‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 5)Chapitre 2 sur 12 · IV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT-PROPOS

soil du dedans, soit du dehors, celle de la société entière contre les membres et les parties isolées de la société, ou contre ses ennemis extérieurs. C'est pour cela qu'elle dispose des forces collectives du corps social. L'autorité n'est légitime qu'à la condition de rester fidèle à cette lâche; dès qu'elle la trahit, elle perd ses titres et se change en usurpation. Mais il y a plusieurs degrés dans la liberté. Celle de l'individu ne peut être fondée en dehors de la nation ; celle de la nation ne peut s'établir hors des conditions d'unité, d'organisation et d'indépendance qui constituent pour chaque peuple son existence politique. Pour réaliser ces conditions, il a fallu souvent la main du despotisme, et le despotisme a pu devenir, de cette façon, pour quelque temps, l'instrument de la liberté. C'est ce qui est arrivé, pendant le moyen âge, dans la lutte du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, ou des empereurs d'Allemagne et des rois de France contre la papauié. En apparence c'est la force qui s'élève contre l'idée, la matière contre l'esprit; en réalité, c'est le principe de la nationalité qui se dégage de la théocratie et qui prépare l'avènement de la liberté moderne. Ce n'est point là une vaine théorie, c'est une loi de l'histoire que j'espère avoir mise en lumière par les faits.

Al). FRANCK.

Paris, le 15 juin 18(j.'}.

Di^^ooiirs (l'ouvprliiro fin cours (!e droit naturel du collège de France '.

Messieurs, en reprenant aujourcrimi, avec im nouveau titre, cette place que votre indulgence m'a rendue si chère, je contracte aussi de nouveaux devoirs, dont le premier est celui de la reconnaissance. Plus je suis pénétré de ce sentiment par des motifs puisés en moi-même, moins je puis avoir l'orgueil de TOUS y associer. Mais, puisque dans une simple appréciation de personnes, ou moins que cela encore, dans une modeste transformation de position, on a

' Ce discours fui prononcé le 20 février ISoG, au moment où fauteur, jusque-là chargé du cours, venait d'être nommé professeur titulaire. On n'a peut-être pas oublié la résistance (pie celte nomination rencontra de la part des journaux ulliamontains.

cherché à faire intervenir une question bien plus grave, vous me permettrez d'espérer que je ne serai pas seul à me réjouir, que je ne serai pas seul reconnaissant de la nouvelle sanction que vient de recevoir en moi le principe sacré de la liberté de conscience, c'est-à-dire la condition et la source même de tout droit, de toute justice, de toute liberté, de toute dignité morale et, il suffit de le dire pour le démontrer, de toute piété véritable. Le bonheur qu'on éprouve au triomphe d'une si belle cause ne peut blesser personne, pas même ceux qui professent une opinion contraire ; car il suppose le respect de toutes les convictions honnêtes et la bienveillance envers tous les hommes ; il se distingue profondément des victoires de l' amour-propre et de la domination de l'esprit de parti. C'est un des traits auxquels on reconnaît le vrai et le juste, de placer notre âme dans ces sereines hauteurs, dans ces vastes et purs espaces où le conflit et l'amertume des passions ne peuvent pas l'atteindre.

Un autre sujet de satisfactfon offert à ceux qui ont foi dans la raison ou dans les forces naturelles de l'esprit humain, pour éclairer l'homme sur ses devoirs et sur ses droits, pour comprendre et réaliser toutes les conditions de l'ordre social, c'est que la philosophie est rentrée en possession d'une des plus belles provinces de son empire. Le droit naturel, en effet, n'existe plus à l'état de science, dès qu'il se

dispense de chercher ses principes dans la raison et dans la conscience, dans les idées éternelles du bien Qt du juste, du droit et de l'obligation, dans le sentiment irrésistible de notre responsabilité, de notre liberté morale ; et quand ces faits, à leur tour, ces nobles éléments de notre nature spirituelle, ne sont pas clairement établis par une savante étude de l'âme tout entière. Quelque autre connaissance qu'on veuille substituer à celle-là, l'histoire, la politique, la jurisprudence, le résultat sera le même : le droit naturel aura cessé d'être ou ne sera pas encore, parce que des règles de conduite, uniquement fondées sur l'expérience, ne suffisent jDas pour obliger la volonté humaine, et ne peuvent prétendre au rang de lois inviolables. Puis, où trouver ailleurs que chez les philosophes les fondateurs et les interprètes du droit naturel ? La République ei les Lois de Platon avecl'çidmirable Dialogue de Gorgias, la Morale et la Politique d'Aristote, tels en sont les premiers monuments. Bientôt après se présente la philosophie stoïcienne, qui, mariée au platonisme, inspire à Gicéron ses plus nobles ouvrages, la République, les Lois, le Tixiité des devoirs, et s'imposant, par le seul ascendant de son autorité, à l'esprit généreux, mais pratique du peuple-roi, régénère complètement le droit romain, c'est-àdire la législation du vieux monde. G'est elle qui avec les Gaton, les Mucius Scévola, les Servius

Sulpicius, en mettant l'esprit avant la lettre, Téquité avant les textes, la loi naturelle avant la loi écrite, a d'abord modifié la jurisprudence, et qui, plus tard, avec les Gains, lesPapinien, lesUlpien, les Modestin, les Paul, a exercé son influence salutaire sur les lois elles-mêmes. C'est elle qui, défiant l'orgueil des maîtres du monde, a proclamé l'existence d'une loi universelle, éternelle comme la raison, devant laquelle Romains et Barbares, vainqueurs et vaincus, maîtres et esclaves, tous sont égaux. C'est elle qui, par la bouche de Cicéron, de Sénèque, d'Épictôte, a ajouté à l'idée de la justice et du droit celle de la charité ; préparant ainsi l'alliance future de la philosophie et de l'Évangile, la signant d'avance pour son compte. Je passe brusquement de l'antiquité au xvii*^ siècle, pour revenir bientôt à l'intervalle qui les sépare, et je demande si ce n'est pas aussi un philosophe qui a écrit le Traité du Droit de la Guerre et de la Paix, ce monument imposant du droit naturel chez les modernes. Qu'on examine bien les principes qui ont dirigé Grotius et l'esprit qu'il respire dans toute son œuvre, on y reconnaîtra sans peine le stoïcisme. Ce sont des principes un peu différents, mais également empruntés à la philosophie, qu'on rencontre chez son rival Samuel Puffendorf, chez son continuateur Burlamaqui et son traducteur Barloeyrac. Que dirai-je maintenant de Vico, de Leibnitz, deWolfet

de son disciple Vattel, de Locke, de Beccaria, de l'école française du xviii'^ siècle et de l'école allemande depuis Kant jusqu'à nos jours ? Ces noms parlent d'eux-mêmes, ils dispensent de tout commentaire.

Dieu me garde de prétendre que la science que j'ai pour mission de vous enseigner ne doit pas franchir les limites de la pure spéculation. Si elle tient ses principes de la philosophie et ne peut pas les puiser à une autre source, avant d'en tirer les conséquences, avant d'en faire l'application à toutes les relations sociales, elle est obligée de les justifier par le témoignage même du genre humain ou des hommes de génie qui ont droit de parler en son nom ; elle est obligée de les rendre en quelque sorte sensibles et palpables parles faits. Quoi ! Messieurs, il y aurait dans le cœur et dans l'esprit de l'homme, inscrite par la main de Dieu, une législation vivante, impérieuse, invariable, qui règle toute notre existence, qui préside à tous les rapports des hommes entre eux, et cette législation serait condamnée à une radicale impuissance ! elle n'éclaterait jamais ni dans nos paroles, ni dans nos actions, ni dans nos œuvres ! elle n'aurait aucune influence sur la formation et le développement des sociétés! Non, cela n'est pas possible, et cela n'est pas. Toute semence divine déposée en nous germe et fructifie. Toute idée, tout sentiment du vrai ou du bien se

manifeste dans notre vie, surtout quand c'est la vie même qu'il est appelé à conduire. Le droit naturel s'établit donc à la fois par la raison et par l'histoire; par l'histoire de la pensée, c'est-à-dire des opinions et des doctrines, et par celle des institutions et des lois. C'est par l'histoire que j'ai commencé, afin de montrer d'abord comme un fait aussi ancien que la civilisation la science que nous devons étudier ensemble. C'est par l'histoire que je vais continuer, jusqu'à ce que nous ayons trouvé en elle assez de force et de lumière pour nous soutenir et nous éclairer sur notre route. J'ai consacré toute l'année qui vient de s'écouler à l'étude de l'antiquité ; je m'occuperai, durant celle-ci, du moyen âge, de la renaissance, et, si le temps nous le permet, des premiers monuments des temps modernes. C'est marcher un peu lentement peut-être ; mais qu'importe si nous avançons sûrement; ou plutôt, car c'est le seul engagement que je puisse prendre avec vous, si tous nos pas sont accompagnés de cette conviction réfléchie qui est à la fois la dignité et la probité de l'enseignement?

Malgré le discrédit'où sont tombées de nos jours, par l'effet d'une réaction facile à prédire, les théories comprises sous le nom àe philosophie de l'histoire, il y a cependant des lois, des conditions générales de la pensée, un ordre et une marche nécessaires, sans préjudice du libre ar])itre, qu'on

retrouve à toutes les grandes époques et dans tous les grands foyers de la civilisation humaine. Or, nous avons vu dans l'antiquité les principes fondamentaux du droit naturel passer par trois états. En Orient, ils se confondent avec la religion ; et plus le dogme religieux est pur, c'est-à-dire plus il s'éloigne du culte aveugle de la nature, pour se rapprocher du monothéisme et du spiritualisme, plus les principes du droit sont compris et respectés, plus ils prennent d'empire sur les lois, plus ils pénètrent dans les mœurs. En Grèce, ils se confondent avec la philosophie ; et quelle philosophie ? Celle qui met la raison au-dessus des sens, la volonté au-dessus des passions et l'homme au-dessus de la nature ; celle de Socrate, de Platon, des stoïciens ; celle qui nous donne la plus noble idée de nous-même, qui fait la plus grande place à notre être spirituel, ou qui comprend le mieux les attributs de la liberté et de l'intelligence. Enfin, à Rome, comme je viens de le dire à l'instant, ils passent de la théorie dans la pratique, ou du moins dans ce qui y touche de plus près, car il existe encore un grand intervalle entre prescrire et faire, entre les lois et les mœurs ; à Rome, pendant les beaux siècles de l'Empire, ils deviennent des maximes de jurisprudence et des règles de législation. Ce sont des transformations analogues que nous aurons à étudier dans la carrière qui s'ouvre devant nous. Le moyeu âge, eu

rapportant tout à Dieu, en rattachant à la théologie toutes les sciences, même la philosophie, et surtout la philosophie, par conséquent la morale et le droit naturel; le moyen âge, avec son organisation théocratique et ses ardeurs religieuses, nous offre beaucoup de ressemblance avec l'Orient. La renaissance, dans la philosophie comme dans les arts, dans le droit comme dans la philosophie, par son amour effréné de l'indépendance, par la hardiesse et la mobilité de ses opinions, par sa confiance sans bornes dans les forces de la raison et de la nature, essaye de ressusciter le génie de la Grèce. L'esprit moderne, et avant tout l'esprit de la France, après avoir établi par une longue suite de chefs-d'œuvre son originalité et sa puissance; après s'être assuré lui-même de ses forces, employées durant tout "un siècle à renouveler la philosopliie, la poésie, l'élo-, quence, la science ; l'esprit moderne est entré résolument dans le champ de l'action, faisant pénétrer dans les institutions et dans les lois, dans le gouvernement, dans toutes les branches de l'administration publique, les idées de justice, d'humanité, d'équité élaborées par toute la suite des générations antérieures, et les soutenant au besoin par les armes ou défendant le droit par la force. Serait-ce donc trop nous flatter de comparer le rôle que nous avons joué dans le monde, et que nous continuerons, je l'espère, à celui de l'ancienne Rome? Y

aurait-il excès d'orgueil de notre part à oser montrer en regard du Gode de Justinien le Code Napoléon et les principes de 1789? Mais vous admettrez sans peine, Messieurs, que des époques, des civilisations, des peuples si éloignés les uns des autres, ne se ressemblent pas complètement et ne jouent pas à deux reprises exactement le même drame. Les indiscernables, proscrits par Leibnitz du monde métaphysique et du monde physique, n'existent pas davantage dans le monde moral et dans l'histoire. Sur ce point, le désaccord n'est pas possible. II iaut donc , après avoir montré les analog-ies, que je vous sig-nale aussi les différences.

Lorsqu'on entend parler du moyen âge d'après les idées communément reçues, l'on est tenté de se représenter mie des statues de ce temps, agenouillée devant l'autel dans l'attitude immobile de l'extase, ou couchée, les mains jointes, sur un tombeau. Rien de plus inexact. Messieurs. Le moyen âge, quoique dominé en général par le sentiment de la foi et le respect de l'autorité, ne connaît pas l'enthousiasme aveugle, la soumission absolue, l'immobilité séculaire des nations orientales. A l'examiner de près, on le trouve plein de vie, de mouvement et de pensée. La liberté même ne lui manque pas sous une forme et quelquefois dans une mesure qui nous étonne. Il a son art profane et satirique, qu'il ne sépare pas de l'art religieux, et qui lui sert à déco-

rer ces splendides basiliques élevées par la piété d'une longue suite de générations. Il a dans sa poésie des chants pour toutes les passions, pour l'amour et pour la haine, pour l'admiration et le dénigrement, • pour les joies de ce monde comme pour les espérances du ciel. Une mesure libérale, récemment adoptée sur la proposition de M. le ministre de l'Instruction publique, ne tardera pas à les faire passer des mains de quelques érudits dans le domaine commun. Le moyen âge a sa philosophie qui laisse une grande place à la raison et aux libres discussions de l'esprit humain, par conséquent à la science du droit naturel. Voici, Messieurs, entre beaucoup d'autres, un passage que je demande la permission de citer en l'abrégeant : « La première de toutes les lois, c'est la raison éternelle, la raison de Dieu qui préside au gouvernement du monde. Tout ce qui est soumis au pouvoir de la Providence participe à cette loi suprême. C'est elle qui lui fournit la mesure et la règle de ses actions, qui l'incline vers le bien et le détourne du mal. La créature intelligente y participe d'une manière plus parfaite, parce qu'elle est plus rapprochée de la Providence divine. De là vient qu'elle est aussi une sorte de providence, capable de veiller non-seulement sur elle-même, mais sur les autres êtres. Cette participation d'une créature intelligente à la loi éternelle, c'est-à-dire à la raison divine, voilà ce qui porte le nom de hji

INTRODUCTION il

naturelle. Cette lumière de la raison naturelle par laquelle nous discernons ce qui est bien et ce qui est mal selon la loi naturelle, c'est la lumière de la face de Dieu qui est empreinte sur nous : Sigaahim est siipernos lumen miltiis tui, Domine; quasi htmen rationis naturalis quo discernimtis quid sithoniim et quid sit malum^ quod pertinet ad naturalem legem *. » Qui parle ainsi? Est-ce quelque penseur suspect à l'Église ou rejeté de son sein comme atteint d'hérésie, un Gilbert de la Porée, un Abélard, un Ockam? Non, Messieurs : c'est le plus ferme soutien de l'orthodoxie et du saint-siége, l'ange de l'École : saint Thomas d'Aquin.

Si une telle idée a pu être acceptée par le plus grand théologien et le plus grand philosophe du moyen âge, par celui qui en a le plus fidèlement réfléchi la pensée et résumé le savoir dans un monument précieux, vous pouvez être certains qu'elle appartient à tout son temps. Personne alors ne s'avisait de faire du scepticisme la condition de la foi. Mais en droit naturel, comme en pliilosophie, dans la théorie des lois et de la société comme dans la vie réelle, le moyen âge est loin d'être d'accord avec lui-même. La question qui le préoccupe surtout, c'est celle des rapports de la société religieuse et de la société civile, ou de l'Église et de l'État, du

1 S, TiiOM., Sninma thcoliiirivusecund,^ quœst, 91, art. I et 2.

pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , le premier personnifié dans le pape, le second longtemps représenté par l'empereur. C'est là, au moins par un côté, une question de droit naturel et même de droit des gens. Chez les Grecs et chez les Romains, la religion n'est qu'une institution politique, entièrement subordonnée ou plutôt asservie aux intérêts et aux vues de l'État. On peut dire qu'elle a une tradition et point de dogmes, un culte et point de morale. Elle ne connaît que les dieux de la patrie, le culte des ancêtres, et n'est ni surprise, ni affligée que chaque peuple ait le sien. Une telle position est contraire à l'essence du christianisme. Pour lui, je le dis à sa gloire, il s'agit, non de l'Etat, mais du genre humain ; non d'un intérêt d'orgueil et de conservation, mais de la vérité absolue et du salut éternel. On conçoit sans peine que, tout entiers à ce but sublime, et oubliant que l'homme, que la société ont encore d'autres besoins à satisfaire, un autre but à poursuivre, quelques esprits ardents aient pris le contre-pied des législateurs païens; que, regardant l'État comme la partie et l'Église comme le tout, le pouvoir temporel comme le corps et le pouvoir spirituel comme l'âme, ils aient réclamé pour celui-ci une autorité absolue sur celui-là, et tenté d'absorber la société civile dans la société religieuse. Telle est précisément l'opinion soutomie par saint Thomas dans la partie authentique du do

Regimine ]^rinciinim. Mais tout le monde au moyen âge, ne partage pas cette doctrine. Les droits et l'indépendance de l'État, ou, ce qui est la même chose dans ce temps-là, de l'autorité royale, trouvent de nombreux champions, parmi lesquels on compte non-seulement des laïques, tels que l'auteur de la Divine Comédie, Fauteur anonyme du Songe du Vergdr, le conseiller du roi Raoul de Presles, et toute l'école des légistes, mais des religieux, comme Jean de Paris, Guillaume Ockam, le général des franciscains, Michel de Géséna, et on peut dire l'ordre des franciscains tout entier, que ses idées d'abnégation, de pauvreté, d'humilité, ont toujours rendu hostile aux prétentions politiques du saint-siége. Ge n'est pas seulement sur ce point que les esprits du moyen âge sont en désaccord entre eux. Les uns, cohime ceux que je viens de citer, soutiennent la cause de la monarchie et la considèrent, même dans les siècles du paganisme, comme une institution divine. Les autres, au contraire, comme Marsiîe dePadoue, dans son livre du défenseur de la paix (defensor pacis), ainsi nommé sans doute par antiphrase, se déclarent avec énergie pour le principe républicain, et, comme nous dirions aujourd'hui, pour la souveraineté du peuple, pour le suffrage universel. Ge n'est pas tout encore. Ge que nous regardons comme un mal récent, et seulement de nos jours, le socialisme, le

communisme, a été connu et même a reçu un commencement de réalisation au moyen âge. C'étaient certainement des utopistes de ce genre, ces malheureux disciples d'Amaurj de Chartres et de David de Dinant, qui, en 1210, sur la même j^lace où s'élèvent actuellement les halles de Paris, expièrent au milieu des flammes leurs illusions et leur témérité. Véritables précurseurs des saints-simoniens, ils prêchaient la réhabilitation de la chair en plaçant sur une même ligne et confondant dans une même substance la matière et l'esprit ; ils proclamaient l'émancipation des passions en soutenant que tous nos désirs sont légitimes, que toutes nos actions sont indifférentes devant Dieu ; enfin ils annonçaient une loi nouvelle qui devait succéder à l'Évangile, comme celui-ci avait pris la place de l'Ancien Testament. Cette loi était celle du Saint-Esprit ou de l'amour, par laquelle toute contrainte devait être abolie chez les hommes, et qui avait trouvé son prophète dans l'orfèvre Guillaume. Des aberrations semblables se sont produites plus d'une fois dans le cours du xiii^ et du xiv^ siècle, mais toujours avec le cachet de l'époque, toujours sous la forme scolastique et religieuse.

Le moyen âge est donc bien loin de cette paix de l'esprit, de cette uniformité de doctrine qu'on se plaît à lui attribuer. Il nous offre, dans les seules limites de notre sujet, une variété d'opinions que

l'antiquité même n'a pas surpassée, quoiqu'il ose à peine parler en son propre nom, et que, pareil à l'enfant qui, pour marcher, se sent le besoin d'être soutenu, il ne fasse point un pas sans être appuyé d'un texte. Ce n'est pas ainsi que s'expriment les philosophes et les pul>licistes de la renaissance.

La prodigieuse activité d'esprit qui s'est développée pendant le xv*^ et le xvi*^ siècle n'est pas plus une restauration, une copie servile de la Grèce, que le moyen âge n'est un retour vers les idées théocratiques de l'Orient. Fixez vos regards sur un de ces groupes élégants sculptés par le ciseau de Jean Goujon ou de Germain Pilon, vous y reconnaîtrez sans doute l'imitation de l'art antique, traliie irdv Taniour de la nature et le culte de la forme ; mais au lieu d'être tenus à distance par le calme, la majesté, la mesure de la beauté grecque, vous vous sentirez doucement attirés par un air d'aimable sympathie, par une grâce atïable, je dirai presque par une expression de cordialité, comme si vous revoyiez des parents ou des amis. Voilà, du moins pour moi, une fidèle image du génie de la renaissance. On aime , on admire , on adore, à cette époque, Tantiquité classique, mais on est loin de s'y enfermer, comme on l'a prétendu, sans y rien ajouter du sien. Après la rude discipline et la marche pesante, les syllogismes interminables de la scolastique, on sent le besoin de se retremper aux

libres inspirations de la sagesse grecque; mais c'est une question de forme autant que de fond. En même temps qu'on étudie avec ardeur Platon, Aristote, les philosophes stoïciens, on cherche encore la vérité ailleurs, et toujours avec la même confiance, avec la même foi exaltée. On la cherche à Alexandrie comme à Athènes, en Orient comme à Alexandrie ; on la cherche chez les autres et en soi-même, dans la nature et dans les livres, au nom de la religion et au nom de la raison, dans le texte original des livres saints et dans les monuments de la littérature païenne. On s'intéresse à tout, on veut tout savoir, on voudrait embrasser le monde entier et tout le genre humain. C'est la confusion sans doute ; mais du sein de ce chaos l'on voit bientôt sortir des systèmes distincts, originaux, conçus dans un esprit moitié religieux et moitié philosophique, moitié sceptique et moitié crédule, plein de timidité et de folle hardiesse, qui n'est ni celui de l'antiquité, ni celui du moyen âge, ni celui de l'ère moderne. C'est ce que nous observerons particulièrement dans l'histoire du droit naturel.

Trois hommes, d'un génie et d'un caractère bien divers, paraissent être les représentants les plus éminents, la personnification la plus complète de cette science, depuis le commencement jusqu'à la fin du xvi" siècle: Machiavel, Jean Bodin, Thomas Morus. Machiavel, au premier aspect, semble renou-

vêler la doctrine de Polybe. G'eît la même religion des faits, le môme culte de l'expérience et du succès durable, la même admiration pour les habiles et les forts, c'est-à-dire pour les anciens maîtres de r Italie et du monde ; mais lors([u'on pénètre plus avant dans sa pensée, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est plus occupé de l'Italie moderne que de l'ancienne Rome, que son cœur brûle de la pure flamme du patriotisme, alors qu'il semble glacé par l'indifférence ; que ses violences de langage ne sont qu'une protestation indirecte contre la violence réelle et l'anarcliie de son temps ; que la libéralité, la justice, la défense des intérêts du peuple lui paraissent encore les plus solides bases du pouvoir et les meilleures règles du gouvernement. Jean Bodin, par la forme extérieure et l'intention générale de sa Réjjuhlique , se rattache à Aristote, comme Machiavel à Polybe; mais combien l'expérience sur laquelle il s'appuie est plus féconde pour nous et plus propre à notre usage, parce qu'elle ajoute nos .propres exemples à ceux des temps anciens, parce qu'elle embrasse avec une prodigieuse érudition l'histoire et les lois de tous les peuples alors connus! Combien aussi ses principes l'emportent sur ceux du philosophe grec! Il suflît, pour nous en convaincre, des généreuses pages où il démontre contre son maître, contre l'opinion générale du xvi' siècle, que rien n'est plus contraire à la nature,

à la raison, à la justice, à l'intérêt social, que l'institution de l'esclavage sous quelque forme qu'elle existe. C'est surtout l'esclavage américain qu'il attaque, deux siècles et demi avant Gtianning- et mistriss Stowe. On a dit que Thomas Morus a imité la république de Platon. Ne soyons pas dupes d'une similitude tout extérieure. U Utopie est encore plus une critique de la société du temps qu'un modèle présenté à nos yeux de la société future. Considérée sous le premier point de vue, elle contient la plus haute raison, défendue avec une éloquence et une logique irrésistibles. Après avoir montré ce qu'il y a d'inique, de cruellement barbare, dans la plupart des institutions contemporaines, débris vermoulus de la société féodale, elle expose les vrais principes de la législation, de la politique, du droit, et réclame une grande partie des réformes dont la réalisation a été l'œuvre de ces deux derniers siècles. C'est ainsi, Messieurs, que les œuvres de la renaissance imitent celles de l'antiquité. Suarès lui-même, thomiste, péripatéticien, à la façon du moyen âge, et, comme l'a assuré un de ses admirateurs, le géant de la scolastique au xvi« siècle , Suarès est entraîné par le mouvement commun. Son traité des lois {de Lcgihus), espèce de .somme composée au point de vue particulier de la législation et du droit, ne ressemble plus que par la forme aux livres do la même espèce; il est par lui-

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même plein de méthode, d'érudition, de solides recherches : je fais mes réserves sur quelques-unes des doctrines qu'on y trouve. Il réunit à l'appréciation des différentes sortes de lois, des lois révélées, des lois positives, des lois canoniques, une étude assez approfondie du droit naturel^ du droit des g-ens et de ce qu'on peut appeler, faute d'une expression plus claire, la philosophie du droit.

J'ai distingué, dans l'ère moderne, deux époques secondaires : l'une où l'esprit nouveau, achevant de briser ses liens, prend possession du champ de l'imagination et de l'intelligence pure ; l'autre, où il entre décidément dans la carrière de l'action, des applications généreuses ou utiles. Je n'essayerai pas, aujourd'hui du moins, de vous en tracer même un tableau sommaire ; car, pour vous parler avec franchise, je ne crois pas pouvoir y atteindre pendant cette année incomplète, qu'il n'a pas dépendu de moi de vous donner tout entière. Qu'il me suffise de vous dire que ces deux époques, malg-ré la- similitude des noms, diffèrent essentiellement, et par les idées et par les faits, de tous les âges antérieurs. Les passions seules restent toujours les mêmes, parce que la matière, qui en est l'origine, est condamnée à tourner dans un cercle infranchissal)le; mais les idées s'éclairent, fa développent, se fécondent les unes les autres, sans rier» changer aux bases immuables de la vérité. Est-ce

iO INTRODUCTION

que les matliématiques ont changé leurs axiomes à mesure qu'elles ont multiplié leurs découvertes? S'il en est ainsi des idées, il n'en est pas autrement des faits qui en sont la conséquence. Faisant l'application de ce principe au sujet qui nous occupe, je demande si l'on trouvera dans l'antiquité grecque et romaine, ou dans l'ère de la scolastique, ou parmi les plus nobles productions de la renaissance quelque chose qui ressemble au Traité de la Paix et de la Guerre. Et qu'on ne se figure pas qu'il s'agit ici d'une œuvre supérieure au temps qui l'a vue naître, sans influence sur lui et appréciée seulement de quelques penseurs solitaires. Dès que paraît ce livre immortel, il est traduit dans toutes les langues, on l'enseigne dans toutes les universités ; il est le guide, l'étude obligée de tous les agents de la diplomatie européenne. Il a substitué dans le droit des gens, aux arrêts aveugles de la force et de la coutume, l'empire de la justice et de la raison. Le droit naturel proprement dit a-t-il ^u une destinée moins heureuse ? Si je voulais seulement nommer tous les ouvrages de l'esprit, et dans ce nombre jjlusieurs ouvrages de génie, consacrés à l'enseigner et à le défendre, j'imposerais une rude épreuve à votre patience et à ma propre mémoire: mais tel n'est pas le sens de mes paroles. Je demande si l'on oserait soutenir, la main sur la conscience, en faisant taire tout ressentiment et tout amour-propre, qu'il n'y a

pas aujourd'hui une plus grande somme d'humanité, de justice dans la société, de sécurité, d'union, de paix dans la famille, de respect et de protection pour l'individu, que dans les plus beaux jours d'autrefois. Je demande ce que sont devenus les lois de proscription et de confiscation, lessupplices raffinés pour des crimes souvent imaginaires, la question pour tous, les édits d'intolérance, l'odieux droit d'aînesse, les lettres de cachet, les famines périodiques, les misères permanentes et tant d'autres fléaux, trop facilement oubliés, quand on ne reconstruit le passé qu'en théorie.

Je sais que c'est la mode chez un certain nombre de beaux esprits, de vanter aux dépens du présent les hommes et les choses d'un autre âge. Les uns reculantjusqu'à l'époque do l'invasion desNormands, concentrent toute leur admiratiou sur Robert le Fort et refusent devoir ailleurs un type aussi accompli d'honneur, de vertu, de patriotisme. Les autres professent le culte du xiii^ siècle, sans en excepter ni le servage, ni l'inquisition ; naturellement ils se font leUr place parmi les grands et les forts, non parmi les faibles et les petits ; je veux dire parmi les oppresseurs et non parmi les opprimés. Les autres se sont pris d'amour pour le xvii" siècle, et c'est à dessein que je parle d'amour, car c'est le mot qui répond le mieux à leur passion. Non contents de rester prosternés, dans une dévote et immobile cou-

templatioli, devant la philosophie, la politique, la littérature, les institutions, et même les mœurs de cette époque, si légères qu'elles puissent être, ils veulent que la nature ait produit pour elle seule la grâce et la beauté, comme le génie lui a donné tous ses chefs-d'œuvre. Si cet enthousiasme rétrospectif n'était qu'un sujet d'exercice pour le talent de bien dire, ou un hommage rendu aux vertus et au génie de nos ancêtres, j'y applaudirais de grand cœur ; mais il cache des idées malsaines et des sentiments injustes; car il n'est pas autre chose, au fond, qu'une protestation contre le droit, qu'une insulte à la raison publique. C'est protester contre le droit que de déplorer comme un malheur l'abolition du privilège. C'est insulter la raison que de proposer, et même d'espérer le retour d'un tel régime. Il y a partout de la place pour l'utopie, en arrière aussi bien qu'en avant; et ce culte de l'aristocratie est une utopie en arrière. Soyons respectueux et reconnaissants pour les générations écoulées; mais notre amour, notre foi, notre activité, les forces de notre esprit et de notre corps, réservons-les pour notre patrie, pour l'humanité, dans le temps même où nous pouvons les servir, dans le temps où nous vivons. Eh quoi ! Messieurs, ce temps est-il donc si dépourvu de prestige? Je ne citerai qu'un seul fait, qui est parfaitement dans les attiibutions du droit du la nature et des gens. Autrefois la guerre n'était

que l'expression de la force et n'avait pas d'autre but que la domination, la conquête. Elle vient d'être mise au service du droit, non pas seulement du droit d'une nation, mais de celui de toute l'Europe, de celui du monde civilisé; et dans cette croisade d'une nouvelle espèce, c'est le droit qui a triomphé ; c'est le droit désintéressé qui a inspiré à nos soldats le même héroïsme que l'exaltation patriotique de leurs pères.

Encore un seul mot et j'ai linf. Je vous ai dit, Messieurs, en commençant, que votre indulgence m'a rendu cher ce noble enseignement confié à mes mains. En effet, je m'y suis attaché, pour parler comme l'Écriture sainte, de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces. C'est à vous que j'en suis redevable en grande partie, tant j'ai été soutenu par votre assiduité et votre bienveillance. Vous ne voudrez point, j'ose l'espérer, laisser votre ouvrage inachevé; je continuerai de compter sur vous pour mo donner confiance et courage dans la longue et difficile carrière qui s'ouvre devant moi .

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