‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 5)Chapitre 11 sur 12 · THOMAS MORUS · texte numérisé non relu

THOMAS MORUS

Si, par l'effet des réactions et des contrastes, le mysticisme de Savonarole peut nous expliquer, jusqu'à un certain point, la politique réaliste de Maciiiavel, on ne peut pas dire que Machiavel ait agi de la même façon sur l'auteur de V Utopie, sur Thomas Morus. Machiavel a vu à l'œuvre le prophète florentin ; il a assisté à ses prédications; il a pu se convaincre de la vanité de ses efforts; il a pu voir la cause de sa triste fin dans la nature chimérique de son entreprise, et se jeter, par cette raison, dans la voie opposée. Nous ne voyons pas qu'il ait pu exercer lui-même une influence semblable sur le célèbre chancelier d'Angleterre. La première édition connue du Prince est celle qui a paru à Rome en 1532, et non, comme le dit Bayle, on 1515.

La première édition de V Utopie a été publiée à Louvain en 1516. Puis nous ne voyons nulle part que Morus, si étroitement lié avec tous les savants de son temps et si curieux de leurs oeuvres, ait eu la moindre connaissance des écrits de Machiavel. S'il en était autrement, il n'aurait pas manqué de diriger contre le publiciste italien sa verve satirique, comme il l'a fait pour tous ses contradicteurs. Mais il y a une loi de l'esprit humain, une opposition naturelle des génies et des opinions, qui veut que toute doctrine extrême soit combattue par la doctrine diamétralement contraire, jusqu'à ce que la vérité et la raison, ou tout au moins une modération et une sagesse relatives, les aient écartées l'une et l'autre. C'est ainsi qu'à la même époque, dans la même année peut-être, où Machiavel dédiait à Laurent de Médicis son Traité des Principautés, Thomas Morus faisait paraître son plan d'une république idéale, devenu le type de toutes les œuvres de la même espèce, qui lui ont emprunté jusqu'à leur nom.

Par la faute de ses premiers biographes ^ en qui

i Les plus anciennes biographies de Thomas l\Iorus, sur lesquelles presque toutes les autres ont été calquées sinon copiées servilement, sont les suivantes :

Guilielmi Roperi vita D. Thomœ Mori, equilis aurati, lingua anglicana contexta, etc., e codicibus vetustis descripsit ediditqtie Tliom. Hearniits; in-8, Oxfoid, iTIG. Réimprimé plusieurs fois. Cet ouvrage, qui doit son titre latin à l'éditeur Ilearne, a tlé

l'esprit de parti ou le sentiment filial exalté par le malheur, ont poussé l'admiration jusqu'à un culte irréfléchi, la vie de Thomas Morus, telle qu'on la raconte ordinairement, ressemble plus à une légende qu'à un récit historique. A Dieu ne plaise que je veuille amoindrir son glorieux sacrifice, ou jeter le doute sur les vertus austères, sur les fermes croyan-

écrit en anglais par lo gendre de Thomas Morus, le mari de sa fille bien-aimée Marguerite, William Roper.

Dom. Thomœ Mori,AnriUœ quondam rancellarii, vita et obihis, auriore Thoma Stnpletone. Anglo, sanriœ theologiœ doctore, dans l'ouvrage intitulé les Trois Thomas {très Thomœ), c'est-à-dire saint Thomas l'apôtre, saint Thomas Becket et Thomas Morus; in-8, Douai, loBS. Réimprimé en i:j99et 1612.

The Life of sir Thomas More, k\ lord high chancellour of England, etc., by his great grandson Thomas More, esq.; in-8, Londres, 1726. Cette biographie, qui a pour auteur l'arrièrepetitfilsde Morus, avait parupour la première fois en ICST^in-i, sans nom de ville ni date.

Thom. Mori vita et exitiis, or the history of sir Thom. More, collected eut of several authors, by J. H. (John Hoddesdon) ; in-8, Londres, iôSS, et in-12, 1662.

De toutes les biographies de Thomas Morus, la plus répandue en Angleterre est celle de Fréd. AYarner, Mémoirs of the Life of sir Thomas More, placée en tête V Utopie; in-8, Londres, 1758.

Je dois mentionner encore celle que le Rév. T.-F. Dibdin a donnée en tête de son édition de l'Utopie : VUtopie, traduite en anglais, l'an 1551, par Ralphe Robinson, avec des notes et une introduction biographique et littéraire; 2 vol. in-8, Londres, 1808.

Parmi les écrits plus récents, et surtout parmi les écrits français dont Thomas Morus a été l'objet, il faut mettre au premier rang le travail très-f tendu que M. D. Nisard lui a consacré dans la Revue des Deux Mondes, nos du 1er et du 15 mars et du 1" avril 1836, et M. Baudrillart dans ses Publicistes modernes, Paris, in-8, 1862.

ces qui l'y ont conduit ! Mais il faut voir autre chose en lui que le martyr et le saint : il y a le philosophe novateur, un des ancêtres du communisme, qui, dans une composition restée célèbre, attaque les fondements les plus essentiels, non-seulement de la société telle qu'elle existait alors, mais de tout ordre social appuyé sur le travail et la propriété. Il y a l'homme d'État, le chancelier de Lancastre et d'Angleterre, qui, jusqu'au moment où il s'est vu placé entre l'abjuration et la mort, a servi avec le plus entier dévouement un tyran comme Henri VIII. Il y a le controversiste passionné qui, après avoir dans son Utoioie devancé Rousseau sur la route du déisme, rivalise d'injures et de fanatiques violences avec Luther, et qui, après avoir réclamé la liberté pour toutes les croyances, au moins celles qui sont compatibles avec l'idée d'une autre vie, se fait gloire d'avoir été, pendant la durée de son pouvoir, l'ennemi le plus acharné des hérétiques. Enfin, à côté de l'humble chrétien qu'on peut voii* chaque dimanche, revêtu du surplis, chanter au lutrin dans une église de village, il y a le poète bel esprit, trèschatouilleux sur ses vers; il y a l'ami et le correspondant d'Érasme, le défenseur ardent du parti des lettrés contre celui des théologiens, le railleur impitoyable de ces champions de la scolastique pour qui l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité équivaut à la restauration du paganisme.

Comment des caractères non-seulement si différents, mais si opposés, ont-ils pu se rencontrer et subsister ensemble dans le même liomme? Ce fait semblera peut-être moins extraordinaire qu'on ne l'imagine, si l'on songe qu'en dehors des romans ou de l'histoire écrite par des romanciers, rien n'est plus rare que ces héros et ces génies tout d'une pièce, dont toute l'existence est remplie par une seule idée ou une seule passion. Plus notre intelligence a d'étendue, plus il y a de fibres sensibles à notre cœur, plus aussi nous sommes frappés et émus ou de la force ou de la beauté relative des aspects multiples de l'humanité et de la nature, sans que rien nous interdise de faire un choix suprême au nom des règles éternelles du bien et du vrai. Maintenant, que l'on considère en particulier l'époque où Morus a vécu. Deux souffles également puissants remuaient la société jusque dans ses profondeurs, et la poussaient en deux sens contraires : l'esprit de liberté, de réflexion, d'examen, d'où est sortie et qui fait vivre la société moderne; l'esprit de résistance, d'autorité, de soumission, qui, après avoir produit l'unité religieuse et la hiérarchie sociale du moyen âge, était seule capable de les protéger contre les entreprises des réformateurs. Thomas Morus n'était pas d'une nature à pouvoir se livrer entièrement à l'un ou à l'autre. Son intelligence ardente, curieuse, difficile, aiguisée jusqu'à

la satire, s'accommodait parfaitement du premier. Le second répondait mieux à la douce sérénité de son âme, à son caractère essentiellement timide, simple et modeste. 11 les accueillit donc et les conserva pendant longtemps tous les deux, sans se soucier de les mettre d'accord. A la fin, cependant, c'est l'autorité qui l'emporte. Mais quand il lui a tant sacrifié, il se trouve qu'elle a changé de place, et, devenu lui-même un obstacle à ses desseins, il •succombe en invoquant en vain les droits de la conscience et les principes de liberté qu'il a reniés. Thomas More, dont le nom a été changé par le latin de la renaissance et par un usage de trois siècles en celui de Thomas Morus, naquit à Londres en 1480, dans une rue de la Cité, appelée Milli- Street. Il appartient par son origine à cette classe de la société anglaise qui, sous le nom de Gentry, tient le milieu entre l'aristocratie et le peuple. Son père, John More, occupait par droit d'hérédité les fonctions déjuge au tribunal du banc du roi. C'est au -père, non au fils, comme on le croit généralement, qu'appartient ce trait de satire contre les femmes, qui prouve tout au mioins qu'il était mécontent de la sienne : « Pour un homme, se marier, c'est mettre la main dans un sac rempli de serpents, où s'est glissée par hasard une anguille. » Plus indulgente et, je le crois sans peine, plus juste, la légende qui s'est emparée de Thomas Morus, même

avant sa naissance, a accordé près de lui une modeste place à sa mère. On raconte que celle-ci, la nuit de ses noces, eut une vision qui lui représenta sur son anneau nuptial, tous les enfants qu'elle devait mettre au monde. L'un d'eux lui oifrit une imag'e si éblouissante que ses yeux purent à peine la supporter. C'était le futur chancelier d'Angleterre, la blanche victime que Dieu, dès ce moment, a marquée pour le sacrifice et pour la gloire. Un autre prodige s'est accompli pendant les premiers mois de la vie de Morus. Un jour que sa nourrice, le tenant sur son sein, traversait à cheval une petite rivière, elle s'aperçut que sa monture, faisant fausse route, allait la précipiter dans un gouffre. Tout entière au danger du moment, ou plutôt hors d'ellemême et ne sachant ce qu'elle allait faire, elle lança son précieux fardeau par-dessus une haie, dans un champ voisin. Lorsque, sortie du péril qui la menaçait, elle arriva pleine d'angoisses près de son nourrisson, elle le trouva le sourire sur les lèvres-et lui tendant les bras; son corps délicat n'avait pas même été effleuré*.

Un fait plus certain, c'est la faveur qu'obtint, près du cardinal Morton, Thomas Morus encore enfant, par la précocité de son savoir et de son in-

' The Life of Thom. More, par son arrière-petit-fils, édition de 1672, p. 6.

telligence. Admis, au sortir de l'école, à faire partie de la maison de ce puissant prélat, alors revêtu de la double dignité d'archevêque de Ganterbury et de chancelier d'Angleterre, il y remplissait le même office que J.-J. Rousseau chez le comte de Gouvon : il servait à table. Sous un titre ou sous un autre, la domesticité près des grands était dans ce temps-là, pour le talent sans fortune, le seul moyen de parvenir; et tel qui, aujourd'hui, le prend de bien haut avec notre pauvre siècle et le précédent, aurait probablement porté livrée s'il était né beaucoup plus tôt. Le cardinal Morton aj^ant vite compris son jeune client, disait souvent en le montrant à ses illustres convives : « Vous y oyez cet enfant qui nous sert? Gelui d'entre nous qui vivra assez longtemps pour être témoin de ce spectacle, verra un jour en lui un homme extraordinaire. » Il ne se contenta pas de lui prédire sa destinée, il l'aida à la remplir en le plaçant à ses frais au collège de Ganterbury, devenu plus tard le collège du Ghrist, à l'Université d'Oxford. Morus avait dix-huit ans quand il en sortit, et prit rang, dès ce moment, dans la république des lettres par un recueil de poésies latines, les unes traduites du grec, les autres originales. Si froids que nous puissions être aujourd'hui à la lecture de ces petites compositions, épigrammes, satires, épitaphes, où des éclairs de tendresse et quelques accents mélancoliques viennent se mêler aux saillies

d'un esprit plutôt gai que mordant, plus fin que délicat, elles rencontrèrent un grand succès près de ceux qui passaient alors pour des juges infaillibles en ces matières et les arbitres suprêmes du goût, sans en excepter Érasme lui-même. L'un d'entre eux, Beatus Rhenanus, ou, pour l'appeler de son vrai nom, Bilde von Reinach, va jusqu'à dire que tout ce que les Muses ont d'enjouement, de grâce et de finesse, elles l'ont réuni dans la personne de Morus*. C'est qu'ils ont reconnu en lui un des leurs, un artisan dévoué de leur œuvre, un restaurateur de la belle antiquité ; par conséquent un adversaire de la scolastique et du moyen âge.

Thomas Morus ne trompa point leur attente : car, dans une querelle peu différente de celle dont naguère nous avons été témoins, et qui enfin paraît terminée à l'honneur du bon sens et du bon goût, nous le voyons, plus de vingt ans après ce premier essai, défendre avec tout le feu de la jeunesse et la raison de l'âge mûr, contre un parti de la barbarie, la cause des anciens et des lettres classiques. Sous le nom de guerre de Troyens et la direction de plusieurs chefs qui se faisaient appeler Priam , Paris, Hector, quelques docteurs et prédicateurs de l'Université d'Oxford avaient formé une ligue

' « Crediderim ego Musas quicquid est usquam jocorum, leporis, salium, in hune contulisse. »

contre l'enseignement du grec, récemment introduit au milieu d'eux par le savant Grocynus, et poursuivaient de leurs injures, souvent même de leurs violences, quiconque se montrait sensible aux accents alors si nouveaux et aux chefs-d'œuvre inimitables de cette belle langue. Oubliant que les Romains faisaient remonter leur origine jusqu'aux exilés de Troie, ils étendaient leur animosité à ceux qu'ils soupçonnaient de trop de goût pour la littérature latine. C'était le paganisme lui-même qu'ils voyaient renaître avec ces études, et, dans leur pensée, le temps seul qu'on y donnait était un larcin commis au préjudice de la théologie et des lettres chrétiennes. Thomas INIorus, dans une lettre qui pourrait être datée d'hier et qui l'est de 1519 ', démontre, contre ces faux défenseurs de la foi, que les lettres anciennes, source de toute culture moderne, sont nécessaires, non-seulement au jurisconsulte, à l'homme d'Etat, à l'historien, au philosophe, à l'homme du monde, mais à l'orateur chrétien et au théologien lui-même, en offrant au premier, avec la connaissance du cœur humain, d'admirables modèles de tous les genres d'éloquence; en initiant le second à la langue des saint Ghrysostome, des saint Gyprien, des saint Augustin,

* Epistola Domini TItom. Mori ad Academiam oxoniensem, etc., dans le recueil publié par Hearne, à la suite de la biographie de Morus, par Roper.

des saint Jérôme, et en lui expliquant la pensée de ces illustres docteurs par l'histoire, par la philosophie, par la poésie de l'antiquité. 11 compare la science païenne à ces joyaux et vases précieux que les Israélites empruntèrent aux femmes égyptiennes pour en orner le tabernacle construit au désert. Peut-être ce plaidoyer eut-il plus de succès que l'auteur ne le souhaitait; car le roi Henri VIII, qui se piquait de littérature aussi bien que de théologie, ne tarda point, par un édit, à rendre obligatoire, dans l'Université d'Oxford, l'étude du grec, et poussa même le zèle jusqu'à en régler la prononciation. ^

Portant jusqu'à l'ivresse cette admiration des lettres grecques et latines, Thomas Morus veut qu'elles entrent dans l'éducation, non-seulement des hommes, mais des femmes. Il les fait enseigner , avec les mathématiques , la dialectique et l'astronomie, à son fils et à ses trois filles, dont l'aînée, Marguerite, non moins digne par sa tendresse et sa beauté que par sa rare intelligence d'être l'idole de son père, traduisait du grec en anglais les écrits d'Eusèbe, corrigeait les textes altérés de saint Cyprien, imitait à s'y tromper, au dire de ses biographes, le style de Quintilien, captivait par la grâce de ses lettres le savant cardinal Pôle, était quelquefois honorée de celles d'Érasme, et, devenue à son tour le précepteur de

son mari, auteur d'une Vie de Thomas Morus, communiquait à son esprit les connaissances si variées dont le sien était orné, en remplissant son cœur d'amour pour sa personne et d'admiration pour ses vertus. C'était, il faut en convenir, entre les mains de Morus, une démonstration séduisante de son sj'stème. Aussi écrivait-il à Gonellus, un des précepteurs de ses enfants après le célèbre helléniste jJean Clément, qu'après la vertu, premier objet de son ambition, il ne souhaitait rien autant à ses filles que la connaissance des lettres ; que la raison, seul attribut qui distingue l'homme de la brute, était nécessairement le partage des deux sexes; qu'il fallait, par conséquent, la développer chez les femmes aussi bien que chez les hommes ^ ; que fût-il vrai, comme beaucoup le prétendent, que l'esprit des femmes est plus enclin à la perversité que celui des hommes, et produit plus d'ivraie que de bon grain, ce serait un motif de plus de l'exercer à la culture des lettres et des belles connaissances, afin de corriger par l'art les défauts de la nature. « Au reste, ajoute-t-il, telle a été l'opinion des iiommes les plus sages et les

1 « Quorum ulrique si hominis vocabulum convoniat, cujus naturam ratio distinguit a belkiis, utrique, inquam, ex œquo convenil peiilia iilterariim, qua ratio colituret velut arvum, inseilis bonorum prœceptorum scminibus, progcrminat, etc. » Dan? le chap.x de la Vk de Thomas Morus, Tpar le P. Staplelon.

plus vénérables de l'antiquité. Ainsi, saint Jérôme et saint Augustin, pour ne point parler des autres, non contents d'exhorter à l'étude des lettres de vertueuses dames, les vierges les plus respectées, ont voulu eux-mêmes aider à leurs progrès en leur expliquant avec soin le sens cachés des Écritures et ont adressé à de très-jeunes filles des lettres si savantes, qu'elles sont à peine lues et encore moins comprises par des hommes déjà âgés qui font profession d'enseigner les lettres saintes '. »

Appliquant ces principes aux deux femmes qu'il épousa successivement, et dont l'une, comme on le verra bientôt, touchait déjà à la vieillesse, Thomas Morus leur fit aj^prendre non-seulement les lettres et les sciences, mais la musique, dont il n'était pas moins épris, sans doute parce qu'elle jouait an grand rôle dans l'éducation des anciens. 11 fallait que tous les jours elles lui apportassent une preuve de leurs progrès, soit dans l'un, soit dans l'autre de ces deux genres d'études. Ses domestiques mêmes, dans un temps où il en avait beaucoup, ne pouvaient se soustraire à ce singulier tribut. Aussi, en parlant de sa maison, de sa famille, ne disait-il pas autrement que « ma classe, » tandis q'j'Erasme,

« Hsec censuere veleres, 'viri prudentissimi iidemque sanctissimi. E quibus, ut omittain reliques, Hieronymus alque Augus i::us oplimas malrona'*, honcslissimas virgines, non horlati modo sunt ad capessendas lilleras, etc, « Ubi supra.

la comparant à l'école de Platon, se plaisait à l'appeler une académie chrétienne où la piété a pris la place des nombres et des figures de géométrie «.

La même direction d'idées nous apparaît plus vive et plus décidée encore dans un certain nombre des écrits de Morus, publiés soit en latin, soit en anglais : dans ses traductions et imitations de Lucien, ce maître accompli de scepticisme dans l'antiquité ; dans sa Vie de Pic de la Mirandole, cet exemple d'un scepticisme équivoque, plus alexandrin que chrétien ; dans sa lettre si amère et à la fois si précieuse contre son critique Brixius, l'auteur de VAntimoy^us ^; enfin dans sa correspondance avec tous les beaux et libres esprits de son temps, dans sa correspondance latine, où l'on voit éclater souvent pour les plus grands hommes de la scolastique, pour Albert le Grand, pour saint Thomas d'Aquin, une aversion non moins violente que celle des philosophes du xviii^ siècle ^.

Mais ce n'est là qu'une seule face de la vie de Morus. A côté du lettré, du bel esprit de la Renaissance, nous rencontrons en lui l'humble croyant

1 « Dicas apiid illum esse alleram Platonis academiam... Rectius dixeris scliolam et gymnasium cbrislianac religioriis... » Passage cité par Staploton, Vita Mori, cliap. lx.

2 Voir ses œuvres latines, Thom. Mor., opéra omnia, édition de Francfort, p. SIS, l^e colonne.

3 Voir particulièrement la lettre à Dorpius. Martino Borpio^ dans le recueil cité plus haut, même édition, p. 290.

de l'époque des Apôtres, le pénitent austère qui apporte dans le monde l'ascétisme du cloître. Soumis, pendant les années qu'il passa à l'Université, au régime de la plus dure parcimonie, il s'accoutuma de bonne heure à toutes les privations, et finit par en faire une des règles de son existence, couchant sur la dure ou sur un banc de bois, dormant au plus quatre ou cinq heures par jour, ne ménageant ni les veilles, ni les jeûnes, ni les coups de discipline, enfin portant sur la peau un cilice, qu'à l'exemple du cardinal Ximénès, toujours revêtu sous la pourpre de sa robe de franciscain, il conserva jusque sous l'hermine du chancelier. On l'entendait répéter souvent qu'il fallait au corps le même traitement qu'on fait subir à un âne : force coups et maigre pitance ^ . Invoquées d'abord comme un frein contre les ardeurs de la jeunesse, » afin d'empêcher, disait-il, la servante Sensualité de faire l'insolente avec sa maîtresse Raison, » ces habitudes de dévotion le suivirent à tous les degrés de sa carrière; et il lui arriva plus d'une fois, aux jours de sa grandeur, quand le roi, réclamant ses conseils, l'envoyait chercher à sa résidence de Ghelsej, de faire attendre le messager royal, fût-il même le duc de Norfolk, qu'il eût terminé à

' « Imagining thaï bis bodie -was to be used Hke an asse, wilh slrokes and hard fare . » Vie de Thom. Mor. par son arrière-petit-fils, p. 16, édit. de 1726.

l'église son humble office de chantre de paroisse. Il songea même, pendant un temps, à entrer dans la vie monastique, et s'y prépara par des études nouvelles jointes à un redoublement d'austérités. Ayant choisi pour texte de ses méditations la Cité de Dieu, de saint Augustin, il ouvrit sur ce livre, à l'église de Saint-Laurent de Londres, une suite de conférences qu'écoutait avec avidité un public nombreux et savant. C'était un véritable cours, sinon de théologie, au moins de philosophie chrétienne, professé, par un jeune homme étranger aux ordres, dans la chaire évangélique *. En même temps qu'il s'exerçait ainsi à la partie spéculative de la vie religieuse, il n'en négligeait pas l'ascétisme pratique. Logé dans le voisinage d'un couvent de chartreux, il en suivit pendant quatre ans la règle sévère, mais sans pouvoir se résoudre à en prendre l'habit, ni même à y entrer comme novice. Il se sentait plus attiré vers les franciscains. Cependant, soit qu'il ne trouvât point parmi eux l'idéal de perfection qu'il avait rêvé, soit que tous les ordres religieux, comme l'affirme expressément un auteur ecclésiastique de cet époque, lui aient paru bien dégénérés ^, il resta dans le monde et fit

' Stapleton, uhi swpra, p. 6, 2e col. Ce cours avait lieu trois fois par semaine, et éluit institué par Jean Colet, afin de substituer l'étude des Pères à la théologie scolastique.

2 « Multum (|uippea pristina pietale religiosœ personae apud nos tune degeneraverunt, etc. » Stapleton, ubi supra, p. 7.

mieux encore, si ce n'est pis : il se maria! Les circonstances qui accompagnèrent cet événement sont trop caractéristiques pour ne pas mériter d'être racontées.

D'abord il prit le parti de se marier uniquement parce que son directeur le lui avait conseillé. Son directeur de conscience, et tout à la fois un de ses maîtres, était le docteur Golet, prédicateur fameux, et, si nous en croyons Érasme, excellent helléniste, théologien distingué, suspect au point d'être considéré comme un précurseur de la réforme, et signalé notamment pour ses opinions défavorables au célibat ecclésiastique. C'est lui, peut-être, qui inspira de loin les divers passages de l' Utopie où les moines, en général, et particulièrement les ordres mendiants, sont si maltraités*. Le docteur Golet, dans l'intérêt môme de son salut, persuada à Morus que sa place n'était pas au cloître, mais à la tête d'une famille et dans le mouvement des affaires.. Mais ce n'est pas tout d'être décidé à se marier, il fout encore trouver quelqu'un qui partage avec nous la responsabilité de ce dessein : question secondaire, si l'on veut, aux yeux de la logique, mais qui, dans la réalité, tient le premier rang. Voici comment elle a été résolue par Thomas Morus. Un gentilhomme du nom de John Coït, désirant faire de lui

' Dans le Recueil de Francfort, p. 193 et 222.

son gendre, et lui offrant à son tour une alliance honorable, lui avait donné à choisir entre ses trois filles. Il fut épris de la cadette, dont la beauté, l'esprit, la grâce justifiaient pleinement cette préférence : c'est l'aînée qu'il épousa. Pourquoi cela? Parce qu'elle aurait pu être humiliée en voyant sa je^me sœur prendre le pas sur elle. Peut-être aussi, sous l'empire de ses vieilles idées, ne voulait-il point trop s'attacher aux choses de la terre. 11 n'en vécut pas moins avec Jane Golt (tel était le nom de la jeune femme) dans la plus douce et la plus tendre union. Mais, resté veuf au bout de six ans, avec quatre enfants en bas âge, il se remaria. L'histoire de son second mariage n'est pas moins singulière que celle du premier.

Un de ses amis recherchait une veuve déjà sur le retour. Il chargea Thomas Î^Iorus d'aller lui porter ses propositions matrimoniales. La veuve, moins touchée du message que de l'air du messager, fit entendre à celui-ci qu'il serait plus sûr du succès s'il voulait parler pour son propre compte. Morus craignit encore une fois d' affliger un pauvre coeur qui s'était confié à lui. D'ailleurs sa jeune famille, abandonnée à des étrangers pendant les longues heures qu'il devait au travail, ne réclamait- elle pas une mère ? Il retourna près de son ami, lui raconta ce qui s'était passé, lui fit part de ses propres réflexions, et, ayant obtenu sans peine son désiste-

ment, il épousa en secondes noces Alice Middleton. Quelle était donc cette femme qui s'empara de lui si promptement, dans un âge où habituellement le calcul est plus à craindre que les surprises? J'ai déjà dit qu'elle n'était pas jeune : elle n'était pas non plus belle, ni riche, ni même d'une bonne santé. Voilà pour les qualités physiques. C'est bien pis lorsqu'on fait le compte de ses qualités morales. Elle se peint elle-même, dans les paroles qui nous sont restées d'elle, comme une âme vulgaire, un esprit sans culture, un caractère acariâtre. Elle avait en outre trouvé le secret d'unir ensemble l'avarice et la prodigalité, « épargnant, comme dit Morus, un bout de chandelle et souillant une robe de velours ; se montrant sage pour un penny et folle pour une livre. » Malgré cela, n'est-on pas tenté de plaindre cette pauvre créature quand on songe qu'elle était astreinte à réciter chaque jour une leçon de littérature ou à exécuter un morceau de musique, sur le monocorde, la harpe ou la lyre? Elle avait aussi une vertu qui suffit à elle seule pour racheter bien des défauts : ayant elle-même des enfants de sa première union, elle a toujours aimé ceux de Morus avec une tendresse maternelle * .

Un trait qui achèvera de faire connaître Thomas

1 C'est le témoignage que son mari, peu suspect de faiblesse à son égard, lui rend expressément dans l'épitaphe qu'il lui destinait, et que je transcris plus bas.

Morus en matière de sentiment, c'est que du vivant de cette femme, destinée à le voir mourir, il lui désigna sa place dans le même tombeau qui renfermait les cendres de Jane Golt, et où il formait le vœu d'être enseveli lui-même. Sa prévoyance conjugale ne s'arrêta pas là : il composa une épitaphe en partie double, où il leur témoignait à toutes deux une égale tendresse, en exprimant le regret que le destin et la religion ne leur aient pas permis d'être unies avec lui dans la vie comme elles le seront dans la mort et dans le séjour des bienheureux*.

' Voici celle pièce bizarre, avec une traduction aussi fidèle que j'ai pu la donner :

« Gara Tliomœ jacet liic Jolianna uxercula Mori,

Qui tuniulum Alicirehnnc destine, quique mihi ! Una mihi dédit litec conjuncla virenlibus annis,

Me vocet ut puer et trina pueila palrem. Altéra privignis, quœ gloria i ara novcrcoe est,

Tarn pia, quam gnalis vix fuit ulla suis. Altéra sicmecum vixit, sic allera vivit,

Carior intertum est haec sil an liœc fueril. 0 simul, 0 juncli poteramus vivere nos 1res

Quàm benè, si fatum relligioque sinant!

At societ tumulus, societ nos, obsecro cœlum!

Sic mors, non poluit quod dare vita, dabit. »

« Jane, l'épouse bien-aimée de moi, Tliomas Morus, repose dans ce tombeau, que je destine aussi à Alice et à moi-même. A la première, unie à mon sort pendant mes jeunes années, je dois le bonheur d'èlre appelé du nom do père [)ar un fils cl trois filles. La seconde, appelée à lui succéder, eut cette gloire bien rare chez une belle-mère, d'être aussi tendre pour les enfants d'un autre lit que jamais aucune femme ne l'a été pour les siens.

Avant de contracter les devoirs de la famille, Th-omas Morus avait dû choisir un état. Il se décida pour le barreau ; et, comme il joignait à l'art du praticien une connaissance approfondie de la jurisprudence, il obtint, jeune encore, des fonctions réservées jusqu'alors aux juges les plus anciens : il fut nommé professeur de droit (reader in court), autant que cette moderne expression peut convenir à des institutions très-différentes des nôtres, c'està-dire que, pendant les vacances des tribunaux, il fut chargé de faire aux jeunes avocats deux cours successifs (double reader), qui servaient tout à la fois sa considération et sa fortune. Gela ne l'empêchait pas d'être en même temps extrêmement recherché comme avocat. C'est au milieu de cette position que les suffrages de ses concitoyens vinrent le chercher pour l'envoyer, comme membre des communes, au parlement convoqué par Henri VIL Ce prince, d'une cupidité insatiable, qui vendait, comme dit Bacon, la guerre cà ses sujets et la paix à ses ennemis, venait de conclure le mariage de sa fille aînée, INIarguerite, avec Jacques IV, roi d'É-

L'une a vécu, l'autre vit avec moi , de telle manière que je ne saurais dire laquelle des deux m'a été ou m'est la plus chère. Oh! combien nous aurions pu vivre heureux, tous trois réunis ensemble, si le destin et la religion l'avaient permis! Que du moins le sépulcre nous rassemble ! Que la bonté divine nous rassemble dans le ciel ! Nous recevrons ainsi de la mort un bienfait que la vie n'a pu nous accorder. »

358 RÉFORMATEURS ET PUBLIGISTES

cosse. L'occasion lui parut excellente pour lever un nouvel impôt, et il osa demander jusqu'aux trois quinzièmes du revenu de toutes les fortunes de l'Angleterre. Thomas Morus, encore un jeune homme imberbe (a heardless hoy), comme le qualifiait dans son dépit un des conseillers de Henri Vil, contribua par son éloquence à iaire repousser cette prétention si exorbitante. Mais le chefde la dynastie des Tudors, n'ayant pas de prise sur un député qui était resté dans les limites de son droit, fit payer (c'est le mot) cet acte de patriotisme au père de Morus. Il le fit arrêter sous un prétexte quelconque, et ne le relâcha que moyennant une amende de cent livres. Le fils lui-même, craignant pour sa sûreté, se retira sur le continent et habita la France jusqu'à l'avènement de Henri Vlll.

C'est seulement alors qu'il commence sérieusement sa carrière d'écrivain et d'homme public. Il est d'abord nommé, par le libre choix de ses concitoyens, sous-shérif (undersMriff) de Londres. Le sous-shérif, nommé à vie, avec un traitement annuel de 400 livres, était, sous l'autorité du maire et des deux shérifs, gens ordinairement dépourvus d'instruction, le véritable homme de confiance de la ville, le gardien de ses privilèges, de ses règlements et de ses intérêts, son procureur et son avocat dans les affaires litigieuses. Thomas Morus, dans cette charge importante, se fit une telle réputation d'in-

DE L'EUROPE 3o'J

tégrité, d'habileté et de savoir, que le jeune roi, encore dans la fleur de sa popularité, après avoir immolé à la haine publique les ministres dociles des exactions de son père, jugea utile de l'attacher à son service. Peut-être aussi Henri VIII n'avait-il pas oublié le poète qui avait chanté son couronnement et traduit en vers pompeux le sentiment de délivrance, les espérances sans bornes dont la nation anglaise tout entière était alors enivrée *. Quoi qu'il en soit, il se fit présenter Morus par le cardinal Wolsey, à ce moment son favori, et lui confia successivement deux missions, l'une en France, l'autre en Flandre, tout en le laissant à sa magistrature municipale et à ses travaux de jurisconsulte. C'est pendant la dernière de ces missions, accomplie en 1516, lorsque, arrivé à sa trente-sixième année, il était dans la fleur de son âge et de son talent, qu'il conçut pour la première fois l'idée de son Utopie. Quelques mois plus tard, l'ouvrage était terminé, et un. des amis de l'auteur, un des personnages du dialogue, le faisait imprimer à Louvain. Un an s'est à peine écoulé que, sur la recommandation d'Erasme, nous le voyons sortir des belles presses de Jean Froben^; et, depuis ce moment jusqu'à celui où

' Voir, dans le recueil de ses œuvres latines, la pièce intitulée 7ji inatigurationem reij'is et régime^ carmen yratulatorium, et les quatre petites pièces suivantes.

2 La première édition n'est pas celle qu'en a donnée Froben,

nous sommes, les éditions, les traductions, les imitations se sont suivies en grand nombre dans toutes les langues et dans tous les pays de l'Europe civilisée. Arrêtons-nous un instant sur ce livre, qui, par l'admiration qu'il inspira aux personnages les plus graves, les plus savants, les plus religieux de l'époque, n'est pas moins propre à nous peindre l'état général des idées parmi les lettrés du xvi^ siècle, que l'esprit même de Thomas Morus.

Quoique rédigée avec beaucoup d'art, sous la forme d'une conversation familière, où, comme dans les dialogues de Platon, les divisions didactiques sont complètement effacées, l' Utopie se compose de deux parties très-distinctes et d'inégale valeur, L'une est la critique de la société contemporaine,] ou du moins d'un certain nombre de ses institutions, de ses lois, de ses règles d'administration et de gou-l vernement. L'autre est la peinture d'une sociétéj

Belle, '1318, mais celle de Louvain^ publiée en ISIG, in-4, par les soins de Pierre Gilles {Petrus /Egidius). Nous voyons par une leltre de ce savant, datée duler novembre loi 6, qu'à ce moment le manuscrit de Y Utopie était tout entier entre ses mains. Voici le titre exact de cette première édition : Libellus vere aureus,. nec minus salutaris qnam festivus de optimo republir.œ statu, deque nova insula Utopia, authore clarissimo viro Thoma Moro, indytœ cicilalis Londinensis cive et vicecomite , cura Pétri /Eyidii Antuerpiensis et arte Theodorici Martini Aliistensis typographi almce Levaiw'nsium Academiœ mine jjrimum accnratissime ec/t^MS. L'éditeur a joint au texte original des échantillons de la langue et de la poésie utopienne, avec des vers et des lettres de diiîérents écrivains à l'éloge de l'ouvrage.

imaginaire, qui, ainsi qne l'exprime le nom mêmei d'Utopie, n'a jamais existé et n'existera jamais :| c'est le rêve opposé à la triste réalité. .'

Nous rencontrons clans la première, exposées quelquefois avec une éloquence entraînante et une logique irrésistible, la plupart des idées politiques, économiques, morales, que le temps a consacrées et qui font partie, en quelque sorte, de la raison publique quand elles n'ont pas encore été converties en faits par les réformes de ces deux derniers siècles. En voici quelques exemples : Les peuples ne sont pas faits pour les rois; mais, au contraire, les rois sont faits pour les peuples, qui leur ont donné le pouvoir pour la défense des intérêts publics, non pour l'avantage et la gloire particulière des personnes royales*. — Les arts de la paix sont de beaucoup préférables à ceux de la guerre, et au lieu de mettre sa gloire, comipe font la plupart des princes, à conquérir sans cesse de nouveaux États, il vaut mieux administrer avec sagesse ceux que l'on possède^. — 11 n'est pas vrai que la misère rende les peuples plus patients et plus gouvernables que l'abondance et la prospérité : car plus on est

' « Populos rogeni sibi deligere sua causa, non régis, etc., » p. 109, 2« col , édit. de Froncf.

2 « Majusque multo studium est quibus modis per fas ac nefas nova sibi régna pariaut, quam uti parla bene administrent,» p. 193, ire col.

mécontent de l'état présent, plus on souhaite avec ardeur les changements et les révolutions. On peut regarder comme des instruments de désordre toujours prêts, des hommes qui, n'ayant rien à perdre, ont tout à gagner à un bouleversement politique. D'ailleurs n'est-il pas plus digne de la majesté du pouvoir de régner sur une nation heureuse et libre, que d'être le geôlier d'un peuple de gueux et d'esclaves ^? — On ne s'étonnera point, après ces maximes, de l'indignation qu'inspirent à l'auteur* les moyens ordinairement mis en pratique par les gouvernements de son temps pour grossir leurs trésors : l'altération des monnaies, les guerres supposées, les impôts extraordinaires exigés par la force, sous le nom dérisoire de hénévolences ; l'exhumation des lois tombées en désuétude et devenues tout à coup une source d'amendes; enfin ce principe pernicieux, origine de toute violence et de toute spoliation, que le prince est le seul propriétaire du territoire de ses États et des biens qui y sont renfermés, que ses sujets ne sont que ses fermiers et ses gens de service, et que tout ce qu'il lui plaît de leur laisser est une grâce, qu'il leur octroie ^. — Plus de deux siècles avant Montesquieu et Beccaria, plus d'un siècle avant Grotius, il réclame une législation pénale qui

' Ubi supra, \). 200, \'^ col.

- Idem, p. 198, 1r<i col.

ne reconnaisse que des châtiments proportionnels , aux délits. 11 trouve que ce rapport est cruellement méconnu dans la loi qui punit le vol par le dernier supplice. Gomment comparer la perte de la vie à celle d'une partie et même de la totalité de notre fortune ?

D'ailleurs, si le vol emporte la même peine que le meurtre, pourquoi le dernier de ces deux crimes n' accompagnerait-il pas toujours le premier, puisqu'il sert à le couvrir? Echangeant ensuite le rôle d'avocat contre celui de juge, et faisant asseoir au banc des accusés, non" les malfaiteurs, mais la société elle-même, Morus lui demande si elle a bien le droit d'être aussi sévère. Ne ressemble-t-elle pas à ces méchants instituteurs qui trouvent plus facile de frapper leurs élèves que de les instruire? Qu'en tendant une main secourable à ceux qui souifrent, en offrant à l'ignorant les moyens do s'instruire, ou en mettant un terme à ses propres injustices, elle s'-applique sans interruption à prévenir le mal et elle sera moins souvent obligée de le réprimer. La pratique habituelle du vol est, à ses yeux, la conséquence inévitable d'un ordre social tel qu'il nous le représente, où la guerre vient plonger à chaque instant les populations dans l'indigence, où le service des armes, dépourvu de toute organisation régulière, de toute justice et de toute pitié pour ceux qu'il a atteints, vient tout aussi souvent enlever des

masses d'hommes à leurs professions, à lenrs champs, à leurs familles, pour les rejeter ensuite mutilés, infirmes, dénués de tout ; où enfin une aristocratie fastueuse, enlevant aux arts utiles des légions de valets, les renvoie au moindre revers ou les abandonne dans leur vieillesse, avec les habitudes de l'oisiveté et le goût du bien-être, fatalement destinés au crime ^ Je pourrais citer beaucoup d'autres vues, les unes sur la police, les autres sur l'hygiène publique, d'autres sur l'enseignement, qui nous montrent dans Morus un homme bien supérieur à son temps et tout pénétré de l'esprit de nos institutions modernes. Mais je veux m'en tenir à ce qu'il dit des rapports de l'Etat avec la religion. La société, selon lui, doit tolérer toutes les croyances religieuses qui peuvent se concilier avec les lois ; elle ne proscrira que l'intolérance ou la violence et la persécution exercées au nom de la foi. La vérité n'a pas besoin de la contrainte. Il y a en elle une force intérieure qui la fait triompher tôt ou tard. 11 n^j a que l'athéisme, le matérialisme et l'épicuréisme, c'est-à-dire les doctrines qui nient l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la loi du devoir, qu'on empêchera de propager dans l'esprit du peuple, tout en permettant qu'elles soient discutées devant les hommes instruits. Ceux qui professent ouvertement de tels principes

1 Ubi supra, p. iOi, li'-^col.

seront exclus des magistratures et des charges publiques 1 . C'est plus d'indulgence que n'en montre l'auteur du Contrat social.

Si Thomas Morus se fût arrêté là, il aurait peutêtre mis plus de constance dans ses opinions et rencontré plus de contradicteurs; mais le chimérique a fait passer sur le vrai, et, devant la description merveilleuse du pays d'Utopie, on a oublié les satires, on ne s'est pas ému des leçons à l'adresse de l'Europe. Je n'entrerai point dans les détails de celte fiction, que des traductions multipliées ont mises à la portée de tout le monde 2; mais je dois rappeler les principes qui les dominent, parce que ces principes ont reparu récemment avec des prétentions plus hautaines et des conséquences alarmantes pour la société. On reconnaît tout ensemble dans l'Utopie un ordre politique et un ordre social. L'ordre politique est tout simplement le gouvernement représentatif inclinant à la république, avec un sénat, une assemblée du peuple, un pjrésident nommé à vie, et l'élection à tous les degrés du pouvoir, du

1 Ubisupra, p. 221, l""" col.

2 On compte quatre traductions françaises : la première, par Jehan Leblontl, publiée sous ce titre : la Description de l'isle d'Utopie, où est comprins le miroer des respubliques du monde, Paris, in-8, iooO ; la seconde, par Gueudeville ; Leyde, in-12, 1715; Amsterdam, 1730 ; la troi.Mèine, par Th. Rousseau; Paris, in-8, 1780 et 1789, avec des notes et une préface; la quatrième, par M. Victor Stouvenel, avec une notice bibliographique et des notes, in-8 ; Paris, 1842.

pouvoir spirituel comme du pouvoir temporel, sous i la seule condition que les fonctions auront d'autant I plus de durée qu'elles exigent plus d'expérience et / de savoir. L'ordre social, c'est le communisme avec | quelques-uns des éléments que nous rencontrons/ plus tard dans Fourier et qui ont servi à la construc-! tion du système phalanstérien.

Voulez-vous savoir quelle est la source de tous j les vices, de tous les crimes, de toutes les contesta- j lions, de toutes les misères? Ne la cherchez pas ailleurs que dans la propriété. On a donc commencé . par supprimer cette institution chez le peuple utopien, et l'on a statué que personne n'aurait rien en propre que ce qui est nécessaire à sa consommation, que tous les biens seraient mis en commun, que tous les produits de l'industrie et de l'agriculture seraient déposés dans des magasins publics, pour être distribués ensuite à chacun suivant ses besoins. Voilà pour le communisme.

Mais comment la société produira-t-elle ce qui lui est nécessaire, quand il n'y aura plus dans son sein l'aiguillon du besoin, de l'ambition personnelle, de la prévoyance envers la famille ; quand l'idée abstraite du bien public aura seule pris la place de tant de puissants et féconds mobiles? A cette objection, qu'il ne manque pas de s'adresser à lui-même, Thomas Morus répond que, d'une part, les besoins seront réduits; que, de l'autre, la fécondité du travail

sera augmentée. Les besoins seront nécessairement moins grands et moins nombreux dans un Etat où règne l'égalité, inévitable conséquence de la communauté, que chez les nations soumises au régime contraire et travaillées par une cupidité insatiable. Tout ce qui sert à distinguer ailleurs les classes et les individus, l'or, l'argent, les pierreries, sera inconnu ou méprisé en Utopie. Le chef même de l'État et le grand prêtre, véritable pontife du déisme, auront pour marque extérieure de leur dignité, le premier un bouquet d'épis qu'il tiendra à la main, le second mi cierge allumé qu'on portera devant lui. En même temps, le travail sera plus fécond, parce qu'il sera plus général, plus varié, plus agréable. Gomme il n'y aura pas de riches, pas de voleurs, pas de domestiques, pas de parasites, tout le monde travaillera, même les femmes, les enfants, les prêtres, les magistrats. Comme on évitera les raffinements de l'industrie, propres seulement à entretenir l'orgueil et la corruj)tion, on exercera plusieurs professions à la fois, et l'on passera alternativement des travaux de la ville à ceux de la campagne. A la variété des occupations viendra se joindre encore la brièveté de la journée; car on ne travaillera que six heures par jour, trois heures avant le dîner et trois heures avant le souper, toutes les autres étant données à l'étude, au repos, à la conversation, à la culture des beaux-arts. Grâce à cette heureuse dis-

position du temps et des facultés humaines, le travail sera pour tous une distraction et un plaisir. Nous voilà, comme on voit, en plein phalanstère, avec le travail attrayant pour tâche et la papillonne pour règle.

Ne croyez pas cependant que Morus se soit confié uniquement à ce principe. De quelque manière qu'on s'y prenne, il y aura toujours des métiers, les uns rudes, les autres repoussants, qu'on n'exercera que par nécessité. On sait comment l'inventeur de l'attraction universelle a essayé, non pas de résoudre, mais d'éluder cette difficulté. Il a supposé l'existence de certaines natures pour qui les mouvements les plus violents, pour qui les fonctions les plus immondes ont un irrésistible attrait ; il a cru les reconnaître chez la plupart des jeunes garçons, et les a enrégimentées au profit de la société future, sous le nom de petites hordes. L'auteur de l' Utopie, au risque d'être moins conséquent, nous ofî're une solution plus pratique. Il a recours tout simplement à l'esclavage : car il y a dans son île bienheureuse des esclaves publics, dont les uns, nés dans le pays même, sont descendus à ce rang par leurs propres crimes, dont les autres ont été achetés dans les pays étrangers. Indépendamment de leurs esclaves, les Utopiens ont encore des mercenaires que leur fournissent également les nations voisines. Mais il y a plus : si l'on y regarde de près, il n'y a pas un seul

homme li])re clans ce modèle des républiques. La loi, comme la discipline d'une caserne ou la règle d'un couvent, intervient à tous les instants et dans tous les détails de la vie. Vêtements, nourriture, habitation, mobilier, travail, distraction, voyage, repos, c'est elle qui règle tout, qui a tout prévu. Elle use des citoyens comme d'une garnison, les faisant passer, dans certains cas déterminés à l'avance, ou de la ville à la campagne, ou de la campagne à la ville, ou d'une ville à une autre, ou de la métropole dans les colonies et réciproquement, sans laisser la moindre place à la liberté et à l'intelligence de l'individu.

Thomas Morus semble avoir fondé en même temps les deux formes de socialisme entre lesquelles se sont partagés les réformateurs modernes : le socialisme austère de Rousseau et de Mably, qui, s'inspirant des lois de Lycurgue et de l'histoire des premiers temps de la république romaine, sacrifie tout à l'égalité; le socialisme sensuel de Saint-Simon et de Fourier, qui, en changeant toutes les conditions de la vie humaine, n'a pas d'autre but que le bien-être et le plaisir. On remarque, en effet, avec une certaine surprise, chez cet ancien émule des chartreux et ce pénitent si dura lui-même, je ne sais quelle pointe de sensualité et d'épicuréisme qui se mêle dans ses doctrines aux sentiments les plus

généreux, aux principes les plus sévères. C'est

ainsi que, dans ses repas communs, imités de ceux de Lacédémone, et où la frugalité doit régner avec la modestie, sous la présidence d'un ministre de la religion, il lui faut des parfums, des fleurs, de la musique, des divertissements de toute espèce. C'est ainsi que, défenseur rigide de la pureté des mœurs, jusqu'à punir les familles des dérèglements de la jeunesse, jusqu'à frapper l'adultère par la peine de la servitude, il invoque cependant le divorce, même pour ce cas indéfinissable qui s'appelle l'incompatibilité d'humeur; et il exige qu'en présence d'une grave matrone, un jeune homme et une jeune fille promis l'un à l'autre puissent se voir avant le mariage, comme nos premiers parents se sont vus dans le paradis terrestre. Le motif de cette loi n'est pas moins curieux que la loi elle-même. On visite bien avec attention un cheval qu'on veut acheter; pourquoi ne regarderait-on pas avec le même soin l'homme ou la femme avec qui l'on doit passer sa vie? Les qualités de l'âme ne sufiisent pas au bonheur conjugal; il faut y joindre les perfections du corps. Aux malheureux qui soufirent d'une maladie désespérée ou d'une infirmité incurable, il conseille le suicide, et permet aux médecins de s'en faire les instruments ; tandis que le même acte accompli dans la force de la vie, pour éviter une douleur passagère, est puni par l'infamie et la privation des honneurs de la sépulture.

Ce lie sont pas là, comme on pourrait le croire, des vues isolées, mais les applications d'un système que l'auteur nous expose avec une entière franchise. Il veut prouver que l'homme est fait pour le plaisir aussi bien que pour la vertu : car l'un et l'autre se réunissent dans l'idée du bonheur, vers lequel nous entraînent toutes les facultés de notre être. Ce n'est pas seulement la raison, ce n'est pas seulement la nature qui nous donne ce conseil, mais le précepte même de la charité : car, si le bonheur était sans prix, comment pourrions -nous nous dévouer à le chercher pour nos semblables? Et si nous devons le chercher de tous nos efforts, si nous devons l'aimer pour nos semblables, comment pourrions-nous le mépriser pour nous-mêmes? D'ailleurs la destinée de chacun de nous est si étroitement liée à celle des autres, que ce serait folie de songer à les séparer et de se figurer qu'on peut être heureux sans eux ou qu'ils le peuvent être sans nous. Maintenant qu'on y pense ! il n'y a pas de bonheur possible où le corps et l'âme, l'âme et le corps n'aient également leur part. Il faut donc faire un très-grand cas de la santé, de la beauté, de la force et de tous les plaisirs des sens qui peuvent se concilier avec l'amour de la vertu et de la vérité. Ici commence une véritable insurrection, non-seulement contre les formes et l'organisation extérieure du moyen âge, mais contre le christianisme lui-même. Les doc-

trines devenues si célèbres de la solidarité, de la réhabilitation de la chair, existent évidemment en germe dans ces principes. On y trouve aussi la cause de la préférence qu'accorde Morus aux sciences d'observation sur les sciences spéculatives, à l'astronomie, à la physique, à la météorologie, à la mécanique sur toutes les branches de connaissances alors cultivées dans les universités. Il annonce Bacon par le mépris qu'il exprime pour la vieille logique péripatéticienne. Il est le devancier de Locke par les sarcasmes qu'il adresse aux universitaux de l'école, c'est-à-dire contre les idées innées. Il devine le génie de notre siècle, particulièrement dans son pays, quand il exprime l'espérance que la mécanique changera un jour les conditions matérielles de la vie humaine.

En dépit, ou plutôt à cause de ses hardiesses, V Utopie excita, comme je l'ai dit, parmi les savants de cette époque, un enthousiasme universel. « Notre siècle et tous les siècles futurs, écrit Guillaume Budé *, y trouveront un recueil de nobles et utiles institutions, et chacun s'efforcera d'en transporter les usages dans la cité où il vit. » — « Ni l'érudition la plus profonde, s'écrie un autre, ni l'expérience la plus consommée des choses humaines, n'ont rien

1 Pour le texte de cete citation et des suivantes, voir la Vie de Murus, par Stapicton, cli. iv, p. 4 4, de l'édit. de Francfort.

. à désirer dans l'heureuse description de la république des utopiens... Cette république laisse bien loin derrière elle celle de Lacédémone, d'Athènes et de Sparte. » Et quel est l'homme qui s'exprime en ces termes? Ce n'est pas seulement un lettré, c'est un homme d'affaires, un conseiller du futur empereur Charles-Quint. Ce qui est plus étonnant, de graves théologiens comme Jean Goclilée, comme le cardinal Pôle, sont du même sentiment et reconnaissent dans Y Utopie une peinture fidèle de la communauté mise en pratique par les premiers chrétiens. « Tous les savants, écrit Érasme à l'imprimeur Froben en lui envoyant le manuscrit deMorus, tous les savants acceptent avec unanimité mon suffrage, et admirent encore plus que moi le divin génie de cet homme, non parce qu'ils-Faiment davantage, mais parce qu'ils le jugent mieux. »

Henri VIII lui-même, passablement ombrageux cependant à l'endroit de son autorité, fut si peu ému des principes contenus dans ce livre, qu'il laissa voir pour l'auteur une véritable passion. Prenant pour prétexte le succès de ses négociations pour obtenir un traité de commerce avec la Flandre, il lui offrit d'abord une riche pension. Mais Thomas Morus, ne pouvant concilier avec une subvention de la cour l'indépendance dont il avait besoin comme défenseur de la ville, prit le parti de refuser. Alors Henri résolut de se l'attacher complètement par les

374 RÉFORMATEURS ET l'LBLIClSTES

plus hautes charges de l'État, et le nomma coup sur coup, à quelques années de distance, membre de son conseil privé, trésorier de l'Echiquier, orateur (speaker), c'est-à-dire président de la chambre des communes au parlement de 1523; enfin chancelier du duché de Lancastre et négociateur du traité de Cambrai,! en attendant un degré encore plus élevé de puissance et de grandeur, le plus élevé de tous après le trône, mais aussi le plus voisin de l'échafaud qui l'attendait, le siège de chancelier' d'Angleterre. Pendant tout ce temps le roi se montra pour lui, non pas un maître, mais un ami, un ami passionné. Il le faisait chercher à toute heure du jour et même de la nuit pour jouir de sa conversation, tantôt enjouée, tantôt sérieuse, et même dans ce dernier cas, pleine de saillies, toujours embellie par les richesses d'une érudition inépuisable ou éclairée par les lueurs soudaines d'une vive imagination. Se promenant avec lui, pendant les belles nuits d'été, sur les plates-formes de son palais, il l'interrogeait sur l'astronomie, ou, s' élevant encore plus haut, le faisait parler de la puissance et de la bonté divines. Le plus souvent, après les séances du conseil, il le retenait à souper entre lui et la reine. Il faut dire aussi que l'infortunée Catherine d'Aragon touchait déjà au déclin de son triomphe , et Henri VIII aimait encore mieux les entretiens d'un ])hilosophe que le tête-à,-tèLe conjugal. Si cette au-

guste amitié pouvait être regardée comme un sujet d'orgueil et d'espérance, elle avait aussi ses inconvénients. Il arrivait souvent à Morus de ne pouvoir pas, même une fois dans un mois, aller visiter sa famille, établie à Ghelsey, à trois milles de Londres, Se reposait-il quelques jours dans sa paisible habitation, au milieu des siens? Henri venait l'y surprendre, s'asseyait à sa table, et, après avoir partagé son modeste repas, se promenait avec lui pendant des heures entières dans son jardin, sur les bords de la Tamise, le bras passé autour de son cou.

Cependant Thomas Morus ne se faisait pas illusion sur ces dehors si aimables. Un jour que son gendre Roper, le mari de Marguerite, le félicitait avec joie de recevoir de son souverain des marques d'un attachement si extraordinaire : « Dieu soit loué! répondit-îl; Sa Grâce (c'est le titre qui remplaçait alors celui de Majesté) , Sa Grâce est pour moi un très-bon maître, et je ne pense pas qu'il y ait un autre de ses sujets qui l'emporte sur moi dans sa "faveur. Mais je dois vous avouer, mon fils, que je n'ai pas lieu d'en être fier : car, si ma tête pouvait lui valoir un seul château fort en France *, elle ne manquerait pas de tomber ^. » Dans une lettre

' La guerre était alors déclarée entre les deux nations.

- « 1 llianke our Lord, quoth he, i find His Grâce my \ery good lord in dced, and i do heleive lie dotli as singularly faveur me as any subject williin this real me. llowbeil, sone Roper, i

376 RÉFORMATEURS ET PUBLIGISTES

adressée à son ami Fislier, ce malheureux évêque de Rocliester, qui devait finir comme lui, il compare sa position au milieu de la cour de Henri YIII à celle d'un cavalier mal exercé sur la selle de son cheval. Voulant ensuite donner une idée de ce prince lui-même, qui s'efforçait encore à ce moment de tempérer le despotisme par la grâce, il emploie presque les mêmes termes que le spirituel auteur du Voyage mitou?-' de ma chambre, en nous parlant du portrait d'une célèbre coquette : « Il est si alfable, dit7il, et si bienveillant pour tout le mondCj qu'avec un peu de présomption cliacun peut trouver des motifs pour se croire l'objet de sa prédilection, pareil à ces bonnes femmes de Londres qui, regardant avec recueillement et priant avec ferveur la Vierge qu'on aperçoit près de la Tour, se figurent que l'image sainte leur sourit \ » Quel charme et en même temps quelle vérité dans ce tableau ! Ne croirait-on pas voir un tigre qui dissimule sa féro-

may tell thee, i hâve no cause to be prowde Ihereof. For if my head would vvinne him a castle in France, yt sliould not fayle to go. » The Life of T. More, by Will. Roper, p. 12 et 13.

' « ... Tn qua (aulée) non minus niale iKereo quam quisquam equitandi insolens lueret in sella. Sed princeps lam comis est ac benignus universis, ut quivis, cui paulalum insit plusculœ spei, inveniat unde possit ei semel interpretari charissimum : more matronarum Londinensium, quibus persuasum est deipara? Virginis imaginem, quœ prope Arcem visitur, ubi pressius irituenles eam aprecatœ sunt, arridere. » Apud Slapleton, ouvrage cité, ch. vu, p. 29.

cité sous la gentillesse du chat, en attendant l'instant favorable pour Tassouvir?

" Henri VIII, de son côté, avait bien aussi quelques maladresses à reprocher à son favori. Ainsi, quand celui-ci fut nommé président de la chambre des communes, quoique attaché par d'autres fonctions au service du roi, il ne parut pas comprendre ce qu'on voulait de lui. Le roi avait calculé qu'il lui fallait un subside de 800,000 liv. st. pour réparer son trésor épuisé et être en état de faire la guerre à la France et à l'Ecosse. C'est afin d'obtenir le vote de cette somme qu'il réunit le parlement de 1523. Thomas Morus, comme trésorier de l'Échiquier et un des principaux personnages de la cour, devait exercer une pression décisive sur les timides représentants de la ])ourgeoisie. Au lieu de cela, il les soutient, il les encourage par sa douceur, et s'oublie jusqu'à prendre quelquefois son rôle au sérieux. Il faut voir, pour se faire une idée de l'indépendance du parlement à cette époque, dans quels termes il ' parle au roi au nom de l'assemblée. 11 est et sera toujours prêt à s'effacer devant l'accomplissement des ordres suprêmes de son très-redouté souverain. Mais si, par inexpérience ou par erreur, il contrariait ses intentions, il espère de la grâce abondante de Sa très-noble Majesté, qu'elle regarderait sa simplicité avec un oeil de miséricorde et lui accorderait son pardon. Il ose adresser la même prière à

Sa Majesté invincible, en faveur des députés dont ]a chambre se compose. On les a choisis, autant qu'on l'a pu, parmi les personnes les plus discrètes et les plus sages. Il pourrait cependant arriver à quelques-uns d'entre eux de ne pas rendre exactement dans leurs paroles les sentiments de respect et de dévouement dont leurs coeurs sont pénétrés; qu'il suppliait, dans ce cas, la grâce inépuisable du roi de les excuser d'avance et de penser, quoi qu'ils puissent dire, que tous ses sujets, conformément à leurs devoirs les plus étroits, ne forment pas un vœu qui n'ait pour but l'intérêt du royaume, l'honneur, la prospérité et la conservation du prince ^ Ce langage, malgré la soumission qu'il respirera l'égard du roi, n'était point de nature à produire sur les communes l'etTet désiré. Aussi l'impôt était-il repoussé, sans la mesiu^e énergique et médiocrement parlementaire que prit Henri Vlll. Faisant venir un des chefs de l'opposition, et lui posant la main sur la tête, pendant que le député est à genoux : « Que ma volonté soit faite demain, dit-il, ou demain cette tête est à bas. » Le cardinal Wolsey se montra à Morus très-irrité de sa conduite. Mais le roi, qui avait dans le passé et dans l'avenir des motifs de l'épargner, lui conserva ses bonnes grâces.

1 riie Life of Th. More, liy \\\\ Roper, p. 7-10. 11 l'aul lire ce discours tout entier diins h- le\le de Roper, el non dans l'exlniit qu'en a donné son arrière pelil-nevcu.

Et quel était donc le lien secret qui unissait durant tant d'années des natures si ditférentes ? Un grand événement s'était accompli en Europe depuis la publication de V Utopie. La Réformation venait d'éclater, et, attaquant l'autorité dans sa source la plus profonde, sous sa forme la plus vénérée, menaçait aussi bien l'ordre politique que l'ordre religieux. Henri VIII, voulant combattre personnellement le réformateur, écrivit contre lui le livre des Sept Sacrements, pour lequel il reçut le titre de Défenseur de la foi, après avoir obtenu déjà celui de Champion de V Eglise. Thomas Morus lui prêta son érudition et sa plume dans la composition de cet ouvrage, qu'il défendit ensuite, sous le nom supposé de Guillaume Ross, dans un véritable pamphlet*. Le mouvement do;it if était témoin, et qui gagnait déjà l'Angleterre, avec une rapidité effrayante, avait changé le cours de ses idées. Il lui arriva ce qui arrive chaque jour à des hommes plus hardis par la pensée que par le coeur : la liberté, le droit d'examen, l'esprit de réforme, qu'il avait portés dans la théorie jusqu'à la plus extrême audace, lui firent peur dans la réalité; et, non content de se réfugier contre ses propres principes dans cet asile de la foi qu'il

^ Rcsponsio ad coiiritia Martini Lutheri conijesln in Henriciim n'ijem, cunscriptaanno MDXXIII, (^ 29 cl siiiv. du recueil di'jà cité.

n'avait jamais délaissé, il les attaqua avec colère, avec violence, avec un acharnement inattendu de son caractère. Ainsi, dans ce pamphlet dont je viens de parler, il se montre par l'abondance et la grossièreté des invectives, par la violence et quelquefois le cynisme intraduisible de son langage, le digne adversaire du moine de Wittemberg. Les noms de menteur, de calomniateur, de houffon, àe vaurien, de moine en délire, ne sont que des aménités sous sa plume. Il appelle les sectateurs de la nouvelle Eglise des scélérats et des infâmes qui renient ce qu'il y a de plus saint dans l'Évangile et dans la conscience. Il leur attribue tous les crimes; il accuse leurs mœurs de débordements effroyables. Une fois livré à cette pente dangereuse, il ne sait plus s'arrêter. Dans plusieurs de ses ouvrages anglais, écrits pendant les dernières années de sa vie, il justifie, il invoque toutes les mesures de répression, même les plus sanglantes, qui avaient été longtemps en usage contre l'hérésie. L'hérésie, selon lui, doit être assimilée au crime de haute traliison, et punie de la même manière, non-seulement quand elle éclate par des actions, mais quand elle n'existe encore que dans la seule pensée. « Le supplice du feu infligé aux hérétiques est, dit-il en propres termes, légitime, nécessaire, juste, conforme aux intérêts et aux droits d'une sage et prévoyante politique. Un homme qui ne pourrait pas être con-

DE L'EUROPl- 381

vaincu d'hérésie, mais qui en serait soupçonné par ses voisins, au point qu'ils n'oseraient se porter caution de son orthodoxie, mérite un châtiment pour avoir autorisé par sa conduite une telle opinion'. » Joignant la pratique à la théorie, il se vante, dans l'épitaphe qu'il a composée pour luimême au sein de sa retraite, d'avoir été TefFroi des voleurs, des homicides et des hérétiques ^. Il ajoute, dans une lettre écrite à Erasme en 1532, qu'il a mis de l'ostentation à parler ainsi de lui-même; car telle est sa haine pour les hérétiques, qu'à moins qu'ils ne viennent à résipiscence, il n'y a pas d'homme à qui il veuille plus de mal ^.

J'accorderai, si l'on veut, que les actes de Thomas Morus n'ont jamais été aussi loin que ses paroles. Malgré le témoignage unanime des historiens de l'Angleterre, je suis prêt à admettre, sur la foi de sa propre parole et de celle de son ami Érasme, qu'il n'a jamais fait couler le sang des hérétiques. Mais n'est-ce donc rien de les avoir,

1 The Works of sir Thomas More, in-{o\.,Londres, Io-jT, imprimé en caractères gothiques^ 1438 pages. Voir parliculièrement pag. 274, le chap. xiii du liv. IV des Dialogues surdirerses matières de théologie; pag. 276, chap. xvdu même livre et du même ouvrage ; pag. 907, E; pag. 909, C; pag. 4033, Réponse à un livre empoisonné qu'un hérétique anonyme a nommé la Cène.

2 « FuribuS;, homicidishtereticisque molestus. »

3 Recueil de ses œuvres latines, édit. de Francfort, pag. 318, '1'"ecol.

382 RÉFORMATEURS ET rUBLICTSTES

comme il le racon^^e lui-même, fait fouetter sans jugement et mis au cachot dans sa propre maison ? Puis, loin de diminuer ses torts, cette apparente modération ne fait que les accroître, car elle prouve, ou qu'il n'avait pas le courage de ses principes, ou qu'il les produisait sans conviction. S'il sentait une protestation s'élever dans son cœur contre ces maximes de terreur et de sang, pourquoi les a-t-^il prêcliées? S'il a eu le malheur de les regarder comme justes et comme vraies, pourquoi, étant au faîte du pouvoir, a-t-il laissé aux autres la tâche odieuse de les mettre en pratique, en se réservant pour lui-même le courage plus facile de les défendre? N'est-ce pas joindre à la violence quelque chose qui ressemble à la lâcheté ? J'estime plus, pour mon compte, malgré l'horreur qu'ils m'inspirent, un Torquemada, un duc d'Albe, que ces apologistes de l'échafaud et du bûcher, qui font les aimables dans le monde et ont des larmes toutes prêtes pour toutes les douleurs.

Mais, pendant que Morus s'efforce de relever l'autorité sur son antique base, le roi tout à coup la comprend d'une autre façon, c'est-à-dire à son profit personnel. On sait avec quelle logique, non sa raison, mais sa passion l'a conduit. Le mariage opposait un obstacle à ses désirs; il lui fallut le divorce pour le rompre ; il recourut au schisme pour obtenir le divorce. Aussi bien prit-il facilenjent le

parti de réunir dans ses mains tons les pouvoirs : le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. A cette révolution tout à la fois si criminelle et si pernicieuse dans sa pensée, Thomas Morus a-t-il opposé de la résistance? Non, il faut bien le dire. Il a résisté héroïquement à l'abjuration ; il a donné sa vie pour sauver sa foi ; il n'a rien fait comme homme d'Etat pour sauver le catholicisme en Angleterre. Il y a plus : toute sa conduite aux affaires a donné lieu au roi de compter sur lui.

C'est en 1529, pendant les négociations du traité de Cambrai, auxquelles il assistait comme plénipotentiaire, que, revenu en Angleterre pour quelques jours, Morus fut une première fois consulté par Henri YIII sur la légitimité de' son union avec la veuve de son frère. Se couvrant du masque de l'impartialité, le roi lui signala les deux textes du Pentateuque, dont l'un, emprunté au Lévitique^ défend simplement d'épouser sa belle-sœur; dont l'autre, tiré du Deutéronome -, ordonne, au contraire, de l'épouser, quand elle reste sans enfants. Dans cette situation délicate, Morus n'avait qu'un parti à prendre : c'était de décliner résolument toute compétence et de renvoyer la question aux autorités canoniques, surtout en présence de deux commissaires

1 Chap. XVII, V. 16.

- Chap. XXV, V. 5.

pontificaux , le cardinal Gampége et le cardinal Wolsey. Morus le fit, mais trop tard; car il avait déjà donné des espérances à Henri en prenant connaissance d'un traité composé selon les vues du prince par son aumônier Richard Fox, et en entrant* en conférence avec l'auteur de cet ouvrage.

A cette première faute vient s'en joindre bientôt une autre beaucoup plus grave. Le cardinal Wolsey étant tombé en disgrâce le 18 octobre de la même année, Thomas Morus consentit, quelques jours après % à le remplacer comme chancelier d'Angleterre. Il lui était impossible de se tromper sur les motifs de cette faveur, comme le remarque avec beaucoup de lo3^auté le cardinal Pôle. C'est pour n'avoir pas obtenu, soit de l'habileté, soit delà docilité de Wolsey, tout ce qu'il espérait, que le roi, tout à coup, l'accabla de sa colère, et, après l'avoir précipité du faîte des grandeurs, lui fit grâce à grand'peine d'une poursuite en haute trahison, c'està-dire, d'une condamnation au dernier supplice, et le laissa mourir dans un état voisin du besoin. Assurément ce n'était pas pour se créer un nouvel obstacle, et un obstacle plus sérieux, qu'il lui donna pour successeur Thomas Morus. Il se flattait qu'en s' écartant de la tradition du royaume pour élever à ce poste un laïque, un homme nouveau, il l'enchaî-

• Le 28 octobre i:; 29.

lierait tellement par les liens de la reconnaissance, qu'il le conduirait où il voudrait : c'est ce qu'il lui donna assez habilement à entendre par la bouche du duc de Norfolk, quand celui-ci, en l'installant avec pompe, au nom du roi, à Westminster, adressa à l'assistance les paroles suivantes : « Quelques-uns s'étonneront peut-être et trouveront inusité que cette dignité soit remise aux mains d'un laïque étranger à la noblesse, marié et père de famille, quand précédemment l'on avait toujours vu cette même place occupée ou par de savants prélats ou par des hommes de la plus haute noblesse ; mais les vertus admirables, l'esprit et l'incomparable sagesse du nouvel élu suppléent largement à ce qui lui manque d'un autre côté. Sa Majesté n'a pasdemandé de qui il descendait, mais qui il était; elle n'a pas attaché ses yeux à la noblesse de son sang, mais au mérite de sa personne ; elle a regardé à la capacité, non à la profession. » Puis, faisant servir le même avertissement à l'aristocratie et au clergé, le mandataire du roi ajoute : « Sa Majesté, enfin, a voulu montrer, en faisant ce choix, qu'elle possède dans les rangs des bourgeois et des laïques quelques sujets d'élite capables de rempUr les plus hautes charges du royaume, celles que les évêques et les nobles se croient seuls dignes d'occuper *. »

' Roper, pag. 22. Voir le discours tout entier dans la biographie de Thomas Morus, par son arrière -petit-fils, p. 156-1-38,

Thomas Morus comprit très-bien la leçon, puisqu'il dit clans sa réponse que les puissances et les splendeurs auxquelles il vient d'arriver lui sont moins agréables qu'on ne le pense, et que sa position n'est pas sans ressemblance avec celle de I)amoclès.

Ses prévisions ne le trompaient pas, car, à peine a-t-il pris possession de son sigôe, que le roi revient à la charge, le suppliant d'examiner la question avec toute la maturité de son esprit, avec toute l'indépendance de son caractère. Il lui adjoignit quatre de ses créatures à titre de théologiens : c'était Granmer, le chapelain d'Anne de Boleyn, le futur archevêque de Gantorbéry; Lee, qui devint plus tard archevêque d'York; ce même Richard Fox dont j'ai déjà parlé, et un moine italien du nom de Nicolas. Thomas Morus accepta ce rôle indigne de lui, contraire à ses convictions depuis longtemps arrêtées, et l'on se figure son embarras ou plutôt son supplice quand il fallut le remplir. Aussi, après deux ou trois conférences, il se rendit près du roi, et, se jetant à ses genoux, il lui demanda la grâce de ne plus le mêler à cette alfaire. Il lui promettait, d'ailleurs, de lire tout ce qu'on écrirait en faveur du divorce et de ne pas ouvrir un seul ouvrage consacré à la thèse contraire. G'est une nouvelle faiblesse qui laissait l'espérance d'une conversion future. Mais le roi fit mieux que de lui demander

son approbation, il le força à lui prêter un commencement de concours.

Le saint-siége ayant retenu pour lui-même l'affaire du divorce, et son arrêt, bien connu d'avance, ne pouvant plus se faire attendre, Henri VIII voulut se créer un appui dans les universités. Il consulta, entre autres, celles d'Oxford et de Cambridge, dont l'avis , comme on peut le croire, fut tel qu'il, le souhaitait. C'est Thomas Morus qui reçut et qui accepta la mission d'annoncer ce résultat au parlement, en y ajoutant l'assurance que les universités avaient prononcé dans leur pleine liberté. On a dit, pour le défendre, qu'il ne parlait pas alors en son propre nom, mais au nom du roi et dans l'exercice de ses devoirs de chancelier. Mais on oublie qu'il n'y a pas plus de devoir contre le devoir que de droit contre le droit. Toute fonction qui n'est pas d'accord avec notre conscience doit être refusée ou abandonnée.

Thomas Morus, au détriment de sa gloire aussi bien que de sa sûreté, avait trop tardé à comprendre cette loi. Son caractère était déjà compromis, et, jusqu'à un certain point, sa liberté même était engagée, quand il supplia Henri Mil, dans les termes les plus humbles, en prétextant son âge et ses infirmités (il n'avait pasplus de cinquante-deux ans), d'accepter enfin sa démission. C'était le 15 mai 1552, cinq mois avant le mariage de Ilenri avec Anne de

388 nÉFORMATEURS ET PUBLICISTES Boleyn,un peu plus d'un an avant le mariage public et le couronnement de la nouvelle reine. Le roi, avec les dehors de la bienveillance, lui accorda ce qu'il demandait ; mais la rancune qu'il lui garda au fond du cœur était d'autant plus implacable, qu'il avait fondé sur lui plus d'espérances.

En effet, à partir de ce moment, la vie de Thomas Morus est une suite de persécutions d'autant plus odieuses, qu'elles prennent le masque de la loi, qu elles se produisent sous forme de procès criminels. On l'accuse d'abord d'avoir outragé la majesté royale dans un écrit séditieux publié en réponse à une apologie du prince, émanée de son propre conseil. Sur les dénonciations les plus frivoles , on attaque ensuite son intégrité de magistrat, de chancelier, de chef suprême de la justice : on s'efforce de l'impliquer dans le malheureux procès d'Elisabeth Berton, autrement appelée la sainte fille de Kent (the holy maid of Kent), reconnue coupable d'avoir prédit, pour un temps très-rapproché, la mort du roi et de la reine Anne, et condamnée pour ce fait à être brûlée vive avec ses prétendus complices. Enfin, on lui fait un crime d'avoir participé à la composition du Traité des sept sacrements, et l'on prétend que c'est par ses conseils, inspirés par la trahison, que le roi aurait, dans ce livre, abaissé son autorité devant celle du pontife. Thomas Morus oppose victorieusement à toutes ces accusations, non-

seulement les faits que lui avaient ménagés sa prudence, son désintéressement, son incorruptible justice, sa pauvreté honorable, mais une habileté, une finesse sans exemple dans Tart de se défendre contre une procédure captieuse et inique. Pas un mot ne lui échappe qu'on puisse tourner contre lui, par lequel on puisse saisir le fond pourtant bien connu de sa pensée. C'est l'avocat et le légiste qui, à ce moment suprême, se montrent en lui ])ien plus que le martyr.

]\Iaisune dernière épreuve lui était réservée, dans laquelle il fallait choisir entre sa vie et son honneur, entre l'abjuration et la mort ; c'est la loi qui, votée par le parlement en 1534, imposait à tous les sujets anglais un double serment : celui de soumission à la suprématie spirituelle du roi, celui d'allégeance, c'est-à-dire de fidélité à la postérité d'Anne de Boleyn, et déclarait coupable de hante trahison quiconque se mettrait en opposition, soit en action, soit en paroles, avec le nouvel ordre de choses. Thomas Morus consent à prêter le serment d'allégeance, à la condition que, rédigé pour lui sous une autre forme , il ne déclarerait point légitime le divorce du roi avec Catherine et n'attaquerait pas l'autorité du saint-siége. Mais il ne pouvait reconnaître dans aucun cas la suprématie spirituelle de Henri VIII, et il comparait la loi elle-même qui exigeait de lui un tel acte à une épée à deux tran-

chants : car, clisait-il, si elle ne tuait pas le corps, elle tuait l'âme. Sur son refus, Tordre est donné de l'enfermer à la Tour.

Cependant ce n'était pas assez pour lui intenter une accusation capitale. Il fallait, aux termes de la loi, qu'on surprît dans sa bouche au moins une parole qu'on pût interpréter comme un blâme des faits accomplis, comme une protestation contre les nouveaux droits reconnus à la couronne. Cette parole, il ne la prononça pas avant sa condamnation. Ce n'est qu'indirectement qu'on put la faire sortir de quelques mots échangés, dans une conversation confidentielle, avec le procureur du roi sir Ricli. « Supposez, lui dit celui-ci, un acte du parlement qui me désigne comme le souverain du royaume : est-ce que vous refuseriez de me reconnaître pour votre roi ? — Non, répondit Morus. — Maintenant, continua son interlocuteur, imaginez un acte du parlement qui exige de tout le royaume qu il me choisisse pour pape, est-ce que vous refuseriez de me reconnaître pour pape? — Le cas est différent," reprit Morus ; car le parlement peut s'occuper des princes temporels ; mais supposez que le parlement fasse une loi pour déclarer que Dieu n'est pas Dieu ; diriez- vous, monsieur Rich, que Dieu n'est pas Dieu ? — Non, dit le procureur du roi, le parlement ne peut pas faire une loi pareille. » C'était lui faire entendre, sans l'exprimer formellement, que le par-

lement n'avait pas plus le pouvoir de faire du roi -le chef de TÉgiise.

Mais il n'en fallut pas davantage pour le traduire devant le tribunal du banc du roi, et le faire condamner comme coupable de haute trahison. C'est le 7 mai 1535 qu'il comparut devant ses juges, après un an de cruelle captivité, après avoir enduré toutes les tortures dfe l'âme et du corps, après avoir eu à lutter, non- seulement contre la haine de ses persécuteurs, mais, ce qui est plus difficile, contre la tendresse de sa famille, contre les larmes et les prières de ce qu'il aimait le plus au monde, sa fille Marguerite. On était parvenu, à force d'artifice, à réunir contre lui quatre chefs d'accusation; mais un seul était vrai, un seul se répétait dans tous les autres, le refus de changer de croyance sur les injonctions de la loi. On en peut dire autant de ses moyens de défense. Ils se ramènent tous à ce principe, que l'empire de la loi expire devant la conscience, ou, pour me servir de ses propres termes et des expressions du temps, que le pouvoir temporel ne peut pas commander à l'ordre spirituel. Par un singulier retour des choses humaines, la maxime d'équité et de tolérance qu'il avait condamnée avec tant de passion, lorsqu'il était au pouvoir, devenait maintenant son unique refuge. Ses accusateurs le lui rappelèrent durement, et il eut la douleur d'entendre le jury, après un quart

392 RÉFORMATEURS ET PUBLIGISTES

d'heure de délibération, prononcer le terrible verdict (Guilty).

La sentence fut plus terrible encore : elle lui infligeait un de ces supplices dont nos mœurs et nos lois ont heureusement effacé le souvenir, un vrai supplice du moyen âge. Mais le roi crut être magnanime en commuant la peine en celle de la décapitation. Thomas Morus, en apprenant cet acte de clémence, s'écria douloureusement : « Dieu préserve mes amis de la ])onté du roi ! »

Tout le monde sait avec quelle sérénité Thomas Morus est mort, en plaisantant jusque sur l'échafaud, et au moment même où il posait sa tête sur le billot sanglant.

J'oserai dire cependant que ce spectacle me paraît fait pour exciter plus de regrets que d'admiration. Il y a dans la mort une majesté sublime qu'il faut savoir respecter ; et, s'il est beau de paraître devant elle le front serein et le coeur plein d'espérance, la gaieté, à ce moment solennel, nous blesse justement comme une profanation. Celui-là seul peut rire devant la mort, qui ne prend pas la vie au sérieux et qui ne croit pas à la grandeur de la destinée humaine. Chez le pieux Morus, cette contenance était plutôt encore une faute de goût qu'une aberration du sentiment.

L'enseignement que nous offre son existence tout entière, c'est que dépasser le but, ce n'est pas l'at-

teindre. Devant le spectacle de la violence et de la servitude, son âme généreuse s'est éprise de la liberté et de la justice; son es2:>rit les a confondues avec des chimères ; son imagination les a cherchées dans le pays des rêves. Mais plus on met d'ardeur à poursuivre ces biens hors des conditions réelles de la société et de la nature, plus on est prêt à les sacrifier devant le moindre obstacle, devant la plus faible agitation provoquée en leur nom. C'est ainsi qu'après avoir écrit Y Utopie, il a défendu avec acharnement la plus inique et la plus odieuse des tyrannies, celle qui pèse sur les consciences. Dans l'instant même où cette triste révolution vient de s'accomplir dons ses idées, un coup de fortune retourne contre lui ses propres maximes. Alors seulement il s'aperçoit que le pouvoir peut changer de place, que le droit seul est immuable. Mais une mort héroïque ayant expié sa faiblesse et son erreur, il a conservé, dans l'admiration de la postérité, deux titres qu'on voit rarement ensemble : celui d'un saint et d'un martyr qui est mort pour sa foi ; celui d'un philosophe qui a poussé à sa dernière limite l'audace de la pensée.

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