DU SÉRIEUX, MESSIEURS
Itisum tenealis.
L’illustrissime Toussaint, prédicateur en veste courte, monte en chaire dans le Journal l’J Evènement, et, d’une voix nasillarde, commence ainsi son petit sermon.
Mon Dieu , dit-il, je vous remercie de ce que je ne suis pas comme les autres .
Et moi, mon Dieu, je vous remercie de n’etre pas comme maître Toussaint, qui enseigne le français, sans le connaître. (Je vais le prouver tout à l’heure). Je vous remercie, ô mon Dieu, de n’avoir pas permis, dans votre grande bonté pour moi, que je tisse une arithmétique incompréhensible, dans le genre de celle dont maître Toussaint est l’heureux père. (Je le prouverai de même).
Ah! maître Toussaint, je vous tiens enfin. Vous êtes tombé dans le piège que je vous tendais. A nous deux mon vieux ! Je vais vous administrer une volée de bois vert, dont j’ai bon espoir que vou3 vous souviendrez longtemps.
Êtes-vous chasseur, M. Toussaint ? Aimezvous, à travers les forêts de votre beau pays, à poursuivre les bêtes sauvages ? Sans doute ! Il me semble que le Canadien doit naître
LE SYSTÈME
font A la fois et chasseur et pêcheur. Eh bien, M. Toussaint, quand une bête déjà blessée, (écoutez attentivement, c'est voire cas), s’est réfugiée dans un buisson, que fait le chasseur intelligent pour savoir où est sa sa victime ? Il jette une pierre et la hôte effrayée tombe en fuyant sous le plomb meurtrier, Pauvre Toussaint, vous êtes cette (je n'ose dire le mol ) dévouée aux dieux infernaux. Quand j’ai poussé mon cri de guerre, celui du moins (pie vous avez entendu, vous étiez dans ia plaine fertile et sans crainte de l’ennemi, vous paissiez tranquillement l’herbe tendre et fleurie. Mais j’ai paru et vous avez fui. Vous avez fui comme la nuit ténébreuse devant les rayons du soleil ; et puis caché dans le feuillage épais comme le serpent perfide trop faible pour attaquer son ennemi en face, vous travailliez dans l’ombre et je le savais.
Et cependant je ne vous avais pas attaqué ! Aussi attendais-je avec une certaine impatience que le moment vînt de vous corriger. Ce moment est venu et je ne le manque pas j et comme vous aimez les textes, que je ne voudrais pas être avec vous en reste do politesse, je crois devoir vous en donner un :
Ponam te, domine Toussaint, scabellum pedum meorum. Je vous placerai , maître Toussaint , sous mes pieds pour me servir d'escabeau.
Ah ! cher homme, vous allez chercher vos citations dans l’Évangile, moi je les tire des Psaumes et vous ne perdez rien au change.
Mais examinons votre lettre. Docte profes 8eur, vous avez la parole. Vous parlez si bien !
POUR ET CONTRE
Monsieur le 'professeur Leroy, dites-vous, informe le public qu'il publie un traité cl' Arithmétique, el dans sa grande humilité, (n’est-ce pas '?) il nous apprend qu'il sera (qu’il est) supérieur à tous les autres traités.
Je demanderai à M, Toussaint, professeur à î’école Normale, la permission d’ouvrir la grammaire de Chapsal, à la syntaxe des pronoms, page 126, et de lui lire la règle portant les Nos, 436 et 437. Attention ! monsieur Toussaint, voici cette règle :
Les pronoms ne doivent jamais être répétés avec des rapports différents, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas sé rapporter tantôt à un objet et tantôt à un autre. On ne dira donc pas : Sam uel offrit son holocauste à Dieu, ci il lui fut si agréable qu'il lança au même instant la foudre contre les Philistins, parce que le premier u, se rapporte à holocauste et le second à Dieu, Le moyen de rendre cette phrase correcte ? c’est de diminuer le nombre des rapports, en diminuant le nombre des pronoms* Dites donc : Samuel offrit son holocauste a.D.eu, cl Dieu le trouva si agréable qu'il lança, etc.
Monsieur Toussaint, vous péchez contro cette règle. Dans votre phrase en effet vous répétez trois fois le pronom il] deux lois pour remplacer M. Leroy, que vous paraissez affectionner d’une manière toute spéciale, et en dernier lieu, pour remplacer le mot traité. Il en résulte qu’on no sait pas au juste qui est supérieur aux autres traités de M, Leroy ou de son livre. Il y a amphibologie. Pour être correcte, votre phrase aurait dû. être construite ainsi. Vous écoutez M. Toussaint ? Tous avez beaucoup à gagner à mes leçons ; et, plaisanterie à part, je vou&engage même, à
LE- SYSTÈME
suivre assidûment mon cours, pour apprendre comment d’une mauvaise phrase-on peut en faire une bonne. Voyez plutôt : M. .Leroy nous annonce comme devant paraître d'ici à quelques jours un traité d' arithmétique quer dans sa grande humilité , il dit supérieur à tous les traités du même genre.
En quoi donc M. Leroy diffèred-il de M. Toussaint ? M. Leroy diffère de M. Toussaint, en ce que M. Toussaint, par humilité sans doute, ne sait pas écrire le français, tandis que M. Leroy l’écrit passablement. S’il faut même en croiro notre savant collègue, M. Piérard de Belgique, son style serait énergique. Jamais M. Leroy n’aurait voulu commencer une lettre de cette façon : M. le professeur Leroy informe le public qu'il publie un traité. Public et qu'il publie ainsi rapprochés font un assez triste effet. Il y a redondance. Pourquoi ne pas dire tout simplement : M. Leroy nous annonce. Il faut aussi M. Toussaint éviter l’emploi des qui et des que. La phrase y gagne en élégance, en rapidité et en clarté.
A demain M. Toussaint. Car je ne puis • chaque jour dans le Journal disposer que d’une colonne. C’est par exception que j’ai obtenu pour une fois de châtier l’insolence de votre ami en trois pages, qu’il a dû, je le comprends, trouver trop longues. Mais ayez confiance et ne vous chagrinez p>as : vous no perdrez rien pour attendre.
A demain, donc.
POUR ET CONTRE
ÉMILE DE BEAURIVAGE.
Monsieur le .Rédacteur,
Il vient de s’ouvrir dans les journaux entre M. Leroy et un instituteur une discussion très-importante sur l’enseignement. Comme le sujet intéresse vivement tous les hommes sérieux, cette polémique sera suivie avec le plus grand intérêt. Il n’est certes pas difficile de prévoir de quel côté sera la victoire à en juger par le ton des deux adversaires. L’un en effet ( Piérard ) est calme, (l'innocent!') digne (oui il faut voir çà!) et sobre (ou mieux , incolore ) dans son langage. L’autre (Leroy) est mordant, incisif, ironique. Donc Piérard a raison et Leroy a tort. Quelle dialectique puissante ! Le reste est du même genre. Oh ! Beaurivage , si je pouvais te connaître ! Tu passerais un mauvais quart d'heure . On dit que
tu te nommes . mais . tu signes , beau
masque , et tu as raison de signer : Emile de Beaurivage.