouvernements, c'est-à-dire par leurs actes, elles n'en demeurent pas moins distinctes pat leurs principes et par les conséquences logiques que ces principes leur imposent ou que les événements se chargent de développer. Il est donc in-

dispensable de les juger et de les comparer entre' elles à ce point de vue, afin de s'assurer s'il n'y en a pas une qui l'emporte absolument sur les autres. Pour Bodin, qui ne reconnaît que des États simples, cette question a plus d'importance que pour l'antiquité, qui se prononce unanimement en faveur des États mixtes. Parlons d'abord de la démocratie, l'ordre social pour lequel l'auteur de la République semble éprouver le plus d'éloignement.

Pour apprécier la démocratie, il faut remonter jusqu'au principe d'où découlent ses institutions, son gouvernement, ses actes; et ce principe, pour Bodin comme pour Montesquieu, n'est pas autre chose que l'égalité. Voici ses propres paroles : « Premièrement, on peut dire que l'Estat populaire est le plus louable, comme celui qui cherche une équalité et droiture en toutes loix, sans faveur ni acception de personne, et qui réduist les constitutions civiles aux loix de nature : car tout ainsi que nature n'a point distribué les richesses, les estats, les honneurs aux uns plus qu'aux autres, aussi Testât populaire tend à ce but-là, d'égaler tous les hommes; ce qui ne peut être fait, sinon en égalant les biens, les honneurs et la justice à tous, sans privilège ni prérogative quelconque, comme fit Lycurgue, après avoir changé Testât royal en populaire, brûlé toutes obligations, banni l'or et l'argent, et

i^cAtiv^xio, yj^iL.x^ X yjL ..u iciij^v

partagé les terres en sort égal, i » Mais il ne faut pas se laisser tromper par une vaine apparence : quand on examine de plus près cette égalité, qui est l'idole des gouvernements populaires, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle n'a jamais existé, puisque les Etats les plus démocratiques ont eu leurs sujets et leurs esclaves; et que pût-elle se réaliser quelque part, elle ne serait pas moins contraire aux règles de la justice qu'aux intérêts de l'Etat. En effet, la justice exige que le pouvoir, la fortune, les honneurs, les magistratures soient le partage des plus dignes; et connnent soutenir que tous ont des droits égaux, quand nous voyons entre les facultés et les actions des hommes une telle dilïérence, que les uns paraissent descendre au niveau de la brute, et les autres monter jusqu'à la perfection des anges? Sur cette même loi se fonde l'intérêt permanent de l'État : car effacez toute distinction entre le bon et le méchant, entre le citoyen laborieux-et celui qui hait le travail, entre l'ignorant et l'homme instruit, l'homme intelligent et l'incapable, toute émulation pour le bien public, tout désir de lui consacrer sa vie et son intelligence, toute ardeur même pour les intérêts privés s'éteindra dans les cœurs; et si, malgré cette pernicieuse influence, un grand homme s'élève dans la république, il soulève

* Liv. YI, ch. IV, pag. 688, deTédit. de 1378.

aussitôt contre lui les passions envieuses de la multitude; il est banni comme Miltiade, comme Aristide, comme Thémistocle; il tombe sous cette loi inique de l'ostracisme, qui est, au dire d'Aristote, une des conditions de la démocratie. Supposez que ce nouvel obstacle a été franchi, et qu'un homme supérieur, après avoir conquis le pouvoir, réussisse à le garder; alors, ce n'est plus le magistrat d'une république populaire; quel que soit le titre qu'il se plaise à porter, c'est un véritable monarque, comme Périclès à Athènes, comme les Médicis à Florence. Ainsi, il faut choisir : ou l'on s'écarte de plus en plus des voies de l'égalité, et c'en est fait de la démocratie; ou l'on y marche avec résolution, et l'on arrive par l'égalité à la communauté, par la communauté à l'anarchie, parl'anarchie au despotisme. Car, pour employer les expressions mêmes de Bodin*, « c'est le propre d'une multitude qui n'a pas d'autre loi que sa volonté, d'être sans frein ni mors, et de vouloir que tous soient égaux en biens, en honneurs, en peines, en loyers (récompenses), sans faire estât ni estime de noblesse, ni de savoir, ni de vertu quelconque. » Ainsi l'égalité, qui est le principe de la démocratie, en est aussi la dissolution et la ruine, et peut être considérée comme incompatible avec la société elle-même.

1 Liv. II, chap. vi.

Bodin n'a pas moins bien compris le principe de l'aristocratie, et sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, il a devancé et sans doute inspiré l'auteur de V Esprit des Lois. Placée entre deux extrêmes, le pouvoir d'un seul et le pouvoir de tous, l'aristocratie ne peut se maintenir qu'en les évitant l'un et l'autre et en se proposant, pour règle suprême, la modération, ou, comme on disait dans la langue du xvi^ siècle, la médiocrité. Elle a encore un autre motif d'agir ainsi. Le gouvernement d'une telle république est obligé de ménager à la fois le corps des nobles qui l'a choisi, dont il reste dépendant, avec lequel il se confond par un intérêt commun, et le peuple, dont il doit craindre d'exciter l'envie ou la rébellion. La modération, qui est une nécessité pour l'aristocratie, forme aussi son meilleur titre à la recommandation du pliilosoplie ; mais qui est-ce qui a le droit de compter sur cette vertu, et comment serait-elle assez forte contre les dangers toujours présents, contre les passions enflammées qui prennent leur source dans la constitution même? Les Etats aristocratiques, en effet, réunissent les inconvénients du despotisme à ceux de la démocratie. Le corps des nobles, par rapport au peuple, est comme un tyran à mille têtes, toujours prêt à abuser de son pouvoir, et, par conséquent, à exciter les révoltes, obligé, pour les prévenir, de redoubler d'oppression et de violence, jusqu'à ce qu'il suc-

combe. Considéré en lui-même, il forme une république populaire, ouverte aux dissensions, aux intrigues, à l'envie, à l'anarchie, à tous les désordres qui accompagnent les Etats de ce genre. L'histoire des républiques italiennes est pleine de révolutions qui confirment cette vérité.

Reste donc la monarchie, pour laquelle Bodin a déjà déclaré sa préférence, mais sans nous en dire les conditions et les motifs. Il reconnaît d'abord trois sortes de monarchies : l'une, qu'il appelle tjrannique, n'est pas autre chose que le despotisme pur, où le prince se sert de ses sujets comme de ses esclaves et de leurs biens comme de son patrimoine; l'autre, appelée seigneuriale, est le despotisme héréditaire, issu de la conquête, et susceptible de se corriger avec le temps, tel qu'on le rencontre à l'origine de notre histoire et de celle de plusieurs grands Etats; enfin, la troisième, désignée sous le nom de monarchie royale ou légitime, « est celle où les sujets obéissent aux lois du monarque et le monarque aux lois de la nature*. » Laissant de côté la monarchie seigneuriale, qui, dans sa pensée, n'est qu'une transition entre les deux autres, Bodin ne montre pas moins d'horreur pour le despotisme que d'attachement pour la royauté. 11 va même, à l'exemple des Mariana, des Boucher, des Hotman,

1 Liv. II, chap. v.

des Languet, organes de deux partis extrêmes, également condamnés par ses principes, jusqu'à faire l'apologie du tjrannicide, tandis que le meurtre d'un roi lui semble le plus détestable de tous les crimes. Cependant, qui jugera de la différence du tyran et du roi légitime, puisqu'elle consiste, non dans l'étendue de leur pouvoir, qui est sans limites des deux côtés, mais dans la manière de s'en servir? Est-ce un particulier? Alors chacun a le droit de disposer, au gré de ses erreurs ou de ses passions, du sort de l'Etat et de ceux qui le gouvernent : c'est l'anarchie. Est-ce le peuple tout entier? Alors^ c'est en lui que la souveraineté réside, non-seulement de droit, mais de fait, et mieux vaudrait en régler l'exercice par les lois, que de la placer dans l'assassinat ou dans la révolte. En vain Bodin, outre la justice naturelle, « qui se fait connaître aussi claire et luisante que la splendeur du soleil, » nous adresse-t-il encore à une autre marque pour discerner la tyrannie de la royauté. « Le tyran, dit-il^, est celui qui, de sa propre autorité, se fait prince souverain sans élection, ni droit successif, ni sort, ni juste guerre, ni vocation spéciale de Dieu. » Nous demanderons encore ici : Qui sera juge de la vocation divine? Gomment la guerre peut-elle donner un droit? Et, si cela est, comment

1 Ubi supra.

ce qui a été fondé par l'épée, l'épée ne peut-elle pas le détruire? Qu'est-ce que le sort, pour commander à la raison des hommes et leur imposer le sacrifice de leur liberté? Quant à la succession ou à l'hérédité, elle ne fait que reculer la question sans la résoudre : on ne saurait hériter ajuste titre d'un bien mal acquis; l'autorité qu'on exerce sur les autres ne peut jamais être assimilée à une propriété ou à un patrimoine. Enfin, est-ce l'élection qu'on invoque? Alors on rend la souveraineté au corps de la nation. Gomment un esprit aussi pénétrant que Bodin ne s'est-il pas aperçu que, sous quelque nom qu'on le désigne, de quelque source qu'il dérive, le pouvoir absolu est la négation même de l'esprit de justice, de l'idée de droit, de l'idée de morale, et qu'en cherchant à réunir ces deux choses incompatibles, on s'enlace soi-même dans un réseau de contradictions? Hobbes est bien plus conséquent, lorsqu'on réclamant pour la société une autorité sans contrôle et sans limites, il la rend maîtresse des consciences comme des actions, et nie qu'il y ait d'autres lois que celles qui émanent du souverain. Mais s'il y a chez les hommes des droits naturels que la société a pour mission de prendre sous sa sauvegarde, il faut que le pouvoir par lequel, la société existe et se manifeste, il faut que le pouvoir politique expire devant ces droits, et que cette restriction ne soit pas seulement volontaire, une pure

concession qui peut être donnée et retirée, mais qu'elle soit écrite dans la loi, qu' elle soit un des articles fondamentaux de la constitution ou du pacte social. La vérité est que la pensée de Bodin ne va pas au delà, alors même que ses expressions nous donnent le change. Arrivé, comme je l'ai dit, dans un temps d'anarchie et de guerre civile, n'ayant sous les yeux que des pouvoirs mal définis et sans cesse aux prises les uns avec les autres : le pouvoir laïque avec le pouvoir religieux, la couronne avec les grands, avec le parlement, avec les états généraux, la majorité catholique de la nation avec une minorité protestante, il cherche un refuge dans l'autorité, inséparable, selon lui, de l'unité, et ce principe, il le trouve dans la royauté seule, cette institution nationale, consacrée en même temps par les traditions religieuses, qui, pour sortir des langes de la féodalité, pour imposer silence aux factions et aux castes, est obligée de marcher dans la voie des réformes en confondant ses intérêts avec ceux de l'Etat tout entier, avec ceux de la justice même. Voilà pourquoi il veut la royauté délivrée de ses entraves; voilà pourquoi la monarchie absolue, héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, lui paraît, selon ses propres expressions*, « la plus seure république et, sans contredit, la meilleure

1 Liv. YI, chap. iv, pag. 709 de l'édit. citée.

de toutes. » Mais il se garde bien de faire du pouvoir une propriété ou un droit surnaturel de celui qui l'exerce. Il a soin de nous le dire, en son nom et au nom de tous ceux qui enseignent la môme doctrine : « Ce n'est pas pour le plaisir du prince qu'ils ont ainsi escrit, mais pour la seureté et vie heureuse des sujets. »

D'ailleurs la royauté, telle que Bodin la conçoit, n'est absolue que de nom. Dès que vous quittez avec lui l'idée abstraite d'autorité, de souveraineté indivisible, qu'il lui plaît d'opposer à l'agitation des républiques, vous rencontrez partout des limites, des réserves, des transactions , des tempéraments, tout comme dans nos institutions modernes. Il professe hautement ce principe , que si l'Etat doit rester simple dans une monarchie, il est bon que le gouvernement soit composé et tempéré ^ D'abord, comme je l'ai déjà remarqué, le roi ne peut lever aucun impôt sans le libre consentement de la nation, représentée par les états généraux. Le même respect qu'il doit aux propriétés, il est obligé de l'observer à l'égard des personnes; ce qui implique la conséquence que l'armée doit être votée, comme l'impôt, par les mandataires du pays. Or, un prince qui dépend de ses sujets pour ces deux choses, l'armée et le budget, comme nous disons

1 Liv. VI, chap. vi, pag. 744 édit. citée.

aujourd'hui, est certainement obligé de compter avec eux. Ce n'est pas tout. Indépendamment des assemblées législatives, investies de la confiance et des pleins pouvoirs de la nation, le roi aura près de lui un conseil permanent et inamovible, un sénat composé des hommes les plus considérables parleur position, leurs services, leurs lumières et leurs vertus. Cette assemblée aura pour mission, tout à la fois, d'éclairer le prince sur les affaires de l'Etat, même quand elle n'est pas consultée ; de former , dans certains cas extraordinaires , une haute cour de justice, et d'absorber dans son sein des personnalités remuantes, ou, selon l'expression énergique de Bodin, de soûler l'ambition de ceux qui pourraient troubler la paix publique. Elle a beau n'avoir "qu'un droit de conseil et de remontrance, il serait dangereux de ne pas tenir compte de ses avis. « Les sujets, dit Bodin *, sont induits à mépriser les édits passés contre les résolutions du conseil, et du mépris des lois vient le mépris des magistrats, et puis la rébellion ouverte contre les princes, qui tire après soi la subversion des Etats. »

Au-dessous du sénat et des états généraux, il faut qu'il y ait des états particuliers ou provinciaux qui défendent les intérêts de chaque

1 Liv. III, chap. i.

province, comme les assemblées précédentes ceux de la nation tout entière. Ils s'occuperont non-seulement de la répartition des impôts, mais des routes à tracer, des ponts à construire, des établissements d'instruction publique à doter ou à fonder, de toutes les améliorations réclamées par le pays. Ce sont les conseils généraux de nos départements, avec une autorité plus imposante et plus de liberté dans leurs délibérations.

Enfin il est nécessaire, il est juste, selon Bodin, que les ordres du monarque rencontrent quelquefois de la résistance cliez ceux-là mêmes qui ont pour état de les exécuter, c'est-à-dire les magistrats et les officiers, ou, comme on les appelle aujourd'hui, les fonctionnaires publics. En effet, il ne faut pas confondre ces deux sortes de personnages avec de simples commissaires. Un simple commissaire est entièrement dans la main de celui qui le nomme; c'est l'instrument d'un dictateur, et le dictateur lui-même n'est qu'un commissaire général et extraordinaire. Au contraire, le magistrat et l'officier sont les organes d'un gouvernement régulier, et ont des fonctions, par conséquent des droits et des devoirs parfaitement définis par la loi. Aussi longtemps que le roi ne leur commande que des actes compris dans leurs fonctions et que la loi ne défend pas, ils sont tenus d'obéir avec la plus scrupuleuse exactitude; mais dès qu'il veut fran-

chir cette limite et les en faire sortir eux-mêmes, leur devoir est de faire des représentations, et si elles ne sont pas écoutées, de quitter leur charge. « Il est beaucoup plus expédient, pour la république, dit Bodin * avec une grande élévation de langage, et plus séant pour la dignité du magistrat , de se desmettre de Testât que de passer une chose inique. » Bodin va plus loin : il recommande la même conduite au magistrat ou au fonctionnaire appelé à l'exécution d'une ordonnance ou d'une loi qui blesse sa conscience, et qu'il n'aurait pas connue avant son entrée en fonctions; car, pour toutes les autres, il les a approuvées en acceptant son titre.

Voià de quelle manière Bodin cherche à concilier deux choses qui lui sont également chères : l'autorité et le droit naturel, la tradition et la raison. Telle est, pour parler son langage, la forme de république qu'il propose, sinon comme un modèle de perfection, au moins comme la moins imparfaite et la plus propre à satisfaire une société saine et éclairée ; mais il se garde bien de la recommander à tous les peuples. Chaque nation, selon lui, doit avoir celle qui répond le mieux à ses moeurs, à son génie, à son caractère particulier , tels qu'ils résultent de sa situation géographique et de la conformation de son territoire. En un mot, il

1 Liv. III^ cbap. iv, pag. 309 de l'édil. citée.

croit à l'influence des climats sur l'état moral et politique des hommes. Cette doctrine, qu'on a l'habitude d'attribuer exclusivement à Montesquieu , c'est Hippocrate * qui en a fourni le principe ; c'est Aristote ^ qui l'a appliquée, pour la première fois, à la politique et à l'histoire; c'est Bodin qui l'a portée à la plus haute généralis§ition , en môme temps qu'il en a corrigé les conséquences par les idées morales de la liberté humaine et d'une justice immuable, universelle ; Montesquieu n'a guère fait que la gâter en l'exagérant , et Herder l'a poussée jusqu'au fatalisme absolu.

Le philosophe grec, dans un très-court chapitre, comparant entre eux les peuples du Nord , les peuples de l'Asie et ceux de la Grèce, se contente de remarquer que les premiers, doués par la nature de plus de courage que d'intelligence, sont plus libres que civilisés et plus capables de garder leur propre indépendance que d'exercer de l'empire sur les autres ; que les seconds, plus intelligents que courageux, semblent condamnés à un esclavage perpétuel au sein d'une civilisation raffinée ; qu'enfin les derniers, réunissant en eux l'intelligence et le courage, l'amour de la liberté et les qualités du

1 Traité, des Eaux, des Airs et des Lieux ^ lom. III, pag. 53 de la traduction de M. Littré.

2 Liv. IV, chap. vi de la Politique ; traduction de M. Saint- Hilaire, pag. 217.

commandement, seraient capables, s'ils formaient un seul État, de conquérir l'univers. Déjà, avant Aristote, Platon avait dit, d'une manière sommaire ^ , que les lois ne doivent pas être contraires au climat ; mais il était réservé à Bodin, près de deux siècles avant VEsprit des Lois, de donner à cette idée tout son lustre ^.

Il divise tous les peuples, selon les zones qu'ils habitent, en trois grandes classes : les peuples du Midi, les peuples du Nord et ceux des régions tempérées. Les premiers, selon lui, ont la souplesse et la ruse, mais non la force; et cela par un décret de la sagesse divine, parce qu'il n'y a rien 'de plus cruel que l'injustice armée de la puissance. Les seconds, remarquables par la force, manquent de finesse dans l'esprit et sont également incapables d'abuser de leur avantage. La supériorité appartient aux derniers, chez qui l'intelligence et la force se combinent dans une juste mesure, sans que l'une dégénère en subtilité, ni l'autre en rudesse. Aussi voyons-nous qu'ils sont plus justes dans leurs actions, qu'ils ont plus d'aptitude à se gouverner eux-mêmes et à commander aux autres. Du midi nous sont venues les sciences spéculatives, la philosophie et la religion ; du nord les invasions et les

1 A la fin du Y« livre des Lois, - Liv. V, chap. i.

grandes armées; des régions moyennes, les arts qui tiennent au gouvernement : la politique , le droit, l'éloquence. C'est là aussi que se sont élevés les plus grands et les plus solides empires. Les nations méridionales ont pu vaincre quelquefois d'autres nations de la même latitude, mais toujours elles ont échoué en s' avançant vers des régions 2)lus froides, comme les Maures contre la Grèce et contre l'Italie, et surtout contre la France. De même les Romains , après avoir triomphé sans obstacle dans le sud et dans l'orient, n'ont jamais pu venir à bout des peuples septentrionaux, et ce sont ces peuples qui ont plus tard envahi l'Empire. Une autre nation, également venue du nord, celle des Turcs, a conquis ce qui restait, au milieu du xv« siècle, de l'empire d'Orient, et se trouve menacée à son tour par les Moscovites. C'est Bodin qui parlait ainsi eij 1577. Inférieurs par les armes, les peuples du Midi reprennent l'avantage par la diplomatie. Aussi les Espagnols (Bodin parle pour son temps) sont meilleurs diplomates que les Italiens, les Italiens que les Français, les Français que les Anglais. L'influence des climats ne s'arrête pas au caractère et à la fortune politique des différents peuples ; elle pénètre dans leurs mœurs et dans leurs lois; elle agit sur le choix de leurs occupations. C'est ainsi qu'en Orient, où les sens ont plus d'ardeur, la polygamie a triomphé, tandis

que dans les régions plus calmes un seul homme •se contente d'une seule femme. Aussi exaltés dans leurs idées que dans leurs passions, les Orientaux n'obéissent qu'à la voix du ciel ou à l'autorité de la religion. Les habitants du Nord subordonnent tout à la force des armes, même la justice, puisque c'est à eux que l'on doit les combats judiciaires. Au contraire, dans les climats tempérés de l'occident, rien ne se fait qu'au nom de la loi et du droit; la justice y est une fonction et une science, objet du respect universel. Enfin les premiers, comme énervés par une nature puissante, préfèrent la contemplation à la vie active, et, une fois pourvus des inventions les plus nécessaires, restent plongés dans une complète immobilité. Les seconds, forcés par la nécessité de chercher des ressources en euxmêmes, ne tardent pas à quitter la guerre pour l'industrie et pour l'exercice de tous les arts utiles. Les derniers ont une vocation plus prononcée pour le commerce et pour les arts libéraux, ou pour l'industrie alliée aux beaux-arts.

Comment supposer que les mêmes institutions politiques puissent convenir à des natures aussi différentes? L'homme d'État ne doit-il pas ressembler au sage architecte qui accommode ses constructions à la matière qu'il trouve sous sa main ? Tel est le sentiment de Bodin ; telles sont presque ses propres expressions. Il pense donc que le gouvernement

théocratique est celui qui s'accorde le mieux avec le génie religieux de l'Orient; que les régions tempérées réclament un gouvernement libre, et le Nord une royauté élective, comme une armée qui choisit elle-même son chef. 11 faut remarquer qu'à l'époque où Bodin écrivait, presque toutes les nations septentrionales, la Bohême, la Pologne, la Suède, le Danemark, l'empire d'Allemagne tout entier, étaient des monarchies fondées sur l'élection. Mais les différences qui existent entre les hommes ne dérivent pas toutes du climat ; il y en a qui, prenant leur source dans la nature ou dans la conformation du sol, se font sentir quelquefois, sous la même latitude, entre les États les plus voisins. Un peuple, par exemple, sera agriculteur, ou industriel, ou marchand, selon que son territoire sera fécond ou stérile, éloigné ou rapproché de la mer, et le genre d'occupation qui lui a été désigné, agissant sur son caractère, son intelligence et ses mœurs, devra aussi se réfléchir dans ses institutions. Les habitants des montagnes ont dans l'humeur quelque chose d'âpre et de sauvage qui les fait ressembler aux peuples du Nord et leur donne, comme à eux, le goût de l'indépendance ou delà guerre. Au contraire, ceux des plaines, surtout quand le ciel est clément, quand la terre est fertile, sont faciles et doux comme les peuples du Midi. Aussi voyonsnous que les Suisses vivent en répubhque, tandis que

les habitants efféminés de la Lombardie souffrent non-seulement la tyrannie, maisla domination étrangère. Qui pourrait dire si l'esprit de sédition et de révolte qui a agité Rome n'est pas du aux sept collines sur lesquelles la Ville éternelle est assise ? On sait qu'Athènes se divisait en trois parties , et, pour ainsi dire, en trois cités qui nourrissaient autant de factions différentes : la ville haute était toute démocratique; la ville basse demandait une oligarchie, et le Pyrée un gouvernement tempéré. C'est au législateur, à l'homme politique, de tenir compte de ces circonstances et d'être pénétré de ce principe, que « l'un des plus grands, et peutêtre le principal fondement des républiques, est d'accommoder l'Estat au naturel des citoyens, et les édicts et ordonnances à la nature des lieux, des personnes et des temps. » Mais, comme je l'ai déjà dit, ces diversités, dans l'esprit de notre auteur, ne portent pas atteinte à l'unité du genre humain et à l'universalité de la loi morale. « Ces naturelles inclinations des peuples n'emportent point, dit-il, de nécessité. » Malheureusement, il ne se croirait pas quitte envers la science de son temps, s'il n'ajoutait à ces belles considérations des explications tirées de l'astrologie. Ainsi, pourquoi les peuples septentrionaux ont -ils la passion de la guerre? parce Mars est la planète qui agit immédiatement sur eux. Pourquoi les peuples du Midi se font-ils

remarquer par leur sensualité et leur incontinence? parce qu'ils sont placés sous l'influence de Vénus. Enfin, les habitants des régions moyennes, si propres au commerce et à l'éloquence, sont les sujets de Mercure. Mais la doctrine qui a motivé ces rêveries n'en subsiste pas moins , et la théorie moderne de l'influence des races, loin de la détruire, l'enricliit d'une nouvelle série d'observations.

Pour achever de faire connaître la théorie politique de Bodin, il ne me reste plus qu'à exposer rapidement ses principes sur l'organisation de la justice, sur le droit d'association, la répartition de l'impôt, et, en général, sur les rapports les plus importants du gouvernement avec les gouvernés. On trouvera ici, sous une forme non équivoque, la plupart des idées qui ont prévalu et qui semblent aujourd'hui enracinées dans notre droit public : l'unité de législation, l'égalité devant la loi, l'accessibilité des fonctions et des honneurs publics à toutes les classes de citoyens, la répartition de l'impôt en raison des fortunes, enfin, la plus précieuse et la plus élevée de toutes les conquêtes de la raison sur l'iniquité et la barbarie de la vieille société, la liberté de conscience.

L'unité de législation était déjà réclamée en France par les cahiers du tiers, à l'assemblée des états de 15G0. Il ne faut donc pas faire à Bodin un mérite particulier de la proposer, dans sa Réjm-

hlique, à tous les Etats. Mais nul n'a compris mieux c£ue lui par quels moyens cette unité de la loi doit descendre dans les faits, ou comment, dans une société bien organisée, doit être pratiquée la justice. La justice, selon lui, a deux fonctions à remplir : 1° Elle doit protéger les citoyens les uns contre les autres, au même degré, avec une égale Tigilance, par les mêmes mesures de répression. Un vol, un meurtre, par exemple, doivent être poursuivis et punis delà même manière, quel que soit le coupable, quelle que soit la victime. C'est ce que Bodin appelle la justice commutative, et qu'il compare, avec Aristote, à une proportion arithmétique. 2^ Elle doit établir l'harmonie du mérite et des récompenses, en mettant chacun à sa place, en confiant à chaque citoyen la charge dont il est capable par ses facultés, et dont il est digne par sa conduite. Renfermée dans cette noble tâche, elle reçoit le nom de justice distributive, et a pour symbole une proportion géométrique. Ces deux fonctions de la justice, tout en maintenant l'unité et l'égalité dans l'État, laissent cependant subsister une différence qui tourne au bien général et sert de fondement à une aristocratie légitime, celle de la vertu et du talent. Sans demander la destruction des castes existantes ou des trois ordres de la vieille monarchie française, ce qui serait, non pas une réforme, mais une révolution violente, entièrement contraire

à ses principes , Bodin veut qu'ils viennent se réunir et se fondre, en quelque sorte, dans cette aristocratie nouvelle. « Que cliascun de ces trois estats, dit-il S ait part aux offices, bénéfices, judicatures et charges honorables, ayant ég-ard au mérite et aux qualités des personnes. » Gomme le mérite et la capacité ne se transmettent pas avec le sang, aucune fonction publique ne doit être héréditaire, à plus forte raison ne doit être vendue à prix d'argent, celle de rendre la justice encore moins que toute autre. En combattant la vénalité des charges, Bodin ne se contente pas, selon son habitude, de parler à la raison et au bon sens ; il s'élève jusqu'au ton d'une éloquente indignation. « Il est bien certain, dit-il 2, que ceux-là qui mettent en vente les estats, offices et bénéfices, ils vendent aussi la chose la plus sacrée du monde, qui est la justice ; ils vendent la république, ils vendent le sang des sujets^ ils vendent les loix, et, ostant les loyers d'honneur, de vertu, de sçavoir, de piété, de religion, ils ouvrent les portes aux larcins, aux concussions, à l'anarchie, à l'nijustice, à l'ignorance, à l'impiété, et, pour le faire court, à tous les vices et ordures. » Il n'y a pas d'extrémité, selon lui, pas de détresse publique, pas de désastre financier qui puisse excuser une telle profanation ;

1 Liv. V, chap. m.

2 IIAlL

et, joignant an sentiment moral la raison politique, il ajoute qu'il n'y a pas de cause plus certaine d'agitation et de ruine, pour les États, qu'une distribution des honneurs et des places, capable d'exciter le mépris des gens de bien et la faveur des méchants. Le même principe qui exige l'harmonie du mérite et des récompenses, veut aussi la proportion des châtiments et des fautes. On sait à quel point cette idée était chère aux philosophes du xviii^ siècle, à Beccaria, à Montesquieu, à Mably, à Bentham. Longtemps avant eux, Grotius en avait montré les applications les plus importantes. Mais elle est à peine indiquée dans la République . L'auteur se contente de marquer le vrai caractère delà pénalité, en demandant, contre l'opinion de son temps, qu'elle soit personnelle, et qu'elle serve, non-seulement à frapf^er, mais à régénérer le coupable par le sentiment moral de l'expiation et du repentir. « Les enfants, dit-il ', ne sont pas coupables du crime de leur père. » En conséquence, il flétrit de toutes ses forces la confiscation, qui lui parait une mesure aussi impolitique qu'immorale. 11 faut avouer que ce sentiment est plus éclairé, plus humain, que celui dont Bossuet s'est fait l'interprète dans cette horrible proposition du Traité de la connaissance de Dieit et de soi-même'^ :

* Ubi supra.

2 Chap. IV, § 41.

« Je ne sais quoi est imprimé dans le cœur de l'homme pour lui faire connaître une justice qui punit les pères criminels sur leurs enfants, comme étant une portion de leur être. » Mais ce n'est pas assez pour Bodin que la peine soit personnelle à celui qui Fa méritée, il veut, pour me servir de ses propres expressions, qu'en faisant sentir au coupable l'étendue de la faute par la gravité proportionnelle du châtiment, et en excitant son âme au repentir, « la punition ait moins d'acerbité et plus de profit. » Une autre régie de la justice distributive, c'est que tous ceux qui participent aux avantages de la société en supportent aussi les charges, en raison de leurs moyens ; c'est que l'impôt soit réparti proportionnellement aux fortunes, et que personne n'en soit exempt, sinon celui qui n'a rien. Non content de réclamer l'application de ce principe, Bodin enseigne les moyens de le mettre en pratique. 11 donne l'idée d'un cadastre général de tous les biens, d'un registre public des hypothèques, d'un recensement périodique de la population, d'une statistique des bénéfices et des charges avec les revenus qui y sont attachés, d'un système de contributions indirectes, qui, en épargnant les objets de consommation générale, nécessaires au pauvre comme au riche, atteindrait principalement le superflu et le luxe, les délicatesses de la vie, d'autant plus recherchées qu'elles sont mises à plus haut prix. Puis,

éclairant, selon sa coutume, la raison par les faits, il nous fait voir, dans un sombre tableau de la France du xvi^ siècle, comment les exemptions des classes privilégiées avaient porté à son dernier terme la misère du peuple. Il nous montre celui-ci, j)endant que le clergé, la noblesse et les villes les plus riches se déchargent sur lui, succombant sous le fardeau, comme l'âne de la fable, et menaçant d'entraîner dans sa ruine l'Etat tout entier. « 11 avient, comme au corps humain, que les parties les plus fortes et plus nobles jettant les humeurs superflus et vicieux aux plus faibles, quand l'aposteme est enflé si fort, que la partie faible n'en peut plus, il faut qu'elle crève ou qu'elle infecte tous les membres' « L'abcès a éclaté, en effet, deux siècles plus tard, par la révolution de 1789.

Bodin parle du droit d'association comme le pourrait faire un homme d'État de notre temps. Il trouve, en thèse générale, qu'il n'y a rien de plus utile que les associations ou, pour employer le mot dont il se sert, les communautés; parce qu'elles sont capables de plus grandes choses que les individus, et qu'elles lient plus étroitement entre eux les citoj'ens d'une même république. Mais ces sociétés particulières sont tenues de respecter les lois et les intérêts généraux de l'État; par conséquent,

1 Liv, YI, chap. i, pag. 651 de l'édit. citée.

elles doivent être ouvertes à son regard, toujours prêtes à accepter sa surveillance. Cette condition fondamentale s'applique également, dans la pensée de Bodin, aux corporations religieuses ou laïques, aux compagnies industrielles ou savantes. Quels que soient la nature et le but de ces corporations, il donne à l'Etat le droit de les autoriser ou non, d'intervenir dans leurs rapports avec les individus, pour empêcher la captation et la surprise, et de veiller à ce que, dans la sphère de l'industrie ou du commerce, elles ne puissent pas dégénérer en monopoles ^ . C'est le bon sens même qui a dicté ces règles, aujourd'hui passées en usage. Aller au delà, c'est demander à l'État son acte d'abdication; rester en deçà, c'est refuser à l'ordre et à la civilisation un de leurs auxiliaires les plus puissants.

En traitant du droit d'association, Bodin rencontre sur son chemin la diversité des communions dans un même État, et par suite la tolérance religieuse. Cette idée, il faut qu'on le sache, était à peu près étrangère aux esprits du xvi'^ siècle. Protestants et catholiques reconnaissaient à l'État le droit d'imposer par la force ce que chacun des deux partis appelait la vraie religion. L'Hôpital et de Thou, plus éclairés que leurs contemporains, ne songeaient pourtant qu'à l'extinction de la guerre

i Liv. m, chap. viii.

civile. Le fameux édit de Nantes n'est qu'un traité de paix intérieure, une transaction purement politique entre deux factions ennemies. Bodin est le premier qui, faisant de la tolérance un principe, la réclame non-seulement pour les réformés, mais pour toutes les sectes indistinctement, quand elles n'offensent ni les mœurs ni les lois. Il rappelle cette belle maxime de Théodoric : « La religion ne s'impose pas, car personne ne peut être forcé de croire malgré lui* ; » et il montre par l'histoire que la persécution n'est pas moins impuissante qu'elle n'est injuste : « Car, dit-il "^, l'esprit des hommes résolus plus se roidit, tant plus on lui résiste, et se lâche si on ne lui fait tête. » D'ailleurs, il y a quelque chose de plus impie que l'hérésie ; c'est l'hypocrisie, fruit de la violence, et qui conduit elle-même à l'athéisme. Sans doute il y a encore quelque distance de la tolérance, même la plus étendue, à la liberté de conscience. La première n'est qu'une concession plus ou moins mêlée de sacrifice, une grâce que les hommes s'accordent mutuellement pour vivre ensemble; la seconde est un droit qui découle de notre nature intellectuelle et morale, et qu'en théorie on peut même considérer comme le premier de

• « Religionem imperare non possumus, quia nemo cogitur ut credat invilus. »

2 Liv. III, cliap, VIII, et liv. IV, chap. vu.

tous; car si vous êtes maître de mon âme, vous avez tout le reste. Mais l'une est une préiDaration nécessaire à l'autre, et c'est en vain, comme l'expérience nous l'apprend souvent, que la liljerté de conscience est inscrite dans les lois, quand la tolérance n'est pas entrée dans les mœurs.

Je ne dirai qu'un mot de la politique extérieure de Bodin, parce qu'il suffit pour nous faire reconnaître les mêmes principes sur lesquels repose sa politique intérieure. 11 ne permet la guerre que pour se défendre, jamais pour attaquer et pour agrandir son territoire. Il doute qu'elle soit légitime, même quand elle peut être considérée comme une diversion salutaire et un moyen de rétablir la paix intérieure. Le métier des armes lui paraît le plus pernicieux et le plus corrupteur, le plus grand obstacle qui s'oppose aux progrès de la civilisation et des mœurs. On reconnaît ici tout à la fois l'économiste et le philosophe. Dans les traités d'alliance et de paix, il recommande la plus sévère loyauté ; il défend qu'on manque à ses engagements, même envers les infidèles, même envers les pirates et les brigands, et n'admet pas qu'il y ait un pouvoir quelconque sur la terre qui puisse relever un homme de son serment. « La foi, dit-il, est le seul fondement et appui de justice sur laquelle reposent toutes les républiques, alliances et sociétés des hommes. »

Telles sont les idées les plus essentielles que Bo-

clin a développées clans ^di République. Sans affecter, comme je l'ai dit, les hautaines prétentions et la rigueur souvent plus apparente cjue réelle d'un système, elles forment cependant une doctrine homogène, fondée sur une méthode aussi large c{ue féconde, qui embrasse toutes les parties de la science politic|ue : le but et les conditions de l'État, la forme de gouvernement qui lui offre le plus d'avantages, les rapports du gouvernement avec les gouvernés, enfin les relations extérieures des États entre eux. Cette doctrine n'est pas, comme celle de Machiavel, un recueil d'observations et de procédés; elle repose sur les principes éternels de la morale, confirmés par l'histoire; mais elle se rattache aussi à un autre ordre d'idées : je veux parler des convictions religieuses et philosophiques de Bodin.

Bodin doit être compté au nombre de ces rares esprits qui résument avec autorité toute la pensée d'une époque, en même temps qu'ils préparent la route aux âges suivants. Il a été, par son livre de la République, le -Montesquieu du xvi'' siècle ; il en a été

458 RÉFORMATEURS ET PUBLICTSTES

le Vico et le Herder par son admirable traité de la Méthode jooiir étudier l'histoire. Il en a été le Turg-ot et le Malesherbes en cherchant, dans sa vie politique, à prévenir les révolutions par les réformes, et à concilier ensemble le respect de la monarchie et l'amour de la liberté. Il en a été le docteur Quesnaj et l'Adam Smith en préparant, ou plutôt en créant, par sa Réponse à M. de Malestroit, la science de l'économie politique. Par son dialogue sur la religion, plus connu sous le nom à^ Hepiaplomères , il en a été, dans une certaine mesure, le Bayle et le Voltaire. Mais hélas! nous trouvons aussi en lui l'avocat convaincu, le vengeur impitoyable de la plus odieuse superstition de son temps, lorsque, marchant sur les traces de l'aveugle Spanheim, et ouvrant la voie au misérable Delrio, qu'il n'a précédé que de quelques années, il a écrit son triste livre de la Démonomanie.

Tout le monde connaît ces légendes dont les héros, transportés pendant leur sommeil au milieu du sabbat, se réveillent tout à coup, après la cérémonie in fer nah\, à trois ou quatre cents lieues de leur demeure. On éprouve quelque chose de pareil lorsqu'on quittant la République, on parcourt, pour la première fois, les pag-es de la Démonomanie. Il semble que dans un instant on ait reculé de plusieurs siècles ou qu'un pouvoir surnaturel nous ait fait passer subitement du monde que nous habitons,

que nous connaissons, parmi les êtres fantastiques rêvés par Hoffmann et dessinés par Gallot. Si l'on était libre de n'écouter que l'imagination, on s'abandonnerait facilement au charme plein d'horreur de cette crédulité d'un autre âge, dont aucun art ne peut simuler l'émotion; mais ce plaisir n'est pas permis quand à côté de la légende se montre le réquisitoire, quand la superstition devient le prétexte de la violence, quand aux fantômes se mêlent les bourreaux et l'appareil des supplices. Un tel livre est plus qu'une curiosité littéraire ou archéologique ; c'est une sombre page d'histoire qui appelle les regards et les méditations du philosophe.

Pour se faire une idée exacte de la Démonomanie aussi l^ien que du temps aucjuel elle appartient, il faut entendre Bodin lui-même nous expliquer dans sa préface à la suite de quel événement et pour quel motif il l'a composée. On lui trouvera quelquefois une crudité de langage, une licence d'imagination que j'aurais voulu épargner à la délicatesse du lecteur; mais c'est précisément un des traits les plus caractéristiques de la croyance qu'il veut défendre , et peut-être^ussi de l'époque où cette croyance s'est développée, de mêler ensemble l'absurde, l'horrible et l'obscène. Voici ce passage qui, malgré son étendue, ne paraîtra pas trop long. Je le transcris, pour plus de facilité, avec l'orthographe d'aujourd'hui.

« Le jugement qui a été conclu contre une sorcière, auquel je fus appelé le dernier jour d'avril mil cinq cent septante et huit, m'a donné l'occasion de mettre la main à la plume pour éclaircir le sujet des sorciers, qui semble à d'autres personnes étrange^ à merveille, et à plusieurs, incroyable. La sorcière que j'ai dit s'appelait Jean Harvillier, native de Verbery, près Gompiègne , accusée d'avoir fait mourir plusieurs hommes et bétes , comme elle confessa sans question ni tortures, combien que de primeface elle eût dénié opiniâtrement et varié plusieurs fois. Elle confessa aussi que sa mère, dès l'âge de douze ans, l'avait présentée au diable en guise d'un grand homme noir, outre la stature des hommes, vêtue de drap noir, lui disant qu'elle l'avait, sitôt qu'elle fût née, promise à celuilà, qu'elle disait être le diable, qui promettait la bien traiter et la faire bien heureuse ; et que dès lors elle renonça à Dieu et promit servir au diable; et qu'au même instant elle eut copulation cliarnellement avec le diable, continuant depuis l'âge de douze ansjusquosà cinquante ou environ qu'elle fut prise. Elle dit aussi que le diable se présentait à elle quand elle voulait, toujours en l'habit et forme qu'il se présenta la première fois, éperonné, botté, a3"ant une épée au côté et son cheval à la porte, que personne ne voyait qu'elle. Et si (aussi) avait quelquefois copulation avec elle, sans que son mari,

couché auprès d'elle, l'aperçût. Or, combien qu'elle fût diffamée d'être fort grande sorcière, et qu'il fût presque impossible de garder les paysans de.la ravir des mains de justice pour la brûler, craignant qu'elle ne réchappât, si est-ce qu'il fut ordonné auparavant que procéder au jugement définitif, qu'on envolerait à Verbery, lieu de sa nativité, pour s'enquérir de sa vie, et aux autres villages où elle avait demeuré. Il fut trouvé que, trente ans auparavant, elle avait eu le fouet pour le même crime, et sa mère condamnée à être brûlée vive, par arrêt de la cour du parlement confirmatif de la sentence du juge de Sentis. Et si fut trouvé qu'elle avait accoutumé de changer de nom et de lieu pour couvrir son fait et que partout elle avait été atteinte d'être sorcière. Se voyant convaincue, elle requit pardon, faisant contenance de se repentir, déniant toutefois beaucoup de méchancetés qu'elle avait commises et auparavant confessées. Mais elle persista en la confession qu'elle avait faite du dernier homicide, ayant jeté quelques poudres que le diable lui avait préparées, qu'elle mit au lieu où celui qui avait battu sa fille devait passer. Un autre y passa auquel elle ne voulait point de mal, et aussitôt il sentit une douleur poignante en tout son corps. Et d'autant que tous les voisins, qui lavaient vu entrer au lieu où elle avait jeté le sort le jour même, voyant l'homme frappé d'une maladie si soudaine, criaient qu'elle avait jeté le

sort ; elle promit de le guérir, et de fait elle garda le patient pendant la maladie et confessa que le mercredi devant que d'être prisonnière, elle avait prié le diable de guérir son malade , qui avait fait réponse qu'il était impossible ; et qu'elle dit alors au diable qu'il l'abusait toujours et qu'il ne vînt plus la voir ; et lors qu'il dit qu'il n'y viendrait plus, et que deux jours après l'homme mourut. Et aussitôt elle s'alla cacher en une grange où. elle fut trouvée. Ceux qui assistaient au jugement étaient d'avis qu'elle avait bien mérité la mort ; mais sur la forme du genre de mort, il y en eut quelqu'un plus doux et d'un avis plus pitoj^able (on verra tout à l'heure que ce n'était pas Bodin), qui était d'avis qu'il suffisait de la faire pendre. Les autres, après avoir examiné les crimes détestables et les peines établies par les lois divines et humaines, et mêmement la coutume générale de toute la chrétienté, et gardée en ce royaume de toute ancienneté, furent d'avis qu'elle devait être condamnée à être brûlée vive ; ce qui fut arrêté, et la sentence, dont il n'y eut point d'appel, exécutée le dernier jour d'avril à la poursuite de maître Claude Defay, procureur du roi à Ribemont. »

Les lignes qui suivent ne sont pas moins curieuses^ et je demande la permission de les citer encore, afin que personne ne prenne ici le change. Malgré les prétendus meurtres qu'on l'accuse d'avoir com-

mis à l'aide d'une poudre répandue sur le passage de ses victimes, ce n'est pas comme empoisonneuse que cette pauvre femme a été brûlée, mais comme sorcière ; et tel est le pouvoir de l'imagination excitée par de sombres pratiques, qu'elle a contirmé par ses aveux le cruel arrêt prononcé contre elle.

« Depuis la condamnation elle confessa qu'elle avait été transportée par le diable aux assemblées des sorciers, après avoir usé de quelques graisses que le diable lui baillait, étant guidée d'une si grande vitesse et si loin , qu'elle était bientôt lasse et foulée, et qu'elle avait vu aux assemblées grand nombre de personnes, qui adoraient bien un homme noir, en haut lieu , de l'âge comme de trente ans, qu'ils appelaient Beelzebuth; et après cela ils, se couplaient charnellement , et puis le prince leur faisait sermon de se fier à lui, et qu'il les vengerait de leurs ennemis et les ferait bien heureux. »

Mais en vain les bûchers étaient-ils encore allumés, laissant échapper de pareils récits du milieu des flammes, l'esprit de cette époque n'était plus celui du moyen âge. Déjà au commencement du XIV® siècle, un médecin italien, appelé Pierre d'Apono, avait contesté l'existence de la sorcellerie, et aurait péri par Je supplice du feu, accusé lui-même du crime imaginaire qu'il osait nier, si la mort n'était venue interrompre son procès. Moins

heureux que lui, un docteur en théologie du nom de Guillaume de Lure, ayant attaqué la même croyance jusque dans la chaire évangélique, mourut à Poitiers, en 1553, de la mort de ceux qu'il voulait sauver. Son incrédulité même fut regardée par ses bourreaux comme une preuve suffisante de ses relations avec l'enfer, et le bruit se répandit dans le peuple qu'on avait trouvé sur lui une obligation en bonne forme par laquelle il s'engageait envers le démon à traiter de fables tout ce qu'on raconte de ses marchés avec les hommes. Ces terribles exemples ne découragèrent point l'esprit d'examen qui s'avançait à grands pas. Un autre médecin, contemporain de Bodin, qui, bien que d'origine allemande, avait pris tous ses degrés à la Faculté de Paris, que la reine de Navarre avait donné pour précepteur à son neveu et à ses enfants, et qui -avait connu intimement Michel Servet, Jean de Wier ou plutôt de Weyer ^, sans nier ouvertement l'existence des sorciers, essaya de démontrer que ce n'étaient le plus souvent que des malades atteints de mélancolie, ou comme on dirait aujourd'hui, des hallucinés, dont les sens abusés faisaient tout le crime, et qui, ne pouvant pas être distingués des vrais coupables, imposaient aux juges l'obligation

' Ce mot signifie résprvoir en allemand, d'où le nom de Piscinarius, par lequel Jean de Wier el désigné en lalin.

d'absoudre toujours les accusés de cet ordre. Ce qu'on dit de l'onguent ou de la graisse de sorcier est un argument en sa faveur, car cette substance, composée des narcotiques les plus actifs, fait tomber celui qui en fait usage dans un sommeil profond et agité, bientôt suivi des visions les plus lugubres. L'opinion de Jean AVier, exposée avec force dans plusieurs ouvrages % quoique avec ménagement pour le principe des croyances reçues, fit en peu de temps de nombreux et puissants prosélytes, Bodin remarque avec douleur qu'il comptait parmi ses partisans môme des princes, jusqu'à des rois, et que les tribunaux, intimidés par leurs sarcasmes, n'osaient presque plus ni poursuivre ni condamner les suppôts de Satan. Ce prétendu relâchement des moeurs lui inspire la plus violente indignation, lui fait voir la société dans le plus grand péril, et c'est pour venir au secours de la justice et de la foi chancelantes qu'il s'est décidé à prendre la plume. Il se propose à la fois de réfuter ceux qui nient la sorcellerie et d'enseigner les moyens de reconnaître, de saisir à coup sûr et de frapper ce crime, aux ma-

' Voici les litres de ces ouvrages : de Prœstigiis âœmonum et incantationibus ac renefîciis libri sex, in-8, Bâle, 1564 ; — Liber apologetkus de pseudomonarchiâ dœmonum, in-4, Bâle, 1577; — di- Lamiis liber et de covimentitiis Jejuniis, in-4, Bâle, 1577 et 1582. Le premier et le plus iniportant de ces écrits a été traduit en français par Grevin, in-8, Paris, 1567; et par Goulart, Genève, 1579.

gistrats chargés de le punir. Qu'on se figure une dissertation scolastique confondue avec un manuel de l'inquisition : telle est précisément la Démonomanie.

Elle se compose de quatre parties formant autant de livres distincts : dans le premier livre il est question des esprits en général, de leur nature, de leurs différences et de leurs moyens de communication avec les hommes, des différents genres de divination pratiqués chez les anciens et cliez les modernes ; dans le second on s'occupe de la sorcellerie proprement dite et des elïéts qu'elle produit au-dessus des forces de l'homme, des enchantements ou rites abominables dont elle tient sa puissance, mais avec les ménagements nécessaires pour éclairer la conscience des juges sans exposer les âmes faibles à des tentations redoutables. Les moyens, soit naUirels, soit surnaturels de se préserver des atteintes de cet art infernal, ou de s'en délivrer quand elles nous ont surpris, forment la matière du troisième livre. Le quatrième est, comme je l'ai déjà dit, un code de procédure et un manuel d'inquisition dirigé contre les sorciers. Enfin, l'ouvrage se termine par une réfutation en règle de Jean de Wier, que l'auteur de la Démonomcmie, avec une naïveté surprenante, nous montre comme un méchant homme, et ([u'il soupçonne fort de cacher son jeu ; car le diable n'a pas de plus fidèles

sujets que ceux qui en public renient son empire, comme le prédicateur cité plus haut. On voit que le sujet est pris au sérieux, et que rien n'a été négligé pour le relever dans les esprits, pour y rattacher à la fois tous les genres d'intérêt.

Ce serait une tâche non moins stérile que fastidieuse de suivre Bodin dans la carrière qu'il s'est tracée ; mais je citerai quelques-unes des règles de procédure ou des moyens d'instruction proposés dans le quatrième livre, afin qu'on sache où l'on peut être conduit, lorsqu'on matière de droit on sort de l'humanité et de la raison, afin de montrer par un illustre exemple que les passions mêmes sont moins sourdes à la clémence et à la justice que la crédulité. La première mesure que Bodin sollicite contre les sorciers , c'est un système de délation comme celui qui était pratiqué par Finquisition politique de Venise. 11 veut que, dans chaque église, le tronc dépositaire de la charité des fidèles se transforme en une bouche de pierre destinée à recevoir des dénonciations anonymes. Une pareille dénonciation suffit à ses yeux pour autoriser des poursuites , une arrestation , une instruction , et quelle instruction ! Le mari cité en témoignage contre la femme, la femme contre le mari, les enfants même en bas âge, contre leurs parents, et surtout les jeunes filles contre leurs mères ; car c'était une croyance reçue que toute sorcière, si elle avait une

fille, la consacrait au diable dès sa plus tendre enfance. Ajoutez à cela les promesses fallacieuses, les surprises, les menaces, l'appareil des supplices, et enfin le plus terrible de tous ces moyens, la torture. Il est même permis de commencer par là quand la victime est une femme et quand cette femme est dénoncée par le bruit public 1. Maintenant, comment l'accQsée se cliange-t-elle en coupable ? C'est d'abord quand elle fait des aveux, et ensuite quand elle n'en fait pas, surtout si dans son pauvre corps, meurtri et déchiré, elle laisse apercevoir une âme supérieure à son sexe. Qu'elle regarde ses bourreaux d'un œil sec, comme cette jeune fille espagnole dont liodin nous raconte l'histoire et qui expira sur un bûcher, à l'âge de dix -huit ans, c'est un signe infaillible qu'elle est criminelle, car c'est encore un axiome parmi les docteurs en droit infernal, qu'une sorcière ne peut verser que trois larmes de l'œil droit. En déroulant sous nos yeux ces abominables maximes, il n'arrive pas une seule fois à l'auteur de la Démononianie de laisser échapper un doute, un regret, une parole de commisération. « Tout cela, dit-il en terminant, tout cela est licite de droit divin et humain. »

• « C'est une présompliou li\''S-\iolenlo, quand une femme à bruit d'èlre sorcière, qu'elle e;t telle, et qui suffil pour la condamner à la question. » Liv. IV, ch. iv, p. 4.'i<) de l'édition de 1o'J8.

En lisant aujourd'hui ce livre avec l'iiorreur et le dégoût qu'il mérite de nous inspirer, il nous est l'acile d'être sévères pour l'auteur ; mais si l'on veut le jug-er avec impartialité, et même le comprendre, il faut se placer à son point de vue, au point de vue de son temps, et éclairer sa pensée de tous les faits dont il était obligé de tenir compte. Ce serait une grande erreur de croire que Bodin est un libre penseur à la faf'oii du xviii^ siècle, ne tenant à rien, ne comptant pour rien les croyances et les institutions régnantes ; ou un esprit critique à la manière de nos jours, qui cherche avec indépendance, dans la nature même de l'homme, le fondement des lois et des opinions de la société. Son respect n'est pas moins grand pour la tradition, même quand il ne la comprend pas, que pour la raison; et son but constant est de les défendre l'une et l'autre. De là le caractère de ses ouvrages, où l'érudition la plus étendue et la plus variée, où la théologie, l'histoire et le droit viennent toujours se mêler au raisonnement philosophique \ Mais la

1 II est évident que Giiy Patin, cette méchante commère toujours si mal informée, n'avait pas même lu l'ouvrage de Bodin, lorsqu'il écrit : « La Démonomanie des sorciers, de J. Bodin, ne vaut rien du tout. 11 n'y croyait point lui-même; il ne fit ce livre qu'afin qu'on crût qu'il y croyait, d'autant que pour quelques opinions un peu libres, il fut soupçonné d'athéisme, puisqu'il favorisa les huguenots. Depuis, il se fit ligueur, de peur de perdre son office, et, enfin^ mourut de la peste à Laon, où il était

tradition, pour lui, ce n'est pas un fait ou une croyance isolés^ si g-rands qu'ils puissent être ; ce n'est pas la relig'ion ou la législation d'un peuple particulier, ou d'une partie du monde; c'est ce que le monde entier ou tout le genre humain semble attester d'une voix unanime. Or, c'est précisément ce qui arrive au sujet de la sorcellerie. Réunissez en effet tous les monuments possibles, depuis l'origine de la civilisation jusqu'au commencement du xxiif' siècle, monuments païens et monuments chrétiens, livres saints, écrits des Pères, droit civil, droit canon, archives des parlements et des tribunaux, vous verrez que tous admettent, dès cette vie, des relations criminelles^ des engag-ements terribles entre l'homme et les puissances de l'abîme. Ouvrez la Bible, vous v lirez ce commandement plusieurs fois répété : « Ne laisse pas vivre une sorcière » ; et ici Bodin a mille fois raison contre Jean de AVier; il s'agit d'une sorcière, non d'une empoisonneuse, puisque le nom que lui donne le texte sacré (méhaschépha) est le même qui désigne les sorciers de Pharaon et du roi d'Assyrie. La peine capitale est également prononcée contre tout homme ou toute femme qui, par certaines pratiques alors très-connues, interroge les morts \ Mais en

procureur du roi, juif et nou chrétien. » Lettres de Guy Patin, édition de Réveille-Paris, tome I, page 303. 1 Levit , chap. \x, v. (> et 27 ; Deuter., cliap. xviii, v. W.

dépit de cette loi sévère, nous rencontrons un peu plus loin ' la pythonisse d'Endor qui évoque, en présence de Saiil, l'ombre de Samuel. Et à une époque plus récente encore de l'histoire sainte, Isaïe ^ reproche à son peuple d'avoir moins de foi dans la parole de Jéhovah que dans les chuchotements et les murmures arrachés à la tombe, et de consulter les morts sur les vivants. Dans les récits évangéliques, les possédés et les démons jouent un très-praiid rôle; les apôtres trouvent sur leur chemin Simon le magicien, égarant par ses sortilèges les habitants de Samarie, et nous voyons Jésus-Christ lui-même tenté par l'esprit du mal. L'antiquité profane n'est pas moins positive sur ce point que l'antiquité sacrée. Depuis l'extrême limite de l'Orient jusqu'à celle de l'Occident, depuis l'Inde, l'Egypte, la Perse, jusqu'à la Grèce et à l'Italie, depuis les Védas et les livres de Zoroastre jusqu'aux chefsd'œuvre classiques dont s'est nourrie notre jeunesse, il n'y a qu'une voix sur l'existence des esprits immondes, de quelque nom qu'on les appelle, et de leur commerce avec la terre, de la puissance surnaturelle qu'ils partagent avec certains hommes. Ainsi, pour ne parler que des écrivains grecs et

Les pratiques dont il s'agit ici s'appellent ob et yidoni; mais il serait difficile do déterminer le sens exact de ces deux mots.

1 Samuel, liv. I, ohap. xxviii, v. 7 et suiv.

2 Chap. VIII, V. 19.

472 RÉFORMATEURS ET PUBLIGISTES

romains, Homère n'est-il pas une garantie de cette foi quand il nous montre Gircé changeant en pourceaux les compagnons d'Ulysse ? La même croyance n'est-elle pas attestée par le Père de l'histoire lorsqu'il raconte que, par l'effet d'un charme dont la reine elle-même était l'auteur, le roi Amasis a été longtemps empêché de consommer son mariage avec Laodicée '? C'est ce que le moyen âge appelait nouer l'aiguillette. Hérodote nous apprend aussi ^ qu'il existait de son temps, sin^ les confins de la Scythie, une petite peuplade appelée les Neuriens, où tout le monde était réputé magicien et jouissait, selon le bruit public, de la propriété de se changer en loup. C'est le premier exemple de ce qu'on a appelé plus tard les loups-garous ou la lycanthropie. Qui ne connaît les sorcières de la Thessalie? Qui ne se souvient de ces beaux vers où Virgile et Ovide, sans doute d'après les idées de leur temps, nous peignent la puissance des incantations, capable de tirer les mânes de leurs tombeaux, de déplacer les arl)res et les maisons, d'arrêter et de faire reculer le cours des fleuves et de forcer la lune à descendre du ciel ? A ces témoignages éclatants il faut joindre ceux de Pline, de Suétone, de Valère Maxime, de Lucrèce, de Plutarque et de

' Hérod., liv. Il, ad fm.

2 Liv. IV.

tous les philosophes de Fécole néoplatonicienne, ou des nouveaux disciples de Pythagore.

Si de l'anti^juitc nous passons aux Pères de l'Église et aux docteurs du moyen âge, nous voyons la croyance à la sorcellerie revêtir un caractère plus menaçant et plus sombre, parce qu'elle ajoute aux puissances infernales des anciens, déjà assez redoutables, à ce qu'il semble, les divinités aimables dont leur imagination avait peuplé l'Olympe et toutes les parties de la nature, la terre et la mer, les montagnes, les vallons et les bois. Saint Augustin est le premier qui, sans nier l'existence de tous les objets de l'ancien culte, les ait représentés comme des démons, seul pouvoir surnaturel que les hommes aient j)U connaître hors de la révélation ; seul mo^'en d'exjoliquer, au point de vue de l'autorité, les oracles et les prodiges du paganisme : car, supposez le droit de contester ces merveilles ou de les expliquer par des causes naturelles, où s'arrêtera-l'incrédulité ? Saint Augustin admet aussi, comme une vérité constatée par l'expérience et appuyée sur les témoignages les plus dignes de foi, l'existence des incubes et des succubes, ou le commerce charnel des démons, autrefois adorés sous le nom de sylvains, de faunes, de druses, avec les hommes et les femmes. On sait qu'il ne croyait pas aux antipodes ; mais le fait dont nous parlons est si solidement établi à ses yeux, qu'il y aurait, selon

lui, de l'imjoudence à le nier ^ Les idées de saint Augustin ont fait autorité dar.s l'Eglise ; on les retrouve dans les écrits de saint Bernard et de saint Thomas d'Aquin ; elles ont inspiré plusieurs canons des conciles et plusieurs actes de la Sorbonne ainsi que des souverains pontifes, entre autres la décision de 1318, citée par Bodin en tète de la Démonomanie, et la fameuse bulle de 1484 par laquelle Innocent VIII, se plaignant de l'indulgence accordée à la sorcellerie, a rallumé, contre les malheureux accusés de ce crime, la flamme des luichers presque éteinte dans toute l'Europe ; enfin, elles se sont emparées de l'imagination du peuple et ont donné naissance à ces légendes sans nombre dans lesquelles, comme l'a montré il 3-^ a quelques années un spirituel écrivain ^, on peut reconnaître encore, sous une forme tantôt grotesque, tantôt lugubre, les personnages de la A'ieille mythologie. La réforme n'a apporté aucun changement à ces croyances, et même

'Voici les proproî paroles de saint Augustin, qui mérilent d'être citées: «Et quoniamcrelierrimafama e^t, nuiitique se esse expertes, vel ab eis qui expprli essent, de quorum fide dubilandum non est, audisse confirmant, Syivanos et Innos, quos vulgo incubes vocaot, improbos saepe ex ti lisse mulieribus et earum a[)petisse et peregisse concubitum ; et quosdam dœmones quos Gaiii Drusios nuncuparil,, liane assidue immundiliam et efficere, plures talescjue asseverant, ut hoc negare imi)udentite esse videatur. » Civit. Dei., lib. XV.

2 Henri Heine, Revue des Deux Mondes^ 4852.

elle y a montré pins d'obstination, comme on le verra dans un instant.

A l'ombre de cette tradition religieuse, si constante et si universelle, il s'est formé comme une tradition judiciaire, non moins persévérante, qui n'est qu'une suite d'arrêts de mort et de sanglantes tragédies. J'ai déjà cité le législateur des Hébreux qui condamne les sorcières et les nécromanciens à être lapidés. Platon lui-même, dans le onzième livre des Lois, tout en élevant des doutes sur la puissance des enchantements, des prestiges, des statuettes de cire destinées à recevoir et à transmettre les effets de la haine, invoque cependant la mort contre le magicien surpris dans l'exercice de son art avec des intentions coupables. Mais il est évident que le philosophe grec, en même temps qu'il a voulu frapper la seule intention du crime, a fait ici un sacrifice aux idées et à la législation de son pays. Ainsi que les lois de la Grèce qui lui ont servi de modèles, celle des Douze Tables punit le sortilège du dernier supplice, et ce châtiment terrible, approuvé par tous les jurisconsultes romains, a passé dans les constitutions des empereurs. Les empereurs chrétiens Constantin et Théodose ne se sont pas arrêtés là : ils ont refusé aux malheureux condamnés pour magie, à ces ennemis de la nature et du genre humain, comme ils les nomment, le droit d'interjeter appel de la sentence prononcée

contre eux, et le recours en grâce près du souverain. Cet excès de rigueur ne suffisait pas encore aux mœurs et aux opinions des siècles suivants : il fallut qu'à la mort vinssent se joindre la torture et les supplices les plus raffinés. Nous apprenons, en effet, par Grégoire de Tours ', que dès le règne de Ghilpéric, un grand nombre de personnes accusées de maléfices furent condamnées au feu et à la roue. Le feu obtient enfin la préférence, et î'on voit les bûchers se dresser dans toute l'Europe avec une effroyable rapidité. Plus on multiplie les exemples, plus le nombre des coupables paraît s'accroître, grâce à cette puissance qu'a l'imagination de s'efl^rajer des fantômes créés par elle-même et d'y croire d'autant plus qu'elle les craint davantage. D'ailleurs, les délateurs sont récompensés, ceux qui gardent le silence poursuivis comme complices, et les juges, qui se montrent indulgents, menacés de l'infamie et de la privation de leurs charges. Telle est la substance d'une ordonnance rendue par Charles VIII, surnommé le Sage, et qui n'esL qu'une restauration des édits antérieurs. Sous le règne de Charles IX, un prétendu sorcier du nom de Trois-Echelles, à qui l'on promettait sa grâce s'il dénonçait ses complices, déclara qu'en France seulement il v en avait cent mille. C'est

Hist. franc., liv, VI, rliap. x\xv.

juste le nombre des athées que le père Mersenne a cru découvrir plus tard dans le même pays. Aussi personne n'était à l'abri de cette accusation : on sait qu'elle a plané sur la tète d'un empereur, Fré- ' déric Barberousse, et de deux papes, le savant Gerbert ou Sylvestre II et Benoît IX. Elle arrachait le prêtre de l'autel, le théologien de sa chaire, le moine et la religieuse de leur couvent, pour les livrer, déjà flétris avant d'être frappés, à une mort inévitable. J'ai cité plus haut Guillaume de Lure, célèbre prédicateur, brûlé à Poitiers, en 1453, pour avoir nié la sorcellerie. La même année a vu périr, pour la même cause et par le même supplice, uu chancelier de l'église de Trêves, docteur en théologie, appelé Hulart, et Guillaume Edeline ou Edelin, docteur en Sorbonne, prédicateur renommé et curé de Saint-Germain en La^'e. Ce dernier confessa « qu'il avait été plusieurs fois la nuit transporté aux assemblées des sorciers et illec (la) renoncé Dieu et adoré le diable en ligure de bouc, le baisant au fondement. » Pic de la Mirandole a vu mourir au bûcher deux pauvres moines accusés d'entretenir depuis quarante ans des relations coupables avec deux démons hyphialtes ou succubes. En 1545, Madeleine de la Croix, abbesse d'un couvent de Gordoue, est accusée du même crime et n'échappe au supplice qu'en faisant des aveux et en recourant à la grâce du souverain pontife. Moins

heureuse, sans cloute parce qu'elle est moins puissante, une religieuse du monastère de Nazareth, près de Cologne, convaincue par ses propres aveux d'être depuis trente ans la concubine du démon, est livrée aux flammes. Une autre fois, c'est un couvent de femmes tout entier qui se donne à l'ange rebelle, accueilli chaque nuit sous la forme d'un chien noir, dans ce harem d'une nouvelle espèce.

Mais les plus exposés sont toujours les plus faillies et les plus maltraités du sort : les vieilles femmes, les vieillards, les pauvres gens de la campagne, les bergers surtout, et les filles que leur laideur empêche de trouver un mari. Bodin trouve même le secret de justifier cette atrocité par la j^hilosophie de Platon. De même que la beauté que nous apercevons en ce monde est un raj-on de la splendeur divine , de même la laideur est la marque de ceux que Dieu a rejetés de son sein ou qui se sont donnés à son ennemi, au prince des ténèbres. Delà le proverbe : Laide comme une sorcière*. De là aussi la tradition queles objetslesplushideux de la nature, tels que crapauds, serpents, etc., étaient les instruments ordinaires et comme les complices de la sorcellerie.

Il n'entre pas dans mon dessein de citer tous les malheureux qui, seulement dans notre pays, sont tombés victimes de cette cruelle superstition. Je me

• Dhnonolofj.^ liv. III, cliap. ii, pag. 336 de l'édil. de 1598.

bornerai à dire que le monstre ne se contentait pas toujours de sacrifices isolés; il a dévoré plus d'une fois, sur le même brasier, toute une hécatombe humaine. On lit dans la Chronique de Monstrelet ' qu'en l'an de grâce 1459, les prisons d'Arras se remplirent tout à coup d'une foule de personnes soupçonnées d'assister aux assemblées du sabbat : elles appartenaient aux conditions les plus diverses de la société, et, amenées par la séduction ou par la violence à désigner leurs complices, elles dénoncèrent jusqu'à des gouverneurs de bailliages et de villes, jusqu'à des prélats, qui furent enveloppés dans le même procès. Tous indistinctement furent soumis à la torture, « tant et si très-longuement, et par tant de fois, dit le chroniqueur, que confesser leur convenait. » Les plus pauvres d'entre eux furent brûlés sans pitié ; les puissants et les riches se rachetèrent à prix d'argent, et ceux-là mômes que la question n'avait pas ébranlés furent obligés de se dérober par F exil à la haine qui continuait de les poursuivre. Vers la même époque, s'il en faut croire le jurisconsulte Alciat, un inquisiteur faisait mourir dans le Piémont plus de cent prétendus sorciers ^. En 1577, le parlement de Toulouse condamna au feu quatre cents personnes toutes marquées, dit

' Tom. m, pag. 24, édil. de 1372. Paris, in fol. 2 Déinoiwlofj., prëlace, [kv^. 43 de l'édition cilt'e.

480 RÉFORMATEURS ET PUBLIGISTES

l'arrêt sanguinaire, des stigmates du démon : on attribuait ce caractère à certains points insensibles qu'on croyait découvrir sur la personne de l'accusé, et dont la recherche, au moj^en de longues aiguilles enfoncées dans les chairs, était à la fois une barbarie et un outrage à la pudeur. En 1619, Pierre de Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, nommé président d'une commission extraordinaire pour la répression de la magie et de la sorcellerie, livra aux flammes jusqu'à cinq cents victimes dans l'espace d'une seule année i . Dans un temps encore plus rapproché de nous, en 1645, c'est le père Simard, dominicain, qui fait trembler par des mesures semi)lables le comté de Bourg'ogne, dont il a été nommé inquisiteur général. Après de telles horreurs, on est presque tenté de regarder comme des actes de clémence les exécutions qui n'embrassent que trois, quatre, et même sept personnes, comme celles dont Bodin fut témoin à Nantes en 1549, et à Poitiers en 1564 ; ou celles qui furent ordonnées en 1620, à Nérac, par les chambres dites de l'Édit, et le 8 avril 1634, par le parlement de Paris, contre

' Co fou furioux ne s'o-it pa.^ contoritô de sévir contre les «orciers en qualité de juge, il les a aussi poursuivis comme écrivain. On a de lui deux ouvrages curieuXj et dont le prcniicr est devenu très-rare : le Tableau des inconstances des mauvais anges et démons, avec une estampe (pii représente les cérémonies du sabbat, in-4. Paris, 1620 ; l'IneréduUlk et mécréance du sortilège pleinement conraincues, in-4. Paris, 1G22.

un certain Adrien Bouchard et ses prétendus complices. On passe sans s'arrêter près des supplices individuels, à moins que les victimes, soit par leur rang, soit par les détails de leur jugement ou de leur mort, n'attirent particulièrement les regards, comme le médecin Poirot, brûlé à Nancy, en 1612, pour avoir ensorcelé une grande dame, et le curé Gaufrédi, qui, en 1611, par arrêt du parlement d'Aix, subit la même peine à Marseille, convaincu d'avoir introduit une légion de démons dans un couvent d'ursulines.

On croit généralement que le dernier bûcher allumé en France pour cette triste cause est celui qui consuma, le 18 août 1634, le malheureux Urbain Grandier : c'est une grave erreur. Les circonstances extraordinaires au milieu desquelles ce lugubre drame s'est accompli, les personnages considérables-qu'on y voit paraître ou que la calomnie y a mêlés, la polémique ardente dont il a été l'occasion'pendant plus d'un siècle, lui ont donné dans la postérité un retentissement sans exemple, l'ont environné d'une horreur dont la poésie s'est emparée comme la raison au profit de l'humanité outragée ' ; mais les annales de la justice nous offrent des victimes plus récentes et plus intéressantes, peut-

* On relira les page? émouvante? qiieM.de Vigny, dans son beau livre de Cinq-Mars, a consacrées à la mort de Grandier, et la Sorcière de M. Michelet.

être, que le curé de Loudun. Dans les faits que j'ai cités plus haut, nous arrivons jusqu'en 1645. Qu'on me permette d'y ajouter un acte de 1691, d'autant plus remarquable qu'il est postérieur à l'édit de 1672 qui défend à tous les tribunaux du royaume de recevoir désormais de simples accusations de sorcellerie. Cet acte n'est rien moins qu'un arrêt de mort, confirmé par le parlement de Paris, et mis à exécution contre huit bergers de Pacy en Brie, convaincus d'avoir jeté un sort sur leurs troupeaux. La Voisin, cette célèbre empoisonneuse, qui fut brûlée vive en 1680, n'aurait pas été condamnée à cette horrible peine si, à ses crimes trop réels, l'accusation n'avait joint l'exercice des arts magiques. On peut donc affirmer que les poursuites contre la sorcellerie ont duré en France et ont porté leurs fruits sanglants jusqu'au commencement du xv!!!*^ siècle. En Angleterre, elles ont subsisté plus longtemps ; car c'est seulement en 1736, dans la neuvième année du règne de George II, qu'elles furent légalement abolies, et Walter Scott nous apprend dans sa Démonologie qu'en 1722 on brûlait en Ecosse la dernière sorcière. C'était une pauvre vieille femme idiote qui, à l'aspect du bûcher qui allait la dévorer, se réjouit de dégourdir ses membres à la chaleur d'un bon feu. Gomme elle avait une fille estropiée des mains et des pieds, on l'accusait de s'en servir en guise

de monture, en la faisant ferrer par le démon aux quatre membres, pour se rendre chaque nuit aux assemblées du sabbat.

Moins d'un siècle auparavant, en 1640 , les comtés de l'est de la Grande-Bretagne formèrent une association pour la poursuite de la sorcellerie, comme il s'en forme aujourd'hui pour les chemins de fer. Un certain Thopkins eut la charge de dénicheur de sorcières (icitch-finder) , avec la rémunération de vingt schellings pour chaque tête livrée, je ne dirai pas à la justice, mais à la fureur publique. On pense bien que les victimes ne lui manquèrent pas. Pendant vingt ans qu'il fît cet horrible métier, il causa la mort de plusieurs milliers d'innocents. D'après ses ot-dres, toute personne soupçonnée de relations infernales était liée et jetée dans une mare. Si elle surnageait, elle, était déclarée coupable et livrée au bûcher. Si elle allait au fond, on allait à son secours, quelquefois assez tôt pour la sauver ; mais le plus souvent elle périssait asphyxiée. Ce misérable, à la fin, souleva contre lui une telle exécration, qu'on lui fît subir la même épreuve qu'il infligeait à ses victimes. Après lui avoir lié les pouces et les orteils, on le jeta à l'eau, et il se trouva qu'il se soutint quelque temps à la surface. On ne dit pas cependant qu'il reçut le châtiment mérité par ses crimes ^

1 « Célébra lecl Irials fromthe earlest records to Ihe year 1 823, »

A présent, qu'on veuille bien se mettre un instant à la place de Bodin, et après avoir recueilli ces témoignages si innombrables, si éclatants, si persévérants, cet accord de la religion, de la poésie et de l'histoire, ces récits et ces commandements deTÉcriture sainte, cette tradition des Pères, ces canons des conciles, ces lois de toutes les nations, ces arrêts de la justice confirmés par les aveux des condamnés, qu'on les mette en balance avec les doutes de quelques philosophes, avec les timides réclamations de Jean de Wier ; s'étonnera-t-on qu'il ait pris parti pour les institutions et les croyances, je ne dirai pas de son temps, mais de tous les temps antérieurs et des deux siècles qui l'ont suivi? Dans la République, quand il s'agit de choisir, entre les lois de la justice, aussi claires, dit-il, que le soleil, et la routine de l'iniquité ou de la violence, Bodin se sent à l'aise, et tout en ménageant la transition, il ouvre résolument la route des temps modernes; mais ici il se trouve placé entre une tradition universelle du genre humain et les premiers bégayements de la science sur les phénomènes les plus obscurs de la vie et de l'organisation humaine. Parce que les faits sur lesquels cette tradition repose étonnent notre raison, ce n'est pas un motif, à ses yeux, de les nier, car nous rencontrons dans la nature même bien des choses incompréhensibles et qu(î nous n'en sommes

pas moins obligés d'admettre. Mystères pour mystères, pourquoi ne pas accueillir ceux que l'autorité de tous les siècles nous atteste aussi ])ien que ceux qui invoquent le témoignage de nos sens ^ ? Nous avons d'autant moins de raison d'être sévère pour Bodin, que près d'un siècle après la publication de la Démononianie , dans les années les plus resplendissantes du grand règne, quand déjà depuis vingt ans Descartes avait cessé de vivre, et que ses héritiers, les Bossuet, les Malebranche, les Leibnitz , les Fénelon faisaient briller d'un incomparable éclat la philosophie et la raison humaine; quand la Fontaine et Molière annonçaient de loin le xviii*' siècle, un corps considérable de l'État, une grande courdejustice, entreprenait la défense de la même cause, en se servant presque des mêmes arguments. L'an 1(570, dans une requête adressée à Louis XIV, pour lui demander la conservation des lois contre la sorcellerie, alors déjà menacées de l'édit de 1672, le parlement de Normandie s'exprimait en ces termes :

« Après tant d'autorités et de peines ordonnées parles lois divines et humaines. Votre Majesté, Sire, est très-humblement suppliée de faire encore réflexion sur les effets extraordinaires qui proviennent des maléfices de ces sortes de gens, sur les morts

1 Déinonomanie, préface, pag. 28-31, édit. citée.

et les maladies inconnues, précédées le pins souvent de leurs menaces, sur la perte des biens de vos sujets, sur l'expérience de l'insensibilité des marques (les stigmates dont j'ai parlé plus haut), sur les transports des corps, sur les sacrifices et assemblées nocturnes rapportés par les anciens et nouveaux auteurs, vérifiés de plusieurs témoins oculaires, tant des complices que de ceux qui n'ont aucun intérêt au procès, et confirmés d'ailleurs des reconnaissances de l^eaucoup d'accusés ; et cela, Sire, avec une telle conformité des uns avec les autres, que les plus ignorants qui ont été convaincus de ce crime, ont parlé avec les mêmes circonstances et de la même manière que les plus célèbres auteurs qui en ont écrit. Ce sont, Sire, des vérités tellement jointes avec les principes de la religion, que, quoique les effets en soient extraordinaires, personne jusqu'ici n'a pu les mettre en question. » Que répondre à cela ? Rien, sinon que la raison, la science, l'observation de la nature, en un mot, toutes les facultés naturelles de l'homme, et surtout l'humanité et la justice, ne doivent jamais abdiquer devant la tradition, si ancienne, si unanime, si impérieuse, qu'elle puisse être ; que la tradition peut sortir d'un fiiit mal compris, dénaturé par la haine ou par la peur, et qu'elle peut être non-seulement une erreur, mais un principe d'iniquité et de barbarie, un encouragement aux

plus monstrueuses violences. C'est une mode, à l'heure qu'il est, si générale de médire de la raison; ceux qui la déshonoraient hier par leurs saturnales, se montrent aujourd'hui si ardents à l'insulter; ceux-là mêmes qui semblent avoir reçu bu s'être donné à eux-mêmes la tâche de la défendre, lui témoignent tant de tiédeur ou cherchent à l'emprisonner dans de si étroites limites, qu'il est bien permis de lui ménager cette petite revanche contre la tradition et l'autorité exaltées au delà de toute borne légitime. Je sais bien que certains champions de la tradition ne se tiennent pas pour battus sur le terrain où nous sommes. Ne prétendent-ils pas qu'aujourd'hui môme nous assistons, sans le savoir, aux œuvres du démon : que c'est lui qui est l'âme des tables tournantes, que c'est lui qui nous parle au nom des morts, et qui, sous un autre nom, celui de somnambulisme ou de crises magnétiques, renouvelle au milieu de nous les possessions d'autrefois? Tant qu'ils se borneront à rêver tout haut, la face tournée vers les antiques ténèbres, objet de leur regret et de leur amour, on les laissera triompher à leur aise dans leurs pamphlets, dans leurs journaux, devant leur public. Mais qu'ils s'avisent de transformer nos modernes nécromanciens en scélérats, en blasphémateurs, et qu'ils réclament contre eux l'exhumation des vieilles lois, ou seulement la prison et l'amende, ils

soulèveront aussitôt un cri unanime de réprobation et d'horreur. Sans entrer dans le fond de la question, sur laquelle je reviendrai peut-être un jour, mais qui, à présent, m'écarterait un peu trop de mon plan; sans avoir la prétention d'expliquer, en passant, toute une classe de phénomènes qui, après les dénégations tranchantes des uns et l'aveugle admiration des autres, réclame encore une étude vraiment scientifique, je me bornerai à cette réflexion, que les effets de la sorcellerie, autrefois châtiés par la justice, ont cessé d'exister depuis qu'on a cessé d'y croire.

Les deux principes sur lesquels repose la Démonomanie, le respect de la tradition et la croyance aux faits surnaturels, se concilient fort mal avec le sens qu'on donne ordinairement à V Heptaplomères, ce testament religieux de Bodin, et en même temps la justification d'un de ses principes politiques les plus chers, la tolérance en matière de foi. En elïet, selon les uns, Bodin aurait conclu à l'athéisme, à l'indifierence religieuse, et si l'on croit ce que dit

de lui un de ses contemporains, Jacques Gillot, en écrivant à Scalig-er, il serait mort dans cet excès d'incrédulité comme un chien. Selon les autres, il n'aurait pas été au delà du déisme ou de la religion naturelle, telle que Rousseau la comprenait deux siècles plus tard. Enfin, d'après une troisième opinion, il aurait été en secret attaché au judaïsme, et le livre qui nous occupe n'aurait pas eu d'autre but que de saper tous les fondements de la révélation chrétienne. « Je vous dirai en passant, écrit Guy Patin*, que ce Bodin était juif en son âme, et que tel il mourut l'an 1596, procureur du roi à Laon, » Grotius lui-même, malgré la solidité de son érudition et la clairvoyance de sa critique, semble pencher vers cette hypothèse lorsqu'il dit que ses habitudes avec les juifs avaient fait de grandes brèches à sa foi.

J'affirme hardiment que Bodin n'est rien de tout cela, et qu'il n'a jamais eu les intentions contradictoires qu'on lui prête; que tout en aboutissant à des résultats plus humains dans la pratique , V Heptaplomères n'est que la confirmation et le développement, au nom d'une doctrine plus générale , des deux principes que je viens d'énoncer. Bodin un athée! Alors comment expliquer la démonstration très-solide qu'il apporte de l'existence

1 Édition de Réveillé-Parise, tome II, page 480.

et de la providence de Dieu ? Gomment comprendre que le personnage qui représente dans son dialogue la philosophie épicurienne, ne prenne la parole que pour être contredit et réduit au silence? Bodin déiste ! Que devient, dans ce cas, la place considérable qu'il abandonne dans la création aux êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, aux bons comme aux mauvais esprits, et surtout au prince des ténèbres? Pourquoi cette intervention continuelle de la tradition et des livres saints, non-seulement lorsqu'ils confirment, mais aussi quand ils dépassent la raison ? Il y a peut-être un peu moins d'invraisemblance à supposer chez Bodin un retour intérieur vers la foi de ses aïeux maternels : car les objections qu'il élève, avec beaucoup de vivacité et d'insistance, au nom même de l'Ecriture sainte, contre les dogmes du christianisme, sont pour la plupart tirés des auteurs juifs, surtout de l'espagnol don Abarbanel, et se sont conservés dans leur controverse religieuse, comme on peut s'en assurer par V Israël vemjé iVhàSiC Orohio. Mais d'abord il serait très-arbitraire de mettre sur le compte de l'auteur ces difficultés si bien placées dans la bouche d'un fervent et docte Israélite, Ensuite , il est facile de s'apercevoir que le judaïsme n'a qu'un rôle purement critique, et que les croyances positives par lesquelles il se distingue tout à la fois de la philosophie et des autres cultes, sa foi dans l'origine

surnaturelle et l'immuable perfection de la loi du Sinaï, sa prétention d'être la source unique de toute vérité divine, son espérance d'être un jour, après une restauration éclatante, la religion du genre humain, ne sont pas moins blessées par le sens général de cette composition que l'orthodoxie chrétienne.

Bodin, dans le domaine de la spéculation, est simplement un néoplatonicien de la Renaissance, chez qui la raison ne va pas sans mysticisme, ni la philosophie sans une tradition, non, sans doute, celle de l'Eglise, mais une tradition universelle, aussi ancienne que le genre liumain et représentée par les sages de toutes les nations, par les philosophes de l'Orient et la Grèce, aussi bien que par les patriarches et les prophètes. Seulement il faut remarquer que le mysticisme de Bodin est plus dans les choses qu'il croit que dans son esprit même ; dans les puissances invisibles qu'il reconnaît sur la foi commune, que dans ses idées et ses sentiments personnels; ou pour parler plus clairement : il est moins mystique que spiritualiste et moins spiritualiste que superstitieux, parce qu'il confond, d'après une erreur assez commune , l'ordre spirituel avec l'ordre surnaturel. Une âme mystique aime à se perdre dans l'abîme de l'infini ; dans l'humanité d'abord, puis avec l'humanité en Dieu. Lui , au contraire, il ne perd jamais de vue ni la liberté de

la personne humaine, ni sa responsabilité morale. De là, la hardiesse avec laquelle il juge les mystères en même temps qu'il croit aux esprits, aux sorciers, aux loups-g-arous et aux plus absurdes légendes. Esprit pratique d'ailleurs, plus légiste et homme d'Etat que philosophe et théologien, il vise à un résultat qui puisse servir la société et se traduire pour elle en article de loi. Un rapide coup d'oeil sur l'économie générale de l'ouvrage et sur la manière dont les questions }- sont traitées, sur l'ordre dans lequel elles s'enchaînent les unes aux autres, démontrera clairement ce que je viens de dire.

Il présente, comme on le sait déjà, la forme d'un dialogue entre sept personnages d'opinions et de croyances différentes : Goronœus ou Goroni, catholique romain ; Frédéric de Podonie , luthérien ; Antoine Gurtius, disciple de Zwingie; le juif Salomon Bar Gassi; un musulman, chrétien renégat. Octave Fagnola ; un philosophe épicurien, du nom de Sénamus; et Diego 'Toralba, philosophe spiritualiste, ou pour mieux dire néoplatonicien. G'est au nom])re de ces rôles ou des opinions mises en discussion, et non, comme on l'a cru, à la division du livre, que se rapporte le titre (V Ilrptaplomcres^.

1 « Heptaplomeros, sivp colloiiuium fie reriiin iibflilis. » 11 en existe un grand nonil)re de nianuscrils, paiiagés onlie plusieurs bibliollièques. Un des meilleurs est celui qui existe à Paris, à la Bibliothèque impériale, sous le no6o64. Les trois premiers livres

Il se partage en cinq livres, dont le premier n'est qu'une exposition, à l'imitation de celles qui précédent ordinairement les dialogues de Platon. Profitant de la liberté dont on jouit dans sa patrie, hors du cercle de la politique, et de la prospérité matérielle qui en fait le rendez-vous des étrangers, le Vénitien Goroni, riche et avide de s'instruire, est à la recherche des savants amenés par la curiosité ou l'intérêt dans la ville des lagunes, afin de s'entretenir avec eux et de suppléer par la conversation des hommes célèbres à l'insuffisance des livres. C'est ainsi qu'il fait la rencontre des six autres personnages de ce drame. Il les introduit dans sa somptueuse demeure, les retient par une hospitalité délicate, et tous les soirs, pendant la durée de leur séjour à Venise, il les réunit dans un banquet philosophique, où l'on disserte en liberté, mais d'un ton amical , sur les objets les plus élevés de la philosophie et de la religion. C'est un jeune homme qui/ assistant à ces entretiens en qualité de secrétaire de Coroni, en rend compte dans ses lettres à un ami éloigné. Après cette introduction, qui n'est pas dépourvue de grâce, et où l'on respire un certain parfum de l'antiquité, on entre en matière à l'occasion d'un tait qui nous replonge entièrement

de cet ouvrage ont été publiés en latin, et les deux autres en allemand, par 31. Guhrauer, in-8. Berlin, 1841.

clans les superstitions du xvi'^ siècle : c'est une tempête formidable excitée sur mer par une momie égyptienne qu'un voyageur ignorant a embarquée avec lui. Cet événement merveilleux, raconté par le musulman Octave, avec la certitude d'un témoin oculaire , amène naturellement la discussion sur l'existence et la nature des esprits , d'où elle est forcée de s'élever jusqu'à l'existence de Dieu, jusqu'à la définition de ses attributs et de ses rapports avec le monde; enfin elle arrive sur le terrain brûlant de la révélation et des religions positives, dont chacune se considère comme la seule vraie et se croit le droit de persécuter les autres. Les deux premières questions forment la matière du deuxième et du troisième livre ; les deux dernières, du quatrième et du cinquième.

Voici maintenant ce qu'on peut a^ppeler la stratégie de l'auteur, c'est-à-dire la manière dont il dispose, en face de ces questions, les différentes opinions mises en scène, et les forces relatives qu'il leur donne pour lutter les unes avec les autres. C'est dans cette tactique qu'on est réduit à chercher la pensée de Bodin, puisqu'il refuse de s'expliquer autrement. Le personnage le plus faible par la doctrine, mais le plus aimable par le caractère, c'est l'épicurien, le sceptique, le moderne païen Sénamus. Il est seul contre tous, et tous sont d'accord contre lui ; il ne paraît que pour être battu, ou pour donner

à de plus favorisés l'occasion de se produire. En revanche, il a toute la sérénité et les moeurs conciliantes de l'inditférence, allant à l'église avec les catholiques, au prêche avec les protestants, à la synagogue avec les juifs, à la mosquée avec les musulmans, et tout prêt à répondre, à ceux qui l'acciisent d'être sans religion, qu'il est j^lus près de l'excès contraire. Il regrette le paganisme et ne montre un peu de chaleur que lorsque, poussé à bout, il s'efforce de réhabiliter en lui le culte de la nature et des arts. Tout près de lui vient se placer le bonhomme Goroni, le représentant de l'autorité ou plutôt de la soumission absolue, qui, à toutes les objections élevées contre ses croyances, répond invariablement par ces paroles :■ Ainsi l'a décidé l'Eglise ; il faut s'en rapporter à l'Église, credendiim est Ecclesiœ. 11 va même jusqu'à dire qu'il n'admettrait pas l'Évangile, si l'Église ne l'avait approuvé. Cette abnégation a d'autant plus de mérite," qu'elle est unie, comme je l'ai déjà dit, à de vastes connaissances et à un désir ardent de les accroître. Ce n'est donc point par faiblesse d'esprit, c'est par la nature même de sa foi que \q savant Vénitien est condamné à cet humble rôle. Mais s'il maltraite le principe, et pour être vrai, s'il en fait la satire encore plus que la critique, Bodin s'applique à indemniser l'homme en lui donnant toutes les vertus d'une âme tendre et généreuse. N'est-ce

pas un modèle qu'il a proposé aux catholiques de la Ligue et qui ne serait pas déplacé même dans notre temps ? Ou bien sa pensée s'est-elle élevée plus haut? A-t-il voulu montrer que le catholicisme, riche, puissant, savant, inébranlable dans sa foi, devrait accorder aux autres cultes une liberté sans danger pour lui et une magnanime hospitalité ? Cette intention serait parfaitement d'accord avec la conclusion générale du livre et le goût de l'allégorie qui s'}' montre souvent.

Goroni a pour adversaires directs Gurtius et Frédéric, dans lesquels nous voyons représentées les deux faces de la réformation : dans le premier la critique, la résistance à l'autorité, la liberté d'examen ; dans le second le dogmatisme nouveau, le symbole évangélique formé sans la tradition et en haine de la tradition, par la seule autorité de la parole divine. Avec eux la discussion commence véritablement et devient tour à tour grave et mordante. Ils attaquent alternativement le catholicisme, ou plutôt le catholicisme leur est livré sans défense sur ces deux points capitaux : sa discipline et son dogme, ses institutions et son enseignement. Je ne pense pas qu'il y ait précisément une grande originalité dans ce débat, mais il résume a\ec clarté, avec force toute la controverse protestante.

Après l'Église catholique, c'est le christianisme lui-même qui est attaqaé tout entier avec une singu-

lière audace dans ses dogmes et dans ses mystères. CuiHius et Frédéric sont obligés de se défendre à leur tour contre Octave, contre Salomon, contre Toralba. Octave, le plus faible des trois, est comme l'avant-garde de cette troupe belliqueuse, et ses attaques n'ont pas d'autre portée qu'une guerre d'escarmouches. Il se borne à soutenir que dans la société moderne, le christianisme n'est pas la source unique des idées morales et spiritualistes ; que le Koran n'a pas fait moins de bien en Asie que l'Évangile en Europe : que Mahomet n'est pas ce fourbe ignorant et cruel qu'on se figurait, surtout au moyen ûge et encore au xvi'^ siècle, mais un apôtre de la civilisation, plein d'enthousiasme, un législateur plein de génie, de hautes pensées, qui a compris l'esprit et les mœurs de l'Orient ; que sa religion, enfin, n'est pas, comme on l'imagine, un sensualisme grossier transporté dans le ciel, après avoir été déjà autorisé sur la terre ; que la première de ses lois, c'est la charité ; ses principaux dogmes, l'unité de Dieu, sa spiritualité, sa toute-puissance, sa miséricorde, la haine de Tidolàtrie; et ses pratiques les plus essentielles, le jeûne, l'austérité, l'abstinence. Il n'est pas certain, d'après Octave, que le monothéisme musulman ne soit pas un retour au véritable esprit de l'Évangile : car le passage de saint Jean, sur lequel se fonde principalement le dogme de la Trinité, n'étant jamais invoqué par les

premiers pères de l'Ég-lise, ni par saint Cyrille, ni par saint Hilaire, ni par saint Ambroise, ni par saint Augustin, n'est-il pas à supposer que ce passage soit apocryphe * ?

Mais cette apologie de l'islamisme, soutenue par quelques idées sociniennes, ne peut être comptée pour rien devant l'argumentation terrible du juif Salomon. Chaque point capital de la doctrine, chaque événement essentiel de l'histoire évangélique se trouve ici mis en question, discuté avec une hardiesse sans limite, quoique toujours avec gravité, et soumis au dou])le contrôle de la raison et de l'Ecriture sainte, de la philosophie et de l'exégèse biblique. C'est que Salomon n'a rien de ce pharisaj'sme étroit, matériel, servile, qu'on se figure habituellement sous le nom de judaïsme ; il ne connaît point ces haines, ce fanatisme, cette idolâtrie de la lettre, cet attachement aux choses de la terre, cette immobilité dans l'isolement et dans la dégradation, qu'on lui a longtemps prêtés et que l'opinon du grand nombre lui attribue encore ; il" est la plus fidèle expression du génie opiniâtre, mais éminemment perfectible, de cette forte race qui a trouvé en elle les moyens de résister pendant dix-huit siècles, tant à l'influence morale du christianisme, partout

1 Pag. 308 du manuscrit laliii de la Bibliothèque impériale do Paris.

ailleurs si absorbante, qu'à la puissance brutale de la persécution. 11 réunit en lui avec la connaissance la plus approfondie du texte sacré, le spiritualisme traditionnel de la Mischna, la subtile dialectique du Talmud, le platonisme allégorique de Philon, le mysticisme de la Kabbale, le demi-rationalisme de Moïse Maïmonide, s'émancipant plus d'une fois jusqu'à la pure philosophie. Son rôle, comme je l'ai dit, étant plus critique que dogmatique, il ne s'inquiète pas trop de faire un tout homogène de ces éléments si divers : mais il les fait servir à ses desseins d'une manière très-ha])ile et quelquefois même éloquente. Ses arguments ne peuvent être rapportés ici et seraient particulièrement déplacés sous ma plume. Il suffit de savoir que cotte partie de V Heptaplomcres a laissé peu de chose à faire au rationalisme allemand et à la philosophie française du xviii^ siècle.

Au-dessus de Salomon et du cénacle tout entier se montre la physionomie calme et austère, mais animée cependant par une inspiration contenue, du philosophe Diego Toralba. Il ne discute pas, il enseigne. Il se place à une hauteur où expirent bientôt les contradictions, où l'esprit de secte ne peut plus vivre. Appuyé tout à la fois sur la raison et sur la tradition, il les veut toutes deux universelles et parfaitement d'accord l'une avec l'autre. Il admet donc avec Salomon et même avec un

grand nombre d'auteurs chrétiens , une antique révélation , accordée dès l'origine du monde au père du genre humain, transmise par lui aux patriarches et par les patriarches aux sages de toutes les nations, aux Ghaldéens, aux Egyptiens, aux Perses, aux Grecs, mais qui s'est corrompue et obscurcie à mesure qu'elle s'est éloignée de son origine. La diversité des croyances est un des effets et en même temps un des signes de cette corruption ; car la vérité seule est une. Pour la reconnaître dans sa pureté, et par conséquent dans son unité première, il faut s'adressera la philosophie ou à la raison, qui est comme une traditon vivante, une révélation perpétuelle. Ainsi la loi divine se montre à nous sans peine dans le Décalogue, parce que cette loi est absolument la même que celle de la nature \ La célébration même du sabbat appartient à la loi naturelle ; car il est absolument nécessaire de consacrer un jour où l'homme puisse tout à la fois restaurer ses forces par un repos salutaire et retremper son âme dans l'étude de la vertu et la méditation des choses célestes". Ce jour servira en outre de com-

* « Hoc quidein fœdus tabulis ac decem capitibus comprehensum, quid aliud est quam ipsissima lex naturae ? » Liv. IV, p^ge 202 du manuscrit 6564 de la Bibliothèque impériale.

2 « Quid tara necessarium fuit quam homines ad hanc rulurse legem, id est ad honesla virtulis studia,ad mentis quietem, a(l cogitationem rorum divinarum, ad sui salutem revocare? » i6i(/.,page 204.

mémoration à la naissance du monde ou au dogme de la création : non pas que la puissance divine ait mis réellement six jours à accomplir son œuvre ; mais comme Toralba le donne à entendre, et comme Bodin le dit expressément en son propre nom dans le Théâtre de la 7iature^, le récit de la Genèse est destiné à nous faire comprendre l'ordre et la hiérarchie des êtres, s' élevant par degrés depuis les éléments jusqu'à l'homme. Hors des lois universelles de la nature, il n'y a que des institutions variables, accommodées au génie particulier des différents peuples, des différents âges de l'histoire, et qui doivent disparaître avec les circonstances qui les ont fait naître. C'est dans ce sens que Salomon luimême explique les cérémonies et les coutumes de l'Ancien Testament.

La même distinction est établie entre les dogmes. \'()ilà pourquoi quand Toralba revendique contre Sénamus les vérités religieuses qui ont un caractère universel, tout le monde l'écoute avec respect et avec soumission. La division n'éclate que sur le terrain des religions particulières. Il ne faut pas croire cependant que notre philosophe s'arrête au naturalisme. Dieu étant pour lui un être essentiellement libre, et la liberté de Dieu se confondant avec sa toute-puissance, il a pu produire un nom-

' Liv. 1, section ii.

302 RÉFORMATEURS ET PUBLIGISTES

bre intiiii de créatures, anges, archanges, esprits de tout rang, qui participent de sa liberté et de sa nature spirituelle. Libres comme leur auteur, quoique dans une sphère plus bornée, ces esprits peuvent se corrompre, et quelques-uns se sont corrompus en. effet, devenant des démons ou des puissances infernales. Si l'on considère d'un autre côté qu'il n'y a de lois immuables que dans l'ordre moral, que des lois pareilles reconnues dans le monde physique équivaudraient à la négation de la liberté divine, on comprendra que les esprits bons ou mauvais exercent un grand pouvoir sur les phénomènes de la nature. C'est ainsi qu'au nom même de la raison, et, en quelque sorte, des lois naturelles, Bodin se laisse entraîner au supranaturalisme ; tandis que l'idée très-arrêtée de la création ex ni- Itilo en fait un platonicien très-équivoque, ou du moins très-indépendant, et que sa foi dans la liberté, image ' affaiblie de la liberté divine, qui est ellemême le fondement du dogme de la création, le rend visiblement hostile au mysticisme chrétien. Telle est bien réellement la pensée intime de Bodin, puisqu'il la reproduit en sous-œuvre, et pour son propre compte, dans le Théâtre de la nature. Si Toralba réussissait à convaincre ses interlocuteurs, Bodin aurait manqué en même tenqjs à la prudence et à la vraisemblance : car jamais les tournois de cette espèce ne proiluiront un meilleur

DE L'EUROPE b03

résultat que le colloque de Poissy. 11 a mieux aimé ifester dans la vérité et en tirer un enseignement tout pratique. Chacun garde la croyance qu'il avait au début du dialogue; et comme ils ne sont d'accord que sur un seul point : la stérilité de leurs efforts, ils prennent la résolution de ne plus jamais disputer sur la religion, et de continuer de vivre en paix les uns avec les autres, en exprimant le vœu que cette tolérance passe dans les lois et dans les mœurs. L'ouvrage se termine par cette parole de Théodoric : « La foi ne s'impose pas ; nul ne peut être contraint à croire malgré lui * . »

A part cette conclusion parfaitement avouée par la raison, mais qui se rattache plus aux idées politiques de Bodin qu'à sps idées philosophiques, tout le reste est du pur mysticisme ou du supranaturalisme, comme je l'appelais tout à l'heure. Il n'y a donc aucune contradiction entre les deux ouvrages que nous venons d'examiner : entre la Demonomanie qui conclut à l'existence de la sorcellerie, qui consacre le pouvoir des démons, qui admet presque sans examen les prétendus mystères de l'enfer, et V Heptaplomères qui sape tous les fondements de la révélation, qui repousse tous les dogmes du christianisme, qui rejette tous les mys-

' « Religionem imperare non possumus, quia nemo cogilur uL credat invilus. »

tères de la grâce. L'un et l'autre ont également pour base la foi dans la tradition, la croyance au surnaturel. Cette croyance ne suffit donc pas pour soustraire les esprits non-seulement à l'indépendance, mais à la révolte la plus audacieuse. En d'autres termes, la superstition érigée en système peut arriver sur certains points capitaux au scepticisme et à l'incrédulité. Qu'on se rappelle que les adversaires les plus acharnés du christianisme naissant étaient les mystiques, les supranaturalistes, les thaumaturges, les faiseurs de miracles de l'école d'Alexandrie.

Maintenant pourrai-je me séparer de Bodin sur de telles paroles ? L'impression qui peut naître de ces réflexions sévères est-elle conforme à l'opinion qu'il di)it laisser ^ Non ; cela ne serait pas juste. Bodin n'est pas tout entier dans la Démonomanie eiV Heptaplomcres. J'essayerai donc, avantde finir, d'exprimer le jugement qu'on peut recueillir sur lui dans l'ensemble de ses opinions et de ses ouvrages. Ce ({ui a iuau(|iié à ce grand homme, ce n'est ni l'élévation, ni l'étendue, ni l'originalité, ni l'indépendance de l'esprit, ni, quoi qu'on en ait dit, l'intelligence avec lui-même, mais la fermeté, et, si l'on peut parler ainsi, la cohésion des idées. Une érudition immense, amassée sans choix, et souvent plus curieus3 que profonde, vient se jeter comme entravers des\ propre pensée, et en relâcher, si-

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non en rompre le tissu. Les deux principes sur lesquels se fonde toute sa philosophie politique : la raison et l'expérience, l'idée suprême, absolue du droit, et la puissance éminemment variable, éminemment perfectible des faits, ces deux principes ne le maîtrisent pas assez fortement, il ne sait pas les appliquer avec assez de résolution, et il ne s'inquiète pas beaucoup de les mettre d'accord. C'est ainsi que, reconnaissant en théorif; une justice supérieure à tous les pouvoirs, et proclamant cette belle maxime, que le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit, il admet cependant une royauté absolue, dont aucune loi, excepté celle de la morale et de la conscience, n'est admise à restreindre l'autorité. C'est ainsi que son esprit critique , souvent porté jusqu'à l'audace, et ses appels fréquents à l'expérience ne l'empêchent pas d'accepter conmie un dogme immuable une tradition qui, après tout, ne repose que sur des faits, et que ces mêmes faits mieux observés pourraient modifier ou détruire. C'est ainsi, enfin, qu'en bornant sagement le droit de la société à tout ce qui peut avoir une action sur elle, il fait entrer sous l'empire de la loi civile ce qui est étranger non-seulement à l'ordi-e social, mais encore à l'ordre naturel. Malgré ses fautes, Bodin n'en est pas moins le vrai fondateur du droit civil et politique des temps modernes; de ce droit qui procède par réformes et non par révolutions, également éloigné

du régime odieux des castes et de la chimère de l'égalité absolue, de la servitude d'en haut et de la servitude d'en bas; qui préfère à toutes deux la liberté dans la seule mesure où elle est possible, avec un pouvoir nécessaire pour la régler et la défendre.

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