LA MONNAIE DE LA PIÈCE
“ Nous avons assisté, hier, à une conférence donnée à l’Ecole Normale-Laval, par M. Leroy, professeur français, récemment arrivé au Canada, dans le but d’y essayer un nouveau système d’enseignemmt.
POUR ET CONTRE
C’est là um bonne fortune pour notre ville, car quel que soit le mérite du système préconisé par le novateur, il en résultera quelque bien pour renseignement. A une condition cependant, c’est que f s professeurs et les instituteurs sortent de leur apathie et se décident à entamer avec M. Leroy une critique minutieuse de ses travaux. ”
A cela je n’ai rien à dire. C’est une entrée en matière acceptable. Passons.
“ Si nous avons Lien compris, c’est le désir de M. Leroy lui-même. Ne s’est-il pas plaint, en effet, qu’on lui reprochait d’être étranger, qu’on le critiquait, qu'il était entouré d’ennemis ? ”
Je me suis plaint, dit l’auteur de l’article, voilà une assertion exagérée que je n’accepte pas et encore moins dans les termes ou la chose est exprimée. Je ne lui reconnais pas le droit de tirer des conclusions générales d’une allusion à un fait particulier. Quelqu’un qui s’affirme doit s’attendre à avoir des contradicteurs, et je le savais. Ils commencent ii se montrer, tant mieux ! Il est bon que ceux qui sont pour moi le disent hautement; et que ceux qui sont contre moi le disent également. Un ennemi déclaré a toujours mieux valu qu’un faux ami. C’est du moins mon opinion.
“ La vérité est que jusqu’à ce jour, aucun homme d'enseignement n’a souille mot. Comme nous avons ici bon nombre d’hommes pratiques qui ont vieilli dans la carrière, et qui plus est sont de véritables pédagogues, leur silence obstiné doit paraître étrange à M. Leroy. Aussi comprenons-nous. qu’il ait voulu les faire sortir de cet état de somnolence qui frise de bien près le dédain. ”
LE SYSTÈME
De plus fort en plus fort. Evidemment Monsieur se fâche. Ma présence au Canada ne lui plaît pas, c’est clair. Ce n’est pas ainsi qu’on entreprend la lutte contre un système d’enseignement qui a déjà l’approbation d’hommes compétents. Ah ! il interprète pour du dédain le silence des professeurs vieillis dans le métier. Moi je l’apprécie autrement. Si mon système, que je crois sérieux, quoi qu’il en puisse dire. était tant à dédaigner, il y a longtemps que l’on m’eût fermé la bouche, et à voir le ton agressif de l’article, Monsieur, vous auriez sans doute rendu ce signalé service à vos concitoyens, si toutefois vous êtes du pays vou’s-mèmé.
Or, cela n’est pas, que je sache, et par le fait même que des hommes de valeur, après deux épreuves antérieures, m’ont fait l’honneur d’assister à une troisième séance, j’en conclus que mes travaux leur paraissent au moins dignes d’examen. D’ailleurs, Monsieur, ils ne se taisent pas, comme vous le prétendez gratuitement^et à son retour je demanderai au Eévd. M. Hamel, recteur de l’Université- Laval, un homme que tout le monde estime, à Québec, pour son caractère et son esprit, la permission de reproduire la lettre si bienveillante qu’il m’écrivait, dernièrement, pour me remercier de lui avoir envoyé mon 1er tableau de grammaire française. Je crois savoir aussi que Mgr. l’Archevêque de Québec ne m’est pas défavorable. Ils ont compris ces hommes de dévouement, que l’on doit encourager celui qui entreprend une-rude tâche, tâche utile
TOUR ET CONTRE
s’il en fût, et l’appréciation de ces hommes vaut pour moi toute autre appréciation.
“ Quels profits la société retirerait-elle de la méthode du professeur français, si elle reste confinée „ entre les quatre murs de son école ? ,T
Il y a. Monsieur, dans tout votre article, un air de dédain, qui me parait plus affecté que réel, et qui, le plus souvent d’ailleurs, porte à faux. Quand on entre dans la lice, il faut être armé de pied en cap, et vous n’ètes pas dans ces conditions. Aussi ne m’est-il pas difficile de trouver le défaut de la cuirasse, fcji vous me connaissiez mieux, Monsieur, vous sauriez que la seule chose qui me tienne au cœur est de faire connaître mes travaux et que, mon cours devant être public, il suffira pour en profiter de se transporter entre les quatre murs de mon école. Charmant homme, quand vous daignerez me rendre visite, je vous céderai ma place pour qu’on vous voie à l’œuvre. A tout seigneur tout honneur E
“ Dans l’intérêt donc de l’enseignement et même de M. Leroy, je me dévoue et j’ouvre le feu. ”
Eh bien, puisque vous y tenez tant, à vous les premiers coups. I)ent pjour dent, œil pour œil. Je no suis pas homme à reculer. Nous verrons qui do nous deux restera sur le terrain.
“ Si nous avions à examiner le succès, de la conférence d’hier, nous dirions en toute sincéiité que M. Leroy n’a pas atteint le but qu’il se proposait, savoir: conduire l’elève à trouver par lui-même. Lions avons constaté au contraire que le professeur posait dos questions et y répondait luémême. ,r
LE SYSTÈME
Vraiment J En toute sincérité ! Àh ! vous avez constaté cela î Une question d’abord. Etiez-vous bien réellement à la séance ? J’ai quelque lieu d’en douter. Admettons-le copend mt> N'ai-je pas dit à plusieurs reprises à peu près ceci ; Je pourrais attendre toutes les réponses de l'élève ; mais comme les difficultés se pré.-entent pour lui à chaque pas et que dans une séance publique, pour sujontrer tout Jo système il faut aller vite, je suis souvent obligé de l’aider directement ; mais U suffit de voir quelle est ma manière de procéder. Vous devriez comprendre, homme intelligent, que dans mon cours je n’aurai pas à montrer en même tempe des choses différentes et dès lors qu’il me sera aise de résoudre, en suivant la méthode .socratique, c’est-A-dire par degrés, toutes les difficultés de l'enfant. Continuons:
<• fin d’autres termes, M. Leroy a été forcé d'employer (tans sa leçon la forme de l'exposition commué < u non interrompue, dialoguant seul; ce qui devient monotone et fatiguant. ”
Autrement dit, mon système ne diffère en rien du s}'stèine ancien. Alors vous accepterez la lutte que je vous propose et vous pourrez dialoguer tout à votre aise. Nous nommerons des juges de camp qui devront prononcer entre nous et à la sentence desquels je me soumettrai de tout cœur, si vous relevez le gant. Je ne puis mieux faire, et un homme de dévouement comme vous, Monsieur, ne saurait refuser le combat.
Les rares réponses précises données par l’élève
POUR ET CONTRE
étaient bien plus -des réminiscences du passé que des déductions d’un dialogue suivi. C’est qu’en ellét ils sont bien rares dans l’enseignement le3 professeurs, habiles à questionner. ”
Ils sont très-rares en effet; mais, toute question d’amour-propre à part, puisque vous m’attaquez, et peu civilement, je vous dirai que ce talent, je crois l’avoir. Comment, tout mon système consiste par des questions graduées et au moyen de tableaux, qui sont le fruit de mes travaux, à conduire l’enfant sans fatigue où il doit arriver et yous prétendez dire que je dialogue seul. Allons vous n’êtes pas impartial. J’en appelle à tous ceux qui ont assisté aux séances de l’Ecole Normale. Si vous reconnaissiez quelque chose de bon dans ce que j’ai fait, vous auriez plus de poids, croyez-le, et pour vouloir trop prouver contre moi, vous ne prouvez rien.
44 De plus ce que nous appelons en pédagogie le mode curislique ou d'invention ne pouvait certainement point être appliqué dans la leçon donnée par le conférencier. ”
A vrai dire, je ne comprends pas. Je n’ai eu qu’un maître l’observation ; quant à parcourir les traités qui ont pu être écrits sur la pédagogie, je n’y ai jamais songé, et c’est à cela, sans doute, que je dois d’avoir fait avancer de quelques pas cette science, qui ne s’apprend guère dans les livres.
“ La mise en scène d’un élève censé ne rien ou presque rien savoir était complètement inutile. ”
Vous croyez cela 1 Eh bien, là est votre erreur. J’avoue n’avoir pas été très-favorisé
LE SYSTÈME
par un des élèves, qui a servi à faire la dernière expérience ; mais si vous aviez assisté à la première conférence publique vous auriez vu que la question do l’élève est trèsimportante pour bien comprendre le système, et qu’il ne peut être bien compris qu’à l'application.
“ L’auditoire eût été plus satisfait de voir exposer le système de JM. Leroy simplement et clairement. ”
Monsieur, ne vous en déplaise, j’ai la prétention d’être très-clair dans mon enseignera eut, et c’est à cette qualité que je vise surtout dans mes travaux.
Précisez vos accusations et nous" verrons si vous êtes capable de les soutenir. Et, d’abord quel est celui de mes ouvrages que vous connaissez, et, si vous ne les connaissez pas, sur quoi basez-vous vos jugements ?
“ Le conférencier a dans le cours de sa séance avancé plusieurs idées .qui peuvent avoir été goûtées par une partie de l’auditoire. ”
Quelle partie ?
“ mais qui ne sont rien moins que des -erreurs pédagogiques pour les gens du métier. ”
Je me demande ce que peuvent être des hérésies pédagogiques. Dans la science pédagogique, comme dans toute autre science, je vois quelques hommes, fort peu nombreux, qui, par un don spécial de Dieu, viennent de temps à autre, donner un nouvel élan à une scienco stationnaire, et ces hommes sont des chefs de file derrière jesquels.les autres emboi-
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tent le pas, sans les dépasser. Un principe posé, il est vrai, les conséquences sont aisées à déduire ; mais il faut poser des principes. Là est le difficile.
Celui qui, tendre mouton, no veut pas s’écarter des sentiers battus, n’est pas toujours apte à juger une innovation. Quelle est celle d’ailleurs qui ait été acceptée de bon gré ? Quand le premier chemin de fer s’est fait, en France, de Saint-Germain à Paris, MM. les membres de l’Institut, (de gros bonnets ceuxlà !) nommèrent une commission pour étudier la question. C’étaient ou des gens vieillis dans le métier, ou des hommes de génie. Thiers en était. Eh bien, ces MM. dans une délibération qui est restéo comme un monument de la bêtise humaine et de l’orgueil jaloux posèrent ce principe qu’un chemin de fer, fût-il possible, (ils ne l’admettaient pas) ne marcherait jamais plus vite qu’un cheval au petit trot. Qu’en pense aujourd’hui M. Thiers ? Qu’en pensez- vous vous-même M. l’Insti-. tuteur? U’avez-vous pas peur d’être, le génie à giart, comme ces membres de l’institut dont je parle. Avouez au moins que, si j’ai tort, je suis bien audacieux d’entreprendre ainsi la lutte à ciel découvert.
“ Dans une matière aussi grave, nous ne nous amuserons point à discuter quelques propositions hasardées qui peuvent échapper dans la chaleur de l’improvisation. 11 nous serait de plus impossible de juger de l’ensemble ; car malgré toute notre bonne volonté et notre attention soutenue nous n’avons pu découvrir bien nettement le système de M. Lerov. La discussion est donc pour le moment impossible;
LE SYSTÈME
Avez-vous beaucoup de bonne' volonté, j’en doute. Vous ne pouvez, dites-vous, juger de j'enscmblc; niais il a paru cependant à Québec, sous le titre de : Réforme de l'enseignement, un livre qui pourrait vous mettre au courant du système, parce qu’il en contient l’exposé méthodique, et ne vous fâchez pas, M. l’instituteur, l’exposé fait simplement et clairement. Il a été publié sur le Journal de Québec ; et V Evénement en a parlé lui-même en assez bons termes.
“ Comme nous manquons de journaux pédagogiques pour traiter la question, il sera plus agréable à nos lecteurs de journaux politiques de nous en tenir à la grammaire.
Ah ! voilà peut-être le fin mot de tout l’articic : Tenons-nous en à la grammaire. 8erais-je indiscret, monsieur l’instituteur, de vous clemnader si vous n’avez pas fait une grammaire ? Oh ! alors vous combattez pro aris et focis. C’est d’un bon naturel. Un bon père défend ses enfants. Je ne puis que vous approuver. Eecevez mes félicitations. 11 faut bien que l’eau vienne au moulin, pour faire tourner la roue, comme on dit par chez nous. Très-bien ! très-bien !
“ Aussi bien M. L. prétend appliquer sa réforme à toutes les branches d’enseignement, y compris l’arithmétique. ”
Certainement, et d’ici à quelques jours, (trois ou quatre seulement,) vous pourrez, par vous-même, juger de la valeur de cette arithmétique. Je l’ai travaillée pendant cinq ans
POUR ET CONTRE
et je la crois supérieure à toutes celles qui existent. Prouvez le contraire Yous voyez que je ne vais pas par quatre chemins.
“ Nous prions M. L. de nous donner une hase de discussion. Que trouve-t-il de défectueux dans la méthode suivie pour la grammaire française dans nos écoles ? ”
Je trouve la méthode actuellement suivie dans vos écoles et dans les écoles de Prance défectueuse en ce sens que vous demandez à la mémoire de l’enfant un travail exorbitant, tandis que, grâce à mes travaux, le professeur peut et doit s’adresser surtout à son intelligence, et ne se servir de sa mémoire qu’en second lieu. Comprenez-vous la différence ? Quand vous le voudrez, nous entrerons dans les détails; vous verrez que la discussion ne me déplaît pas et que je sais relever les impertinences.
“ A quel âge ou plutôt quels connaissances préalables suppose-t-ii à ses élèves lors de sa première leçon ? ”
Si vous prenez le Journal de Québec d’hier soir, vous pouvez voir que, pour commencer non pas seulement un cours de français, mais un cours d’études complet, je ne demande que deux choses à l’élève : savoir lire et écrire assez couramment. Quant à l’âge j’accepterais même des enfants de huit ans, à condition toutefois qu’ils soient intelligents.
“ Commence-t-il immédiatement l’enseignement de la grammaire en disséquant une phrase mot à mot. ”
Oui, monsieur,. ,
LE SYSTEME
“ Quels livres les élèves ont-ils en mains ? ”
Les élèves ont entre les mains des livres, que j’ai faits moi-même, les livres actuels ne pouvant servir au but cjuc je poursuis. Car j’ai eu le courage, par amour de la science ; (Vous ne le croirez pas peut-être, mais cela m’importe peu), j’ai eu le courage de dépenser pour cela au moins trois mille piastres sans savoir si jamais je serais payé de mes peines et de mes sacrifices. Je suis artiste dans mon genre et qui dit artiste dit généralement homme désintéressé. Où sont les professeurs vieillis dans le métier, qui par amour de leur position, font à leurs risques et périls de pareilles expériences ? A moi seul Monsieur, j’ai peut-être fait plus de livres pédagogiques que tous les professeurs de Québec réunis ensemble et je ne suis pas en en train de m’arrêter. Car je n’ai que 28 ans. Je ne suis pas encore vieilli dans le métier; mais c’est une qualité qui vient avec le temps Au reste qu’importe le temps? Ne connaissezvous donc pas ces beaux vers de Corneille :
.le suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées,
Le courjge n'attend pas le nombre des années.
Et comme l’écrivain sacré ne pourrais-je pas vous dire :
Brevi tempore explevi tempora multa.
En peu de temps fai fait beaucoup de choses .*
Allons ! Monsieur, soyez de bonne composition et reconnaissez que j’ai quelque mérite. Tiens ! A mesure que j’avance, je me sens de plus en plus porté vers vous ; il me
TOUR ET CONTRE
semble que je tous aime. Ma plume court sur le papier, et je ne sais comment vous remercie]- d'être venu à moi. Homme excédent, dont le cœur déborde, je dirais presque Don Quichotte de J 'enseignement ; tous m’avez rendu un grand service. Vos contradictions si polies valent pour moi mieux que tous les exposés de système; car on lira ma réponse. Mais je m’oublie ; j’ai tant de plaisir à causer avec vous.
“ Qu H s sont les avantages de la substitution d’un ou plusieurs tableaux à la grammaire sous forme de tore ? ”
L’avantage qu’il y a d’avoir une bibliothèque bien ordonnée au lieu de livres épars çà et là sur le plancher poudreux. La comparaison vous plaît-elle ?
•* M. Leroy emploie-t-il constamment le mode curis* tique dans son enseignement ? ”
Le mot curistique, que je n’ai pas l’honneur de connaître, doit être à coup sûr un mot cabalistique, dont il faut se défier. J’ai peur et je m’arrête. Veuillez excuser mes terreurs. D’ailleurs vous avez la monnaie de votre pièce en bons deniers comptants. Je serai toujours à vos ordres.
“ Nous espérons que M. Leroy voudra bien, dans l’intérêt de nos écoles, réppndre aux questions précédentes, et ajouter tels développements qu’il jugera convenables pour nous faire connaître son système et l’apprécier ensuite. ”
Un Instituteur.
Québec, 1 1 août 1874.
Il n’y a d’à peu près- passable dans votre
LE SYSTÈME
article, comme politesse du moins, que le commencement et la fin. Nous nous quittons donc bons amis et je vous prie de recevoir mes sincères félicitations. Je n’ose pas cependant vous embrasser encore, quoique, après chaque passe, les maîtres d’armes aient l’habitude de se donner le baiser de paix ; acceptez le plus doux de mes sourires.