‹ Réformateurs et publicistes de l'EuropeChapitre 18 sur 81 · Liy. III. ch. vi, § G · texte numérisé non relu

Liy. III. ch. vi, § G

rétiques, l'Église a sur eux un pouvoir direct. Elle peut leur infliger la peine de l'hérésie, en les privant à temps, ou pour toujours, de leur autorité, en les excluant du trône eux et leurs descendants, jusqu'à ce qu'ils soient rentrés en grâce avec l'Église, et que la sentence d'excommunication ait été révoquée. Qu'on ajoute à cela les immunités de l'Église, telles que Suarès les demande, et qui font du clergé un État dans l'État, qui le rendent indépendant des tribunaux ordinaires et des lois civiles, même en matière civile et criminelle, qui l'affranchissent de l'impôt et lui permettent, à l'abri des lois auxquelles il est dispensé d'obéir , d'accroître indéfiniment sa puissance en accroissant ses richesses^; qu'on ajoute à cela le prétendu privilège accordé au pouvoir temporel de frapper des peines les plus sévères, même du dernier supplice, toute infraction aux lois du pouvoir spirituel ; alors, on comprendra que les concessions faites par Suarès à la puissance des rois ne diminuent pas celle du pape, et la laissent ce qu'elle était dans les jours les plus ténébreux du moyen âge. Sous prétexte d'examiner si elles sont contraires ou non aux prescriptions de l'Église, le Souverain-Pontife aura une autorité absolue sur les législations de tous les pays; il sera le souverain législateur. Sous prétexte qu'un prince est plus ou moins infidèle à la foi, il pourra le déposer et le détrôner; il sera le roi des rois. Enfin, sous prétexte de privilège, il pourra réclamer les mesures les plus sanglantes contre tout homme qui ne croit pas aux dogmes et

\ . Liv. III, ch. ïxxiY.

DE l'eUROPE 51

ne pratique pas les prescriptions de l'Église : il sera le maître de toutes les consciences.

Il y aurait eu quelque hardiesse et quelque grandeur à défendre ces prétentions à ciel découvert, dans un temps où il n'était pluspermis de les avouer; mais les dissimuler, comme fait Suarès, et les introduire par des voies souterraines, c'est avouer leur défaite et les abandonner à jamais. Au contraire, les principes de justice et de droit qu'il a proclamés demeurent dans toute leur force, et les esprits clairvoyants, la raison des peuples et l'intérêt des rois n'ont plus qu'à en tirer les conséquences. Suarès, tout en se proposant un autre but, a donc contribué aux progrès du droit naturel, en même temps qu'il a achevé de ruiner les prétentions de l'intolérance et du despotisme. Sachons-lui-en gré, bien qu'il ait voulu tout le contraire. Sa vie laborieuse et désintéressée, ses vastes et minutieuses recherches, ses sophismes même ont servi après tout la vérité et la science.

o2 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES

Page 1