‹ Réformateurs et publicistes de l'EuropeChapitre 74 sur 81 · Leviath, ch. xxxiv · texte numérisé non relu

Leviath, ch. xxxiv

que les uns restent fidèles à la tradition et à l'autorité, ou ne sont que les interprètes du premier d'entre eux, c'est-à-dire de Moïse, tandis que les autres parlent en leur propre nom. Moïse est le plus grand des prophètes, parce qu'il est venu le premier, parce qu'il a établi l'autorité prophétique et les lois religieuses dont ses héritiers ne peuvent plus s'écarter. On dit qu'il a vu Dieu lace à face, parce qu'il avait des visions plus vives, plus extraordinaires, plus imposantes que les autres prophètes ; disons le mot, parce qu'il était arrivé à un plus haut degré d'hallucination.

Dieu lui-même, que devient-il? Dieu, c'est l'être incompréhensible qui échappe entièrement à nos facutés ; parlons franchement, qui n'existe pas, puisque rien ne peut être admis comme vrai que ce qui est conforme à nos facultés. Aussi sommes-nous placés dans cette alternative: ou de lui attribuer nos propres faiblesses, nos propres facultés, ou de ne lui laisser que des attributs négatifs. L'immortalité, c'est la résurrection, la vie matérielle sans la crainte de la mort. Le règne du Christ, c'est son second avènement sur la terre, où il sera roi absolu, prince temporel d'une monarchie universelle. Hobbes ne dit pas qu'il croie à la résurrection, qu'il croie au règne futur du Christ ; il dit seulement que c'est de cette façon qu'il faut entendre les promesses de l'Écriture.

Telle est l'exégèse biblique de Hobbes, c'est ainsi qu'il prend l'Écriture pour complice de son système ; il ne la combat pas de front comme on l'a fait au dernier siècle, il la corrompt ou la déguise. Il lui

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reste maintenanl à la mettre d'accord avec son système politique, et cela n'est pas difficile.

L'Écriture doit être interprétée par la raison au profit des sens, au profit de l'expérience, au profit de l'intérêt de la société, Mais qui est-ce qui a le droit de faire cette interprétation? Ce n'est pas tout le monde. Ce n'est pas chaque membre de la cité chrétienne, autrement nous rentrons dans le système de liberté, dans l'anarchie morale d'où sortira bientôt l'anarchie politique. Ce droit n'appartient qu'au chef de l'État ; c'est pour lui seul qu'existe l'exégèse rationnelle. Non seulement il aura le droit d'interpréter les livres saints, il appartient aussi à lui seul d'en fixer le nombre, d'admettre les uns, de repousser les autres, de prononcer en dernier ressort sur leur authenticité. La question de l'authenticité des livres saints, pour Ilobbes, ne signifie pas autre chose que ceci : sont-ils reconnus ou non par le souverain comme l'expression de la volonté de Dieu ? « Ainsi moi-même, a-t-il soin d'ajouter, je ne reconnais sous le nom de sainte Ecriture que les livres consacrés far r Eglise anglicane *. »

La société religieuse ne diffère donc en aucune manière de la société civile ; l'Église et l'État, puisqu'ils ont tous deux le même chef, puisqu'ils obéissent aux mêmes lois, puisque le système religieux est absolument le même que le système philosophique qui sert de base à la législation, sont une seule et même chose ^.

\.Quarenullos ego libros pro Scripiura sacra agnoscere deebeo prœtet eos quos sancivil Ecdesia anglicana, liv. III. cli. xxxiii, p. 27 0. 2.Ealesia ergo eademresest cum civitate, Leviaih, uli supra.)

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L'État, c'est la réunion des citoyens ou des sujets considérés comme hommes; l'Église, c'est la réunion des citoyens considérés comme chrétiens *.

La distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel n'a été imaginée que pour troubler les consciences et bouleverser les États. Il n'y a pas plus d'Église universelle que de république ou de monarchie universelle. Cela ne veut pas dire que le chef de l'État doit exercer les fonctions de grand prêtre. Il y a des prêtres, des prédicateurs sous ses ordres qui enseignent la religion par la persuasion ou par la parole; lui, la fait respecter comme loi de l'État par le glaive. Cependant, il peut arriver que le chef de l'État, devenu le chef de l'Église, exige une profession de foi antichrétienne, et qu'il n'y ait point de milieu entre le martyre et l'hypocrisie. Que faut-il faire alors? Il faut se soumettre, nous répond Ilobbes, à la loi de l'État et courber la tête devant les décisions toujours légitimes du souverain. D'ailleurs, en parlant et en agissant comme il nous l'ordonne, il n'en résulte pas que nous soyons obligés, cela fùt-il en notre pouvoir, de changer de croyances. Autre est le domaine de la foi, autre celui de l'obéissance. Le prince peut exiger l'obéissance, il ne dépend pas de lui d'imposer la foi: en d'autres termes, la conscience doit se taire quand le prince a parlé; l'hypocrisie est, pour un sujet fidèle, le plus saint des devoirs.

i . Civitas ideo quidem est guod cives sunt hommes, Ecclesia quod cives sunt christiani.

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Nous possédons maintenant, dansions ses éléments essentiels, le système de Hobbes, car, après avoir pris connaissance de sa philosophie générale, de sa politique et de ce que nons pouvons appeler sa théologie, que nous reste-t-il encore à apprendre? Il existe, il est vrai, dans l'ouvrage qui a servi de guide et de texte à notre analyse, une quatrième partie, intitulée le Boyaume des ténèbres (De regno tenebran<mj; mais quelques mots suffisent pour en donner une idée. C'est une réfutation en règle des faux systèmes ou des erreurs qui naissent soit d'une fausse interprétation de la religion, soit d'un mauvais usage de la philosophie. Or, tout ce qui se rapporte aux erreurs de la première espèce se réduit à une fastidieuse et violente déclamation contre la religion catholique. Hobbes nous prouve, par son exemple, que les habitudes d'intolérance et le fanatisme du sectaire peuvent se conserver même au sein de l'athéisme. Quant à sa polémique contre les systèmes de philosophie, elle rentre davantage dans l'esprit général du xvn*^ siècle, et plus particulièrement de l'école cartésienne ; elle consiste à accuser de frivolité et d'ignorance les plus grands génies de l'anti- (piité. Platon n'est qu'un rêveur, Aristote n'est qu'un sophiste; il a pris des mots pour des choses, des abstractions pour des réahtés, et c'est à ce titre qu'il a été le digne précepteur du moyen âge, cette époque de superstition et de ténèbres. Sait-on ce que

Hobbes re])roclie avec le plus d'amertume à l'auteur de la Métaphysique et de VOrganum? D'avoir développé outre mesure les croyances spiritualistes, d'avoir fait reculer l'esprit humain jusqu'aux temps de la plus grossière crédulité. Cela seul peut nous faire juger de la solidité de son érudition et de l'impartialité de sa critique. Mais peu importe ce qu'il a pensé des autres, c'est son propre système qu'il s'agit d'apprécier.

Cette philosophie désolante ressemble à un défi jeté au sens commun et au sentiment moral. Mais elle a une qualité qui lui tient lieu de toutes les autres et dont il est d'autant plus juste de lui tenir compte qu'elle n'y a aucune prétention. Elle nous inspire l'horreur de deux choses qu'on peut considérer comme les deux plus grandes plaies de l'humanité: je parle du despotisme et du matérialisme. Ces deux choses, Hobbes a le mérite de nous les avoir fait connaître mieux que personne avant lui et après lui, et de nous avoir montré, avec une force de raisonnement admirable, qu'elles ne sont que les deux faces opposées et comme les deux pôles d'une même idée. En effet, bien d'autres ont pris la défense du matérialisme, mais en lui donnant un certain attrait, en l'accommodant aux passions et aux ardeurs de la jeunesse, en le rattachant à un certain culte aveugle de la nature, foyer mal éteint du vieux paganisme. Bien d'autres aussi ont été les champions du despotisme, mais en l'entourant d'une auréole, en le divinisant avec leur imagination, eu plaçant son origine dans le ciel, en le considérant comme une mystérieuse émanation, comme une image

de la toute-puissance divine, adorable encore dans la dégradation et le délire des passions humaines. Hohbes, avec sa terrible logique et son cœur inaccessible à toute faiblesse, nous ramène à la vérité. 11 nous montre que le matérialisme nous ravale à l'état de brutes et le despotisme à l'état d'esclaves, et que le dernier est le seul remède possible du premier ; que, pour dompter la bête féroce, qui n'est pas comme les autres, contenue par l'instinct, il n'y a pas d'autre moyen que le joug et. la chaîne. En retournant la proposition, il n'est, pas moins vrai de dire que lorsqu'on cherche à fonder le despotisme sur un principe, on n'en trouve pas d'autre que celui-ci: l'homme est un être sans raison, par conséquent sans devoirs et sans droits, une matière animée par des passions indomptables.

Une critique complète de ce système nous écarterait de notre but et serait superflue. La métaphysique matérialiste de Hobbes, sa logique nominalisle et sa morale sensuelle ont été réfutées depuis longtemps avec une force et une clarté qui ne laissent rien à désirer. Que pourrais-je ajouter aux raisonnements de tant de philosophes qui ont défendu contre Hobbes la cause de l'àme, de Dieu et du devoir, depuis Descartes jusqu'à Joufifroy ? Je m'en tiendrai à la partie purement politique de sa doctrine, et encore me contenterai-je de la mettre en opposition avec elle-même, car, si bon logicien que soit îlobbes, la raison, la conscience humaine sont encore meilleures logiciennes que lui. Hors des vérités qu'elles proclament, hors de la nature, il n'y a place que pour l'esprit de chimère et de contradiction. Voici donc,

SOUS la forme la plus simple qu'elles soient capables de revêtir, les objections que nous adressons à l'auteur du Léviathan:

1° Puisque, par leur nature même, les hommes sont condamnés à l'anarchie et à l'état sauvage, comment se fait-il que partout nous les voyions en société, et que ce que nous appelons l'état sauvage ne soit, pour ainsi dire, qu'un premier degré de l'ordre social?

2° Puisque l'état de société est un état contre nature, qui n'a pu s'établir que par convention ou par un contrat librement accepté, comment se fait-il que nous n'apercevions nulle part dans l'histoire les traces de celte convention, les monuments de ce contrat social, qui, après Hobbes, a été la chimère du xvii^ siècle ?

3° Puisque l'homme n'est pas un être libre, capable de choisir entre le bien et le mal, entre l'utile et le nuisible, comment lui proposez-vous de sortir de l'état de nature pour entrer dans l'état social, et de résister à tous les instincts qui l'entraînent vers l'une de ces conditions pour s'imposer toutes les contraintes de l'autre?

4° Puisqu'il n'y a ni devoir ni droits, ni bien ni mal dans la nature, comment exiger de l'homme qu'il soit fidèle au contrat qu'il a signé en faveur de la société et de la paix? En le violant, dites-vous, il mentirait et se mettrait en contradiction avec lui-même. Mais où est pour lui la défense de mentir et l'obligation de mettre ses actions d'accord avec ses paroles?

5'^ En admettant que la société soit le résultat d'un

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contrat, qu'un tel contrat soit, possible sans le libre arbitre, qu'il soit obligatoire en l'absence de toute idée morale, il reste toujours vrai qu'il ne peut obliger que ceux qui l'ont signé, qui l'ont accepté volontairement : comment donc peut-il obliger nos descendants? comment obligerait-il nos femmes, nos enfants et les enfants de nos enfants à perpétuité ?

6^' Si, abandonnant l'idée de contrat, vous dites que la société s'estétablie d'elle-même par le triomphe du plus fort sur le plus faible, que devient votre principe de l'égalité absolue des hommes, de l'égalité absolue des facultés, de la ressource toujours ouverte de résister à la force par le nombre?

Le système de Hobbes, si positif qu'il nous paraisse, est donc un tissu de contradictions et de chimères, et ces chimères, ces contradictions, ce n'est pas à Hobbes qu'il faut les imputer, mais au matérialisme, d'où sort nécessairement le fatalisme, qui, à son tour, a pour conséquence le despotisme et l'esclavage. Le système contenu dans leLéviathan nous fournit, comme diraient les mathématiciens, une preuve par l'absurde, c'est-à-dire une preuve indirecte de cette vérité : si l'on veut imposer aux hommes des devoirs, il faut leur reconnaître des droits; si l'on désire qu'à la contrainte exercée par la force ils substituent le respect de l'autorité, il faut (|ue l'autorité se montre à eux comme la gardienne et la sauvegarde de leur liberté.

IJ

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